Latest / Flammes des années 80. Le podcast qui allume la femme. / Éducation, poésie et transmission : le témoignage inspirant de Marie-Dominique Giacometti.
Transcript
- 0:03Flamme des années 80.
- 0:05Le podcast qui allume la femme.
- 0:10Bonjour,
- 0:11donc on parle toujours de carrière et on est très heureuse aujourd'hui dans cette émission bonus.
- 0:16Vous agatez,
- 0:16on a fait plein d'émissions spéciales et d'émissions bonus pour ce thème.
- 0:20On a la chance de recevoir Marie-Dominique.
- 0:23Est-ce que tu veux te présenter Marie-Dominique ?
- 0:26Oui,
- 0:26enfin professionnellement en tout cas,
- 0:28puisque c'est ça qui vous intéresse.
- 0:30J'ai une carrière un petit peu...
- 0:32spéciale.
- 0:33Je suis une enseignante,
- 0:34je suis partie très très jeune en Algérie,
- 0:38juste après l'indépendance.
- 0:40J'ai commencé ma carrière là-bas,
- 0:43dans un endroit absolument paumé,
- 0:44qui s'appelait Bidon 2,
- 0:46qui était près de Colomb-Béchar.
- 0:48Il y avait 83 enfants dans une baraque Choir-Saumon,
- 0:51absolument inimaginable.
- 0:54Et j'ai beaucoup soigné de trachomes,
- 0:57presque plus qu'enseigné,
- 0:59parce qu'ils étaient tous,
- 1:00enfin,
- 1:01beaucoup d'enfants.
- 1:02Il y avait ce tracôme,
- 1:03donc il fallait passer le matin la pénicilline,
- 1:05etc.
- 1:06Ensuite,
- 1:08comme ils ne mangeaient pas tous très bien,
- 1:11il y avait la cantine,
- 1:12la chorba.
- 1:14C'était vraiment,
- 1:15je ne vais pas avoir l'air d'un ancien combattant,
- 1:17mais c'était un peu compliqué.
- 1:22C'était en
- 1:2365.
- 1:27Moi, je venais juste de passer mon bac et j'y étais parce que mon...
- 1:31Mon père était juriste et s'occupait de la passation du Sahara algérien,
- 1:36qui se faisait après l'indépendance classique.
- 1:39Et donc,
- 1:40j'avais connu cet endroit et j'avais aimé le désert.
- 1:47Au lieu de...
- 1:49Comme j'avais eu un bac,
- 1:50je m'en souhaiterais bien.
- 1:52Et à cette époque-là,
- 1:52il fallait un an de propé avant de commencer les études.
- 1:58Moi,
- 1:58je n'en avais pas besoin à cause de cette pension,
- 2:00donc je me suis dit,
- 2:01je prends un an et je pars.
- 2:04Mes parents étaient déjà rentrés et je pars à Colomb-Béchar.
- 2:08À ce moment-là,
- 2:09c'est Colomb-Béchar,
- 2:09c'est devenu Béchar.
- 2:11Je me suis retrouvée dans cet endroit sans expérience,
- 2:15rien du tout.
- 2:18Je dois dire que ça a été extrêmement bénéfique pour mon travail futur,
- 2:28moins bien pour mes études,
- 2:30puisque ça a fait un grand blanc.
- 2:33Il a fallu rattraper tout ça après.
- 2:34Bref,
- 2:34j'ai su rester quatre ans,
- 2:37tout en passant des examens à Alger,
- 2:42au Rambon,
- 2:43etc.
- 2:43Et en même temps,
- 2:44tu enseignais là-bas ?
- 2:45J'ai enseigné,
- 2:46oui.
- 2:46On peut dire que j'ai enseigné,
- 2:47oui.
- 2:48C'était plus dans un cadre de l'éducation nationale algérienne d'abord,
- 2:53et puis ensuite,
- 2:55je ne sais pas,
- 2:55franco-algérienne,
- 2:56enfin bref.
- 2:57C'était un peu imprécis,
- 2:58cette époque-là.
- 3:00Et je dois dire que j'étais un petit peu paumée,
- 3:04surtout par le nombre extraordinaire.
- 3:06Moi,
- 3:07j'avais 19 ans.
- 3:08Enfin,
- 3:09c'était quand même un peu étrange.
- 3:12Et puis,
- 3:13je me suis dit,
- 3:14bon,
- 3:14que faire ?
- 3:14À un moment donné,
- 3:15je ne savais pas.
- 3:15J'étais débordée.
- 3:16Alors,
- 3:16je suis partie au marché arabe et j'ai acheté,
- 3:20je ne sais pas combien,
- 3:2120 mètres de tissu bleu.
- 3:23Et on est partis avec les enfants parce que les baraques Chouard-Saumon étaient dans la Hamada,
- 3:27c'est-à-dire cette zone plate,
- 3:31pireuse,
- 3:32avant les dunes.
- 3:34Et alors on a pris ce grand voile bleu et j'ai décidé que c'était la mer Égée.
- 3:41Et on est partis avec Ulysse en voyage.
- 3:45Je ne sais plus comment ça commence comme ça.
- 3:51« Ulysse dériva sur la vague gonflée,
- 3:53que deux fois en un jour il y venire la mort,
- 3:55quand ?
- 3:55Du troisième jour,
- 3:56etc. »
- 3:57Et donc,
- 3:58là,
- 3:59je me suis rendu compte que,
- 4:00en fait,
- 4:01la poésie,
- 4:02c'était un véhicule absolument magique pour ce que l'homme a d'universel et de très particulier,
- 4:07parce qu'ils ont été des enfants de la Mare Nostrum,
- 4:15très enfants qui partaient pour ce voyage merveilleux.
- 4:19auraient été les enfants de France et de Navarre et d'Asie,
- 4:23d'Afrique ou d'Océanie.
- 4:25Et en même temps,
- 4:28petit à petit,
- 4:30quand on est rentré dans cette espèce de mise en scène,
- 4:33les individualités se révèlent et chacun voyage,
- 4:37aime,
- 4:38pleure,
- 4:39crie,
- 4:39a peur d'une façon particulière.
- 4:43Alors j'ai appris qu'enseigner c'était surtout...
- 4:47trouver le moyen d'avoir une individualité globale,
- 4:54la classe,
- 4:55et la faire voyager dans une unité parfaite et en même temps.
- 5:01faire attention à toutes les particularités,
- 5:05tous ces petits enfants d'hommes qui sont uniques,
- 5:08chacun dans leur style.
- 5:10C'est cette espèce de gymnastique qui fait,
- 5:12je crois,
- 5:14le talent d'un enseignant.
- 5:16C'est ça,
- 5:16enseigner en fait.
- 5:18Et ça,
- 5:19je dois dire que j'ai appris aussi,
- 5:21enfin j'ai dû le savoir quelque part dans ma vie,
- 5:24parce que j'ai eu la chance d'avoir une famille qui aimait l'altérature,
- 5:28la poésie,
- 5:29la philosophie.
- 5:30J'étais privilégiée,
- 5:31sans le savoir d'ailleurs,
- 5:32parce que quand je suis partie,
- 5:34tout ça me semblait tout à fait normal.
- 5:37Mais je me suis rendue compte qu'il y avait un âge absolument magique quand les enfants...
- 5:46Parce que j'étais dans une école primaire,
- 5:48après je suis allée dans des écoles un peu plus...
- 5:51dans des collèges et des lycées,
- 5:52mais c'était beaucoup moins bien.
- 5:54Je me suis rendue compte que l'âge magique,
- 5:56c'était juste après l'apprentissage de la lecture,
- 5:59quand ils savaient à peu près lire.
- 6:01Et avant l'entrant sixième,
- 6:02où ils sont obligés d'acquérir des automatismes scolaires,
- 6:06etc.
- 6:07Là,
- 6:07ils sont absolument libres,
- 6:08ils sont magiques.
- 6:09Donc,
- 6:10ils pénètrent la poésie et la littérature formidablement,
- 6:13parce que ça les raconte avec des mots qui sont aux autres.
- 6:19Donc,
- 6:19c'est très cathartique d'un côté,
- 6:21puis en même temps...
- 6:21mais...
- 6:22Ça n'oblige pas un enfant timide ou,
- 6:25je ne sais pas,
- 6:27ou dissimulé,
- 6:29de raconter avec ses mots la joie,
- 6:32la peine,
- 6:32la transgression,
- 6:33le désir,
- 6:34les mensonges,
- 6:35enfin,
- 6:35tout ce qui fait l'homme.
- 6:37Donc,
- 6:37voilà pourquoi j'ai commencé.
- 6:40Après,
- 6:41je suis rentrée en France,
- 6:43j'ai fait un peu de psycho.
- 6:44Et puis,
- 6:45je suis rentrée à la DAS.
- 6:47J'ai travaillé à la DAS.
- 6:50En tant qu'enseignante.
- 6:52Dans un endroit absolument merveilleux,
- 6:53dont on a fait un film il n'y a pas très longtemps,
- 6:55qui s'appelait la maison d'enfants de Sèvres,
- 6:56qui était une maison qui avait été créée pendant la guerre pour dissimuler des enfants juifs,
- 7:05et des professeurs juifs d'ailleurs.
- 7:07Et d'ailleurs,
- 7:08en souvenir de ça,
- 7:09on nous donnait des totems.
- 7:11Moi,
- 7:12on m'appelait Antiloque,
- 7:12je ne sais pas pourquoi,
- 7:13parce que c'est mince et je ne sais pas pourquoi.
- 7:15Je venais du Sahara,
- 7:16peut-être,
- 7:17je n'en sais rien.
- 7:19Et là,
- 7:19j'ai rencontré des gens extraordinaires.
- 7:21J'ai repris mon métier avec une femme fabuleuse qui s'appelait...
- 7:26Enfin,
- 7:26on l'appelait Goéland,
- 7:27mais elle s'appelait...
- 7:28Oui,
- 7:29moi,
- 7:29c'était très curieux,
- 7:30mais c'était comme ça.
- 7:31Enfin,
- 7:32bref.
- 7:33Et son mari s'appelait Pingouin.
- 7:36C'étaient des gens magnifiques,
- 7:37décorés de toutes les légendes d'honneur de la Terre,
- 7:40qui avaient fait un boulot formidable.
- 7:42Et alors,
- 7:42il restait des anciens.
- 7:44Par exemple,
- 7:44moi,
- 7:44j'ai travaillé avec le mime Marceau,
- 7:46parce qu'il avait été caché.
- 7:48Enfin bref,
- 7:49j'ai travaillé avec des gens formidables pendant 11 ans.
- 7:53Puis après,
- 7:53comme je voulais avoir un enfant et que travailler là-bas,
- 7:56ça voulait dire travailler 24 heures sur 24,
- 7:57parce que c'était devenu un endroit où les enfants étaient internes et c'était des cas sociaux qui étaient rattachés à la DAS.
- 8:06Mais c'était extraordinaire parce que les Agnoer,
- 8:08parce que c'était leur nom de famille,
- 8:11Yvonne Agnoer,
- 8:12Yvonne et Roger Agnoer,
- 8:13vous pourrez retrouver d'ailleurs toute leur histoire,
- 8:16je vous dis.
- 8:17Il y a un film qui vient de sortir,
- 8:18très beau.
- 8:19Et là,
- 8:20donc,
- 8:20j'ai appris beaucoup.
- 8:23Oui,
- 8:24j'ai appris mon travail globalement,
- 8:25mais cette spécificité qui a fait mon talent,
- 8:34on dirait,
- 8:35modestement,
- 8:36mais en tout cas qui a été utile,
- 8:38c'est que je me suis dit que l'acquisition de la langue par les grands textes de littérature et de poésie qu'on ne donne jamais aux enfants de cet âge,
- 8:46Parce qu'après,
- 8:46j'ai fait tous les âges,
- 8:47mais je me suis rendu compte que des enfants de cet âge,
- 8:49c'était extraordinaire,
- 8:50ce sont des éponges.
- 8:52Eh bien,
- 8:52c'était absolument extraordinaire.
- 8:56Je peux dire,
- 8:56mais d'une façon incroyable,
- 9:00j'ai enseigné pendant 40 ans et j'enseignais encore alors que je suis à la retraite,
- 9:03moi,
- 9:03mais enfin j'enseigne.
- 9:04Eh bien,
- 9:06je crois que je n'ai jamais eu d'échec.
- 9:10Toujours à la fin de l'année,
- 9:11un enfant a eu dans sa tête...
- 9:14presque une heure de grands textes sur un thème quelconque.
- 9:17Et tu penses que ça s'explique comment,
- 9:20cet amour des beaux textes,
- 9:22de la littérature chez les enfants ?
- 9:25Parce que ça parle...
- 9:27D'abord,
- 9:27les enfants ne sont jamais arrêtés par les mots.
- 9:30Jamais.
- 9:32Au contraire,
- 9:33c'est comme des bonbons pour eux.
- 9:34Ils les prennent,
- 9:35ils les aiment.
- 9:37Je me souviens,
- 9:38je suis sortie hier d'un cours en disant « Écoutez,
- 9:39c'est une cacophonie épouvantable.
- 9:41C'est insupportable.
- 9:43Ils étaient insupportables.
- 9:45Le début de l'année est toujours très difficile parce que ça demande beaucoup d'écoute puisque je travaille en orchestre.
- 9:51Donc,
- 9:51il faut savoir dire les choses globalement.
- 9:53Donc,
- 9:54comme un chant,
- 9:55chacun ne peut pas chanter sa partition.
- 9:57Et puis,
- 9:57en même temps,
- 9:58ils prennent des passages de ces textes et ils les disent.
- 10:03Ils coupent l'ensemble.
- 10:06Donc,
- 10:06il faut qu'il y ait une attention formidable pour reprendre le texte,
- 10:09etc.
- 10:10Pour s'écouter mutuellement.
- 10:11Et ça,
- 10:12c'était un exercice très difficile et encore plus difficile dans la génération actuelle.
- 10:16Beaucoup plus.
- 10:17Ils ont moins d'attention ?
- 10:18Ils ont moins d'attention,
- 10:19oui.
- 10:19Beaucoup moins.
- 10:20Ça,
- 10:20c'est sûr,
- 10:20ils sont sollicités par beaucoup de choses.
- 10:22Les écrans,
- 10:22les machins,
- 10:23les trucs.
- 10:23Ça,
- 10:23ça,
- 10:24évidemment...
- 10:25Enfin,
- 10:25il y a des spécialistes qui vous parlent grand de ça mieux que moi,
- 10:28mais je peux vous dire qu'en tant qu'enseignante,
- 10:31parcouru tout ça,
- 10:32qui est donc un pied là où je ne devrais plus être etc.
- 10:36Mais je peux vous dire que oui,
- 10:37ça c'est incroyable.
- 10:38Donc il faut beaucoup d'énergie,
- 10:41puis vraiment beaucoup de désir de transmettre.
- 10:43C'est-à-dire que ça,
- 10:45c'est la base aussi de l'enseignant.
- 10:47Autrement,
- 10:48il faut être postier ou je sais pas ou n'importe quoi.
- 10:51Non pas que je n'aime pas les postiers,
- 10:52mais je veux dire là,
- 10:55il faut transmettre.
- 10:57Si on transmet sans désir,
- 11:00C'est de l'eau de boudin,
- 11:01ça ne marche pas du tout.
- 11:03Et puis voilà,
- 11:04alors donc,
- 11:05pourquoi les grands textes ?
- 11:06Enfin,
- 11:06les grands textes.
- 11:07Oui,
- 11:07pourquoi les grands textes d'ailleurs ?
- 11:08C'est ça ma spécificité.
- 11:09C'est-à-dire que ce ne sont pas des petits poèmes d'enfants.
- 11:12Ce n'est pas vrai du tout.
- 11:13Ça,
- 11:13ça va peut-être en maternelle.
- 11:14Et encore,
- 11:15ils sont somptueux en maternelle.
- 11:16Moi,
- 11:17j'ai mélangé quelques fois les classes.
- 11:19L'année dernière,
- 11:20j'ai fait un truc avec aussi des maternelles.
- 11:23Et c'est absolument extraordinaire.
- 11:25Mais je dis extraordinaire parce qu'il faut les voir.
- 11:28c'est pas moi qui suis extraordinaire
- 11:30eux,
- 11:30il faut les voir.
- 11:32Et juste pour qu'on comprenne vraiment,
- 11:34c'est-à-dire que tu fais des ateliers avec les enfants...
- 11:36Pas des ateliers,
- 11:37non,
- 11:37des cours.
- 11:38Des cours ?
- 11:39Pas d'atelier du tout.
- 11:40Je suis insérée,
- 11:41c'est ça aussi dont je remercie beaucoup les profs,
- 11:44c'est que je prends,
- 11:46ils sont d'ailleurs présents,
- 11:48mais je prends une heure par semaine,
- 11:50ou deux fois trois quarts d'heure,
- 11:52c'est mieux,
- 11:53de cours par semaine.
- 11:54en français,
- 11:55en poésie,
- 11:56enfin,
- 11:56il y a un vocabulaire.
- 11:57Ils se débrouillent dans leur emploi du temps pour me permettre de les avoir deux fois tous trois quarts d'heure.
- 12:04Mais je ne veux pas d'atelier,
- 12:05parce que les ateliers dans l'éducation nationale,
- 12:07surtout quand on est à la retraite,
- 12:10ça se passe par trimestre,
- 12:13en dehors du cursus scolaire.
- 12:15Et moi,
- 12:16je suis une enseignante.
- 12:18Tu participes pleinement.
- 12:19Oui,
- 12:20ça,
- 12:20c'est une question de pédagogie.
- 12:21Moi,
- 12:21je veux que...
- 12:22Quand ils sortent de cette année-là,
- 12:24mon travail est d'aider l'enseignante pour le vocabulaire,
- 12:29pour l'expression orale,
- 12:31dont on fait tellement de cas en ce moment,
- 12:34pour l'apprentissage d'une langue,
- 12:36dont il faut connaître les liaisons,
- 12:39la conjugaison,
- 12:40et savoir pourquoi elle est nécessaire,
- 12:44sans explication,
- 12:45simplement parce qu'un texte est beau.
- 12:48Je me souviens d'un truc,
- 12:49c'était marrant,
- 12:50parce que c'était...
- 12:52On faisait un thème sur la ville,
- 12:53parce qu'il faut travailler par thème pour ne pas partir n'importe comment.
- 12:56Et alors,
- 12:57à un moment donné,
- 12:57il y avait,
- 12:58comme dans tout thème,
- 12:59la ville et l'amour.
- 13:00L'amour est toujours là,
- 13:01partout.
- 13:03Et il y avait,
- 13:05à une passante,
- 13:08« Au toit que je sais,
- 13:09mais au toit qui le savait » ,
- 13:10parce que c'est une passante qui parle.
- 13:12Et alors,
- 13:13je ne leur ai pas dit que c'était un conditionnel deuxième forme,
- 13:16ils s'en foutent,
- 13:17tout le monde s'en fout d'ailleurs,
- 13:18ça n'a pas d'importance.
- 13:19et...
- 13:20J'ai simplement dit « Oh toi que j'aurais pu aimer,
- 13:23oh toi qui aurais dû le savoir » .
- 13:25Enfin bref,
- 13:26on a changé de ton,
- 13:28c'est moche.
- 13:29Et puis,
- 13:30je me souviens qu'ils sont descendus de la récréation en disant « Oh toi que je sais,
- 13:34mais oh toi qui le savais » .
- 13:35Bon,
- 13:36je ne fais pas de conjugaison,
- 13:38mais je leur apprends qu'une langue,
- 13:40la nécessité absolue de la transmission d'une langue,
- 13:44c'est aussi ça.
- 13:46Et toi,
- 13:46du coup,
- 13:46tu as enseigné normalement jusqu'à la retraite ?
- 13:50qui est définie pour les enseignants ?
- 13:52À mi-temps,
- 13:53toujours.
- 13:54Tu as toujours été à mi-temps ?
- 13:55Oui,
- 13:55parce que je m'occupais d'une revue de psychanalyse.
- 13:57Enfin,
- 13:59j'aidais une revue de psychanalyse parce que mon mari était psychanalyste.
- 14:03Et après,
- 14:04il y a la retraite.
- 14:06Et là,
- 14:07tu te dis que tu ne peux pas t'arrêter de transmettre.
- 14:09Ce n'est pas une question de ne pas m'arrêter.
- 14:13C'est une question de...
- 14:16C'est...
- 14:16En fait,
- 14:18je travaille...
- 14:19Je lui dis,
- 14:19j'enseignais normalement.
- 14:20Non,
- 14:20qu'en langue,
- 14:23je crois que c'est au printemps de la poésie,
- 14:25je ne sais pas,
- 14:25il était ministre de l'enseignement à cette époque-là.
- 14:27Il a vu mon travail et il a aimé.
- 14:31Il a senti qu'en fait,
- 14:34il y avait quelque chose pour justement l'acquisition de la langue.
- 14:38Il y avait vraiment quelque chose d'important.
- 14:42Et bon,
- 14:44il m'a fait venir.
- 14:45Après,
- 14:45il a suivi mon travail.
- 14:47Il a aimé,
- 14:47il est toujours venu voir.
- 14:49Il est mort à la fin de l'année,
- 14:51c'est ça ?
- 14:51Oui,
- 14:51voilà.
- 14:52Et puis,
- 14:53il avait créé une cellule d'innovation pédagogique.
- 14:56Enfin,
- 14:56l'innovation pédagogique,
- 14:57ce sont toujours les mêmes innovations,
- 14:58d'ailleurs.
- 14:59Bon,
- 14:59ça s'appelait l'innovation pédagogique.
- 15:04Et moi,
- 15:06j'étais une innovation pédagogique,
- 15:08que j'ai toujours faite,
- 15:08mon fameuse innovation pédagogique.
- 15:11Et il a créé cette mission-là,
- 15:13il m'a déchargée de cours.
- 15:15J'avais donc
- 15:1618 heures par semaine,
- 15:17c'est-à-dire les heures normales que je devais faire normalement.
- 15:22Je les dispensais dans plusieurs établissements.
- 15:27Je prenais donc ces deux fois trois quarts d'heure.
- 15:31aux instituteurs,
- 15:33qu'on appelle maintenant les professeurs de l'école,
- 15:37sous l'appellation « Acquisition de la langue par les grands textes de littérature et de poésie » .
- 15:41Et donc,
- 15:42c'est grâce à cette mission,
- 15:44qui était à l'éducation nationale,
- 15:48que j'ai pu continuer à faire ce que je fais.
- 15:50Mais je le fais beaucoup moins maintenant.
- 15:53Je le fais 8 heures par semaine.
- 15:56Ou pas 18 heures.
- 15:57Et de façon bénévole.
- 15:59Et complètement bénévole.
- 16:01Parce qu'alors là,
- 16:02c'est une complication formidable si je devais être payée pour faire des ateliers que je ne veux pas faire,
- 16:07pour une somme tout à fait normale pour l'éducation nationale,
- 16:11mais qui n'avait pas beaucoup d'intérêt à côté de l'utilité que je peux avoir si je rentre dans une classe,
- 16:18vraiment.
- 16:19Oui,
- 16:19ben oui.
- 16:20Voilà.
- 16:21Et à la fin de l'année,
- 16:21il y a comment ?
- 16:22Alors,
- 16:23tout,
- 16:23tout...
- 16:23Ah oui,
- 16:24chaque année,
- 16:25quelle que soit...
- 16:26classe,
- 16:26il y a un spectacle.
- 16:27Alors,
- 16:28quelquefois,
- 16:28j'arrive à avoir un théâtre.
- 16:30La plupart du temps,
- 16:31je vais à la société des gens de lettres qui aiment beaucoup mon travail.
- 16:34Je vais au théâtre espagnol.
- 16:36Des fois,
- 16:36j'étais un peu partout parce que ça,
- 16:38il faut que ce soit les directeurs d'école ou les inspecteurs qui trouvent un moyen.
- 16:43Alors,
- 16:43suivant leur enthousiasme,
- 16:45suivant qu'ils viennent voir ou pas,
- 16:47voilà,
- 16:47ils font ça.
- 16:48Mais enfin,
- 16:49bon.
- 16:50De toute façon,
- 16:51il y a dans l'école,
- 16:52indépendamment d'une...
- 16:54il y a toujours une représentation pour les parents.
- 16:59Et là,
- 16:59on assiste justement à des enfants.
- 17:01Et on assiste à ce que j'appelle un récital de poésie-littérature sur le thème choisi.
- 17:06Alors,
- 17:07cette année-là,
- 17:08je viens de faire...
- 17:09Alors,
- 17:09ils hésitent entre la matière,
- 17:12c'est très,
- 17:13très dur,
- 17:13ils ont huit ans quand même,
- 17:15mais c'est très possible.
- 17:16C'est eux qui choisissent le thème ?
- 17:18C'est-à-dire...
- 17:19Alors là,
- 17:20je pense à ça,
- 17:20parce que dans l'école où je suis allée hier,
- 17:23Ils font un truc sur les quatre éléments,
- 17:27sur la course du globe.
- 17:31La course du globe ?
- 17:33Oui,
- 17:33c'est ça.
- 17:34Alors,
- 17:34ils hésitent entre la mer,
- 17:36entre la matière,
- 17:38parce qu'ils veulent qu'il y ait quelque chose en correspondance avec la sauvegarde de tous les éléments.
- 17:44Enfin,
- 17:45alors,
- 17:46moi,
- 17:47je vais donc chercher dans ma tête,
- 17:50parce que
- 17:51En fait,
- 17:51je ne sais jamais.
- 17:52Je travaille très au jour le jour.
- 17:54Je ne travaille pas dans une perspective.
- 17:58Les textes sont là pour les faire penser à plusieurs niveaux.
- 18:03Je ne sais pas,
- 18:03pour dire par exemple,
- 18:05si on fait un thème sur le goût,
- 18:07le goût,
- 18:07ce n'est pas simplement manger,
- 18:08miam,
- 18:09miam.
- 18:09Le goût,
- 18:09le sucré,
- 18:11c'est le goût de la vie,
- 18:12c'est le goût de l'amour,
- 18:13c'est le goût de la transgression.
- 18:14Enfin,
- 18:15je veux dire,
- 18:15tout thème est porteur de la même chose.
- 18:17C'est en ça que c'est...
- 18:19C'est très important,
- 18:20la littérature et la poésie,
- 18:21parce qu'on pénètre dans l'humain et dans ce qu'ils sont.
- 18:24Et qu'ils soient très introvertis,
- 18:27très timides.
- 18:28Et quand ce n'est pas leur langue maternelle,
- 18:30je cherche toujours des textes.
- 18:32Je ne sais pas si j'ai des cabilles.
- 18:34La poésie étant universelle,
- 18:36je trouve la poésie chinoise,
- 18:37la poésie turque,
- 18:39la poésie anglaise.
- 18:40Et quand j'ai des enfants et des parents qui m'aident,
- 18:43à ce moment-là,
- 18:44l'ensemble de la classe peut prendre quelques verres en allemand,
- 18:47en français.
- 18:48français,
- 18:48je ne sais pas,
- 18:49si on fait l'eau,
- 18:49par exemple,
- 18:50l'année dernière,
- 18:50il y avait la Loreley de Hain,
- 18:52qui était en allemand et en français,
- 18:56et il y avait la Loreley de
- 18:58Apollinaire, qui était...
- 19:00Mais là aussi,
- 19:00on croit que c'était extraordinaire.
- 19:02Moi,
- 19:02j'ai une petite fille qui a 5 ans,
- 19:03ce n'est pas grâce à moi,
- 19:04parce qu'elle m'écoutait de temps en temps,
- 19:06elle savait à 5 ans,
- 19:07la Loreley,
- 19:08c'est absolument extraordinaire,
- 19:09quand elle avait 5 ans,
- 19:12c'était ma bohème de Rimbaud,
- 19:13je m'en allais,
- 19:14les points dans mes poches,
- 19:15je crois.
- 19:15Puis ça marche formidablement bien.
- 19:17Bon,
- 19:17il y en a qui sont plus ou moins doués pour ça,
- 19:20mais tous,
- 19:20à un moment donné ou à un autre,
- 19:23arrivent à ça,
- 19:23justement,
- 19:24cette petite...
- 19:24Je ne sais plus quoi c'était...
- 19:28Le voyage et l'amour.
- 19:29Alors,
- 19:29il y avait un texte de Baudelaire.
- 19:31Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires.
- 19:34Quand je mordis tes cheveux élastiques et rebelles,
- 19:36il me semble que je mange des souvenirs.
- 19:37Il y avait une petite fille,
- 19:39créole sûrement,
- 19:40qui ne disait pas un mot,
- 19:41pas un mot,
- 19:41puis on fait vriller à l'œil.
- 19:43Marie,
- 19:43je peux dire ça ?
- 19:45Oui,
- 19:4510,
- 19:4510,
- 19:45bien sûr,
- 19:46c'est formidable,
- 19:46tout le monde s'arrête,
- 19:49elle va être chargée de ce moment baudelairien.
- 19:53Et puis...
- 19:53J'étais là dans l'école,
- 19:54par hasard,
- 19:55à 4h30,
- 19:56je sors,
- 19:57et je la vois se précipiter vers une superbe créole.
- 20:00C'était sa mère.
- 20:02Et ça a dû correspondre à un moment donné à une telle vision de sa mère qu'elle a eu envie de le dire.
- 20:09Et puis après,
- 20:10d'ailleurs,
- 20:10elle a dit comme tout le monde.
- 20:14Mais c'est intéressant ce que tu dis,
- 20:16parce que les grands textes,
- 20:17en général,
- 20:19on y a accès très tard.
- 20:21Et alors,
- 20:22ma petite fille,
- 20:23qui est en première maintenant,
- 20:24celle qui lisait,
- 20:25me dit,
- 20:25tu sais,
- 20:26on a eu un texte sur Rimbaud,
- 20:29et j'avais dans mon portable,
- 20:32parce que mon père m'envoyait,
- 20:33moi,
- 20:33disant ma bohème,
- 20:34à 5 ans,
- 20:35j'ai failli lui montrer.
- 20:37j'ai dit mais tu peux parce que je ne veux pas que ça fâche la ch'cul j'ai dit oui mais pour un prof c'est tellement important de savoir quand on leur met ce genre de trace à l'âme petit mais ça les libère pour après moi très souvent
- 20:51profs m'ont dit,
- 20:51mais on sait les enfants qui sont passés par ce genre de travail.
- 20:56Et puis,
- 20:57maintenant,
- 20:58quand on me demande,
- 21:00alors un troisième point,
- 21:01il y a eu donc le Sahara,
- 21:04le moment qui m'a donné cette année.
- 21:06Après,
- 21:08quand j'ai travaillé à la DAS pendant
- 21:1011 ans,
- 21:13à un moment donné,
- 21:14je faisais un cours d'histoire et je les emmerdais,
- 21:16vraiment.
- 21:17J'ai senti là...
- 21:19une vague d'apesanteur,
- 21:21de pesanteur,
- 21:21pardon,
- 21:22de pesanteur dans la classe.
- 21:23Je me suis dit,
- 21:24là,
- 21:24c'est insupportable.
- 21:25Un prof ne doit pas emmerder ses élèves.
- 21:27Il n'y a rien à faire.
- 21:28C'est peut-être un terme un peu qu'il faudrait enlever de là.
- 21:30Non,
- 21:30pas du tout.
- 21:31Et puis,
- 21:32on s'est tous un peu emmerdés en classe.
- 21:34Je me suis dit,
- 21:35ce n'est pas possible.
- 21:35Je faisais le Moyen-Âge et tout d'un coup,
- 21:37je me suis souvenu d'un livre de Gustave Cohen,
- 21:39pas d'Albert Cohen,
- 21:40Gustave Cohen,
- 21:41qui est un historien du Moyen-Âge.
- 21:43et j'ai repris un passage où il construit Notre-Dame.
- 21:47En disant,
- 21:47à un moment donné,
- 21:48ces arcs boutants,
- 21:49ces croisés de givres,
- 21:52ces gargouilles,
- 21:53ces machins,
- 21:53ces trucs.
- 21:54Il y avait une espèce d'élan formidable.
- 21:56J'ai pris ce texte.
- 21:58Parce que je ne dis pas que des poèmes.
- 22:00Il y a des textes de prose,
- 22:04bien sûr.
- 22:05Et tout d'un coup,
- 22:07ils ont construit ça.
- 22:08Et tous ces termes,
- 22:09c'était...
- 22:09c'est...
- 22:10Voilà,
- 22:10allez.
- 22:13Alors,
- 22:13les croisés de vie,
- 22:14non,
- 22:14c'était fini.
- 22:15Il y avait cet élan formidable.
- 22:17Et là,
- 22:17je me suis dit,
- 22:18ma vieille,
- 22:18c'est fini.
- 22:19Il faut que tu l'aimes.
- 22:21Bon,
- 22:21il y a eu ça.
- 22:23Et puis,
- 22:23il y a eu un troisième moment très important dans ma vie.
- 22:26J'avais 15 ans,
- 22:26ce moment-là,
- 22:27bien avant tout ça.
- 22:29J'ai eu le privilège,
- 22:30je dois dire,
- 22:31c'est un grand privilège,
- 22:32de connaître la nièce du général de Gaulle,
- 22:35jeune veuve de Gaulle,
- 22:37Carpon,
- 22:37etc.,
- 22:38qui était une amie de mon grand-père,
- 22:40qui t'aiment.
- 22:41un grand compagnon de la Libération,
- 22:43etc.
- 22:44Et elle discutait avec lui.
- 22:48J'étais là et elle a dit,
- 22:51elle était à Ravensbrück pendant la guerre et elle racontait que le matin à l'aube,
- 23:00pendant l'appel terrible,
- 23:01tu vois,
- 23:01dans le froid,
- 23:03dans l'horreur totale,
- 23:05elle était là et elle avait repéré une jeune fille qui disait des vers de Valéry.
- 23:12Et alors,
- 23:13évidemment,
- 23:14comme elle pouvait,
- 23:15sans faire de bruit,
- 23:16sans se faire remarquer,
- 23:17elle s'était approchée d'elle pour les entendre.
- 23:20Et je me souviens de cette phrase,
- 23:22j'avais même pas 15 ans,
- 23:23je crois.
- 23:25Elle a dit,
- 23:26et ces vers m'ont aidé à tenir debout.
- 23:30Et alors,
- 23:31quand on me demande,
- 23:31mais quels sont les choix,
- 23:33gna gna,
- 23:33je suis écoutée,
- 23:34en principe,
- 23:36la vox populi,
- 23:37c'est-à-dire les vers qui ont traversé beaucoup de choses,
- 23:40et même la...
- 23:41même contemporains,
- 23:43mais qu'on aime,
- 23:43etc.
- 23:43C'était vraiment un critère.
- 23:46Et en tout cas,
- 23:46mon critère à moi,
- 23:48c'est de leur donner un matériau qui les aide à tenir debout toute leur vie dans les moments très,
- 23:54très joyeux ou dans les moments terribles.
- 23:57Voilà,
- 23:57c'est un truc...
- 23:58Et la littérature,
- 24:00c'est quelque chose...
- 24:01Et la littérature et la poésie,
- 24:03quand elle est comme ça,
- 24:03ben voilà.
- 24:05C'est comme ça.
- 24:06Et ils font la différence,
- 24:07les enfants,
- 24:07entre les très beaux textes et les textes moins...
- 24:10Ben...
- 24:11Eux,
- 24:11les enfants,
- 24:11non,
- 24:12c'est vous qui...
- 24:13Les enfants,
- 24:14ils font la différence en le savoir,
- 24:15parce que ce sont des juges absolument,
- 24:17je dis d'ailleurs,
- 24:18intraitables.
- 24:19C'est-à-dire,
- 24:20quand vous leur donnez un joli petit texte,
- 24:23bon,
- 24:23ils l'abandonnent assez vite,
- 24:25ou alors ils le prennent comme des comptines.
- 24:31Tandis que quand vous leur donnez un texte solide,
- 24:34beau,
- 24:35au-delà du bien,
- 24:36du mal...
- 24:36Euh...
- 24:38Ils le gardent,
- 24:39ils ouvrent une porte,
- 24:40et puis une autre porte,
- 24:41et puis une autre porte,
- 24:42et puis s'ils grandissent,
- 24:43ils ouvrent des portes,
- 24:44mais ils ne le quittent pas.
- 24:45Ils ne quittent jamais la table de Baudelaire,
- 24:47ils ne quittent jamais la table de Guilvic,
- 24:49ils ne quittent jamais la table d'Apollinaire,
- 24:52de Rilke,
- 24:53ce n'est pas vrai,
- 24:54c'est impossible.
- 24:55Parce qu'un beau poème,
- 24:58c'est immense,
- 24:59c'est universel.
- 25:01C'est infini.
- 25:02C'est d'ailleurs la forme la plus parfaite,
- 25:04vous diront les philosophes,
- 25:06et c'est vrai.
- 25:09Comment dire ?
- 25:10Je n'ai plus qui disait que on est bilingue quand on a une langue et la poésie.
- 25:18La littérature,
- 25:18la grande littérature.
- 25:21C'est ça la différence.
- 25:23La grande différence.
- 25:23C'est pour ça que véritablement,
- 25:25moi-même,
- 25:27ce que j'aurais aimé laisser,
- 25:29c'est que
- 25:30Il faut donner des textes magnifiques,
- 25:33des textes profonds,
- 25:34des textes dits difficiles.
- 25:38On ne peut pas parler de la phénoménologie de l'esprit,
- 25:40d'accord,
- 25:41parce que c'est une langue autre,
- 25:42la philosophie,
- 25:43où il y a même des poèmes impossibles.
- 25:45Ce n'est pas ça,
- 25:45mais il y a des poèmes.
- 25:47Mais en plus,
- 25:49le non-sens,
- 25:50l'au-delà du sens,
- 25:51tout ça,
- 25:51les enfants traversent le miroir beaucoup plus facilement qu'après.
- 25:55Il faut savoir que...
- 25:57surtout à cet âge-là,
- 25:59moi j'appelle ça l'âge miracle,
- 26:00mais ce sont des éponges.
- 26:02Ils prennent tout ce qu'on leur donne.
- 26:04Et moi,
- 26:05je vous dis,
- 26:06j'arrive et je dis,
- 26:06j'en ai assez de ce...
- 26:09Qu'est-ce que j'ai...
- 26:09J'ai pas dit tantamarre,
- 26:10j'ai dit,
- 26:11tout à l'heure,
- 26:11j'ai dit...
- 26:14Cacophonie.
- 26:15Ah,
- 26:15mais ce mot cacophonie,
- 26:16qu'est-ce qu'ils sont marrés avec ce mot cacophonie.
- 26:19Ah,
- 26:19mais quelle cacophonie !
- 26:21Alors,
- 26:21vas-y...
- 26:22Bon,
- 26:22synonyme,
- 26:23homonyme,
- 26:23ils s'en foutent,
- 26:24mais allez,
- 26:24tantamarre,
- 26:25vas-y,
- 26:25je cherche,
- 26:26machin.
- 26:26Et puis,
- 26:27on s'amuse avec les mots.
- 26:28Bon,
- 26:28ça,
- 26:28c'est normal.
- 26:29Tout le monde a fait ça.
- 26:31Maternelle,
- 26:31les maternelles sont encore géniales en France.
- 26:34Les maternelles,
- 26:35c'est formidable.
- 26:36Moi,
- 26:36j'ai beaucoup d'admiration pour les maternelles.
- 26:37Ils font des choses extraordinaires.
- 26:39Après,
- 26:40c'est plus compliqué parce qu'ils deviennent plus compliqués.
- 26:43Mais en tout cas,
- 26:44il faut savoir que,
- 26:46d'abord,
- 26:48quand on me dit,
- 26:49mais est-ce qu'ils ont tout compris ?
- 26:52Alors je dis,
- 26:52est-ce que vous,
- 26:53vous avez tout compris quand vous avez lu
- 26:55Les Illuminations de Rimbaud ?
- 26:59Si vous avez tout compris,
- 27:00félicite,
- 27:01peu importe.
- 27:01C'est exactement l'histoire du Fus infâme.
- 27:04L'astuce du Fus infâme.
- 27:05Ça n'a aucune espèce d'importance.
- 27:08Ça,
- 27:09c'est vachement important,
- 27:09je trouve.
- 27:10C'est pas important qu'on ait compris,
- 27:12mais qu'on ait ressenti.
- 27:13Et ça,
- 27:14ça n'existe plus aujourd'hui,
- 27:16j'ai l'impression.
- 27:17La poésie,
- 27:17la poésie.
- 27:19Écoute...
- 27:20Je suis ténébreux,
- 27:22le veuf l'a consolé,
- 27:23le prince d'Aquitaine à la tour Aboli.
- 27:25Ma petite fille,
- 27:26elle avait 7 ans,
- 27:27elle m'a entendu dire ça.
- 27:29Et j'ai dit,
- 27:30qu'est-ce que ça veut dire ?
- 27:31J'ai dit,
- 27:31ben voilà,
- 27:31je crois que ça veut dire ça.
- 27:34C'est vrai qu'elle est un peu spéciale,
- 27:36mais enfin bon,
- 27:36il y a plein d'enfants spéciaux.
- 27:38Et c'est resté pour elle quelque chose de...
- 27:42Ma seule étoile est morte,
- 27:44et mon lieu de constellé,
- 27:45etc.
- 27:45Le soleil noir de la mélancolie,
- 27:47c'est le soleil noir de la mélancolie.
- 27:49Qu'est-ce que c'est la mélancolie ?
- 27:51Qu'est-ce que c'est la mélancolie ?
- 27:52C'est merveilleux ce mot.
- 27:54Qu'est-ce que c'est la nostalgie ?
- 27:56Je suis nostalgique de mes vacances,
- 27:57mais je suis mélancolique.
- 27:59Je ne sais pas très bien de quoi et pourquoi.
- 28:01Mais quand vous leur posez la question,
- 28:02quand on les ferme les yeux,
- 28:03ils essayent de trouver pourquoi tu es mélancolique.
- 28:07Nostalgique,
- 28:07tu vois,
- 28:08tu regrettes quand tu étais en Corse en train de faire du bateau.
- 28:11Ce n'est pas la même chose.
- 28:12Alors les deux mots prennent une consistance.
- 28:14et puis quand ils ne prennent pas de consistance,
- 28:15ils ont la musique.
- 28:16Et quand ils n'ont pas la musique,
- 28:18ils ont la puissance de résonance que chacun a.
- 28:23L'autre,
- 28:24il résonnera avec mélancolie et nostalgie.
- 28:29Et l'autre,
- 28:30avec cacophonie ou avec le football ou avec je ne sais rien quoi.
- 28:34Quelquefois,
- 28:35j'ai eu le fils de...
- 28:37Comment il s'appelle ?
- 28:38Nique ta mère.
- 28:39NTM ?
- 28:40Joës Farr ?
- 28:41Joës Farr.
- 28:46Il est venu voir son fils,
- 28:47il était ébloui par son fils qui avait transformé quoi en rap ?
- 28:51Ah oui,
- 28:52c'était non,
- 28:52rien de rien,
- 28:53je ne regrette rien.
- 28:54Parce que j'en avais marre,
- 28:56j'avais pu dire que j'étais insupportable,
- 28:57mais il était très très chouette.
- 28:59Alors,
- 28:59non,
- 29:00rien de rien,
- 29:00etc.
- 29:00Il avait fait ça.
- 29:02Voilà,
- 29:03enfin,
- 29:03c'est ça quoi.
- 29:04Bon,
- 29:04bref.
- 29:05Et puis en plus,
- 29:05comme tu dis,
- 29:06ce que je trouve assez chouette,
- 29:08quand tu dis soleil noir,
- 29:09déjà,
- 29:09de toute façon,
- 29:10tu as une image.
- 29:11Et en fait,
- 29:11c'est tellement dans l'imaginaire et les enfants,
- 29:13ils sont tellement dans le jeu,
- 29:14dans l'imagination encore.
- 29:15C'est vrai que c'est bête de ne pas leur donner ces textes,
- 29:18parce que même s'ils ne les comprennent pas,
- 29:19effectivement,
- 29:21c'est tellement imagé.
- 29:22En fait,
- 29:22la politique est tellement imagée que...
- 29:25Oui,
- 29:26oui,
- 29:26bleu comme une orange.
- 29:27Oui,
- 29:28voilà,
- 29:28je vois,
- 29:28c'est génial.
- 29:30D'ailleurs,
- 29:31on n'a qu'à voir les dessins des maternelles,
- 29:34c'est fabuleux.
- 29:35Quand tu vois le dessin des CM2,
- 29:36c'est beaucoup moins fabuleux.
- 29:40C'est formaté.
- 29:44Il faut enseigner en se souvenant de ce qu'on était,
- 29:47nous,
- 29:47enfants.
- 29:48La perte du souvenir de l'enfant,
- 29:53c'est très délicat.
- 29:57Quand tu es enseignant,
- 29:59c'est comme une maladie mortelle.
- 30:02L'enseignant,
- 30:03je crois.
- 30:04Moi,
- 30:04je sais que je me souviens tellement de mon enfance,
- 30:06des choses affreuses et des choses formidables.
- 30:08Attention,
- 30:09ce n'est pas mon enfance,
- 30:10là que c'est beau.
- 30:12Non,
- 30:12non,
- 30:13c'est une période dure,
- 30:14l'enfance.
- 30:15Attention,
- 30:16pardon,
- 30:16même Jules.
- 30:17On en bave et en même temps,
- 30:18c'est fabuleux.
- 30:19Mais on est des petits rois et en même temps,
- 30:21on tombe d'un piédestal.
- 30:23On souffre d'amour.
- 30:24Enfin,
- 30:25il y a tout,
- 30:25quoi.
- 30:25Si on découvre tout,
- 30:26surtout.
- 30:27Si on découvre tout.
- 30:29Par exemple,
- 30:29la première chose,
- 30:30mon premier cours,
- 30:32hier,
- 30:32c'était hier,
- 30:33lundi,
- 30:33oui.
- 30:35Dans une case,
- 30:35c'est le premier cours.
- 30:36Alors,
- 30:38j'ai simplement dit,
- 30:39voilà,
- 30:40il y a un poète qui a écrit,
- 30:42si un jour tu vois qu'une pierre te sourit,
- 30:44iras-tu le dire ?
- 30:45Ça,
- 30:45c'est une grande question.
- 30:47Alors,
- 30:47il y a un enfant,
- 30:48j'ai dit,
- 30:48est-ce que vous avez déjà vu quelque chose ?
- 30:50Oui,
- 30:50alors,
- 30:50il y en a un qui a dit,
- 30:51moi,
- 30:51j'ai vu un arbre qui...
- 30:53était en fleurs et qui m'a dit,
- 30:55tiens,
- 30:56je te donne une fleur.
- 30:57Et j'ai tendu ma main et la fleur est tombée dans ma main.
- 31:00J'ai dit,
- 31:00c'est formidable.
- 31:02C'est trop beau.
- 31:03Mais il m'écrit des poèmes.
- 31:05J'en ai plein.
- 31:05Je crois que j'en ai apporté un ou deux d'hier,
- 31:07justement.
- 31:08Ils disent tous merci.
- 31:10Et puis,
- 31:11par exemple,
- 31:13c'était l'eau.
- 31:14Je me souviens d'un truc qui leur a plu.
- 31:16L'eau,
- 31:17c'est aussi le bruit de l'eau.
- 31:18Alors,
- 31:19il y a un poème extraordinaire de Guévy qui dit je n'en pouvais plus.
- 31:21plus d'entendre ce morceau de granit me raconter son histoire depuis les origines.
- 31:26J'avais beau lui dire je sais,
- 31:27le morceau de granit continuait.
- 31:29Soleil,
- 31:30incendie,
- 31:31déluge,
- 31:31et le pire,
- 31:32l'eau goutte à goutte pendant des millénaires.
- 31:34Alors je leur fais faire jusqu'à des millénaires,
- 31:38jusqu'à la folie totale.
- 31:39Alors cette espèce de rencontre de l'eau,
- 31:41tu vois,
- 31:42tout à fait,
- 31:43et de la matière,
- 31:44mais qui finalement rend grâce,
- 31:46quoi,
- 31:46tu vois.
- 31:47Alors je leur apporte des trucs pour les caresser,
- 31:49tu vois,
- 31:50des morceaux de granit.
- 31:51tout froid,
- 31:51on fait des glouglous,
- 31:52on va au robinet,
- 31:54il faut les sortir,
- 31:56je les ai emmenés sur la tombe de Baudelaire,
- 31:58si bien on parle.
- 31:59On sort.
- 32:00Alors,
- 32:00en principe,
- 32:01tout ça aide.
- 32:03Je déteste,
- 32:05j'interdis aux profs de toucher à mes textes.
- 32:09Ils font,
- 32:09ils élargissent leurs trucs,
- 32:11mais les textes eux-mêmes,
- 32:12il ne faut pas les rendre scolaires,
- 32:14donc on les laisse.
- 32:16C'est intéressant,
- 32:17il ne faut pas rendre les choses scolaires et ça donne encore.
- 32:19plus envie aux enfants.
- 32:22Oui,
- 32:22parce qu'ils peuvent avoir...
- 32:24La récitation,
- 32:25ça n'existe pas.
- 32:28Comment est-ce qu'ils apprennent ?
- 32:28Parce qu'on est éblouis de les voir pendant une heure.
- 32:33Il y en a qui retiennent absolument tout.
- 32:35Il y en a qui retiennent des passages particuliers ou des poèmes et des passages d'autres poèmes.
- 32:44Mais comme c'est toujours lié à un thème,
- 32:47ils retrouvent tout ça.
- 32:48Il y en a qui savent très bien tous les noms d'auteurs et qui les raccrochent.
- 32:52Il y en a dont ils ne savent plus exactement,
- 32:55qui rient,
- 32:55ok,
- 32:56ça ne fait rien,
- 32:57parce qu'ils vont retrouver ça.
- 32:58Tout ça est gravé dans leur mémoire,
- 33:00ça n'a pas d'importance.
- 33:01C'est intéressant,
- 33:02je vois un peu ça comme une langue étrangère.
- 33:04Oui.
- 33:05Comme tu l'as dit tout à l'heure,
- 33:06parce que moi,
- 33:07quand j'ai eu mon expérience d'apprendre l'anglais,
- 33:08j'étais nulle.
- 33:09À l'école,
- 33:09j'avais 5 ans,
- 33:10ça ne m'intéressait pas du tout.
- 33:11Et en fait,
- 33:11je suis partie en Angleterre,
- 33:12j'étais complètement bloquée.
- 33:13j'ai appris maintenant je suis bilingue
- 33:16Et je suis rentrée,
- 33:17et c'est vrai que maintenant,
- 33:17j'en parlais avec une amie.
- 33:19Il y a des mots que je préfère en anglais.
- 33:22Parce que je me suis fait tout un imaginaire,
- 33:24et dans la consonance,
- 33:25ça résonne plus.
- 33:26Et je me dis,
- 33:27quand c'est une langue étrangère qu'on a appris,
- 33:29justement,
- 33:29quand on est petit,
- 33:30on dit que c'est beaucoup plus facile d'apprendre une langue étrangère.
- 33:32Et ça reste,
- 33:33et les consonances des mots,
- 33:34elles peuvent nous aider.
- 33:35Ça permet de le voir différemment.
- 33:37Et l'utiliser dans la langue française,
- 33:38je trouve ça génial.
- 33:40C'est ça,
- 33:40c'est exactement ça.
- 33:41Alors donc,
- 33:42ils savent...
- 33:43Et puis,
- 33:43ils sont sans...
- 33:45Ils sont obligés aussi,
- 33:46parce que comme il y a les titres donnés par quelqu'un,
- 33:49n'est-ce pas ?
- 33:50Sur la rubrique,
- 33:51par exemple,
- 33:52l'eau et l'amour,
- 33:53tiens,
- 33:54à l'été des chaussées de Victor Hugo.
- 33:56Et on commence en chœur et puis quelqu'un dit,
- 34:00je ne sais plus comment ça commence.
- 34:02Et puis eux,
- 34:02ils savent beaucoup mieux que moi,
- 34:03parce que moi,
- 34:03j'oublie automatiquement.
- 34:05Ils sont tout neufs,
- 34:05je ne sais pas,
- 34:08les pieds nus,
- 34:09etc.
- 34:10Puis après,
- 34:10l'autre reprend quelque chose.
- 34:12Donc,
- 34:12il faut une écoute et il faut qu'ils sachent.
- 34:14ce qui vient avant et ce qui vient après.
- 34:17Donc automatiquement,
- 34:18à la fin de l'année,
- 34:18même s'ils n'ont pas bien appris,
- 34:20ils le savent sans s'en apercevoir.
- 34:21Donc ceux qui ont beaucoup de mémoire et qui aiment,
- 34:24dès le début ça marche,
- 34:25les autres,
- 34:25à la fin,
- 34:26ils savent pratiquement tout quand même.
- 34:28C'est comme une chanson que tu entends tout le temps.
- 34:30Voilà.
- 34:31Et ça,
- 34:31c'est par imbibition,
- 34:34par écoute,
- 34:35comme ça,
- 34:36globale,
- 34:36des choses,
- 34:38par moi qui...
- 34:39qui les engueulent sur un truc ou qui les félicitent.
- 34:42Quand je leur dis mais c'est nul ça,
- 34:43mais c'est nul,
- 34:44c'est un robinet d'eau tiède que tu viens de faire.
- 34:46Tu recommences.
- 34:47Ah là,
- 34:47ça c'est génial.
- 34:48Parce que je leur dis qu'ils sont nuls et je leur dis qu'ils sont géniaux.
- 34:50Je ne dis jamais qu'ils sont nuls si je ne pouvais pas leur dire après,
- 34:53mais c'est merveilleux.
- 34:54Ça jamais.
- 34:56Mais en tout cas,
- 34:57alors évidemment,
- 34:57il y a des petits pervers polymorphes.
- 34:59Elle m'a dit que j'étais nulle.
- 35:00Alors les parents,
- 35:01vous avez dit à mes enfants qu'ils sont nuls.
- 35:03Puis après,
- 35:03ils se rendent compte qui sont tellement contents à la fin de l'année,
- 35:06tellement valorisés.
- 35:08Il faut qu'ils bouffent leurs textes,
- 35:09il faut qu'ils l'absorbent,
- 35:10il faut que ça fasse partie d'eux-mêmes,
- 35:15qu'ils les vendent,
- 35:15qu'ils les possèdent.
- 35:19qu'il soit à eux profondément,
- 35:20que ce soit vraiment quelque chose qui leur appartient.
- 35:24Donc,
- 35:24il faut que ça leur appartienne avec leur corps.
- 35:27Là,
- 35:28par exemple,
- 35:29j'avais juste dit ça.
- 35:30Si un jour,
- 35:31tu vois,
- 35:31alors voyez,
- 35:31l'imaginaire,
- 35:32c'est ça la poésie,
- 35:33vous avez le droit de le dire parce que ça existe.
- 35:35Vous l'avez vu sourire ?
- 35:37À partir du moment où vous en êtes certain à vous,
- 35:39ça existe.
- 35:39C'est comme votre doudou.
- 35:41Moi,
- 35:41je commence très souvent par un poème de Rainer Maria Rilke qui s'appelle La licorne.
- 35:46Oh,
- 35:46c'est elle la bête qui n'existait pas.
- 35:48Ce ne fut pas de grain qu'il la nourrira,
- 35:49mais rien que toujours de la possibilité d'être.
- 35:53Ce ne fut pas de grain qu'il la nourrira,
- 35:54etc.
- 35:55Et cela lui donna à elle tant de force qu'elle s'en fit une.
- 35:58Alors,
- 35:58je dis,
- 35:58c'est comme votre doudou,
- 35:59si vous l'abandonnez.
- 36:01Il n'existe plus,
- 36:02c'est un vieux chiffon.
- 36:03Mais tant que vous êtes là et vous ne nourrissez pas,
- 36:06vous ne lui donnez pas à bouffer du riz,
- 36:08mais il ne bouffe pas ce que vous l'aimez.
- 36:10Et c'est ça,
- 36:10c'est ça le truc.
- 36:12Et alors,
- 36:12bon,
- 36:12hier,
- 36:13si un jour tu vois que...
- 36:15Est-ce que tu iras le dire ?
- 36:16Non,
- 36:17mais...
- 36:17Ne le lis pas.
- 36:18Et toi,
- 36:18tu veux le dire ?
- 36:19Ben oui,
- 36:19dis-le.
- 36:20Tu es libre.
- 36:21Tu es libre de dire tes secrets à toi,
- 36:25de ton imaginaire ou de l'éther.
- 36:26Ça n'a plus d'importance.
- 36:27Soit à un moment donné,
- 36:28de décider de le dire à un tel ou un tel.
- 36:30Mais ça existe.
- 36:31Tu as le droit.
- 36:33Être au monde,
- 36:33c'est ça,
- 36:34être au monde.
- 36:34Ce n'est pas simplement pipi,
- 36:36popo,
- 36:36manger,
- 36:37dormir,
- 36:38papa,
- 36:38maman.
- 36:39C'est tout ce que vous êtes,
- 36:41réellement.
- 36:41Ah oui,
- 36:42c'est quand la nuit,
- 36:43moi ?
- 36:43Après,
- 36:44il parle,
- 36:44bien sûr.
- 36:44Il y a tout le dialogue avec les enfants.
- 36:46Ça,
- 36:47c'est une place.
- 36:48Alors,
- 36:48c'est pour ça que je ne sais jamais si j'irai jusqu'au bout d'un poème un jour,
- 36:52si j'y mettrai 15 jours,
- 36:54si je vais commencer par celui-ci et non pas à l'intervention d'un enfant qui peut complètement changer l'ordre des choses.
- 37:00Je ne prépare jamais.
- 37:02J'ai quelques poèmes,
- 37:03je sais que ça,
- 37:04à un moment donné,
- 37:05oh,
- 37:05ça c'est beau,
- 37:06tiens,
- 37:07par exemple,
- 37:07sur la mer,
- 37:08il y a un poème de Michaud où il écrit « Je vous écris d'un pays lointain » .
- 37:12Vous savez,
- 37:12c'est merveilleux la mer.
- 37:14Vous serez très étonnés quand vous viendrez me voir.
- 37:16C'est un truc complètement surréaliste de Michaud,
- 37:19mais c'est merveilleux.
- 37:19Alors,
- 37:20je le mets de côté,
- 37:21je sais qu'un jour,
- 37:22quand on aura fait les classiques de la mer,
- 37:23le bateau,
- 37:24le machin,
- 37:25et puis le petit navire,
- 37:27il y aura le poème de Michaud qui arrivera pour autre chose.
- 37:31Mais je ne sais pas quand on va en commencer un tel et tel show.
- 37:34Et puis,
- 37:36quelquefois,
- 37:36j'oublie.
- 37:38Je suis très bordélique,
- 37:39donc je perds.
- 37:42Mais on retombe toujours sur nos pieds parce que la poésie est toujours là.
- 37:49Qu'on commence par une poésie chinoise ou qu'on commence par...
- 37:54Et puis c'est bien parce que les enfants,
- 37:56symboliquement,
- 37:56ça les situe bien.
- 38:00Quand ils sont...
- 38:01Je ne sais pas,
- 38:02par exemple,
- 38:02l'année dernière,
- 38:05justement,
- 38:06j'avais un petit...
- 38:08mais un ukrainien.
- 38:10Et,
- 38:11bon,
- 38:11j'ai donné un poème en ukrainien,
- 38:13bien sûr.
- 38:15Ça l'a beaucoup aidé à être intégré,
- 38:17parce que les enfants ont répété deux ou trois vers.
- 38:19Alors,
- 38:20moi,
- 38:20ils se moquaient de moi,
- 38:21parce que moi,
- 38:21je n'y arrivais pas,
- 38:22mais eux,
- 38:22ils arrivaient très,
- 38:23très,
- 38:23très bien.
- 38:25Essayez de m'apprendre,
- 38:26ils essayaient de m'apprendre.
- 38:27Parce qu'il faut qu'il y ait un vrai dialogue.
- 38:32Il faut que ce soit des...
- 38:34Comment dire ?
- 38:35Une base communiquante ?
- 38:37des...
- 38:37Oui,
- 38:39des interlocuteurs,
- 38:40vous voyez.
- 38:40Il faut que ce soit vraiment un aller-retour avec les enfants.
- 38:50Je leur dis très souvent,
- 38:51moi je sais plus de choses que vous parce que je suis vieille,
- 38:53mais vous êtes largement aussi intelligents que moi,
- 38:55et peut-être beaucoup plus intelligents,
- 38:56ça n'a pas d'importance.
- 38:58Vous avez besoin de moi,
- 38:59j'ai besoin de vous.
- 39:00Et le poète a besoin de vous,
- 39:01c'est une triangulation très importante que je signale très très souvent.
- 39:05Le poète,
- 39:06quand je leur dis non,
- 39:06là,
- 39:07ça...
- 39:07Il n'aurait pas supporté que tu habibes ce qu'il a écrit.
- 39:10Alors,
- 39:10tu recommences.
- 39:11Et puis moi,
- 39:11je ne supporte pas parce que je l'aime et toi.
- 39:15Et donc,
- 39:15on fonctionne vraiment tous les trois.
- 39:18Et une unité de classe,
- 39:20parce qu'on est tous ensemble et parce qu'on est unique.
- 39:23Voilà,
- 39:23je leur dis toujours,
- 39:25je suis rentrée dans une classe et maintenant,
- 39:26mon visage est chez vous,
- 39:28dans votre tête,
- 39:29alors qu'il y a une demi-minute,
- 39:31vous ne l'aviez jamais vue.
- 39:32C'est merveilleux quand même.
- 39:34C'est un truc extraordinaire de se dire que...
- 39:36Un nez,
- 39:37deux yeux,
- 39:37cinq éléments,
- 39:39ça fait des visages complètement différents.
- 39:41Regardez-vous,
- 39:42alors touchez-vous.
- 39:42Il ne faut pas toucher.
- 39:45Il ne faut pas se toucher.
- 39:47Mais c'est épouvantable.
- 39:49C'est une époque épouvantable pour un enseignant.
- 39:52Moi,
- 39:52je transgresse tout et n'importe quoi.
- 39:55Mais parce que j'en ai rien à foutre.
- 39:56Et puis parce que...
- 39:58Mais ces pauvres instituteurs,
- 40:00ces pauvres professeurs,
- 40:01c'est vraiment un métier dur en ce moment.
- 40:03Je les plains beaucoup.
- 40:04Et ces pauvres enfants aussi ?
- 40:06Oui,
- 40:07ces pauvres enfants,
- 40:08parce que finalement,
- 40:08ils sont moins bien enseignés,
- 40:10c'est sûr.
- 40:11C'est très compliqué,
- 40:12c'est très difficile actuellement.
- 40:13C'est beaucoup plus difficile qu'un enseignement.
- 40:17Merci.
- 40:18En tout cas,
- 40:19Marie-Dominique,
- 40:19on arrive sur la fin.
- 40:21C'est tellement vite.
- 40:22Est-ce que tu veux rajouter un petit mot pour la fin ?
- 40:26Un conseil peut-être à des parents ou à des enseignants ?
- 40:30Peut-être que je pourrais prendre ce que dit René Char,
- 40:33qui n'est pas un de mes poètes favoris,
- 40:34parce que ça ne passe pas très bien avec les enfants.
- 40:37Parce qu'il faut savoir qu'il y a des poètes qui ne sont plus...
- 40:40Enfin,
- 40:41tout au moins,
- 40:41on peut sélectionner.
- 40:43Char est très difficile,
- 40:45même dans des sélections.
- 40:47Mais enfin,
- 40:47il dit une chose très vraie,
- 40:49c'est que la poésie,
- 40:51ça doit laisser des traces et non des preuves.
- 40:55C'est beau.
- 40:56Et l'enseignement aussi,
- 40:57je crois que ça doit laisser des traces très importantes,
- 41:00avec des preuves aussi.
- 41:04Mais bien sûr,
- 41:05des traces.
- 41:06J'espère que notre émission laissera des traces parce qu'en tout cas,
- 41:10c'était passionnant.
- 41:11Merci beaucoup.
- 41:13On est très heureuses de finir
- 41:16la carrière justement avec toi qui enseigne à ses futurs à ses enfants qui auront des futures carrières et qui seront tracées de poésie oui c'est vrai merci en tout cas merci vous et à la semaine prochaine et oui pour un nouveau thème ouais
- 41:36Flamme des années 80 le podcast qui allume la femme