Latest / Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan / 7. Un long départ (2010-2014)
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- ISABEL RICHER : Ici Isabel Richer, et vous écoutez Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan. Notre dernier épisode s’est terminé au moment où le Canada entamait la phase finale de son engagement en Afghanistan. Au début de l’année 2010, le Canada combattait à Kandahar depuis quatre ans, et 138 militaires du pays avaient perdu la vie. Et bien que les talibans étaient en déroute, ils n’étaient pas vaincus. Pendant ce temps, au pays, le soutien de la population à la mission déclinait. Le Canada avait décidé de mettre fin à ses activités de combat en 2011. La suite des opérations allait porter sur la formation et la mise en place de l’armée et des forces de police afghanes, qui devraient éventuellement assurer seules la sécurité du pays. L’engagement du Canada en Afghanistan prendrait fin complètement en 2014. [Fin de la musique]. Mais d’abord, il fallait qu’on mette fin à la guerre à Kandahar. Le brigadier-général Dean Milner a été le dernier commandant de combat canadien dans la province. DEAN MILNER : Vous savez, l’Afghanistan a été tout un défi. Le Canada a combattu les talibans et a lutté contre l’insurrection pendant un bon moment. RICHER : Milner a pris le commandement de la Force opérationnelle interarmées en Afghanistan en septembre 2010, après l’arrivée massive de 30 000 militaires des États-Unis en Afghanistan, sous le commandement du général américain David Petraeus. Cette offensive américaine visait à briser l’élan des talibans et à faire gagner du temps au peuple afghan pour qu’il puisse enfin assurer sa propre sécurité. La mission de Milner consistait à profiter au maximum de la marge de manœuvre que cette offensive avait permis de créer, puis à confier la responsabilité de Kandahar aux États-Unis. Pour lui, cette phase consistait moins à combattre qu’à effectuer un travail de terrain : patrouiller dans les villages et nouer des liens avec les communautés locales dans le but de neutraliser les menaces avant qu’elles ne deviennent mortelles. MILNER : C’était un soulagement. Je veux dire, avec le général Petraeus à la tête des opérations, on a déployé les troupes là où il fallait, et je savais qu’on pouvait réussir. J’ai pu élaborer et affiner mon plan d’approche par village, qui consistait à se rendre de village en village, à rencontrer les personnes ainées, à travailler avec les populations locales puis à examiner la situation en matière de gouvernance et d’économie. La lutte contre l’insurrection est un combat difficile et complexe, dans la mesure où il faut agir à la fois sur la gouvernance, l’économie et le développement, tout en assurant la sécurité, car nous étions toujours en guerre. RICHER : Souvent, il était impossible de distinguer un individu ennemi de la population afghane. Pour Milner, la seule solution était donc d’être partout, tout le temps, de débusquer des caches d’armes, de mener des opérations spéciales et de saper le sentiment de sécurité des talibans sur leur propre territoire. La peur qui avait réduit la population afghane au silence commençait à s’estomper. MILNER : Un autre point positif était que la population afghane commençait pour la première fois à nous indiquer où se trouvaient les talibans. Parce qu’il y avait cette peur, la domination des talibans, un climat de terreur. Et du côté des services de renseignements, nous commencions à recevoir un peu plus d’information de la population sur la localisation des talibans. Cela nous a permis d’avoir une approche un peu plus agressive en matière de renseignements et, encore une fois, de patrouiller dans tous les villages dont nous étions responsables. RICHER : Parmi le personnel officier afghan avec qui Milner a travaillé à Kandahar, une personne s’est démarquée : le brigadier-général Ahmad Habibi, qui avait servi dans l’armée afghane pendant des années avant l’arrivée des forces canadiennes. Il avait combattu pendant l’occupation soviétique, la guerre civile et la première prise de pouvoir des talibans. AHMAD HABIBI : [S’exprimant en pachto] AMAL DIN : En 2001, lorsque la FIAS a décidé d’intervenir en Afghanistan, il n’y avait pas d’infrastructures, pas d’écoles, pas d’hôpitaux et, surtout, pas d’Armée nationale afghane. C’est alors que les Forces canadiennes sont arrivées aux côtés de l’OTAN. Kandahar, la province la plus instable d’Afghanistan, connaissait à l’époque une situation d’extrême insécurité. Certains quartiers, dont ceux de Zhari, Dand et Panjwai, étaient sous le contrôle du camp ennemi et leur population se trouvait alors soumise à son autorité. HABIBI : [Il continue à s’exprimer en pachto] RICHER : Les deux généraux sont rapidement devenus inséparables. MILNER : Nous patrouillions ensemble, lui et moi, nous mangions ensemble, nous faisions tout ensemble. L’un de mes rôles consistait à l’accompagner et à encadrer sa brigade, car je savais que, tôt ou tard, les Forces canadiennes partiraient, et l’armée américaine aussi. J’ai donc consacré beaucoup d’efforts à travailler avec ses troupes et avec lui, et nous avons développé une relation fantastique entre soldat et général, en faisant pratiquement tout ensemble. RICHER : Ce partenariat a également entrainé un résultat concret : une route asphaltée traversant le district de Panjwai, au cœur du territoire taliban. MILNER : Et nous avons construit cette route. C’était une avancée majeure pour la province de Kandahar et pour tout le secteur. C’était vraiment important pour les troupes, car elles utilisaient cette route, que ce soit à pied, en voiture, en camion, ou à dos d’âne avec des charrettes… HABIBI : [S’exprimant en pachto] DIN : De tous les projets, la route était l’initiative la plus marquante et la plus importante. Tout d’abord, la population de Kandahar avait besoin d’une route, car la communauté agricole n’arrivait pas à livrer ses récoltes en ville à temps. Si une famille faisait face à une urgence ou si une personne tombait malade, il n’y avait que des champs. Ensuite, cette route représentait une artère stratégique importante pour nous, car les forces ennemies étaient tellement présentes dans les zones urbaines que nous étions incapables d’y patrouiller. Cette route a donc apporté stabilité et commodité à la population, mais elle a également renforcé la sécurité dans la région, car elle permettait d’assurer une surveillance continue des routes et de repousser le camp ennemi hors de la région. RICHER : La route s’inscrivait dans le cadre d’une stratégie canadienne plus large, visant non seulement à chasser les talibans du territoire, mais aussi à améliorer la vie quotidienne de la population afghane, en assurant conjointement la sécurité et le développement de la région. ANDREW BURTCH : L’idée était de créer une sorte d’oasis de développement, voire une bulle de sécurité dans cette région, dans l’espoir de donner l’exemple à d’autres communautés qui pourraient suivre ce modèle, et de les amener à gérer davantage leur propre sécurité. RICHER : Andrew Burtch, historien de l’après-1945 au Musée canadien de la guerre, est notre guide cette saison. BURTCH : C’était donc l’une des stratégies mises en œuvre par le Canada, en plus d’autres opérations comme la restauration du barrage Dahla et l’amélioration de l’irrigation dans la ville de Kandahar. Il y avait de nombreuses initiatives différentes menées au même moment, mais qui se concentraient sur une zone assez restreinte. RICHER : Le Projet du barrage Dahla constituait l’un des plus importants investissements du Canada en matière de développement en Afghanistan, avec un engagement de 50 millions de dollars. L’objectif était de rétablir le barrage et son système d’irrigation, qui alimentaient autrefois les communautés agricoles à la grandeur de Kandahar. Ce système permettait d’irriguer environ 36 000 hectares de terres. Mais à l’arrivée des forces canadiennes, des décennies de guerre et de négligence avaient réduit ce système à une fraction de ses capacités. LISA VANDEHEI : La majorité de la population canadienne croit que ce projet concerne la remise en état du barrage Dahla, et c’est tout à fait normal. Mais en réalité, ça va bien au-delà du barrage et de l’ingénierie. RICHER : Lisa Vandehei a passé 14 mois en Afghanistan. C’était une soldate des Forces armées canadiennes comptant plus de 10 ans de service, mais c’est comme civile qu’elle s’est rendue en Afghanistan, avec l’ACDI, l’Agence canadienne de développement international. Elle a assuré la gestion du Projet du barrage Dahla, directement sur le terrain. La réparation du barrage devait passer par un travail de collaboration avec les communautés locales, car il fallait se rendre dans des zones sous l’influence des talibans, aux côtés de partenaires de l’Afghanistan qui risquaient leur vie rien qu’en se présentant sur place. VANDEHEI : C’était très dangereux pour ces personnes d’être vues en train de travailler avec une équipe étrangère. Et j’ai souvent été surprise par leur volonté de risquer leur vie pour travailler avec nous pour le bien de leurs communautés. J’ai posé la question directement à deux hommes, que je ne nommerai pas évidemment : « Mais pourquoi travaillez-vous avec nous? Je n’arrive pas à y croire. Pourquoi faites-vous ça? ». Il y avait un vieil homme qui disait avoir environ 87 ans, pensait-il, car il n’avait aucun acte de naissance, et, en plein choura, on lui avions posé cette question. Il a porté son pouce et son index à son menton, a relevé la tête et a mimé un geste de tranchage de gorge [imitation du bruit], puis il a indiqué de la main que deux des plus jeunes membres de sa famille avaient péri aux mains des rebelles, et que c’était sa façon d’apporter quelque chose à sa communauté, juste pour les contrarier, malgré tout ce qui se passait. RICHER : Alors que ces projets d’infrastructure progressaient par intermittence, au printemps 2011, la guerre elle-même était en train de changer. Oussama ben Laden avait été tué au Pakistan par des Navy SEALs des États-Unis. Et durant le mois de juillet, le Canada a officiellement remis Kandahar aux forces américaines, achevant ainsi le retrait de ses troupes de combat. Milner estimait que le Canada ne devait pas partir tout de suite. MILNER : J’aurais aimé que les forces canadiennes restent à Kandahar encore quelques années. Ce sont des décisions politiques, mais vous savez, on y avait consacré beaucoup d’efforts. Et voilà qu’on devait rendre ce commandement à l’armée américaine. Et c’était une région difficile. RICHER : Le Canada avait fixé la date de fin de sa mission de combat à juillet 2011, une échéance ferme que le gouvernement canadien, sous la direction du premier ministre Stephen Harper, avait annoncée publiquement. Des critiques ont fait valoir qu’annoncer les dates de départ revenait à offrir un calendrier aux talibans. Il ne leur restait plus qu’à attendre. Le général Habibi se montrait optimiste quant à la poursuite de la formation. Le programme de mentorat canadien a permis à l’Armée nationale afghane de devenir plus forte qu’à ses débuts. HABIBI : [S’exprimant en pachto] DIN : L’équipe chargée de la formation de l’Armée nationale afghane, et plus précisément ma brigade, a offert une formation dans les domaines de l’ingénierie, de l’artillerie, et des premiers secours, entre autres. Ces formations se sont révélées si efficaces qu’en 2011, alors que les Forces canadiennes se retiraient d’Afghanistan, nos équipes ont pu planifier et exécuter des opérations conformément aux règles et règlements de l’Armée nationale afghane, tout en participant aux efforts de reconstruction en Afghanistan. Et je peux affirmer sans équivoque que 80 % des trois quartiers de Zhari, de Dand et de Panjwai se trouvaient dans une bien meilleure situation, et que la population locale pouvait y vivre librement. HABIBI : [Il continue à s’exprimer en pachto] BURTCH : Dans l’ensemble, le transfert aux forces américaines s’est bien déroulé. Mais pour ce qui est des sacrifices effectués à Kandahar, je pense que chaque militaire aura son propre point de vue. ANDREW MCCUISH : Nous avions un peu l’impression de ne pas avoir terminé le travail, vous savez? RICHER : Le lieutenant Andrew McCuish a servi au sein des Royal Canadian Dragoons au moment même où les forces américaines commençaient à prendre le relai du Canada. MCCUISH : Nous partions avec le sentiment qu’il s’agissait d’un problème politique. Nous étions là pour la sécurité, mais c’était tout ce que nous pouvions faire. La suite nous inquiétait, puis, quand ça s’est produit, avec la chute… le sentiment de ne pas avoir fini le travail était ce que j’éprouvais le plus en partant. Il n’y avait aucune certitude. BRADEN GREAVES : À ce moment, je me disais simplement que c’était mon boulot. Après ça, on passait à une mission de formation. On allait se lancer à fond avec les forces américaines. RICHER : Le capitaine Braden Greaves a servi au sein du 1er Bataillon du Royal 22e Régiment, les Van Doos, le dernier groupe de combat canadien à Kandahar. GREAVES : Était-ce la fin des interventions militaires canadiennes en Afghanistan? Tout à fait. Et j’en réalisais toute l’importance. Mais à l’époque, ça ne m’avait pas semblé être un gros problème, parce qu’il y avait toujours une continuité, n’est-ce pas? Nous étions toujours là-bas. Notre mission venait juste de passer en mode formation, et les forces américaines prenaient le relai. RICHER : Désormais, le Canada n’avait plus son mot à dire sur le déroulement de la guerre à Kandahar. Après à la fin de la mission de combat dans cette ville, le personnel canadien était désormais principalement basé à Kaboul, avec des contingents plus restreints à Mazar-e-Sharif et à Herat. La nouvelle mission consistait à développer les Forces nationales de sécurité afghanes, en formant des militaires et des forces de police afin d’atteindre un effectif cible de 352 000 individus, qui suffirait à défendre le pays sans que l’OTAN ait à intervenir. BURTCH : Concrètement, la mission consistait, au niveau de l’état-major national comme à celui des kandaks ou des bataillons, à transmettre les compétences nécessaires pour fonctionner comme une force armée moderne et pour lutter plus efficacement contre les talibans. WAYNE EYRE : C’était la première fois dans l’histoire militaire canadienne que nous menions une mission de conseil de combat d’une telle ampleur. RICHER : En 2007, le lieutenant-colonel Wayne Eyre commandait l’ELTO, soit l’Équipe de liaison et de tutorat opérationnel. EYRE : L’analogie de la construction d’un avion en plein vol a souvent été utilisée. Mais, pour moi, ça a été un véritable cauchemar en termes de génération de force, car nous n’avions jamais fait cela auparavant. RICHER : Il est déjà assez difficile de former une armée tout en combattant. Mais le faire dans un pays où le camp ennemi pouvait se trouver juste à côté, c’était autre chose. L’Armée nationale afghane était une force différente de toutes celles rencontrées par Eyre. Ce n’était pas vraiment une institution unifiée, mais plutôt un ensemble d’alliances, d’histoires et d’appartenances tribales qui se superposaient les unes aux autres. Comprendre qui se battait à vos côtés, et pourquoi, était tout aussi important que d’enseigner des compétences tactiques. Eyre est retourné en Afghanistan en 2014, cette fois en tant que commandant de la Mission de formation de l’OTAN en Afghanistan. Les doutes qui l’habitaient depuis 2007 n’avaient pas disparu. EYRE : Ma préoccupation, que j’ai d’ailleurs notée dès mon départ de l’Afghanistan en 2007, était de préserver la cohésion d’une armée nationale, d’autant plus que celle-ci risquait d’être déchirée par des loyautés divergentes. J’avais quelques doutes quant à la viabilité de l’Afghanistan et de l’Armée nationale afghane. Ces forces étaient capables de se battre si elles étaient bien commandées au niveau tactique inférieur, mais il leur manquait des qualités qui forment une armée professionnelle. La capacité à concevoir et à planifier des opérations de manière autonome, notamment des opérations de grande envergure. La capacité à assurer une autonomie logistique, c’est-à-dire à organiser le ravitaillement en vivres, en carburant et en munitions sur le terrain. La capacité à gérer le personnel sur la longue durée. RICHER : Les attaques dites des habits verts contre les habits bleus, où les forces armées ou policières afghanes se retournaient contre les forces de l’OTAN, représentaient aussi une préoccupation constante. À la fin de l’année 2012, les attaques internes avaient couté la vie à plus d’une centaine de militaires de la coalition. Toutes les troupes de l’OTAN ont reçu l’ordre de porter leurs armes chargées en permanence, même lors des exercices menés aux côtés de leurs partenaires de l’ANA. BURTCH : Ça constituait un vrai casse-tête, car on se demandait s’il s’agissait d’une campagne coordonnée des talibans pour saboter la mission de formation, ou si c’était le résultat de différences culturelles ou d’insultes à la dignité des recrues par des responsables de formation insensibles qui avaient provoqué une réaction. Ces gens s’étaient-ils engagés avec l’intention de mener une attaque des habits verts contre les habits bleus ou de résister de l’intérieur? Est-ce qu’ils mettraient à profit leurs compétences et leurs ressources pour rejoindre les rangs des rebelles? Ce risque a toujours été présent, dans tous les aspects de la mission de formation. Et il y avait toujours eu une certaine méfiance à l’égard de la coopération avec les Forces nationales de sécurité afghanes, notamment en ce qui concernait la sécurité opérationnelle lors de la préparation des missions. Certaines données demeureraient confidentielles pour l’OTAN… ou les renseignements ne circuleraient qu’avec parcimonie, et les troupes afghanes ne seraient déployées à Kandahar qu’une fois les préparatifs sensibles suffisamment avancés, à un stade où il deviendrait impossible de prévenir le camp ennemi. RICHER : D’autres facteurs ont également joué un rôle, comme les obstacles linguistiques, l’analphabétisme élevé et les grandes différences culturelles, qui ont été à l’origine de tensions bien avant que la menace de violence n’apparaisse. Pour l’équipe canadienne chargée de la formation, gérer tout cela faisait partie du quotidien. Fait remarquable, il n’y a eu aucune perte du côté des militaires du Canada lors d’une attaque des habits verts contre les habits bleus. Dean Milner a occupé le grade de brigadier-général lors des dernières opérations de combat menées par le Canada à Kandahar en 2011. Il est retourné en Afghanistan, cette fois à Kaboul, en tant que commandant général responsable de la formation de l’armée afghane. MILNER : C’était une tâche très importante, mais aussi énorme. Vous pouvez imaginer le temps qu’il faut pour former et construire l’institution de n’importe quelle armée occidentale : des années et des années et des années. RICHER : [RICHER s’adressant à Dean Milner]. En fait, vous aviez déjà dit en 2011 que ces progrès s’avéraient réversibles et fragiles. MILNER : Oui. RICHER : [RICHER s’adressant à Dean Milner]. Que vouliez-vous dire? MILNER : J’avais le sentiment que l’Armée nationale afghane n’était pas encore prête. C’est la police qui constitue l’épine dorsale d’un pays. Et la Police nationale afghane était encore très, très mal formée. Nous y avions consacré beaucoup d’efforts, mais le pays restait toujours fragmenté. Et encore une fois, les infrastructures et l’économie étaient loin d’être à la hauteur, tout comme les écoles. Donc, pour réussir… c’est le combat d’une génération, ça prend beaucoup de temps. RICHER : [RICHER s’adressant à Dean Milner]. Parlons des prochaines étapes. Car, en mai 2013, vous étiez de retour en Afghanistan, mais la situation était différente. Vous étiez à Kaboul, pas à Kandahar, et vous travailliez à développer des institutions. Vous ne combattiez pas les talibans. Comment avez-vous vécu ce changement? MILNER : C’était une décision difficile à prendre. Je venais tout juste d’y passer un an. Vous savez, c’est dur pour la famille, mais j’étais à nouveau passionné par ce projet et je savais qu’il nous restait encore beaucoup à faire. J’étais donc à la fois très fier et enthousiaste à l’idée de retourner là-bas pour tenter, sous un angle différent, de former les gens en Afghanistan, de former la police, de bâtir la formation de base et de développer l’équivalent du Collège militaire royal. Et nous faisions des choses formidables. Nous renforcions et améliorions leurs institutions. J’étais donc très enthousiaste à l’idée de participer à ce projet. C’était mon retour dans le pays, aux côtés d’un groupe afghan que j’avais rencontré et avec lequel j’avais combattu. Le général Habibi s’y trouve actuellement à un autre titre. C’était donc très excitant. RICHER : Le Canada aidait l’Afghanistan à établir une armée à l’occidentale, notamment grâce à des systèmes de recrutement officiels, des protocoles de formation et d’écoles d’officiers. MILNER : De plus, nous mettions en place des programmes de formation pour les forces policières. Il ne s’agissait donc pas uniquement de l’armée, mais aussi de la police. Ça représentait une mission colossale, une énorme responsabilité. Au moment de partir, la situation était satisfaisante. Mais il restait encore énormément de travail à accomplir. Et on peut dire que personne ne nous a vraiment succédé à notre départ, car la plupart des autres pays étaient occupés à assumer leurs responsabilités. Ils étaient toujours sur le terrain, en plein combat. RICHER : À l’approche de 2014, la coalition de l’OTAN s’étendait désormais sur l’ensemble du pays. Les forces américaines contrôlaient le Commandement régional Est, qui couvrait les provinces frontalières accidentées de Kunar, du Nuristan et de Nangarhar, où les réseaux d’Al-Qaïda et des talibans s’étendaient profondément jusqu’au Pakistan. Les forces britanniques et les Marines des États-Unis se trouvaient dans la province d’Helmand, où le commerce de l’opium et l’insurrection restaient étroitement liés. Les forces allemandes contrôlaient le nord sous le Commandement régional Nord, établi à Mazar-e-Sharif. Quant à elles, les forces italiennes se trouvaient à l’ouest. Chaque nation continuait à gérer sa propre partie du pays, mais personne n’avait les moyens de prendre le relai du Canada. MILNER : Les différentes troupes encadraient donc toujours les forces afghanes sur le terrain, tout en combattant les talibans. Alors, quand nous avons quitté, il restait encore beaucoup à faire. Ces grandes institutions, comme les écoles militaires, faisaient leurs premiers pas. Et encore une fois, ces établissements n’arrivaient pas à fonctionner sans nous. RICHER : Puis, juste comme ça, c’était fini. Le 12 mars 2014, les caporaux Gavin Early et Harry Smiley ont retiré l’unifolié du quartier général de la FIAS de l’OTAN à Kaboul. Le major-général Dean Milner l’a remis à Deborah Lyons, l’ambassadrice du Canada en Afghanistan en fonction à ce moment-là. Le poteau sur lequel était fixé le dernier drapeau canadien hissé en Afghanistan est exposé dans la Galerie 4 du Musée canadien de la guerre. Trois jours plus tard, les 84 militaires du Canada qui restaient ont quitté l’Afghanistan. [RICHER s’adressant à Dean Milner]. Après tout ce qui avait été investi en Afghanistan et toutes ces vies perdues, comment vous avez vécu ce moment? MILNER : Bien honnêtement, je n’étais pas d’accord. Ça ne me faisait pas plaisir de partir. La Police nationale afghane n’était tout simplement pas prête, et dire au revoir à nos partenaires de l’Afghanistan a été dur. Dire au revoir au général Habibi, probablement pour la dernière fois… Les combats continuaient tandis que les troupes canadiennes rentraient chez elles. HABIBI : [S’exprimant en pachto] DIN : Comme je l’ai déjà dit, dire au revoir à mon ami, qui s’est battu à mes côtés et qui était toujours là pour moi, a été un moment triste. Nous avions fait face à tant de difficultés. Les systèmes de l’Afghanistan sont très complexes, et ce pays a été marqué par 40 ans de guerre. J’ai clairement pu constater que nos camarades du Canada, au moment de leur départ, avaient une certaine inquiétude pour l’Armée nationale afghane, et plus particulièrement pour ma brigade. Et je tiens à souligner que de nombreuses avancées ont été réalisées entre 2006 et 2011. Je suis certain que mes camarades du Canada se demandaient si l’Armée nationale afghane avait les moyens ou la capacité de maintenir les progrès accomplis. C’était l’une de leurs préoccupations. L’autre préoccupation, c’était qu’il était évident qu’en Afghanistan, nous avions dû faire face à de nombreux défis politiques et que les intérêts personnels constituaient un problème majeur pour l’Armée nationale afghane. Je comprends donc parfaitement cette inquiétude face à ces défis politiques. HABIBI : [Il continue à s’exprimer en pachto] RICHER : Peu après le départ du Canada, l’Afghanistan a organisé une élection présidentielle afin de désigner qui succèderait au président sortant Hamid Karzaï. C’était la première fois qu’une élection aboutissait à une passation pacifique du pouvoir entre deux gouvernements civils. Ashraf Ghani et Abdullah Abdullah se sont imposés comme les deux principaux candidats. Alors que les talibans intensifiaient leurs opérations dans tout le pays et que des allégations de fraude électorale circulaient, le secrétaire d’État américain John Kerry a négocié un accord d’unité nationale. Les candidats se partageraient le pouvoir. Ce n’était pas une élection parfaite, mais, compte tenu de l’histoire de l’Afghanistan, c’était tout simplement remarquable. EYRE : Soixante pour cent de la population a voté, un taux comparable à celui des démocraties occidentales. Au printemps 2014, cette réussite donnait beaucoup d’espoir sur le plan psychologique. RICHER : Le général Eyre estimait également que le départ du Canada aurait dû coïncider avec ces élections, ce qui aurait donné une impression de réussite démocratique plutôt que d’une contrainte budgétaire. EYRE : D’un côté, on nous avait dit que notre pays n’était pas du genre à abandonner et à prendre la fuite. Pourtant, c’est exactement ce que nous étions en train de faire. Mais de l’autre côté, comment se retirer d’une opération avec dignité? Il fallait mettre ces deux aspects dans la balance. Je pense que le moment aurait pu être bien mieux choisi. RICHER : Au départ du Canada, l’architecture politique et militaire qui assurait la cohésion de l’Afghanistan était déjà fragile. Mais le coup décisif allait être porté six ans plus tard, autour d’une table de négociation dans la capitale du Qatar. L’accord de Doha a été signé le 29 février 2020 entre l’administration Trump et les talibans, en l’absence du gouvernement afghan. Cet accord engageait les États-Unis et leurs partenaires de la coalition à procéder à un retrait total des troupes en échange de la promesse des talibans de ne pas héberger Al-Qaïda ni d’attaquer les forces américaines et les forces alliées. L’accord prévoyait également que le gouvernement afghan libère 5 000 prisonniers talibans. Les critiques ont fait valoir que cet accord légitimait les talibans en tant qu’acteurs politiques, ce qui pourrait démoraliser le gouvernement afghan et ses forces armées. Il fixait également un calendrier précis pour le retrait américain, sans imposer de conditions contraignantes quant au comportement des talibans. EYRE : Bref, beaucoup de concessions ont été faites aux talibans sans obtenir grand-chose en retour. Sans oublier que le gouvernement afghan n’était même pas présent à la table des négociations. Vous avez parlé de confiance… Ça, c’était un énorme bris de confiance. RICHER : Le président Joe Biden a hérité de l’accord de Doha et il l’a respecté, même si les talibans ont enfreint certaines conditions. Après la prise de la première capitale provinciale par les talibans, le gouvernement afghan s’est effondré en neuf jours. Les images chaotiques de l’aéroport de Kaboul comptent parmi les moments les plus marquants de la présidence de Biden. Ce retrait militaire reste l’un des plus controversés de l’histoire des États-Unis. [La musique commence]. MILNER : Et maintenant, quand on regarde ça, c’est un vrai gâchis. Il n’y a pas d’autre mot. HABIBI : [S’exprimant en pachto] DIN : La situation était désastreuse après la chute. La première pensée qui m’est venue à l’esprit, c’est que j’étais en grand danger et que je voulais trouver un moyen d’assurer ma sécurité et celle de ma famille. HABIBI : [Il continue à s’exprimer en pachto] RICHER : Dans le prochain épisode d’Une si longue guerre : les raisons de la chute de Kaboul, ses conséquences, et comment cette guerre a marqué la vie des personnes qui y ont combattu. HILLIARD KAHPEAYSEWAT : Je souffrais de stress posttraumatique, je ne pouvais plus dormir dans un lit. Je devais aller dormir dehors, sur la galerie. Avant, j’avais souvent des bouffées de chaleur. Quand je conduisais et que je voyais un trou sur le bord de la route, j’avais le réflexe de donner un coup de volant, risquant de causer des accidents. RICHER : Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan est une production de Lisa Gabriele et de Neil Morrison. La productrice adjointe est Hailey Choi. Le montage sonore de la série a été réalisé par Cameron McIver. Jenny Ellison et Steve McCullough sont la productrice déléguée et le producteur délégué du Musée canadien de la guerre. Andrew Burtch est notre historien tout au long de cette série. Des témoignages d’ex-militaires entendus dans cet épisode ont été recueillis dans le cadre du projet d’histoire orale du Musée intitulé Leur histoire. Pour en savoir plus, rendez-vous à museedelaguerre.ca ou consultez les liens dans les notes de la série. Ici Isabel Richer. Merci de votre écoute. Version française par Power of Babel Direction de plateau : Stéphanie Broschart Traduction et adaptation par : Hugo Vandal-Sirois Ingénieur de son : Chris Leon Mixage français par : David Moreau La cheffe de projet est : Chantale Renée Supervision par : Eric Geringas Avec les voix de : Alexis Bellefeuille, Charles Bender, Sébastien Bertrand, Eric D’Alo, François Godin, Dave Jenniss, Ève Mangin, Amir Nakhjavani, Denis Trudel