Latest / Entretien avec un dentiste / #4 Un jour au cabinet, quand l'empathie ne vient pas
Transcript
- 0:03Un jour au cabinet,
- 0:05une voix,
- 0:06des questions,
- 0:07pour regarder le soin autrement.
- 0:13Je suis Florence,
- 0:14je suis dentiste et j'ai décidé d'enregistrer ce qui se passe un jour au cabinet.
- 0:19Un espace pour questionner ce métier,
- 0:20ses angles morts et ses paradoxes,
- 0:22ce qu'il donne,
- 0:22ce qu'il coûte,
- 0:23ce qu'il raconte de notre rapport au soin.
- 0:28Un jour au cabinet.
- 0:29quand l'empathie ne vient pas.
- 0:36Elle vient pour un composite qui est tombé.
- 0:38Une petite restauration sur une dent,
- 0:39rien de très compliqué.
- 0:41Je la connais depuis plusieurs années,
- 0:43elle vient régulièrement au cabinet,
- 0:44essentiellement pour des contrôles,
- 0:46des détartrages.
- 0:47Elle a une quarantaine d'années,
- 0:48elle n'a pas mal.
- 0:49Et comme beaucoup de patients qui n'ont pas mal,
- 0:51elle pense que tout va bien.
- 0:56Il y a deux ans pourtant,
- 0:57lors d'un contrôle,
- 0:57quelque chose m'avait alerté.
- 0:59Ses gencives étaient inflammatoires,
- 1:00pas énormément,
- 1:01rien de spectaculaire,
- 1:02mais suffisamment pour que je fasse des radios.
- 1:04Et sur ces radios,
- 1:05je voyais déjà un début de perte osseuse autour de certaines dents.
- 1:08Une parodontite.
- 1:09A ce stade-là,
- 1:10la maladie était encore débutante.
- 1:12Elle ne fume pas,
- 1:13elle n'est pas diabétique,
- 1:15il n'y a pas de facteur particulier qui puisse me faire craindre une évolution très rapide.
- 1:19Mais une parodontite reste une maladie chronique,
- 1:22on ne récupère pas lorsqu'elle a été perdue.
- 1:24L'objectif,
- 1:25c'est donc d'intervenir suffisamment tôt pour éviter d'en perdre davantage.
- 1:29Je lui avais expliqué tout ça.
- 1:31Je me souviens lui avoir montré des radios.
- 1:33Elle avait écouté et elle était repartie avec un devis.
- 1:36Parce qu'en France,
- 1:37aussi étonnant que ça puisse paraître,
- 1:39le traitement de cette maladie n'est pas pris en charge par la sécurité sociale.
- 1:45Puis le temps a passé.
- 1:47Je ne l'ai pas revue,
- 1:48et honnêtement je n'y ai plus pensé.
- 1:50Jusqu'à ce jour où son nom réapparaît sur mon planning.
- 1:52Elle vient donc pour ce composite qui est tombé.
- 1:58Je regarde la dent,
- 1:59le problème est simple.
- 2:01Mais la panoramique que j'ai déjà dans ce dossier commence à dater.
- 2:04Alors je lui propose d'en refaire une.
- 2:06Je prends le temps de lui expliquer pourquoi.
- 2:08Je veux vérifier qu'il n'y a pas d'autres problèmes,
- 2:10et surtout,
- 2:11je veux voir où en est cette perte osseuse dont nous avions parlé quelques années auparavant.
- 2:15Elle me demande pourquoi cette radio est nécessaire.
- 2:17Je lui réexplique.
- 2:19Elle accepte.
- 2:19Nous nous levons.
- 2:22Nous traversons le cabinet jusqu'à la salle de radiologie.
- 2:24Elle se place dans l'appareil.
- 2:26Je règle la machine.
- 2:26Je lui demande de ne plus bouger.
- 2:28Alors,
- 2:28les mains ici,
- 2:30le menton ici,
- 2:32et j'ai peut-être des seins tout petits bleus.
- 2:34Et ça,
- 2:35vous allez bien le mordre.
- 2:36Je vais trouver les petites encoches.
- 2:38Nickel.
- 2:39L'appareil tourne autour de sa tête.
- 2:41Quelques secondes.
- 2:45Puis l'image apparaît sur l'écran,
- 2:47et immédiatement je le vois.
- 2:49La perte osseuse a progressé.
- 2:51Pas au point que ses dents bougent,
- 2:53pas au point qu'elles ressentent quoi que ce soit,
- 2:55mais suffisamment pour que la différence soit visible.
- 2:58Je mets l'ancienne radio à l'écran,
- 3:00je mets les deux images côte à côte,
- 3:02et je lui montre.
- 3:03Là,
- 3:04puis là,
- 3:05l'os était ici il y a deux ans,
- 3:06aujourd'hui il est là.
- 3:08Elle regarde les radios,
- 3:09je lui réexplique ce qu'est la maladie parodontale,
- 3:11l'inflammation,
- 3:12la destruction progressive des tissus qui soutiennent les dents,
- 3:15le caractère chronique,
- 3:16l'importance de stabiliser les choses maintenant.
- 3:19Elle me dit alors quelque chose que je ne savais pas.
- 3:21Son père aussi a des problèmes de déchaussement.
- 3:24Je lui explique qu'il existe effectivement une susceptibilité familiale.
- 3:27Elle acquiesce.
- 3:28Et puis,
- 3:29elle me dit qu'elle se souvient très bien de notre précédente conversation.
- 3:32Elle avait même envoyé le devis à sa mutuelle,
- 3:35mais sa mutuelle ne remboursait rien.
- 3:36Alors elle n'avait pas donné suite.
- 3:38Et là,
- 3:39quelque chose commence à se tendre,
- 3:40très légèrement.
- 3:41Elle me dit en substance,
- 3:43si ce traitement était vraiment important,
- 3:45pourquoi n'est-il pas remboursé ?
- 3:46Je comprends la logique,
- 3:48dans un système où nous sommes habitués à ce que les soins importants soient pris en charge,
- 3:51la question n'est pas absurde.
- 3:53Mais médicalement,
- 3:54les deux choses n'ont rien à voir.
- 3:55Je lui explique que l'absence de remboursement ne signifie pas que le traitement est inutile,
- 3:59que la maladie,
- 4:00elle,
- 4:00continue d'évoluer,
- 4:02que l'os perdu ne reviendra pas,
- 4:03et que plus on attend,
- 4:04plus le traitement sera difficile.
- 4:09Je parle,
- 4:10elle me pose des questions,
- 4:11je réponds.
- 4:12Mais progressivement,
- 4:13je sens que quelque chose change dans notre échange.
- 4:16Je ne sais pas exactement à quel moment,
- 4:17peut-être dans la façon de poser certaines questions,
- 4:20peut-être dans ma façon de les entendre.
- 4:22J'ai l'impression qu'à chaque explication,
- 4:24elle oppose une objection.
- 4:25Et plus j'ai cette impression,
- 4:27plus je me rédis.
- 4:28Nous retournons dans la salle de soins.
- 4:30J'en répare la dent pour laquelle elle a été venue.
- 4:32Le soin se passe normalement,
- 4:34puis elle se redresse.
- 4:35Je retire mes gants.
- 4:36Elle se lève du fauteuil pendant que je m'installe devant mon ordinateur.
- 4:40Je dois rédiger le compte-rendu,
- 4:41enregistrer les actes,
- 4:42préparer le devis.
- 4:43Elle reste debout,
- 4:44juste en face de moi.
- 4:46Elle continue à me poser des questions.
- 4:48Elle a un petit sourire au coin des lèvres.
- 4:49À ce moment-là,
- 4:50je le lis comme du sarcasme.
- 4:52Peut-être que c'en était,
- 4:53mais peut-être pas.
- 4:54En tout cas,
- 4:55c'est ainsi que je le reçois.
- 4:57Je sens que je suis agacée.
- 4:58Et surtout,
- 4:59je sens apparaître quelque chose que je connais bien,
- 5:01cette sensation désagréable de devoir convaincre.
- 5:04Or,
- 5:04je ne veux pas convaincre.
- 5:05Je ne suis pas là pour vendre un traitement.
- 5:07Je suis là pour poser un diagnostic,
- 5:09expliquer une maladie et proposer ce qui me semble médicalement nécessaire.
- 5:13Qu'elle accepte ou non lui appartient.
- 5:15Mais plus la conversation avance,
- 5:16moins je parviens à garder cette distance.
- 5:19J'ai l'impression qu'elle met en doute ce que je dis.
- 5:21Elle a probablement l'impression que j'insiste.
- 5:23Et quelque part entre les deux,
- 5:25la consultation change de nature.
- 5:27Ce n'est plus vraiment une discussion sur une maladie,
- 5:30ça devient une confrontation,
- 5:31un petit bras de fer.
- 5:32Et à un moment,
- 5:33je finis par le dire.
- 5:35Je la regarde et je lui dis.
- 5:37Je ne comprends pas,
- 5:38j'ai l'impression qu'à chaque fois que je vous dis quelque chose,
- 5:40vous en prenez le contre-pied.
- 5:42J'ai vraiment la sensation qu'on est dans une espèce de bras de fer et je trouve ça désagréable.
- 5:47Elle me regarde et elle me répond simplement.
- 5:49Pas du tout,
- 5:50c'est vous qui le prenez comme ça.
- 5:52Puis la consultation se termine.
- 5:55Elle part et je ne la revois plus.
- 5:57Pendant longtemps,
- 5:58je n'ai pas vraiment repensé à cette consultation.
- 6:00Ou plutôt,
- 6:01quand j'y pensais,
- 6:02j'avais tendance à la ranger dans une catégorie assez simple.
- 6:05Une patiente compliquée,
- 6:06méfiante,
- 6:07qui pose beaucoup de questions,
- 6:08qui a un rapport difficile autour de l'argent.
- 6:11Bref,
- 6:11une relation dans laquelle je ne me sens pas à l'aise.
- 6:17Et puis,
- 6:18récemment,
- 6:19j'ai vu son nom apparaître sur mon planning.
- 6:21Elle avait repris rendez-vous pour commencer le traitement parodontal.
- 6:25Et ça m'a fait repenser à cette consultation.
- 6:28Pas tellement à ce que je lui avais expliqué.
- 6:30Sur le fond,
- 6:30je pense toujours que ce que je lui ai dit était juste.
- 6:33La maladie était là,
- 6:33elle progressait,
- 6:34le traitement était indiqué.
- 6:36Mais je me suis demandé ce qui s'était réellement passé entre nous ce jour-là.
- 6:40Parce que quand je repense à la scène,
- 6:41il y a quelque chose qui me gêne.
- 6:43Je crois qu'à un moment donné,
- 6:44j'ai arrêté d'essayer de comprendre.
- 6:46Je répondais encore à ses questions,
- 6:48j'expliquais,
- 6:48je faisais mon travail.
- 6:50Mais je n'étais plus vraiment curieuse de ce qu'elle cherchait à me dire.
- 6:53J'avais décidé que son problème était le prix.
- 6:55ou la méfiance,
- 6:56ou son besoin de contrôler.
- 6:58Peut-être que j'avais raison,
- 6:59mais peut-être qu'il y avait autre chose.
- 7:01Peut-être qu'elle avait peur.
- 7:03Peut-être qu'elle avait vécu des soins difficiles.
- 7:05Peut-être qu'elle avait besoin de temps.
- 7:07Peut-être simplement qu'elle ne comprenait pas comment elle pouvait être malade alors qu'elle n'avait absolument pas mal.
- 7:12Je ne lui ai pas demandé.
- 7:14Et c'est là que je me suis mise à réfléchir à cette idée d'empathie dont on parle tellement dans le soin.
- 7:19On aimerait croire qu'on est empathique,
- 7:21comme si c'était une qualité stable.
- 7:22quelque chose qu'on possédait,
- 7:24mais je ne suis pas certaine que ce soit vrai.
- 7:26Il y a des patients avec lesquels l'empathie vient presque toute seule.
- 7:29Ils nous racontent quelque chose que nous comprenons.
- 7:31Ils ont peur et nous reconnaissons leur peur.
- 7:33Ils sont perdus et nous avons envie de les aider.
- 7:36Ils nous font confiance.
- 7:37Ils nous ressentent peut-être aussi un peu.
- 7:39Et puis il y a les autres,
- 7:41ceux dont la réaction nous échappe,
- 7:42ceux qui questionnent ce qui nous paraît évident,
- 7:45ceux dont les choix nous semblent incohérents,
- 7:47ceux qui parfois nous agacent.
- 7:49Et peut-être que c'est précisément là que l'empathie devient intéressante.
- 7:52Pas lorsqu'elle vient naturellement,
- 7:54mais lorsqu'elle ne vient pas.
- 7:56Je ne sais pas si être empathique signifie réussir à comprendre tout le monde,
- 7:59je ne pense même pas que ce soit possible.
- 8:01Mais peut-être qu'il existe un moment,
- 8:03dans certaines consultations,
- 8:05où il faudrait simplement parvenir à suspendre quelques secondes ce qu'on pense avoir compris de l'autre,
- 8:09et continuer à chercher.
- 8:11Même lorsqu'on n'en a pas très envie.
- 8:14Un jour au cabinet,
- 8:15j'ai cru que l'empathie était naturelle.
- 8:17Aujourd'hui,
- 8:17je crois qu'elle se cherche.
- 8:19Et peut-être surtout avec ceux qui ne nous ressemblent pas.
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