Latest / Entretien avec un dentiste / #3 Un jour au cabinet, il n'avait pas mal
Transcript
- 0:03Un jour au cabinet,
- 0:05une voix,
- 0:06des questions,
- 0:07pour regarder le soin autrement.
- 0:13Je suis Florence,
- 0:14je suis dentiste et j'ai décidé d'enregistrer ce qui se passe un jour au cabinet.
- 0:19Un espace pour questionner ce métier,
- 0:20ses angles morts et ses paradoxes,
- 0:22ce qu'il donne,
- 0:22ce qu'il coûte,
- 0:23ce qu'il raconte de notre rapport au soin.
- 0:27Un jour au cabinet,
- 0:29il n'avait pas mal.
- 0:35Il est suivi au cabinet depuis plus de dix ans.
- 0:37Quand il entre dans la salle de soins,
- 0:38il prend tout de suite de la place.
- 0:40C'est un grand monsieur,
- 0:41imposant,
- 0:42avec ses grands favoris blancs,
- 0:43une allure d'ancien chef d'entreprise,
- 0:45presque de patriarche.
- 0:47En apparence,
- 0:48il est doux,
- 0:48poli,
- 0:49presque arrangeant.
- 0:50Il a même ce ton de quelqu'un qui veut faciliter les choses.
- 0:53Mais je le connais,
- 0:54chez lui,
- 0:55cette douceur a ses limites.
- 0:56Il vous laisse parler,
- 0:57il ne s'énerve pas,
- 0:58il ne coupe pas,
- 0:59il peut même plaisanter,
- 1:00mais il tient sa ligne.
- 1:02Il regarde fixement,
- 1:03un regard droit,
- 1:04soutenu,
- 1:04et dans sa tête,
- 1:05Dans cette façon de regarder,
- 1:06il y a aussi une manière d'occuper l'espace,
- 1:08de garder l'ascendant.
- 1:09Et souvent,
- 1:10derrière ses grands favoris blancs,
- 1:11il y a ce petit sourire en coin,
- 1:13comme s'il avait déjà compris avant même qu'on lui explique.
- 1:16Comme si,
- 1:16au fond,
- 1:17rien de ce qu'on allait lui dire ne pouvait vraiment le déplacer.
- 1:20On s'entend bien pourtant.
- 1:21On peut plaisanter tous les deux,
- 1:23mais il y a toujours une frontière.
- 1:24Avec lui,
- 1:25on reste dans le dentaire,
- 1:26pas beaucoup plus loin.
- 1:28Je le fais asseoir,
- 1:29j'ouvre son dossier,
- 1:30je connais déjà l'histoire.
- 1:31Mais comme à chaque fois,
- 1:32je reprends les choses.
- 1:34En parodontologie,
- 1:35les détails comptent.
- 1:36Une bouche ne se comprend jamais complètement si on oublie le reste du corps.
- 1:39Il a une parodontite,
- 1:40une maladie chronique des gencives,
- 1:42qui détruit progressivement l'os autour de ses dents.
- 1:44Une maladie souvent silencieuse,
- 1:46qui peut avancer longtemps sans faire mal.
- 1:48Il est aussi diabétique,
- 1:49et ces deux maladies sont étroitement liées.
- 1:51Quand le diabète est mal équilibré,
- 1:53la parodontite s'aggrave.
- 1:54Et quand l'inflammation de la parodontite persiste,
- 1:56l'équilibre du diabète peut lui aussi se dégrader.
- 1:59Alors,
- 2:00comme à chaque séance,
- 2:01je lui pose la même question.
- 2:02Est-ce que votre diabète est équilibré ?
- 2:04me répond oui,
- 2:05toujours oui.
- 2:06Mais dès que je creuse un peu,
- 2:07je bute sur la même limite.
- 2:09Il ne connaît pas son hémoglobine glycée,
- 2:11ce marqueur qui permet de savoir si le diabète a été correctement contrôlé au cours des derniers mois.
- 2:16Il n'apporte pas de bilan sanguin.
- 2:17Il répond,
- 2:18mais il ne s'ouvre pas.
- 2:20Je sens bien qu'il n'a pas envie que j'aille sur ce terrain-là.
- 2:23Comme s'il me signifiait,
- 2:24sans avoir besoin de me le dire franchement,
- 2:26que cela ne me regarde pas tout à fait.
- 2:27Comme si pour lui,
- 2:28je devais rester à ma place de dentiste.
- 2:34Et puis il y a cette dent,
- 2:35une dent en Ausha droite.
- 2:37Depuis des années,
- 2:38à chaque contrôle,
- 2:39je retrouve la même chose.
- 2:40Je sonde,
- 2:41la poche est profonde,
- 2:42la gencive saigne,
- 2:43parfois il y a même du pus.
- 2:45Et sur la radio,
- 2:46au bout de la racine apparaît toujours cette grande zone sombre,
- 2:49le signe qu'une infection ancienne s'est installée là depuis longtemps.
- 2:52Depuis des années,
- 2:53je lui dis que cette dent devrait être extraite.
- 2:55Et depuis des années,
- 2:56il me répond la même phrase.
- 2:57Non,
- 2:58je n'ai pas mal.
- 2:59Pendant longtemps,
- 3:00je n'ai pas insisté davantage.
- 3:02J'ai expliqué,
- 3:03j'ai répété,
- 3:04j'ai noté dans le dossier,
- 3:04et puis j'ai temporisé.
- 3:06Parce qu'on ne soigne pas contre quelqu'un.
- 3:08Parce qu'un patient a le droit de refuser.
- 3:10Parce qu'en dehors d'une urgence,
- 3:11la contrainte n'a pas de place.
- 3:13Mais aussi parce que je n'avais pas envie de jouer ce bras de fer avec lui.
- 3:17Je sentais bien que ce serait épuisant,
- 3:19sans doute perdu d'avance,
- 3:20et je n'avais aucune envie d'entrer dans cette lutte.
- 3:23Ce jour-là pourtant,
- 3:24quelque chose change dès les premières secondes.
- 3:27Il entre comme d'habitude,
- 3:28il s'installe,
- 3:29puis il me tend un courrier.
- 3:31Je le lis.
- 3:33Un chirurgien de la colonne vertébrale doit l'opérer dans deux jours,
- 3:35et il demande une vérification buccodentaire avant l'intervention.
- 3:39Il veut s'assurer de l'absence de foyers infectieux,
- 3:41parce qu'une infection d'origine dentaire peut compliquer une chirurgie lourde.
- 3:44Je lis la lettre une fois,
- 3:46puis une deuxième.
- 3:47et je sens immédiatement que la consultation n'a plus la même couleur.
- 3:51Jusque-là,
- 3:51il s'agissait d'un patient qui refusait une extraction malgré mes recommandations,
- 3:55mais là,
- 3:55ce n'est plus seulement son affaire à lui,
- 3:57un chirurgien qui atteint un avis,
- 3:59un risque infectieux et aussi ce que moi je peux écrire,
- 4:02ou ne pas écrire.
- 4:05Je fais la radiographie,
- 4:07un silence s'installe pendant que l'image s'affiche à l'écran.
- 4:10Je la regarde apparaître.
- 4:12Et je retrouve exactement ce que je savais déjà.
- 4:14La dent est toujours là,
- 4:15toujours infectée,
- 4:16rien n'a changé,
- 4:17sauf le contexte.
- 4:18Je me tourne vers lui.
- 4:20Je lui réexplique.
- 4:21Je lui dis que cette dent reste un foyer infectieux.
- 4:24Qu'en l'état,
- 4:25je ne peux pas considérer que tout va bien,
- 4:27qu'avoir une chirurgie de cette importance,
- 4:28ce n'est pas un détail.
- 4:30Et là,
- 4:30il me répond encore une fois.
- 4:31Non,
- 4:32je n'ai pas mal.
- 4:33Mais cette fois,
- 4:34je ne reçois pas cette phrase comme d'habitude.
- 4:36Dans sa façon de me la dire,
- 4:37il y a ce petit rectus en coin,
- 4:38derrière ses grands favoris blancs,
- 4:40l'œil tourné vers moi.
- 4:41Comme pour me faire comprendre que cette fois encore,
- 4:43c'est lui qui décide.
- 4:47Pendant une seconde,
- 4:48je sens très bien l'ancien scénario revenir.
- 4:50Celle où j'explique,
- 4:51celle où il refuse,
- 4:53celui où je note,
- 4:54celui où on se quitte là-dessus.
- 4:56Mais cette fois,
- 4:56je ne peux pas.
- 4:57Parce qu'il ne s'agit pas d'un jeu,
- 4:59il s'agit de sa santé.
- 5:00Et de ce que vaut,
- 5:01à cet instant,
- 5:02ma parole de dentiste.
- 5:03Je sens mon corps se rédire,
- 5:05ma voix,
- 5:05elle,
- 5:06reste calme.
- 5:06Je comprends très nettement que je ne peux plus rester dans la même posture qu'avant.
- 5:11Je ne peux plus simplement conseiller puis le laisser partir comme si de rien n'était.
- 5:15Temporiser cette fois reviendrait à faire semblant de ne pas avoir le problème.
- 5:18Alors je lui parle autrement.
- 5:20Je garde une voix posée,
- 5:21mais je pose les choses clairement.
- 5:23Je lui dis que cette dent constitue un foyer infectieux,
- 5:26que je ne peux pas attester l'absence d'infection avant son opération,
- 5:29que si cette dent reste en place,
- 5:30je serai obligée de le signaler au chirurgien,
- 5:32et que dans cette situation,
- 5:33garder cette dent n'est plus compatible avec un soin responsable.
- 5:37Ce n'est pas une menace,
- 5:38ce n'est pas un rapport de force,
- 5:39ce n'est même pas,
- 5:40au fond,
- 5:40une tentative de convaincre.
- 5:42C'est un cadre.
- 5:43Le moment où mon rôle de dentiste ne consiste plus seulement à expliquer,
- 5:47mais à nommer clairement ce qui pose problème.
- 5:53Je vois tout de suite que ça ne lui plaît pas.
- 5:55Son visage se ferme,
- 5:56il est contrarié,
- 5:56vexé.
- 5:57Pas seulement parce qu'on parle d'extraction,
- 5:59mais parce que cette fois,
- 6:00je ne reste pas dans le registre du conseil qu'il peut écouter poliment avant de l'écarter.
- 6:05Cette fois,
- 6:06je pose une limite.
- 6:08Et chez un homme qui a longtemps dirigé,
- 6:09décidé,
- 6:10tenu la barre,
- 6:11cette limite-là ne passe pas inaperçue.
- 6:13Alors il me lance,
- 6:14je vais l'extraire,
- 6:15puisque vous ne me laissez pas le choix.
- 6:17Sa phrase me heurte un peu parce qu'elle contient malgré tout une part de vérité.
- 6:21Oui,
- 6:21à cet instant,
- 6:22le champ des possibles s'était resserré.
- 6:25Pas parce que je voulais gagner,
- 6:26pas parce que j'avais décidé d'imposer ma volonté,
- 6:29mais parce qu'il arrive un moment où respecter le refus d'un patient ne peut plus vouloir dire
- 6:32dire fermer les yeux.
- 6:36Ce que cette situation m'a appris,
- 6:37ce n'est pas comment convaincre un patient,
- 6:39c'est à quel moment mon rôle m'oblige à ne plus négocier.
- 6:42Il n'avait pas mal,
- 6:44mais il y avait un problème,
- 6:45un vrai problème.
- 6:46Et ce jour-là,
- 6:46mon travail n'était plus d'un
- 6:47d'arrondir les angles,
- 6:48c'était de le nommer.
- 6:50Ce jour-là au cabinet,
- 6:51j'ai fait mon travail de dentiste.
- 6:52Et depuis,
- 6:53je réfléchis autrement à ce que ce travail exige parfois.
- 6:57Non pas convaincre à tout prix,
- 6:59mais savoir quand la responsabilité impose de poser une limite claire.
- 7:06Un jour au cabinet,
- 7:07un soin,
- 7:08une voix,
- 7:08une question.
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