Latest / Entretien avec un dentiste / #2 Un jour au cabinet, ce que je n'ai pas demandé
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- 0:03Un jour au cabinet,
- 0:06une voix,
- 0:06des questions pour regarder le soin autrement.
- 0:14Je suis Florence,
- 0:15je suis dentiste et j'ai décidé d'enregistrer ce qui se passe un jour au cabinet.
- 0:19Un espace pour questionner ce métier,
- 0:21ses angles morts et ses paradoxes,
- 0:22ce qu'il donne,
- 0:23ce qu'il coûte,
- 0:24ce qu'il raconte de notre rapport au soin.
- 0:28Un jour au cabinet,
- 0:30Ce que je n'ai pas demandé.
- 0:32Je vais prendre votre carte vitale s'il vous plaît.
- 0:35Et je vous laisse vous installer en salle d'attente.
- 0:37C'est une première consultation.
- 0:39Un patient adressé par un confrère pour prendre le relais d'un traitement parodontal.
- 0:44Ce confrère quitte un centre mutualiste pour créer son propre cabinet et pendant au moins un an,
- 0:48il ne pourra pas assurer le suivi de ce patient.
- 0:51Alors c'est moi qui le reçois.
- 0:53Il entre.
- 0:53C'est un homme qui approche la soixantaine,
- 0:55pas encore à la retraite visiblement.
- 0:57Il vient sur sa pause de midi,
- 0:58en tenue de travail.
- 1:00A en juger par ses vêtements,
- 1:01on devine un travail en extérieur,
- 1:02quelque chose de physique,
- 1:03peut-être dans le bâtiment,
- 1:04peut-être sur les routes.
- 1:06Il parle peu,
- 1:07il semble fermé.
- 1:08Ce n'est pas inhabituel,
- 1:09beaucoup de patients viennent parce qu'on leur a dit de consulter,
- 1:12pas parce qu'ils en ont vraiment fait le choix.
- 1:14Et très vite,
- 1:15je sens que c'est peut-être le cas ici aussi.
- 1:21Je l'invite à s'asseoir en face de moi.
- 1:23au bureau,
- 1:23pour une première consultation,
- 1:24j'aime bien commencer là.
- 1:26Pas tout de suite allongée sur le fauteuil,
- 1:28pas tout de suite la bouche ouverte,
- 1:29mais d'abord face à face.
- 1:31C'est la première fois que nous nous rencontrons.
- 1:33Alors comme à chaque premier rendez-vous,
- 1:35je reprends avec lui ses antécédents médicaux,
- 1:37ses traitements,
- 1:38ses habitudes d'hygiène,
- 1:40ses symptômes et tout ce qui a déjà été mis en place autour de cette maladie.
- 1:43J'essaie de comprendre qui il est,
- 1:45ce qu'il sait déjà et d'où nous partons.
- 1:47Il répond,
- 1:48mais sans vraiment me donner prise.
- 1:50Et très vite,
- 1:50il m'explique que sa belle-fille est dentiste à Paris,
- 1:52c'est elle qui a repéré la maladie.
- 1:54C'est elle aussi qui lui en a déjà parlé.
- 1:56Autrement dit,
- 1:57je ne suis pas la première à lui expliquer ce qu'il a.
- 1:59Il y a eu sa belle-fille,
- 2:01il y a eu le confrère qui me l'adresse,
- 2:02et ce confrère a déjà commencé le traitement,
- 2:04il a réalisé des surfaçages.
- 2:06Alors je comprends d'emblée que je ne m'adresse pas à quelqu'un qui découvre la situation.
- 2:10Je m'adresse à quelqu'un à qui on a déjà expliqué la maladie,
- 2:13déjà dit ce qu'il fallait faire pour essayer de la stabiliser,
- 2:16et déjà proposé des soins.
- 2:18Je reprends malgré tout.
- 2:19Parce qu'un relais de traitement,
- 2:20ce n'est pas juste continuer à l'identique,
- 2:21c'est reprendre le fil.
- 2:23Vérifier ce qui a été compris,
- 2:24ce qui a été fait,
- 2:25ce qui a tenu et ce qui n'a pas tenu.
- 2:28Je lui réexplique aussi ce qu'est un surfaçage.
- 2:31Un surfaçage,
- 2:31c'est un nettoyage profond sous la gencive,
- 2:33souvent sous anesthésie locale,
- 2:35pour aller éliminer le tartre et les bactéries qui entraînent l'inflammation autour des dents.
- 2:39Puis je passe à l'examen.
- 2:45Je regarde en bouche,
- 2:46je sonde,
- 2:46j'observe et je réalise une radiographie panoramique.
- 2:52L'image s'affiche,
- 2:53je regarde la radio et très vite,
- 2:55je comprends que la situation est sévère.
- 2:57La perte osseuse est avancée,
- 2:59ses insif sont maintenus par une contention,
- 3:01un petit fil collé derrière les dents pour les solidariser et limiter leur mobilité.
- 3:07A l'examen,
- 3:08les gencives sont enflammées,
- 3:09elles saignent au moindre contact.
- 3:11La maladie n'est pas stabilisée,
- 3:13son hygiène est défaillante.
- 3:14Alors je reprends,
- 3:15je lui réexplique,
- 3:17peut-être autrement que cela lui a déjà été dit.
- 3:19Je lui dis que la parodontite est une maladie inflammatoire chronique qui détruit progressivement l'os autour des dents.
- 3:25Et quand cet os disparaît,
- 3:27les dents perdent leur ancrage.
- 3:28Elles peuvent bouger,
- 3:29puis finir par tomber.
- 3:31Le plus piégeux,
- 3:32c'est que cette maladie peut évoluer longtemps sans provoquer de vraies douleurs.
- 3:35Je lui explique aussi que dans cette maladie,
- 3:37le traitement ne repose pas seulement sur ce que je fais au fauteuil.
- 3:40Il repose aussi chaque jour sur le brossage et sur les brossettes interdentaires.
- 3:44C'est ce frottement mécanique qui désorganise la plaque bactérienne et diminue la charge microbienne.
- 3:49On peut avoir une hygiène imparfaite et ne pas développer de parodontite.
- 3:53Mais quand la parodontite est installée,
- 3:54une hygiène insuffisante empêche de la stabiliser.
- 3:59À ce moment-là,
- 4:00mon rôle est clair.
- 4:01Poser un diagnostic,
- 4:02expliquer,
- 4:03proposer un plan de traitement cohérent.
- 4:05Alors je déroule.
- 4:06reprendre le traitement parodontal,
- 4:08améliorer l'hygiène,
- 4:09refaire éventuellement des surfaçages,
- 4:11réévaluer.
- 4:12Et accepter aussi que certaines dents ne pourront peut-être pas être conservées.
- 4:16Je parle,
- 4:17je précise,
- 4:18j'ordonne les choses,
- 4:19je reste factuel,
- 4:20je décris les options,
- 4:21les bénéfices attendus et les limites.
- 4:23Je lui dis que sans amélioration du contrôle de plaque au quotidien,
- 4:26aucun traitement ne pourra stabiliser durablement la maladie.
- 4:33Et pendant que je parle,
- 4:34quelque chose sonne faux.
- 4:36Je sens que je suis à côté de la plaque.
- 4:38Je le sens physiquement,
- 4:39comme un poids dans le corps,
- 4:40comme du plomb dans le ventre.
- 4:42Il est là,
- 4:42en face de moi,
- 4:43il m'écoute,
- 4:44mais il semble hermétique à tout ce que je dis.
- 4:47Et c'est peut-être ça,
- 4:47au fond,
- 4:48qui me trouble autant.
- 4:49Je ne suis même pas en train de lui annoncer quelque chose de nouveau.
- 4:52Je suis la troisième personne à lui parler de cette maladie,
- 4:54la troisième à lui dire ce qu'elle peut entraîner,
- 4:57la troisième à lui expliquer ce qu'il faudrait faire pour essayer de la stabiliser.
- 5:01Et pourtant...
- 5:01rien ne semble accrocher.
- 5:03Mes mots glissent sur lui,
- 5:04sans prise,
- 5:05sans écho.
- 5:06Ça en devient gênant.
- 5:09Et pourtant je continue,
- 5:11je continue à expliquer,
- 5:12comme si ajouter des phrases allait finir par produire une ouverture,
- 5:15une réaction,
- 5:15un déclic.
- 5:17Mais plus j'explique,
- 5:18plus j'ai le sentiment de m'éloigner de lui.
- 5:20Comme si je déroulais un savoir juste,
- 5:22cohérent et nécessaire,
- 5:23devant quelqu'un qui n'est déjà plus vraiment avec moi.
- 5:26Au fond,
- 5:26à ce moment-là,
- 5:27je n'attends plus que deux issues.
- 5:29Soit une étincelle dans son regard,
- 5:30quelque chose qui me montre qu'il a compris l'urgence de la situation,
- 5:34soit l'inverse,
- 5:34qu'il parte et qu'il ne revienne plus.
- 5:36Et très vite...
- 5:37je sens que c'est probablement ce deuxième scénario qui va se produire.
- 5:42Est-ce que c'est ça la réactance ?
- 5:44Cette manière de se fermer davantage à mesure qu'on vous explique ce qui serait bon pour vous ?
- 5:48Cette forme d'autoprotection où plus l'autre insiste,
- 5:51plus on se ferme ?
- 5:53Ou est-ce autre chose encore ?
- 5:54De la honte,
- 5:55du retrait,
- 5:56de la lassitude,
- 5:57le simple fait de ne pas être venu ici de son propre mouvement.
- 6:01Il m'écoute,
- 6:02sans poser de questions.
- 6:03La consultation se termine,
- 6:05je l'oriente vers le secrétariat.
- 6:06pour le devis et les rendez-vous.
- 6:13Après son départ,
- 6:14je pressens que je ne le reverrai pas.
- 6:15Et je repense à l'échange.
- 6:17J'ai expliqué la maladie,
- 6:19j'ai posé un diagnostic clair,
- 6:20j'ai détaillé le protocole.
- 6:22Mais je n'ai pas posé une question essentielle.
- 6:24Je ne lui ai pas demandé ce qu'il attendait de cette consultation.
- 6:27En parodontologie,
- 6:28le traitement repose sur une collaboration étroite.
- 6:30Le praticien ne peut pas se substituer aux gestes quotidiens du patient.
- 6:34Lui demander ce qu'il attendait,
- 6:36ce n'était pas renoncer à mon rôle.
- 6:37Ce n'était pas non plus me placer en position de toute puissance,
- 6:40c'était clarifier la demande.
- 6:42Voulait-il sauver ses dents à tout prix,
- 6:43soulager une gêne,
- 6:44obtenir un second avis,
- 6:46confirmer ce qu'il savait déjà,
- 6:47ou simplement être là parce qu'un autre l'y avait envoyé ?
- 6:51Sans comprendre la demande initiale,
- 6:52l'alliance thérapeutique reste fragile.
- 6:55Depuis,
- 6:55avant de parler de dents,
- 6:56de pertes osseuses ou de protocoles,
- 6:58je commence souvent par une question simple.
- 7:00Qu'est-ce que vous attendez de cette consultation ?
- 7:07Un jour au cabinet,
- 7:08un soin,
- 7:09une voix,
- 7:09une question.
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