Latest / BOUGIES / J.D SALINGER - L'attrape-coeurs
Transcript
- 0:29Quand j'ai été prête à partir,
- 0:30avec mes Ausha et tout,
- 0:33je me suis arrêtée un petit moment près de l'escalier et j'ai jeté un dernier regard sur le couloir.
- 0:40J'avais les larmes aux yeux,
- 0:42je sais pas pourquoi.
- 0:45J'ai mis ma casquette sur ma tête et tourné la visière vers l'arrière,
- 0:48comme j'aime,
- 0:49et alors j'ai gueulé aussi fort que j'ai pu.
- 0:53Dormez bien,
- 0:54espèce de crétin !
- 0:58Et puis je suis partie.
- 1:00J'ai eu de la chance,
- 1:01quand je suis arrivée à la gare,
- 1:02j'ai attendu le train pas plus de dix minutes.
- 1:05D'habitude,
- 1:05j'aime bien prendre le train.
- 1:06La nuit en particulier.
- 1:09Avec la lumière allumée et les vitres tellement noires.
- 1:12Et puis le type qui circule dans le couloir en vendant du café,
- 1:15des sandwiches et des magazines.
- 1:18Mais cette fois,
- 1:19c'était différent.
- 1:21Ça me disait vraiment pas grand-chose.
- 1:24Je suis restée assise.
- 1:26Sans rien faire.
- 1:33Et voilà qu'à Trenton,
- 1:34il y a une dame qui est montée et qui s'est assise auprès de moi.
- 1:38Pratiquement,
- 1:38le wagon était vide,
- 1:39because ça commençait à être tard et tout,
- 1:41mais elle s'est assise auprès de moi,
- 1:43plutôt que sur une banquette vide,
- 1:45parce que j'étais sur la banquette près du couloir et qu'elle avait un gros sac.
- 1:49Les femmes,
- 1:50ça me tue.
- 1:51Sincèrement.
- 1:53Je veux pas dire que je suis un obsédé sexuel.
- 1:55Oh non.
- 1:57Quoique ça m'intéresse,
- 1:57le sexe,
- 1:58mais...
- 1:59Les femmes,
- 2:00je les aime bien,
- 2:01voilà tout.
- 2:03Elle laisse toujours leur foutu sac en plein milieu du couloir.
- 2:07Bon,
- 2:08on était assis,
- 2:09là,
- 2:09et brusquement,
- 2:10elle me dit
- 2:12Excusez-moi, mais n'est-ce pas un autocollant de Pensée Prep ?
- 2:16Elle regardait mes valises dans le filet à bagages.
- 2:19J'ai dit
- 2:19Exact
- 2:21Elle a dit
- 2:23Vous êtes à Pensée ?
- 2:25Elle avait une voix agréable,
- 2:27ou plus précisément,
- 2:28comme une agréable voix de téléphone.
- 2:30Elle aurait dû transporter un téléphone avec elle.
- 2:33J'ai dit Oui,
- 2:36c'est merveilleux peut-être que vous connaissez mon fils,
- 2:39Ernest Moreau.
- 2:40Il est à Pensée.
- 2:43Oui,
- 2:43bien sûr,
- 2:43on est dans la même classe.
- 2:46Son fils était sans aucun doute le plus sale con qui soit jamais allé à Pensée dans toute l'histoire pourrie de ce collège.
- 2:53Son fils,
- 2:54quand il venait de prendre sa douche,
- 2:56il arrêtait pas de faire claquer sa vieille serviette mouillée sur le cul des gars qu'il rencontrait dans le couloir.
- 3:01Voilà le genre de mec que c'était.
- 3:04Mon mari et moi,
- 3:04nous ne sommes pas sans inquiétude au sujet d'Ernest.
- 3:07Nous avons l'impression qu'il n'est pas très sociable.
- 3:11Pas sociable ?
- 3:12Comment ça ?
- 3:13Eh bien,
- 3:14c'est un garçon très sensible.
- 3:17Il a toujours eu du mal à se faire des amis.
- 3:19Peut-être prend-il les choses trop au sérieux pour son âge.
- 3:24Sensible ?
- 3:25Ça m'a tué.
- 3:27Ce type,
- 3:28moro,
- 3:28il est à peu près aussi sensible qu'une lunette de WC.
- 3:32Je l'ai bien regardée,
- 3:35elle n'avait pas l'air d'une andouille.
- 3:38Elle avait l'air d'une personne très capable de se faire une idée claire du genre de petit con qu'elle a pour fils.
- 3:44On ne peut jamais dire avec les mères,
- 3:45elles sont toutes légèrement phéliques.
- 3:49En tout cas,
- 3:50celle-là me plaisait.
- 3:51La mère du gars moro.
- 3:53Elle était très chouette.
- 3:54Je lui ai demandé
- 3:55Puis-je vous offrir une cigarette ?
- 3:58Elle a accepté la cigarette et je lui ai donné du feu.
- 4:02Elle s'y prenait bien.
- 4:05Elle aspirait la fumée et tout,
- 4:07mais elle l'avalait pas à toute pompe,
- 4:08comme le font la plupart des femmes de son âge.
- 4:12Elle avait du charme.
- 4:14Elle avait aussi beaucoup de sex-appeal,
- 4:16si vous voulez savoir.
- 4:19Elle me regardait d'un air bizarre.
- 4:23Elle a dit tout d'un coup,
- 4:27Je me trompe peut-être,
- 4:28mais j'ai l'impression que vous saignez du nez.
- 4:33J'ai Ausha tête et sorti mon mouchoir.
- 4:39La première chose que j'ai faite en débarquant à Penn Station,
- 4:41ça a été d'entrer dans une cabine téléphonique.
- 4:44J'avais envie de donner un coup de bigot à quelqu'un.
- 4:47J'ai laissé mes bagages dehors,
- 4:48en m'arrangeant pour pouvoir les surveiller,
- 4:52mais à peine j'étais à l'intérieur,
- 4:53je me suis demandé qui je pourrais bien appeler.
- 4:58Alors...
- 5:00Pour finir,
- 5:00j'ai appelé personne.
- 5:03Au bout de 20 minutes,
- 5:04au moins,
- 5:05je suis ressortie de la cabine.
- 5:07J'ai repris mes valises et j'ai marché vers ce tunnel où sont les taxis.
- 5:11Et j'en ai pris un.
- 5:24L'attrape-cœur,
- 5:25Salinger.
- 5:29Jérôme David Salinger,
- 5:31enfant à la scolarité dite médiocre,
- 5:34écrivait à la lumière de sa lampe torche sous la couette de son pensionnat en Pennsylvanie.
- 5:39C'est là-bas qu'il puisa l'inspiration pour son incontournable chef-d'œuvre dont vous venez d'entendre un extrait.
- 5:45Vivant le reste de son existence tel un hibou,
- 5:48seul,
- 5:48sur sa branche,
- 5:49dans sa maison de New Hampshire,
- 5:51reclus,
- 5:52Salinger ne considéra pas la soudaine notoriété de l'attrape-cœur comme un don du ciel.
- 5:57mais plutôt comme un supplice social qu'il décida de fuir pour le reste de sa vie.
- 6:01Écrivain mystérieux,
- 6:03prenant sa plume à la lumière de sa bougie solitaire,
- 6:07Salinger entretint le mythe,
- 6:09en déclarant un jour avoir achevé un livre romantique se déroulant durant la Seconde Guerre mondiale,
- 6:14sans que rien ne fût jamais publié.
- 6:17De quoi laisser ses lecteurs dans un suspense permanent.
- 6:21Seules ses œuvres,
- 6:22ainsi que les rares écrits personnels publiés,
- 6:24nous en apprennent un petit peu plus sur lui.
- 6:27Ici,
- 6:27chez Bougie,
- 6:28nous vous recommandons de lire Franny et Zoe,
- 6:31le récit d'une sœur et d'un frère à la frontière de l'âge adulte,
- 6:34des questions sans réponse plein la caboche.
- 6:37La quête de sens adolescent et de liberté fut indéniablement le nerf de la plume de Salinger.
- 6:43Si ces thèmes sont les vôtres,
- 6:44vous êtes au bon endroit.
- 6:46Jérôme,
- 6:48joyeux anniversaire !