Latest / À propos / Notre ancienne correspondante en Russie : comment raconter la guerre quand on ne peut pas la nommer ? - « À propos », le podcast du Soir
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- 0:00Le soir,
- 0:04repensons notre
- 0:05quotidien. Bonjour,
- 0:10vous écoutez à propos le podcast d'actualité du journal Le Soir.
- 0:13Tous les jours,
- 0:14c'est l'expertise de notre rédaction dans vos oreilles.
- 0:24Un format un peu particulier dont À propos.
- 0:26On a reçu en studio Lucie Bonnard,
- 0:29notre ancienne correspondante à Moscou.
- 0:31Elle a passé cinq
- 0:32ans en Russie,
- 0:33cinq ans de guerre.
- 0:34Elle nous raconte dans un podcast,
- 0:35en deux épisodes,
- 0:36à quoi ressemblait son quotidien.
- 0:38Je m'appelle Pierre Fagnard.
- 0:40À propos,
- 0:41voici l'actualité,
- 0:42comme vous l'entendez.
- 0:46Comment travaille-t-on comme journaliste dans
- 0:48un pays en guerre lorsque le pouvoir interdit l'utilisation même du mot guerre ?
- 0:52Comment trouve-t-on des interlocuteurs quand la peur et la répression rendent la parole de
- 0:56plus en plus difficile ?
- 0:58Et comment raconter ce qui se passe quand certains mots peuvent vous mettre,
- 1:01vous ou vos sources,
- 1:02en danger ?
- 1:04Après 5 années passées comme correspondante du soir à Moscou,
- 1:07Lucie Bonnard raconte les coulisses de ce métier dans une Russie
- 1:10où les contraintes n'ont cessé de durcir.
- 1:12Bonjour Lucie,
- 1:13bonjour. Je voulais aussi et surtout revenir sur
- 1:16votre quotidien de correspondante pendant 5
- 1:18ans. Donc,
- 1:19comment est ce qu'on travaille
- 1:20à Moscou quand
- 1:21le pays est en guerre ?
- 1:22Mais que le pouvoir
- 1:23refuse de parler de guerre et techniquement vous interdit de parler de guerre.
- 1:28Alors, il
- 1:29y a plusieurs réponses à cette question.
- 1:31Je m'excuse d'avance,
- 1:32je vais être un peu longue.
- 1:34La première sur cette
- 1:35législation, il
- 1:37y a eu beaucoup de
- 1:38lois de
- 1:39censure militaire en mars 2022,
- 1:42donc au tout début,
- 1:42juste après l'invasion
- 1:44qui a lieu le 24 février 2022.
- 1:45C'était des
- 1:46outils qui étaient prêts,
- 1:47il n'y avait pas que ça.
- 1:50Il y avait des choses qui étaient beaucoup plus
- 1:53compliquées pour nous.
- 1:55Par exemple,
- 1:56il était,
- 1:57il était et il est toujours interdit
- 2:00de faire des appels aux sanctions
- 2:02et interdit de les relayer,
- 2:04de commenter,
- 2:05de c'est même juste de relayer même.
- 2:08Mais voilà.
- 2:08Donc on se disait,
- 2:10est-ce que moi,
- 2:10si j'ai quelqu'un qui dit il
- 2:12se trouve que je l'ai fait,
- 2:12mais on devrait davantage sanctionner?
- 2:14? La Russie,
- 2:16ça fait quand même partie du
- 2:18débat. On pouvait se poser la question des conséquences juridiques.
- 2:21On a eu une très longue période d'inquiétude,
- 2:23de tâtonnements,
- 2:24de savoir ce qui allait s'appliquer vraiment,
- 2:26pourquoi, comment.
- 2:30La réalité,
- 2:30c'est que,
- 2:31au bout de quelques mois,
- 2:32on est tous
- 2:34quand même
- 2:36globalement sortis de
- 2:40l'idée qu'il fallait systématiquement utiliser opérations spéciales.
- 2:43On a utilisé
- 2:45guerre. On peut utiliser des périphrases,
- 2:47on peut utiliser conflit.
- 2:49Moi, j'ai surtout envie de dire que le terme d'opération spéciale aujourd'hui,
- 2:53c'est un terme qui se
- 2:55qui retourne contre le pouvoir.
- 2:58Si moi j'écris au bout de 4 ans et demi de
- 2:59guerre ce que Vladimir Poutine appelle toujours une opération spéciale,
- 3:03tout le monde
- 3:04pense à
- 3:06il a raté son pari.
- 3:08Et donc,
- 3:08en fait,
- 3:08ce système qui se présente comme un système
- 3:13de censure est en fait un système qui est complètement perdant.
- 3:16Parce que le côté opérations spéciales
- 3:18porte presque de façon sémantique l'idée de
- 3:21c'est quelque chose qui va vite et ça dure pas 4 ans et que
- 3:24c'est une opération spéciale,
- 3:26c'est une guerre éclair.
- 3:27Autrement dit,
- 3:27si ça dure 4 ans,
- 3:28c'est pas une opération spéciale.
- 3:29Ça porte en lui même
- 3:31ce qui est devenu un sujet de même,
- 3:32un sujet
- 3:33d'ironie chez
- 3:36tout le monde.
- 3:37L'opération spéciale de 3 jours
- 3:40qui dure 4 ans et demi
- 3:41aujourd'hui et bientôt 5.
- 3:44Donc sur la manière de manier
- 3:46les expressions,
- 3:48en réalité,
- 3:48on peut-on peut trouver l'espace et faire beaucoup de choses.
- 3:51Je pense que le fond du travail surtout,
- 3:53c'est que c'est que
- 3:54on a une rhétorique
- 3:56du pouvoir.
- 3:59Qui n'est pas qu'une rhétorique
- 4:00décalée de la réalité.
- 4:01Donc ça,
- 4:02c'est une partie du travail qui est de comprendre pourquoi
- 4:04c'est utilisé,
- 4:05c'est présenté comme ça et de l'expliquer.
- 4:07Quel est le but recherché derrière à travers l'utilisation de ce terme?
- 4:10? Quels sont les messages qu'on veut nous
- 4:11envoyer quand les choses sont dites
- 4:14de cette manière-là,
- 4:15c'est important.
- 4:17Mais l'essentiel du travail de correspondant,
- 4:19c'est évidemment d'essayer de voir,
- 4:20d'essayer autant que faire se peut
- 4:23de traverser ce pays qui est le plus grand géographiquement du monde,
- 4:25d'essayer de voir
- 4:27et d'essayer de comprendre.
- 4:28Et du point de vue du conflit,
- 4:30pour moi,
- 4:30il y a eu 3 phases.
- 4:31Il y a eu la toute première où en fait le pouvoir
- 4:34était dans son opération,
- 4:35dans sa perception,
- 4:36son opération de police
- 4:37et avec une promesse à sa population qui
- 4:40était les soldats de métier iront se battre.
- 4:43Si vous ne contestez pas cette opération,
- 4:45pourrez vous mener votre vie comme avant ?
- 4:47Et donc
- 4:48on avait ça et on avait en fait ce qui était une dissonance cognitive
- 4:52très forte pour tout correspondant.
- 4:53Nous, on sait ce qui se passe,
- 4:54nous, on voit les images.
- 4:57Moi, je les je,
- 4:58ces images déchirantes
- 5:00des civils
- 5:02bombardés en Ukraine.
- 5:03On voit ce qui avance,
- 5:04on voit ce qui n'avance pas.
- 5:05Et nous,
- 5:06on est dans un pays où on a une télévision qui nous célèbre
- 5:10des succès d'une armée digne.
- 5:11Bon, très bien,
- 5:13ça, on ça,
- 5:14on le
- 5:15connaît. Mais c'était surtout de voir une population
- 5:17au quotidien
- 5:19qui vivait sa vie.
- 5:20J'ai ce souvenir de
- 5:22la chute
- 5:23de Marioupol.
- 5:25Après un siège
- 5:27dont qui a été documenté
- 5:30avec sa violence,
- 5:31sa dureté,
- 5:32Marioupol, ville martyre qui restera
- 5:35111 symbole dans l'histoire,
- 5:38et Marioupol chute
- 5:41et il fait
- 5:42très beau à Moscou
- 5:44et donc tout le monde célèbre le printemps.
- 5:46Tout le monde est en train de faire ses
- 5:47petites courses et d'aller faire ses premiers pique-niques.
- 5:50Ouais, c'est
- 5:50ça. Il
- 5:51y a des gens aux terrasses des cafés alors que
- 5:52à quelques
- 5:53centaines de kilomètres,
- 5:54il y a une ville qui c'est et par d'autres choses.
- 5:57Voilà, et
- 5:57il y a pourtant déjà eu
- 6:00les sanctions,
- 6:01les trucs,
- 6:01et cetera.
- 6:01Mais à ce à ce moment-là,
- 6:02cet équilibre-là tient et c'est
- 6:04et c'est même très troublant et très compliqué à expliquer à nos
- 6:07aux rédactions européennes,
- 6:08d'autant plus que l'Europe
- 6:09est encore
- 6:10dans le choc de la guerre,
- 6:12dans sa violence.
- 6:15et. Dire
- 6:19bah moi je
- 6:21vois des
- 6:23gens qui se
- 6:24resservent du champagne,
- 6:26c'est compliqué.
- 6:27Ouais, c'est ça.
- 6:27C'est essayer de faire comprendre à une Europe qui ne voit que
- 6:30les images de la chute de Marioupol,
- 6:32essayer de leur faire comprendre que,
- 6:33bah en fait,
- 6:33Moscou, on est dans une
- 6:35quand on qu'on est en partie dans
- 6:36une organisation de répression,
- 6:38déjà des voix critiques,
- 6:39qu'on est
- 6:40dans une indifférence
- 6:42de la société russe,
- 6:42une indifférence encouragée par le
- 6:44pouvoir. On a ensuite une phase 2
- 6:47qui est les premiers,
- 6:48qui est très longue,
- 6:49mais parce qu'en fait elle se
- 6:50produit avec
- 6:51des chocs de
- 6:52différentes natures,
- 6:53qui sont des
- 6:54différents chocs
- 6:55importants qui font que la société russe se retrouve par moment
- 7:01touchée et embarquée par la guerre,
- 7:02mais qui à ce moment-là ne sont pas suffisants.
- 7:04Mais c'est des ondes de choc très fortes,
- 7:05la mobilisation partielle en septembre
- 7:072022, onde de
- 7:08choc qui dure très longtemps puisque ensuite on a un moment,
- 7:10on a les protestations de femmes de mobilisées qui veulent que leurs hommes reviennent.
- 7:16Protestations qui ont été étouffées.
- 7:17On a les bombardements des régions frontalières.
- 7:21On a évidemment l'incursion de la région dans la région de Koursk,
- 7:24l'incursion ukrainienne qui a duré extrêmement longtemps,
- 7:26qui est un choc parce que
- 7:27c'est une présence de soldats
- 7:29pour la première fois depuis la 2nde Guerre mondiale.
- 7:31C'est dans
- 7:32les frontières
- 7:32internationalement reconnues de la Russie.
- 7:34Personne ne l'imagine.
- 7:37À chaque fois,
- 7:38ça provoque des
- 7:39ondes de choc.
- 7:40Et en fait.
- 7:41À chaque fois.
- 7:41Et puis on a évidemment la mutinerie Prigojine,
- 7:43mais je pense que la mutinerie de Prigojine,
- 7:44c'est un défi au pouvoir,
- 7:45alors que ça,
- 7:46c'est des choses qui touchent la vie quotidienne des Russes.
- 7:48Mais à chaque fois,
- 7:49finalement, ça devient ça reste des chocs
- 7:51localisés et qui durent dans le temps,
- 7:54mais qui s'oublient
- 7:55et alors qui s'oublient,
- 7:56mais qui effritent un petit peu quand même
- 7:58la confiance de la société ou pas encore.
- 8:00En fait,
- 8:00chacun y a vraiment ce
- 8:01cette notion très forte chez les Russes quand je parle d'indifférence cultivée,
- 8:05d'indifférence apprise,
- 8:06parce que
- 8:07eux-mêmes apprennent que
- 8:08en gros.
- 8:10Si ils disent
- 8:12tout ça,
- 8:12c'est de la politique,
- 8:13ça me concerne
- 8:13pas, je m'occupe
- 8:14de mon jardin,
- 8:14ils auront pas de problème,
- 8:16le on ne viendra pas les chercher jusqu'au moment où on leur demandera quand même
- 8:21d'aller se battre.
- 8:22Là, ils se rendent pas encore compte à ce moment-là.
- 8:23C'est aussi pour ça que
- 8:24le pouvoir n'a pas remobilisé ou remobilisé de manière rampante,
- 8:28et cetera,
- 8:28parce que ça représente un énorme risque politique,
- 8:30parce que dans tout système autoritaire,
- 8:32il y a des limites,
- 8:33il y a des choses qu'on suit avec
- 8:34eux et ça,
- 8:34c'est un risque politique très fort.
- 8:35Mais la 3e phase ?
- 8:37C'est celle qui date à peu près,
- 8:40je dirais,
- 8:41de cet hiver,
- 8:42surtout de ce printemps.
- 8:43C'est quand là?
- 8:44? Parce
- 8:45que y a eu des premiers avertissements.
- 8:47Mais quand
- 8:49les frappes atteignent le territoire russe jusqu'en Sibérie,
- 8:52quand on bloque les raffineries,
- 8:55quand on isole la Crimée et quand,
- 8:57d'un point de vue symbolique,
- 8:59le fameux défilé du 9 mai
- 9:01ne peut
- 9:02se tenir
- 9:03qu'en format réduit,
- 9:05là, il s'est passé quelque chose.
- 9:07Là, on est rentré
- 9:08dans une autre phase et là,
- 9:10on est dans un pays
- 9:12qui ne
- 9:13peut massivement plus ignorer
- 9:16qu'il est en guerre
- 9:17et ça n'est plus la même chose.
- 9:19est-ce que vous pouviez écrire le mot guerre ?
- 9:20Vous l'aviez,
- 9:21vous l'avez évoqué tout à l'heure,
- 9:22à un moment,
- 9:22on se dit on
- 9:24peut, est-ce que vous l'avez fait ?
- 9:25Oui. est-ce que la première fois où vous l'avez écrit,
- 9:28vous aviez une petite goutte de transpiration au moment d'envoyer
- 9:30votre papier en disant qu'est ce qui va m'arriver ?
- 9:31On se dit ouais,
- 9:32ça va aller.
- 9:33Mais non,
- 9:33mais quand on prend.
- 9:36Quand j'écris un papier,
- 9:37quand je fais un choix d'angle,
- 9:41je le fais
- 9:44en essayant
- 9:47d'évaluer. Je suis un truc très simple.
- 9:50Quel est l'intérêt éditorial ?
- 9:52Quel est le risque pris ?
- 9:54En gros,
- 9:54est-ce que le jeu en vaut la chandelle ?
- 9:56Je fais de manière
- 9:57la plus froide possible.
- 9:58Une belle question de balance comme ça.
- 9:59Voilà, et je le fais,
- 10:01je dis autant que faire se peut parce que
- 10:02en réalité.
- 10:04Très souvent,
- 10:05dans mon travail,
- 10:06j'ai eu l'impression d'avoir les
- 10:07yeux bandés dans une pièce sans fenêtre.
- 10:09Les lignes rouges et les lignes
- 10:11jaunes en Russie,
- 10:12elles se
- 10:12déplacent de plus en plus.
- 10:13Parfois, elles sont déplacées juste pour nous,
- 10:15c'est cadeau.
- 10:17Je plaisante,
- 10:17mais c'est pas drôle du tout.
- 10:18Mais on
- 10:21saisit pas toujours
- 10:24et c'est logique parce que le pouvoir est très opaque.
- 10:27Quels sont les
- 10:28enjeux à l'instant T
- 10:30de ce qu'on va écrire?
- 10:31? C'est aussi fait pour
- 10:36qu'on le
- 10:36pour qu'on ne
- 10:37le sache pas et que
- 10:39la prudence ou la peur,
- 10:42comme on
- 10:43voudra, nous conduisent
- 10:45à arrondir vraiment beaucoup d'angles
- 10:49ou nommons les choses
- 10:51à nous autocensurer davantage.
- 10:53Donc, nonobstant
- 10:54tout ce que je viens de vous dire,
- 10:55quand on prend,
- 10:56quand je prends une décision éditoriale d'utiliser ce mot,
- 10:58de travailler sur ce sujet-là,
- 11:00je le fais en me
- 11:02disant. Je pense qu'il faut le faire comme ça.
- 11:06Je pense que c'est comme ça que ça va être intéressant.
- 11:08Et je
- 11:09Et si
- 11:10j'ai évalué que j'ai pris un risque,
- 11:12et c'est arrivé que je me sois trompée.
- 11:13Mais je encore une fois,
- 11:16je me dis que le j'en valait la chandelle.
- 11:17Donc j'ai pas,
- 11:18j'ai pas de goutte de sueur quand je le fais
- 11:19parce que je me suis dit maintenant tu,
- 11:21parce que ça a déjà été réfléchi.
- 11:23Voilà, alors que vous utilisiez,
- 11:26entre guillemets,
- 11:26des mots interdits,
- 11:27c'est une chose,
- 11:28vos interlocuteurs,
- 11:29vos interlocutrices,
- 11:30ils faisaient comment
- 11:31alors sur
- 11:33le mot guerre?
- 11:33? C'était un marqueur
- 11:34jusqu'en 2022.
- 11:36En fait,
- 11:36c'est, je crois,
- 11:39le moment où on avait encore relativement 2 voix critiques et en plus.
- 11:44Je l'analyse comme ça et peut-être que c'est une bêtise.
- 11:46Mais je
- 11:49pense que
- 11:49l'anticipation ayant été,
- 11:51comme on le disait,
- 11:52d'une opération
- 11:53rapide, tous les outils étaient pas
- 11:56de cadrage,
- 11:56on va dire,
- 11:58de la population de surveillance
- 12:00n'étaient pas encore totalement mis en place.
- 12:02Donc moi,
- 12:04je pouvais avoir des interlocuteurs qui me disaient
- 12:07je ne parle pas d'opérations spéciales,
- 12:09je parle de guerre parce que c'est une guerre,
- 12:12ça a disparu.
- 12:15Ça a disparu en quelques mois,
- 12:17en quelques mois,
- 12:17ça va aussi vite que ça.
- 12:18Donc début 2022,
- 12:19juste après l'invasion,
- 12:20il y a des gens qui parlent de guerre.
- 12:22Je dis n'importe quoi,
- 12:23mais fin 2022,
- 12:246 mois plus tard,
- 12:25c'est terminé.
- 12:26Et puis même,
- 12:27alors on est avec des métaphores d'ailleurs qui deviennent
- 12:30de plus en plus compliquées
- 12:31à traiter.
- 12:32Alors ça va pour la presse écrite,
- 12:33mais si on doit faire d'autres médias,
- 12:36c'est plus long,
- 12:37mais on
- 12:38devient, on est arrivé à.
- 12:44À une telle euphémisation
- 12:47qu'il faut décrypter que c'est ça et pouvoir
- 12:50le décrypter au lecteur.
- 12:51Donc, on a avec tout ce moi j'ai même eu à la fin,
- 12:53avec tout ce qui se passe,
- 12:56les événements qui se déroulent,
- 12:58les événements qui se déroulent depuis quelques années.
- 13:00Alors, quand on arrive à vraiment un maximum de la précision pour ne pas,
- 13:04en fait,
- 13:05c'est l'évitement de ne pas dire opération spéciale.
- 13:07Le plus précis que j'ai pu avoir ces derniers mois,
- 13:09c'est. Les événements qui se déroulent depuis quelques
- 13:14années un peu plus à l'ouest.
- 13:18Voilà, donc je voulais pas dire opération spéciale,
- 13:20mais là vraiment,
- 13:21ça fait
- 13:21beaucoup, mais là c'est vraiment.
- 13:24Puis en termes de nombre de signes,
- 13:25ça devient compliqué pour votre travail.
- 13:26Il faut
- 13:27à nous de l'écrire
- 13:29et de l'accompagner,
- 13:31mais en revanche,
- 13:32ça en dit long
- 13:34sur ce qui est,
- 13:36je crois,
- 13:36devenu une nécessité,
- 13:38la manière dont
- 13:39il faut.
- 13:41Vraiment maîtriser sa parole quand on est russe,
- 13:43à fortiori quand on s'exprime auprès d'un correspondant étranger.
- 13:46Là, on
- 13:48vient de disserter sur cette question de vocabulaire précise,
- 13:50alors qui est importante évidemment,
- 13:51parce que ça dit beaucoup,
- 13:53mais du mot guerre ou du mot opération spéciale
- 13:55de façon plus large dans
- 13:57un pays que
- 13:58l'on sait autoritaire où,
- 13:59vous l'avez dit,
- 14:00il y a une machine répressive qui
- 14:01était peut être pas tout à fait prête dès le début,
- 14:03mais qui s'est notamment mise en place à partir de février 2022.
- 14:06Comment est-ce que,
- 14:06en tant que correspondante,
- 14:07on trouve des interlocuteurs avant même de leur demander si ils vont
- 14:10parler? ?
- 14:11Guerre ou d'opérations spéciales,
- 14:12comment est-ce que vous trouvez des gens
- 14:14prêts à vous parler,
- 14:15prêts et prêtes à vous parler ?
- 14:16C'est une super question parce que c'est une sacrée galère.
- 14:21C'est devenu de
- 14:22plus en plus
- 14:24compliqué au fur et à mesure de l'avancée du conflit.
- 14:27C'est compliqué parce que il
- 14:29y a une chose que je voudrais dire aussi,
- 14:31c'est que
- 14:32quand on est correspondant
- 14:35européen. Au début du conflit,
- 14:37on est devenu ce qu'on appelle les correspondants des pays classés
- 14:40inamico par la Russie.
- 14:43Mais plus le conflit avance,
- 14:44évidemment, plus les positions se durcissent.
- 14:49Et puis
- 14:49on est aussi beaucoup assimilé à la position diplomatique
- 14:54de son pays,
- 14:57perçue comme telle par les autorités,
- 14:59perçue comme telle
- 15:00par les citoyens.
- 15:01Et aussi parfois,
- 15:02bah c'est,
- 15:02on est un peu les seuls qu'ils ont sous la
- 15:04main, donc
- 15:05on paye.
- 15:07Pour la ligne de son pays,
- 15:08pour dire les choses de manière
- 15:09crue et
- 15:12brutale. Et il y a des moments où vous êtes vraiment senti,
- 15:14genre OK,
- 15:14là on là on me,
- 15:16on me reproche une opposition diplomatique.
- 15:18On l'a reproché
- 15:20une tâche alors parfois avec,
- 15:25mais ça
- 15:25c'est toute la palette et c'est tout l'intérêt
- 15:28de la correspondance,
- 15:32parfois de manière presque.
- 15:33Orwellienne, pour nous,
- 15:35Européens, vu d'où on
- 15:36est, pourquoi nous en voulez-vous ?
- 15:39Moi, je
- 15:39l'ai bien
- 15:40fait. Ah non,
- 15:41mais même,
- 15:41pourquoi nous en voulez-vous nous personnellement ?
- 15:42Mais pourquoi en voulez-vous à la Russie ?
- 15:47C'est compliqué,
- 15:50c'est pourquoi en voyez
- 15:52vraiment ? Pourquoi nous avez-vous fait ça ?
- 15:55Voilà, je passe les phases
- 15:58diplomatiques un peu plus tendues,
- 16:00on peut pas prendre un taxi sans se faire entendre dire.
- 16:03Vos dirigeants sont des imbéciles,
- 16:07c'est un peu
- 16:07un peu lassant
- 16:09et pas très utile,
- 16:11ça fait pas beaucoup avancer le débat.
- 16:13Il y a aussi des perceptions que c'est compliqué,
- 16:15non? ?
- 16:15Et puis
- 16:16bon, voilà,
- 16:16enfin moi je,
- 16:18il faut toujours rester
- 16:20poli et sur son quant à soi.
- 16:24Mais vraiment,
- 16:27encore une fois,
- 16:27il y
- 16:28a eu des moments où j'ai envie de dire je suis correspondante,
- 16:29je suis pas punching ball.
- 16:31Ouais, et par ailleurs,
- 16:32vous êtes correspondante,
- 16:33vous êtes pas envoyée spéciale non plus.
- 16:34Il y a aussi un côté de
- 16:35votre métier,
- 16:36c'est de raconter la Russie de l'intérieur.
- 16:37Alors je sais bien que
- 16:38c'est compliqué à entendre pour la société,
- 16:40mais non,
- 16:41alors ça c'est quelque chose.
- 16:42Et ça,
- 16:42c'était ce que j'ai trouvé plutôt chouette.
- 16:46J'ai essayé des
- 16:47quand j'arrivais
- 16:49à avoir l'espace pour expliquer ça,
- 16:52j'étais très bien reçue.
- 16:53Je leur disais,
- 16:54mais moi,
- 16:54mon travail
- 16:56c'est d'être là.
- 16:59Ce que je viens de dire au début,
- 17:00d'essayer de me déplacer le plus possible,
- 17:02d'essayer de vous comprendre.
- 17:04Et j'ai dit de vous comprendre dans toute la diversité de vos
- 17:07opinions et de vos situations,
- 17:10et d'essayer
- 17:13de l'expliquer
- 17:15le mieux possible aux
- 17:16opinions. Moi,
- 17:17je suis
- 17:18ce que je pense ou ce que je pense pas,
- 17:19ça n'a aucun intérêt.
- 17:22Voilà, et
- 17:24ça c'était très bien reçu,
- 17:26d'autant plus,
- 17:27et d'ailleurs
- 17:27probablement par tous les segments,
- 17:29que les Russes veulent s'expliquer.
- 17:31Ils ont l'impression qu'on ne les
- 17:32a pas compris
- 17:35souvent. Mais si je reviens sur la question des interlocuteurs,
- 17:38quand on est déjà à cette phase-là,
- 17:40c'est on sait qu'on a déjà un petit peu gagné quelque chose.
- 17:42Les soucis d'avant,
- 17:43c'est que pour les personnes qui peuvent être critiques,
- 17:45ça peut être dangereux de rencontrer.
- 17:48Des correspondants
- 17:49étrangers. Mais pour les personnes
- 17:52qui sont
- 17:52soit dans la ligne du pouvoir,
- 17:54soit les
- 17:54autorités locales,
- 17:55c'est dangereux aussi parce que si y a un problème,
- 17:58on ils seront jugés comptables de ça.
- 18:02Et pour eux,
- 18:04c'est vraiment compliqué.
- 18:05Moi, j'ai des souvenirs
- 18:06burlesques, mais c'est pas drôle quand ça arrive
- 18:08d'avoir appelé dans une région pour un reportage.
- 18:11La réaction de l'attaché de presse,
- 18:12c'est. Oh non,
- 18:13pourquoi nous ?
- 18:14Pourquoi nous ?
- 18:14Alors on explique,
- 18:16on dit,
- 18:17mais parce qu'on pense que votre région ça peut être intéressant,
- 18:20parce que
- 18:20parce qu'on peut expliquer ceci et cette facette-là et cet
- 18:23aspect-là. Voilà,
- 18:24donc on a dit écrivez-nous un courrier
- 18:27et 3 jours après,
- 18:28quand on a rappelé pour demander
- 18:30si l'attaché de presse avait reçu le courrier,
- 18:32la réponse c'est l'attaché de presse est en arrêt maladie pour une durée indéterminée.
- 18:36Elle avait,
- 18:37Elle voulait
- 18:37vraiment pas
- 18:39avoir à gérer
- 18:39l'équipe d'un média occidental.
- 18:42Et je
- 18:45comprends qu'elle se soit dit
- 18:48trop de problèmes.
- 18:49J'ai pu
- 18:50avoir de la alors des réactions,
- 18:52il est
- 18:52hyper agressif.
- 18:53Ah non,
- 18:53pas vous,
- 18:54pas les ennemis,
- 18:57des réactions ironiques.
- 18:58Voilà, donc ça crée tout ça.
- 18:59Donc en fait,
- 19:00c'est un temps
- 19:01de préparation
- 19:03où il faut montrer patte blanche,
- 19:05faut expliquer les choses.
- 19:08Expliquer notre travail.
- 19:09L'avantage de la durée de la présence en Russie,
- 19:11c'est qu'on a
- 19:12quelque chose à démontrer,
- 19:14c'est à dire qu'on n'est pas 9
- 19:15et donc on
- 19:16peut dire je
- 19:19voilà, les choses
- 19:22se passeront
- 19:23de manière correcte.
- 19:25Il y a aussi une forme de
- 19:29doute. Non,
- 19:29je ne vais pas détourner vos propos.
- 19:34Non, je
- 19:35ne vais pas
- 19:36les planter,
- 19:37et cetera.
- 19:37Ouais, mais ça,
- 19:38si de base
- 19:38on vous considère comme l'ennemi,
- 19:41à quel moment est-ce que
- 19:43vous avez ?
- 19:43Vous avez beau dire que
- 19:44non, je vais pas détourner vos propos,
- 19:46il y a rien qu'il y ait des objets à vous croire.
- 19:48Bien sûr que non,
- 19:49mais c'est pour ça que je disais c'est une galère,
- 19:51c'est à dire que bah parfois ça
- 19:53c'est une manière de dire
- 19:56ne rappelez jamais.
- 19:59Parfois, on peut avoir la chance de trouver
- 20:02les mots,
- 20:03l'espace, la personne qui était peut être juste un peu en colère,
- 20:06juste un peu
- 20:07inquiète et à qui il faut
- 20:08dire "Écoutez,
- 20:10un jour,
- 20:10quelqu'un m'a dit,
- 20:11et comment je sais que
- 20:12vous n'allez pas ?
- 20:13Je demandais une interview aux autorités locales
- 20:15sur un angle à sujet précis.
- 20:17Et la réponse,
- 20:17c'est comment ?
- 20:18je sais que vous n'allez pas
- 20:19discréditer les autorités locales,
- 20:21et cetera.
- 20:21Donc je me braque un peu intérieurement parce que je pense en avoir.
- 20:24Je suis dans une phase où j'en ai marre
- 20:25de me faire envoyer bouler
- 20:27à dire feu.
- 20:30Je mords ma langue et je ne réponds pas à mes 4 ans de correspondance,
- 20:33Madame, et
- 20:37je dis,
- 20:37Bah c'est pas comme ça que je travaille.
- 20:38Qu'est-ce que
- 20:41Qu'est-ce que
- 20:41je peux vous dire
- 20:43pour vous
- 20:44démontrer ma bonne foi?
- 20:45? Je peux vous parler de ça.
- 20:47Alors, en amont,
- 20:47je dis,
- 20:48écoutez Madame,
- 20:48voilà, sur ce sujet-là,
- 20:50j'ai travaillé comme ça,
- 20:51comme ça,
- 20:52comme ça.
- 20:54Est-ce que
- 20:56ce sont des éléments qui sont
- 20:58suffisants pour vous?
- 20:59? Qu'est-ce que vous voudriez entendre?
- 21:00? Est-ce qu'on peut quand même discuter?
- 21:01? Coup
- 21:02de bol,
- 21:03on a pu quand même discuter,
- 21:04mais ça a été trop dur,
- 21:05on a pas eu grand-chose,
- 21:06mais on a eu quelque chose d'intéressant.
- 21:08Donc voilà,
- 21:08il faut tout le temps prendre son bâton de pèlerin,
- 21:10il faut être patient.
- 21:12Et puis il faut entendre aussi que en fait,
- 21:16on ne sait pas.
- 21:17Enfin, quand
- 21:18on met ça,
- 21:19c'est valable pour tout journaliste,
- 21:20partout. On ne sait pas par quoi est passée
- 21:23la personne qu'on a en face de nous.
- 21:24On sait pas si quelqu'un dans pour une autorité locale,
- 21:27c'est dans une autorité locale,
- 21:29s'est pris un savon
- 21:31et a des
- 21:31ennuis avec son supérieur depuis quelques temps et
- 21:33donc ne va pas prendre de risques supplémentaires.
- 21:36On ne sait pas si
- 21:39telle personne
- 21:40dans telle région a
- 21:41eu un frère,
- 21:44une sœur qui a fui la mobilisation et se trouve déjà dans le viseur des
- 21:47autorités et a pas du tout envie de se signaler.
- 21:50On ne sait pas.
- 21:51Enfin, la liste est très bien
- 21:52et il faut respecter tout ça évidemment.
- 21:54Et donc évidemment,
- 21:55Ben voilà,
- 21:55il faut le comprendre,
- 21:56il faut l'entendre.
- 21:57Il faut juste
- 21:59encore une fois remettre systématiquement l'ouvrage sur le métier et dire
- 22:03j'essaie de comprendre et j'essaie de raconter.
- 22:06point. À propos,
- 22:12c'est fini pour aujourd'hui,
- 22:13mais on revient demain matin.
- 22:14Merci de votre écoute.
- 22:16Si vous en voulez encore,
- 22:17tous nos podcasts sont disponibles dans l'application du soir.
- 22:20Rendez-vous dans le store de votre smartphone
- 22:23ou de votre tablette pour la télécharger.
- 22:25À demain.