Latest / Astronomie : Fragments d'Univers / Exoplanètes de carbone : Des mondes aux structures géologiques exotiques
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- 0:05Speaker 2: Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une tentative de coup
- 0:09Speaker 2: d'état militaire secoue la Turquie, enflamme Ankara et embrase Istanbul.
- 0:17Speaker 2: Les poutchistes déclarent agir au nom de l'état-major des armées turques.
- 0:21Speaker 2: Ils annoncent que leur intervention a pour but de rétablir
- 0:23Speaker 2: la démocratie. Le pays que Mustafa Kemal Atatürk a fondé
- 0:30Speaker 2: il y a près d'un siècle en le tirant de
- 0:32Speaker 2: l'abîme est assailli une nouvelle fois par ses démons. Les
- 0:40Speaker 2: partisans du régime prennent d'assaut, à main nue, les tanks
- 0:43Speaker 2: des poutchistes. Le complot est déjoué. Le président Recep Tayyip
- 0:48Speaker 2: Erdogan sort vainqueur de l'épreuve. Le cadeau divin qu'il voit
- 0:55Speaker 2: dans le coup d'état avorté débouche sur une purge massive.
- 0:00Speaker 2: 150 000 opposants arrêtés, 50 000 emprisonnés. Ainsi va la Turquie moderne au
- 1:05Speaker 2: cours de sa brève histoire.
- 1:09Speaker 3: Il y a deux leaders dans l'histoire politique de la Turquie.
- 1:11Speaker 3: Tous deux ont été au pouvoir le plus longtemps. L'un
- 1:13Speaker 3: est Atatürk, l'autre est Erdogan
- 1:20Speaker 2: D'un côté le militaire, le révolutionnaire, l'occidental, le laïciste. De l'autre,
- 1:30Speaker 2: le militant, le réactionnaire, l'oriental, l'islamiste. les deux grandes figures
- 1:38Speaker 2: qui bornent le petit siècle d'existence de la République turque
- 1:41Speaker 2: semblent s'opposer en tout. À moins qu'il ne s'agisse en
- 1:45Speaker 2: fait de deux frères ennemis à la parenté secrète et
- 1:48Speaker 2: cachée
- 1:54Speaker 5: Mustafa Kemal Atatürk est le leader qui a fondé notre République.
- 2:00Speaker 5: Il est le chef de la période des fondations.
- 2:05Speaker 4: Quant à
- 2:05Speaker 5: Erdogan... C'est le
- 2:06Speaker 4: leader
- 2:07Speaker 5: de l'essor et des apogées
- 2:08Speaker 4: retrouvées.
- 2:15Speaker 2: Le nouveau sultan rêve d'instaurer la charia et de restaurer
- 2:18Speaker 2: le califat. Il se veut le maître du monde musulman.
- 2:22Speaker 2: Il aspire à dominer l'Orient. Il défie Washington et Bruxelles,
- 2:26Speaker 2: s'allie avec Moscou et Téhéran, envoie des bataillons en Irak
- 2:30Speaker 2: et en Syrie. Erdogan effraie l'Occident. À Istanbul, les foules l'acclament.
- 2:38Speaker 2: Et même les rappeurs chantent ces louanges.
- 3:05Speaker 7: Aujourd'hui, Erdogan cherche
- 3:09Speaker 8: à être un Atatürk à
- 3:10Speaker 7: sa façon,
- 3:12Speaker 8: mais sans s'identifier totalement à
- 3:14Speaker 7: Mustafa Kemal. Je pense qu'il se
- 3:19Speaker 8: conçoit davantage comme un sultan de l'Empire
- 3:21Speaker 9: ottoman. Ce n'est pas le sultan Recep Tayyip Ier qu'il
- 3:28Speaker 9: veut devenir. C'est l'Atatürk islamiste, c'est-à-dire le refondateur près de 100
- 3:35Speaker 9: ans après la fondation de la République turque, le refondateur
- 3:39Speaker 9: de la République turque, dans un ancrage, non pas comme
- 3:44Speaker 9: Moustapha Kemal, éloigné de l'islam, mais dans un enracinement au
- 3:50Speaker 9: cœur même de l'oumma de la communauté sunnite
- 4:00Speaker 2: La Turquie, depuis 100 ans ou presque qu'elle existe, sera allée
- 4:04Speaker 2: de vertige en vertige. Elle n'aura cessé d'être écartelée entre
- 4:09Speaker 2: l'Europe et l'Asie, la modernité et la tradition, la caserne
- 4:13Speaker 2: et la mosquée. Sous le pouvoir militaire comme sous le
- 4:17Speaker 2: pouvoir religieux, elle aura été la fabrique d'un même mythe nationaliste,
- 4:22Speaker 2: d'une même identité imaginaire, construite sur l'élimination de toutes les
- 4:27Speaker 2: différences et de toutes les dissidences. car il n'y a
- 4:31Speaker 2: pas deux Turquies mais une seule, celle du sabre et
- 4:34Speaker 2: du turban, de leur lutte continue et de leur convergence finale.
- 4:40Speaker 2: Celle qui n'en finit pas d'être hantée par les fantômes
- 4:43Speaker 2: de ses origines, la même Turquie de Kemal et d'Erdogan.
- 4:54Speaker 2: Pour comprendre ce qu'est la Turquie par-delà ses contradictions, il
- 4:58Speaker 2: faut plonger dans sa genèse. A l'image du sultan Mehmed
- 5:04Speaker 2: V qui accueille le Kaiser Guillaume II, c'est un monde agonisant,
- 5:09Speaker 2: l'homme malade de l'Europe disait-on, qui se range en 1914 aux
- 5:13Speaker 2: côtés de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, le camp des perdants
- 5:17Speaker 2: de la Première Guerre mondiale. La Turquie naît sur les
- 5:29Speaker 2: décombres de l'un des plus grands empires de l'histoire. assis
- 5:33Speaker 2: à son apogée sur trois continents et quatre mers. L'islam
- 5:41Speaker 2: sunnite en est le ciment. Mais le pluralisme religieux existe
- 5:46Speaker 2: dans cet univers multiethnique. Les Arméniens apostoliques, les Grecs orthodoxes
- 5:51Speaker 2: et les Juifs séfarades constituent les plus importantes communautés non
- 5:55Speaker 2: musulmanes tolérées par le pouvoir central.
- 6:02Speaker 10: Je pense qu'il faut préciser ce qui est la tolérance
- 6:05Speaker 10: de l'Empire ottoman. La tolérance en question est une tolérance
- 6:11Speaker 10: basée sur une conception très hiérarchique des communautés. Et par conséquent,
- 6:17Speaker 10: cette tolérance est manifestée par le groupe dominant, c'est-à-dire le
- 6:26Speaker 10: groupe sunnite turc, vis-à-vis des autres groupes, les chrétiens orthodoxes,
- 6:33Speaker 10: les arméniens, les juifs, grosso modo, à partir du moment
- 6:37Speaker 10: où les autres minorités contre lesquelles on manifeste une certaine
- 6:44Speaker 10: tolérance commencent par exemple à demander l'égalité. Là, la tolérance
- 6:50Speaker 10: s'arrête
- 6:55Speaker 2: Tout au long du XIXe siècle, l'Empire ottoman endormi craque
- 6:59Speaker 2: sous le réveil des révolutions et des indépendances nationales. C'est
- 7:05Speaker 2: d'abord la Grèce qui conquiert son indépendance en 1830. Puis les
- 7:11Speaker 2: peuples serbes, bulgares, roumains s'affranchissent tour à tour du sultan.
- 7:19Speaker 2: La sublime porte perd un à un les territoires qu'elle
- 7:22Speaker 2: avait conquis en Europe. L'appétit des grandes puissances coloniales, la France, l'Angleterre,
- 7:30Speaker 2: accélèrent le démantèlement
- 7:36Speaker 3: de l'Empire. La république dont nous parlons a été fondée
- 7:39Speaker 3: dans ce contexte, dans la terreur de la division
- 7:42Speaker 11: Cette peur est
- 7:42Speaker 3: ancrée dans notre patrimoine génétique culturel
- 7:45Speaker 11: Elle
- 7:45Speaker 3: nous dit« nous allons être anéantis».
- 7:47Speaker 11: A mon avis, derrière
- 7:48Speaker 3: les réflexes actuels
- 7:49Speaker 11: se cache toujours ce sentiment inconscient.
- 7:57Speaker 2: En 1914, un triumvirat préside au destiné de l'Empire. Ce sont
- 8:02Speaker 2: les jeunes turc-unionistes. Ils se nomment Cemal Pasha, Enver Pasha
- 8:13Speaker 2: et Talahat Pasha. Fascinés par l'exemple de l'Occident, ils considèrent
- 8:20Speaker 2: que seul un nationalisme radical peut sauver leur héritage. les
- 8:27Speaker 2: jeunes Turcs eux aussi rêvent de révolution, de nation et
- 8:30Speaker 2: de modernité à l'européenne. Né à Thessalonique dans la partie
- 8:36Speaker 2: balkanique de l'Empire, Moustapha Kemal est l'un d'eux
- 8:43Speaker 10: Moustapha Kemal est typique de la dernière période de l'état ottomane,
- 8:48Speaker 10: de la bureaucratie ottomane, essentiellement dont le centre de gravité
- 8:52Speaker 10: est dans les Balkans, qui se considère comme européenne. qui
- 8:56Speaker 10: se considèrent comme totalement formés par les idées positivistes et
- 9:02Speaker 10: jacobins et adorateurs de la Révolution française.
- 9:11Speaker 12: L'un
- 9:11Speaker 5: des idéologues majeurs est
- 9:12Speaker 12: un
- 9:12Speaker 5: poète, Ziya Gökalp
- 9:16Speaker 12: Il a
- 9:16Speaker 5: défini le nationalisme
- 9:17Speaker 12: turc.
- 9:19Speaker 5: À la base de sa théorie
- 9:21Speaker 12: il y a ces mots.
- 9:22Speaker 5: Nous allons turquifier, islamiser... et moderniser les territoires qui nous
- 9:26Speaker 12: restent. Ces
- 9:29Speaker 5: trois piliers
- 9:30Speaker 12: de
- 9:30Speaker 5: Ziyag-Kalp constituent l'un des mécanismes qui va irrésistiblement entraîner le
- 9:35Speaker 5: génocide des
- 9:35Speaker 12: Arméniens
- 9:43Speaker 2: Au printemps 1915, la population arménienne de l'Empire ottoman subit le
- 9:48Speaker 2: premier génocide du XXe siècle. Les Arméniens sont au centre
- 9:55Speaker 2: des terres que veulent unifier les jeunes Turcs et font
- 9:57Speaker 2: obstacle à la fusion avec les peuples turcophones d'Asie. Les
- 10:04Speaker 2: hommes sont exterminés sur place. Les femmes, les enfants, les
- 10:07Speaker 2: vieillards sont déportés dans le désert mésopotamien. Rares sont ceux
- 10:15Speaker 2: qui réchapperont des marches de la mort. Le bilan du
- 10:20Speaker 2: génocide s'élève à 1,6 million de victimes.
- 10:27Speaker 13: On considère que ce problème doit être éradiqué, détruit dans
- 10:33Speaker 13: sa racine. Et c'est comme ça que nous assistons à
- 10:36Speaker 13: des politiques d'une extrême cruauté qui, d'une certaine manière, préfigurent
- 10:43Speaker 13: ce qui va se passer ensuite, même en Europe occidentale,
- 10:46Speaker 13: avec l'Holocauste.
- 10:55Speaker 2: Déjà, les jeunes turc-unionistes mêlent le religieux et le politique
- 10:58Speaker 2: pour assurer leur construction nationale. Et déjà, ils mobilisent les
- 11:04Speaker 2: Kurdes pour les assimiler. Ils enrôlent nombre d'entre eux dans
- 11:08Speaker 2: l'exécution des massacres
- 11:11Speaker 9: L'idée était de dire, il y a une unité musulmane,
- 11:15Speaker 9: les Kurdes sont musulmans sunnites, les Turcs sont musulmans sunnites
- 11:19Speaker 9: et les Arméniens sont des chrétiens. Donc il est évident
- 11:23Speaker 9: qu'il faut utiliser le clivage religieux pour isoler les Arméniens.
- 11:28Speaker 9: Et il ne faut jamais oublier que le génocide de 1915
- 11:34Speaker 9: a été perpétré sous l'étiquette de la guerre sainte, du
- 11:39Speaker 9: djihad
- 11:44Speaker 2: Mais là où l'Allemagne s'est repentie de la Shoah perpétrée
- 11:47Speaker 2: par les nazis, là où les Kurdes ont demandé pardon
- 11:50Speaker 2: pour leurs exactions, l'État turc continue de nier le génocide
- 11:54Speaker 2: commis sous l'Empire ottoman. Recep Tayyip Erdogan, le premier
- 12:02Speaker 9: Il est extrêmement difficile d'extirper le génocide arménien de l'histoire
- 12:10Speaker 9: officielle turque, qui a été construite en toute hâte pour
- 12:16Speaker 9: enfouir comme une pelleteuse recouvrirait un charnier pour enfouir un
- 12:23Speaker 9: crime d'État, un crime contre l'humanité, qui a permis quelque
- 12:29Speaker 9: part à la Turquie de se relever de ses ruines
- 12:32Speaker 9: et de sortir de son archaïsme. La difficulté est là.
- 12:37Speaker 9: Pour les Arméniens, c'est une question de dignité individuelle, familiale,
- 12:43Speaker 9: mais aussi collective. Pour la Turquie, c'est une question d'indignité nationale.
- 12:54Speaker 2: L'amnésie morale a aussi pour raison l'essor économique, grâce auquel
- 12:59Speaker 2: la Turquie nouvelle entend avoir une place parmi les grandes
- 13:02Speaker 2: nations modernes, marchandes et industrielles
- 13:08Speaker 14: Les terres arméniennes ont été confisquées, les biens arméniens, les
- 13:11Speaker 14: maisons arméniennes, donc en quelque sorte, la Turquie d'aujourd'hui s'est
- 13:15Speaker 14: fondée sur la base de ce génocide-là. Et donc, certes,
- 13:19Speaker 14: c'était l'Empire ottoman, mais tous les descendants, en quelque sorte...
- 13:24Speaker 14: des Ottomans dans ce territoire qui est l'Asie mineure, ont
- 13:28Speaker 14: d'une manière ou d'une autre profité ou leurs ancêtres ont
- 13:32Speaker 14: profité de cet acte d'extermination
- 13:40Speaker 9: Beaucoup de ces dynasties turques actuelles, ultra-modernes, qui construisent la
- 13:45Speaker 9: puissance économique de la Turquie d'Erdogan, sont issues... de cette
- 13:50Speaker 9: phase de spoliation qui se produit entre 1915 et 1920-1922, jusqu'à
- 13:58Speaker 9: la création de la République turque moderne
- 14:04Speaker 2: Aussi, depuis Kemal, la Turquie ne professe-t-elle que de vagues regrets,
- 14:09Speaker 2: car Doğan se contente de répéter au mot près. La
- 14:13Speaker 2: négation est la doctrine officielle, enseignée depuis l'école. Soulever la
- 14:18Speaker 2: question est un crime antipatriotique, puni par la loi en Turquie,
- 14:22Speaker 2: et qui condamne à la prison ou à l'exil. La
- 14:25Speaker 4: question de l'élimination de l'Allemagne a commencé à être utilisée
- 14:30Speaker 4: comme un outil de chantage contre la Turquie. Nous n'avons
- 14:35Speaker 4: pas de problème avec notre passé. Ils ont voulu faire
- 14:48Speaker 4: de moi un criminel.
- 15:16Speaker 7: Mais cette accusation servait en fait à cacher le fait
- 15:20Speaker 7: que ma
- 15:20Speaker 8: voix les gênait, car elle était jugée trop
- 15:22Speaker 7: critique.
- 15:25Speaker 8: Cela parce que j'ai été le premier romancier en Turquie
- 15:28Speaker 7: à
- 15:28Speaker 8: aborder le sujet du génocide
- 15:30Speaker 7: arménien. Et à m'impliquer
- 15:36Speaker 8: pour la reconnaissance du génocide de façon très active. C'était
- 15:41Speaker 8: cela le vrai motif dissimulé derrière mon incrimination.
- 15:48Speaker 15: Et ils ont créé une histoire, un récit imaginaire autour
- 15:52Speaker 15: de la question arménienne. Le génocide n'existait pas déjà et
- 15:56Speaker 15: nous avons créé ce magnifique pays. Donc tout le monde
- 16:01Speaker 15: a été formaté dans ce récit-là
- 16:11Speaker 2: À la vérité historique, l'État turc préfère le mythe de
- 16:14Speaker 2: la survie face à l'hostilité universelle. 1918, l'Empire est vaincu
- 16:20Speaker 2: et les jeunes Turcs balayés. Les cuirassés des alliés contrôlent
- 16:23Speaker 2: le Bosphore. Français, Anglais, Italiens et Grecs débarquent et quadrillent
- 16:35Speaker 2: le sol ottoman. Le 10 août 1920, l'émissaire du dernier sultan Mehmed VI,
- 16:39Speaker 2: qui se plie aux ordres des forces d'occupation, signe le
- 16:42Speaker 2: traité de Sèvres synonyme d'un ineffaçable traumatisme national. Au sud,
- 16:55Speaker 2: les provinces arabes passent sous mandat français et anglais. Paris,
- 17:03Speaker 2: Londres et Rome s'arrogent également des zones d'influence au cœur
- 17:05Speaker 2: de l'Anatolie. A l'ouest, la trace orientale La pointe de
- 17:14Speaker 2: la mer Égée et Smyrne reviennent à la Grèce. A l'est,
- 17:21Speaker 2: ressurgit une grande Arménie et l'autonomie est reconnue aux Kurdes,
- 17:25Speaker 2: ébauche d'un futur Kurdistan. L'Empire ottoman n'est plus qu'un état croupion,
- 17:35Speaker 2: réduit au steppe de sa partie continentale et à Constantinople,
- 17:39Speaker 2: la future Istanbul, soumise au contrôle des alliés. En trois siècles,
- 17:46Speaker 2: sa superficie a été divisée par douze
- 17:53Speaker 16: La signature du traité de Sèvres est en fait la
- 17:56Speaker 16: continuation de la défaite turque auprès des Allemands, donc face
- 18:01Speaker 16: aux Britanniques, aux Français, aux Italiens, etc. Et ce traité,
- 18:04Speaker 16: en fait, c'est un vieux rêve en même temps cultivé
- 18:07Speaker 16: par les Européens, on peut dire par certains Européens, qui
- 18:10Speaker 16: est de démembrer l'Empire.
- 18:14Speaker 2: Mais rapidement, une opposition nationaliste se forme. Moustapha Kemal va
- 18:18Speaker 2: s'imposer comme son chef. L'intrépide guerrier de Gallipoli est un
- 18:24Speaker 2: officier victorieux dans un empire vaincu. C'est lui qui va
- 18:28Speaker 2: mener la bataille pour venger l'humiliation du traité de Sèvres
- 18:36Speaker 13: Il est le grand héros de cette guerre contre l'entente.
- 18:42Speaker 13: Il a aussi la chance de ne pas se trouver
- 18:45Speaker 13: là où il y a eu les grands crimes contre
- 18:49Speaker 13: les Arméniens. Donc, d'une certaine manière, il est présenté comme
- 18:53Speaker 13: innocent de cette sombre période.
- 18:58Speaker 2: Kemal unifie sous sa direction idéologues, notables et chefs tribaux.
- 19:03Speaker 2: Il compose aussi avec les dignitaires religieux, sachant que l'islam
- 19:06Speaker 2: reste le meilleur levier patriotique pour mobiliser le peuple.
- 19:12Speaker 10: Une partie des Kurdes revendiquent la création d'un Kurdistan. Moustapha
- 19:16Speaker 10: Kemal réussit à créer une unité religieuse et en promettant
- 19:23Speaker 10: aux Kurdes des autonomies. Et une unité religieuse, c'était la
- 19:28Speaker 10: nation musulmane, sunnite essentiellement, contre la domination des chrétiens.
- 19:39Speaker 2: Paris et Londres trahissent Athènes et plient bagages. Les Grecs
- 19:43Speaker 2: se retrouvent dès lors seuls face aux troupes de Kemal
- 19:46Speaker 2: qui enchaînent les succès militaires. Élevé au rang de maréchal,
- 19:52Speaker 2: il devient le gazi, le victorieux, titre honorifique conféré aux
- 19:56Speaker 2: plus valeureux des combattants de l'islam. Le futur autocrate tisse
- 20:01Speaker 2: sa légende. Au bout de trois ans de guerre, l'armée
- 20:13Speaker 2: grecque est mise en déroute. Smyrne, bientôt renommée Ismyr, est
- 20:19Speaker 2: en proie aux flammes. C'est alors que la Société des Nations,
- 20:29Speaker 2: l'ancêtre de l'ONU, décide l'échange des populations. 1,5 million de
- 20:37Speaker 2: Grecs doivent quitter ces rivages où leurs aïeux demeuraient depuis 25 siècles.
- 20:45Speaker 13: L'échange de population est une purification ethnique, dans les deux
- 20:50Speaker 13: sens d'ailleurs, parce que les musulmans de Grèce ont été
- 20:53Speaker 13: aussi obligés de partir. Et cet idéal de l'homogénéité ethnique
- 20:57Speaker 13: est un idéal introduit, importé de l'Europe occidentale, dans un
- 21:03Speaker 13: espace ottoman où l'idéal était exactement le contraire. Évidemment, ça
- 21:11Speaker 13: va faire des ravages.
- 21:28Speaker 2: Aujourd'hui encore, la décomposition de l'Empire ottoman se poursuit, du
- 21:32Speaker 2: Proche-Orient au Balkan, gangrénant l'Irak ou la Syrie comme l'ex-Yougoslavie.
- 21:37Speaker 2: Des lieux précisément dans lesquels aime revenir Erdogan, accueilli en
- 21:41Speaker 2: sauveur au Kosovo ou en Bosnie-Herzégovine.
- 21:49Speaker 17: Aujourd'hui, quand on évoque les pourparlers entre la Serbie et
- 21:52Speaker 17: le Kosovo pour des échanges de territoires correspondant à des
- 21:56Speaker 17: unicités ethniques, on se retrouve exactement dans la même problématique.
- 22:00Speaker 17: Ce n'est pas tout à fait un hasard, peut-être d'ailleurs,
- 22:02Speaker 17: que cette région des Balkans a été autrefois partie de
- 22:04Speaker 17: l'Empire ottoman
- 22:08Speaker 2: De cette nostalgie impériale qu'il insuffle à ses compatriotes, Erdogan
- 22:12Speaker 2: a su faire un argument électoral et une arme diplomatique. Regardez,
- 22:15Speaker 2: aujourd'hui
- 22:15Speaker 4: quand on parle de la Syrie,
- 22:25Speaker 4: Cependant,
- 22:49Speaker 4: comme on le dit aujourd'hui dans d'autres mondes, ces géographies
- 22:54Speaker 4: dont nous parlons sont une partie de notre vie. Gaziantep
- 22:59Speaker 4: et Halep, Rize et Batum, Edirne et Gümülcine, Kırcahali, Bursa
- 23:08Speaker 4: et Üskübe, est-il possible de penser les deux en une
- 23:11Speaker 4: autre manière? Oui, ces pays, physiquement,
- 23:26Speaker 17: Il est clair que Kemal Atatürk a essayé de créer
- 23:33Speaker 17: un ensemble le plus uni possible, et c'était ça l'objet
- 23:37Speaker 17: de son nationalisme, le plus uni possible, donc sur une
- 23:41Speaker 17: base turco-islamique, si je puis dire.
- 23:47Speaker 2: Arméniens et Grecs ont été rayés de la carte, de
- 23:50Speaker 2: même que les Syriacs et les Assyriens. Les Juifs ont
- 23:54Speaker 2: été réduits au silence et avec eux, les Denmés ou
- 23:56Speaker 2: les Laz, ainsi que toute communauté minoritaire. Leur présence pourtant
- 24:02Speaker 2: séculaire n'est plus que résiduelle et toujours plus opprimée
- 24:09Speaker 10: Cette politique d'épuration religieuse va aboutir à ses résultats Inespéré,
- 24:17Speaker 10: puisque en 1914, dans les territoires actuels de la République de Turquie,
- 24:23Speaker 10: il y a à peu près 25 à 30% de population
- 24:26Speaker 10: non musulmane. En 1924, il n'y a plus que 2%.
- 24:32Speaker 2: En 1923, un traité chasse l'autre. Lausanne détricote Sèvres. Les grandes
- 24:38Speaker 2: puissances enterrinent la victoire de Kemal et redécoupent les frontières.
- 24:44Speaker 2: l'idée d'un État arménien, le projet d'un État kurde, sont
- 24:48Speaker 2: jetées aux oubliettes. Un nouveau pays sort de terre, la Turquie.
- 24:57Speaker 2: Son libérateur s'en veut le démiurge
- 25:04Speaker 3: Le but est de remplacer cet empire religieux strict qu'était
- 25:07Speaker 3: l'Empire ottoman par un empire laïque
- 25:10Speaker 3: Et c'était très difficile de le faire en Turquie, Parce
- 25:13Speaker 11: que la Turquie représentait le califat. Elle
- 25:16Speaker 3: était
- 25:17Speaker 10: à la tête du monde musulman. Désormais, en fait, le
- 25:22Speaker 10: cœur de la nation, c'est la nation turcifiée, la nation
- 25:26Speaker 10: qui parle turc, la nation qui s'identifie dans une culture ethnoturque.
- 25:32Speaker 10: Le dernier sultan et calife, destitué,
- 25:42Speaker 2: a déjà fui quand les soldats anglais quittent Istanbul sous
- 25:45Speaker 2: le regard des citadins arborant le fez, la coiffe ottomane traditionnelle.
- 25:52Speaker 2: Mais plus pour très longtemps. Une nouvelle ère commence. La
- 26:01Speaker 2: première république de Turquie est proclamée le 29 octobre 1923. Moustapha Kemal,
- 26:11Speaker 2: le gazi, on devient le président absolu
- 26:15Speaker 16: Moustapha Kemal veut vraiment réformer l'Empire, il veut surtout créer
- 26:21Speaker 16: une nation moderne. En conséquence, il va agir de manière
- 26:25Speaker 16: très autoritaire, avec une certaine violence, et par une série
- 26:29Speaker 16: de réformes qui vont concerner l'islam et la civilisation ottomane,
- 26:33Speaker 16: il va changer la physionomie de ce pays. l'espace de
- 26:38Speaker 16: entre 1925 et 1935 on peut dire en dix ans il transforme
- 26:42Speaker 16: totalement l'empire
- 26:45Speaker 2: soit à turc l'appel du moufti à la prière se
- 26:48Speaker 2: fait non plus en arabe mais en turc suppression des
- 26:52Speaker 2: tribunaux religieux fermeture des écoles coraniques en turquie la laïcité
- 26:58Speaker 2: signifie que l'islam passe sous le contrôle de l'état souverain
- 27:04Speaker 16: en fait On le présente souvent comme un personnage qui
- 27:07Speaker 16: combat l'islam. Il est vrai qu'il le combat, mais c'est
- 27:09Speaker 16: plutôt un réformateur musulman. Il veut garder l'islam comme marqueur
- 27:14Speaker 16: identitaire du peuple turc, donc de cette futute nation qu'il
- 27:18Speaker 16: va créer, donc il va jeter les bases, mais en
- 27:20Speaker 16: même temps, il veut un islam éclairé. Et si vous
- 27:22Speaker 16: résumez ce
- 27:23Speaker 14: texte sur la laïcité, il dit en gros, nous sommes
- 27:27Speaker 14: tous turcs, puisqu'ils nous sont turcs, nous sommes tous musulmans,
- 27:30Speaker 14: et puisqu'ils nous sont tous musulmans, nous pouvons tous être laïcs.
- 27:34Speaker 14: Donc l'islamisation est posée comme la condition préalable de la
- 27:38Speaker 14: laïcité allemande
- 27:40Speaker 2: Unification de la nation, unification de la religion. Les Turcs
- 27:45Speaker 2: ne forment qu'une seule réalité, monolithique, sous un pouvoir de
- 27:48Speaker 2: type monarchique. L'administration gère les mosquées. Un bureau des affaires religieuses,
- 27:56Speaker 2: le Diyanet, est créé. Et les imams deviennent des fonctionnaires.
- 28:01Speaker 16: Les mesures de Moussafa Kemal entre 1925 et 1935, naturellement, vont rencontrer
- 28:06Speaker 16: de très très fortes résistances. principalement, c'est l'islam conservateur réactionnaire
- 28:12Speaker 16: et les structures, les associations les plus puissantes que sont
- 28:16Speaker 16: les confréries soufis. Très orthodoxes, très structurés, avec des maîtres
- 28:20Speaker 16: spirituels qui sont quasiment des chefs politiques et qui, donc, naturellement,
- 28:23Speaker 16: vont se heurter au pouvoir et dont les actions et
- 28:28Speaker 16: les chefs seront emprisonnés, les actions réprimées avec violence.
- 28:37Speaker 2: Pour que la nation nouvelle puisse rivaliser avec l'Occident, Moustapha
- 28:40Speaker 2: Kemal ne pose aucune limite à sa boulimie réformatrice. La
- 28:45Speaker 2: rue turque change de physionomie. Le moindre signe traditionnel est proscrit.
- 28:51Speaker 2: Et Kemal de proclamer. Il était nécessaire de rejeter le
- 28:55Speaker 2: fez qui était sur nos têtes comme l'emblème de l'ignorance,
- 28:59Speaker 2: du fanatisme, de la haine du progrès, pour adopter à
- 29:02Speaker 2: sa place le chapeau. et montrait qu'il n'y avait aucune
- 29:06Speaker 2: différence entre la nation turque et la grande famille de
- 29:09Speaker 2: la civilisation. En dix ans, la Turquie va faire face
- 29:16Speaker 2: à une révolution politique, sociale et culturelle que seuls égaleront
- 29:20Speaker 2: les totalitarismes rouges ou bruns, qui lui sont contemporains.
- 29:28Speaker 16: On supprime les poids et mesures à l'ancienne, on adopte
- 29:30Speaker 16: les poids et mesures occidentaux, on adopte les calendriers occidentaux.
- 29:34Speaker 16: Tout est transformé de manière extraordinaire pour un pays du
- 29:38Speaker 16: monde musulman
- 29:43Speaker 2: Depuis Ankara, la nouvelle capitale à l'architecture futuriste, Kemal Demiurge
- 29:48Speaker 2: se fait l'éducateur du peuple. La langue turque est purgée
- 29:57Speaker 2: du passé. La graphie arabe cède la place à l'alphabet latin.
- 30:02Speaker 2: Les chiffres également. L'école obligatoire sert de matrice à l'idéologie nationale.
- 30:10Speaker 2: Sur le modèle européen, chacun est tenu d'adopter un patronyme.
- 30:15Speaker 2: Et Moustapha Kemal, le gazi, devient Atatürk, le père des Turcs.
- 30:27Speaker 2: Maître en propagande, Atatürk sillonne sans relâche le pays pour
- 30:31Speaker 2: annoncer la révolution industrielle dans le monde rural
- 30:36Speaker 10: Nous rentrons dans un régime de parties uniques, un régime autoritaire,
- 30:44Speaker 10: un autoritarisme moderniste, un autoritarisme éclairé, une dictature d'une certaine manière,
- 30:53Speaker 10: une dictature éclairée, mais une dictature.
- 30:55Speaker 14: Moustapha Kemal n'est absolument pas démocrate, il exclut la démocratie.
- 30:59Speaker 14: Il peut être moderne, mais il exclut la démocratie. La
- 31:02Speaker 14: Turquie kemaliste, à partir de 1930, se considère comme l'un des
- 31:06Speaker 14: trois modèles antidémocratiques et antilibéraux d'un monde qui est souhaité
- 31:11Speaker 14: antidémocratique aussi. Les deux autres modèles étant le bolchevisme et
- 31:14Speaker 14: le fascisme italien.
- 31:18Speaker 2: Le Turc, lui aussi, doit être un homme nouveau, régénéré, affranchi.
- 31:27Speaker 2: Et il se confronte également à l'hostilité du monde ancien.
- 31:30Speaker 2: Sans cesse, il lui faut se dépasser. Les ennemis de
- 31:33Speaker 2: l'extérieur ont été chassés, restent les ennemis de l'intérieur à épurer.
- 31:40Speaker 10: Les Kurdes sont là et c'est le problème non résolu
- 31:48Speaker 10: de la sortie de l'Empire
- 31:52Speaker 13: Derrière la façade de l'homogénéité, il y a de la diversité. Pourquoi?
- 31:57Speaker 13: Parce que les Kurdes étaient musulmans, donc ils étaient considérés
- 32:03Speaker 13: face à face avec les chrétiens comme faisant partie du
- 32:08Speaker 13: camp musulman. Mais ils ont une autre identité, une identité régionale,
- 32:16Speaker 13: une identité Certains, une spécificité religieuse aussi, ne sont pas
- 32:24Speaker 13: tous sunnites
- 32:33Speaker 2: La répression dont sont victimes les Kurdes sous Erdogan n'est
- 32:36Speaker 2: que l'écho de celle qui les a frappés cent ans
- 32:38Speaker 2: plus tôt ou presque sous Kemal. en 1925, en 1930 ou encore en 1938,
- 32:49Speaker 2: quand les revendications kurdes et à Lévis dans la région
- 32:52Speaker 2: de Dersim sont matées avec férocité
- 33:00Speaker 8: Le massacre que le gouvernement turc a perpétré
- 33:04Speaker 7: en 1938 dans la
- 33:05Speaker 8: province
- 33:05Speaker 15: de
- 33:05Speaker 8: Dersim
- 33:06Speaker 7: est
- 33:06Speaker 8: même qualifié par certains spécialistes
- 33:09Speaker 7: d'entreprise
- 33:10Speaker 8: d'extermination, de génocide. C'est un événement déterminant dans l'histoire de
- 33:17Speaker 8: la
- 33:17Speaker 7: Turquie.
- 33:28Speaker 2: Aux côtés des Kurdes souffrent à égalité les Alevis, ces
- 33:32Speaker 2: tenants d'un islam libéral dissident et réfractaire, dépositaires d'un lourd
- 33:36Speaker 2: héritage d'exclusion et de persécution.
- 33:41Speaker 5: On peut dire que l'alévisme humanise Dieu et divinise l'homme.
- 33:45Speaker 5: C'est ça son credo. A la différence de beaucoup d'autres
- 33:48Speaker 5: religions ou de confessions
- 33:50Speaker 5: l'alévisme n'accepte pas de pouvoir pyramidal.
- 33:52Speaker 18: Il
- 33:52Speaker 5: n'a pas de structure hiérarchique
- 34:01Speaker 2: Kurdes et alévis forment ensemble près d'un tiers de la
- 34:04Speaker 2: population turque. La négation de leur existence afin de les
- 34:10Speaker 2: dissoudre dans le peuple unique est restée constante. La fiction
- 34:15Speaker 2: se perpétue et avec elle, la confrontation
- 34:23Speaker 5: Même si l'égalité de tous figure aux articles 10 et 24 de
- 34:27Speaker 5: la constitution turque, les Alevis demeurent des citoyens de second rang.
- 34:32Speaker 5: au titre de leur singularité religieuse
- 34:35Speaker 5: et les Kurdes, de leur particularité
- 34:38Speaker 18: ethnique. C'est là où leur destin problématique se rejoigne
- 34:46Speaker 2: Destin tragique surtout, et autre trou noir de l'histoire turque.
- 34:51Speaker 2: En un siècle, rien n'a été réglé de ce conflit originel.
- 34:58Speaker 2: Là aussi, l'unité de la nation... L'intégrité du territoire, l'indivisibilité
- 35:04Speaker 2: de la République ont force de loi divine
- 35:09Speaker 17: La Turquie a presque exclusivement tenté de régler ce problème
- 35:13Speaker 17: par la force au cours de ses cent ans d'histoire
- 35:15Speaker 17: dans la République turque, sauf dans les tout débuts de
- 35:19Speaker 17: l'ère Erdogan où on a essayé de trouver une solution politique.
- 35:24Speaker 17: Toujours est-il que ça n'a pas duré, comme on le sait,
- 35:26Speaker 17: et on est revenu à nouveau à la politique traditionnelle
- 35:29Speaker 17: de la Turquie vis-à-vis du Kurdistan, c'est-à-dire en fait une
- 35:32Speaker 17: politique uniquement répressive
- 35:41Speaker 2: Ainsi, pour asseoir l'unité nationale, la guerre intérieure se poursuit
- 35:44Speaker 2: sous Erdogan. Cette même guerre que Kemal avait amorcée au
- 35:49Speaker 2: nom de la puissance retrouvée et de la modernisation en marche.
- 35:55Speaker 2: Au point d'en consacrer pour héroïne, Sabia Gökçen. L'une de
- 36:00Speaker 2: ses filles adoptives et la première femme pilote d'avion de
- 36:02Speaker 2: chasse au
- 36:03Speaker 14: monde. Elle est doublement fille de la patrie. Elle est
- 36:09Speaker 14: fille de la patrie parce qu'elle est militaire. Et comme
- 36:12Speaker 14: on sait, l'armée est considérée comme le foyer par excellence
- 36:16Speaker 14: de la nation. Elle a brisé ce tabou de la
- 36:19Speaker 14: masculinité exclusive de l'armée. Et elle est fille de la
- 36:22Speaker 14: patrie puisqu'elle est fille adoptive. de l'homme qui incarne la patrie,
- 36:26Speaker 14: ça veut dire Moustapha Kemal. Elle a bombardé Dersim, donc
- 36:32Speaker 14: elle en relate son expérience dans de longues pages, sans
- 36:38Speaker 14: remords aucun. Pour elle, au contraire, c'était des sauvages, donc
- 36:42Speaker 14: bombarder les sauvages, ça ne posait aucun problème ni éthique
- 36:46Speaker 14: ni civique.
- 37:03Speaker 2: Dans le laboratoire kémaliste de la nation naissante qui doit
- 37:06Speaker 2: survivre à tous ses adversaires, les femmes jouent un rôle crucial.
- 37:16Speaker 2: Kémal Atatürk lui-même s'affiche en compagnie de Latife, son épouse.
- 37:22Speaker 2: Issue d'une lignée de commerçants fortunés, elle a suivi des
- 37:25Speaker 2: cours de droit à la Sorbonne à Paris. Un parcours
- 37:28Speaker 2: exceptionnel pour l'époque.
- 37:34Speaker 10: Il y a toute une génération avec lui, essentiellement militaire,
- 37:38Speaker 10: qui voit la religion musulmane. notamment avec ses racines arabes,
- 37:44Speaker 10: comme un facteur d'arriération, comme un facteur de sous-développement, comme
- 37:50Speaker 10: un facteur d'échec de l'Empire ottoman.
- 37:53Speaker 20: Le jury a désigné comme Miss Univers 1932 Miss Turquie
- 38:03Speaker 2: La révolution kémaliste, c'est aussi cette image inédite de Miss
- 38:07Speaker 2: Turquie désignée Miss Univers en 1932. Un effet de vitrine. Née
- 38:14Speaker 2: sous l'Empire Ottoman tout juste 20 ans plus tôt, Keriman Alice
- 38:18Speaker 2: devient aux yeux du monde entier le symbole de la
- 38:20Speaker 2: femme turque émancipée. Aki Atatürk accorde le droit de vote dès 1934.
- 38:33Speaker 2: La mainmise de l'État sur la société, le foyer, l'intime,
- 38:37Speaker 2: est à ce prix. Et quel meilleur porte-parole pour cet homme,
- 38:46Speaker 2: père de la nation, qu'une autre de ses filles adoptives,
- 38:50Speaker 2: Afet Inan, qu'il présente ici à l'ambassadeur des Etats-Unis.
- 39:15Speaker 21: Si
- 39:34Speaker 2: ce n'est qu'Afeth Inan, éduquée dans les meilleures universités européennes,
- 39:39Speaker 2: sera comme sa sœur d'adoption, Sabia Gökçen, une fervente idéologue.
- 39:44Speaker 2: A la tête de l'Institut de l'Histoire Nationale, elle répandra
- 39:47Speaker 2: une conception raciale de l'identité turque. La condition des femmes
- 39:54Speaker 2: est pour Atatürk une politique de pouvoir, comme elle l'est
- 39:57Speaker 2: aujourd'hui pour Erdogan. De dévoilement en revoilement forcé, le même
- 40:05Speaker 2: principe s'applique, celui de l'embrigadement au service de la cause.
- 40:15Speaker 23: Le parti AKP islamiste a obtenu le pouvoir en utilisant
- 40:18Speaker 23: consciemment les femmes, notamment au moment de sa création et
- 40:21Speaker 23: durant son
- 40:22Speaker 24: ascension
- 40:30Speaker 2: il les a exploitées. En 1999, la députée nouvellement élue Merve
- 40:34Speaker 2: Kavakchi brise un tabou en faisant son entrée au parlement
- 40:37Speaker 2: la tête recouverte d'un voile. Refoulée sans avoir pu prêter serment,
- 41:11Speaker 2: elle fera condamner la Turquie par la Cour européenne des
- 41:13Speaker 2: droits de l'homme, tout en devenant un apôtre international du hijab.
- 41:22Speaker 2: Mais pour l'heure, dominent les affrontements de rue entre policiers
- 41:26Speaker 2: et islamistes qui manifestent contre l'interdiction du voile dans les
- 41:29Speaker 2: services publics et le système éducatif. Aujourd'hui, les
- 41:32Speaker 23: femmes qui croient Le pouvoir actuel a exploité la victimisation
- 41:46Speaker 23: créée par le régime précédent, sur la question du voile
- 41:50Speaker 23: par exemple, qui pour nous n'est qu'un simple foulard, celui
- 41:53Speaker 23: que les femmes croyantes portent en
- 41:55Speaker 24: Turquie.
- 41:58Speaker 23: Comme il était impossible pour elles d'entrer à l'université, dans
- 42:01Speaker 23: les écoles ou dans les établissements publics en le portant,
- 42:05Speaker 23: sur ce sujet, ils ont instrumentalisé la souffrance des femmes exclues.
- 42:10Speaker 24: Il y a une sorte d'apprentissage
- 42:16Speaker 2: du passé.
- 42:39Speaker 14: La question du poulard qui posait tellement de problèmes aux
- 42:43Speaker 14: intellectuels laïcs, aujourd'hui ne pose plus aucun problème. On n'est
- 42:46Speaker 14: plus du tout dans ça
- 42:49Speaker 2: Polarisé, radicalisé, le jeu des oppositions entre Kemal et Erdogan
- 42:53Speaker 2: est trompeur. Sur l'islam, sur les femmes, mais aussi sur
- 42:57Speaker 2: la mystique du pouvoir.
- 43:01Speaker 10: Moustapha Kemal est mort relativement jeune. Il est mort à 57 ans.
- 43:06Speaker 10: Et donc, du coup, il n'a pas connu énormément d'usures
- 43:10Speaker 10: de pouvoir. Et il a fait en sorte que son
- 43:13Speaker 10: nom ne soit utilisé par personne, y compris sa soeur
- 43:16Speaker 10: n'a pas le droit de prendre son patronyme, Atatürk. Donc,
- 43:19Speaker 10: du coup, il est resté vraiment seul. Et à partir
- 43:22Speaker 10: du moment où il est décédé en 1938, son lieu, son image,
- 43:30Speaker 10: son culte est resté irremplaçable par quelqu'un d'autre. ce qui
- 43:35Speaker 10: lui a permis de garder en même temps cette aura
- 43:39Speaker 10: un peu céleste, si vous voulez
- 0:00Speaker 2: 10 novembre, 9h05 du matin. Comme chaque année depuis 1938, au
- 44:03Speaker 2: jour et à l'heure de son décès, Le peuple turc
- 44:06Speaker 2: rend hommage à Atatürk, le père de la nation. Mustafa
- 44:34Speaker 2: Kemal est mort. Les Turcs sont orphelins. Mais que pleure-t-il?
- 44:41Speaker 2: La mort du guide qui, hier, a fait d'eux un pays?
- 44:46Speaker 2: Ou la crainte que la toute jeune Turquie ne puisse
- 44:48Speaker 2: demain lui survivre?
- 44:55Speaker 4: Aziz Atatürk, le président et le fondateur de notre République,
- 45:04Speaker 4: Nous vous remercions encore une fois pour votre mort au
- 45:07Speaker 4: début de l'année 1980. Nous marchons dans la voie de construire
- 45:11Speaker 4: la République de la Turquie, qui est la prédiction de
- 45:14Speaker 4: nos êtres humains et de nos chers témoins, malgré les
- 45:18Speaker 4: attaques d'intérimaires et d'extraterrestres. Nous marchons dans la voie de
- 45:25Speaker 4: construire la République de la Turquie,
- 45:49Speaker 2: Kemal Atatürk, en lecteur des Philosophes des Lumières, s'est voulu
- 45:53Speaker 2: un despote éclairé, prêt à réprimer comme subversive toute voie discordante, politique,
- 45:59Speaker 2: religieuse ou ethnique. L'autorité immuable de la République, oui. Le
- 46:06Speaker 2: jeu changeant de la démocratie, non. 80 ans plus tard,
- 46:14Speaker 2: le chef suprême est de retour. C'est en majesté que
- 46:18Speaker 2: le nouvel Atatürk trône dans le fastueux palais de mille
- 46:20Speaker 2: pièces qu'il s'est fait construire, à Ankara. Pour ce qui
- 46:26Speaker 2: est de la théorie et de l'exercice de l'autocratie, Kemal
- 46:30Speaker 2: et Erdogan sont jumeaux.
- 46:35Speaker 14: Moustapha Kemal refuse l'idée de la séparation des pouvoirs. Il
- 46:40Speaker 14: explique très clairement dans la nature qu'il n'y a pas
- 46:42Speaker 14: de division de pouvoir, il n'y a pas de séparation
- 46:44Speaker 14: de pouvoir. Donc le chef incarne la nation. Il incarne
- 46:48Speaker 14: la nation dans son présent, mais aussi dans son passé
- 46:52Speaker 14: et dans son futur. Donc le chef n'est pas seulement
- 46:55Speaker 14: celui qui gouverne, mais il est l'incarnation avec les martyrs
- 47:00Speaker 14: de la nation, de la nation elle-même
- 47:05Speaker 2: La symbolique et le messianisme n'empêchent pas la ruse. La
- 47:10Speaker 2: fabrique nationale passe aussi par l'instrumentalisation politique. Et Kemal, le visionnaire,
- 47:15Speaker 2: est aussi et surtout un inflexible tacticien.
- 47:21Speaker 10: Il faut reconnaître cette qualité à Mustafa Kemal. C'est quelqu'un
- 47:26Speaker 10: qui est un très bon chef d'état-major et qui utilise
- 47:30Speaker 10: non seulement dans l'armée et dans la guerre, mais aussi
- 47:32Speaker 10: dans la mise en place de ses objectifs. Erdogan
- 47:46Speaker 2: a retenu la leçon de manière magistrale. En termes d'opportunisme politique,
- 47:51Speaker 2: il se révèle le digne héritier d'Atatürk.
- 47:59Speaker 4: J'invite les gens de nos villes et des aéroports à
- 48:02Speaker 4: se réunir à l'aéroport. Et qu'ils viennent avec leurs armes
- 48:11Speaker 4: et leurs armes. Qu'est-ce qu'ils vont faire? Qu'ils font pour
- 48:15Speaker 4: les gens. Je n'ai jamais vu une force plus
- 48:23Speaker 6: forte
- 48:32Speaker 3: que celle des gens. Erdogan est un leader qui s'est
- 48:34Speaker 3: tourné à son avantage des situations les plus compliquées. Il
- 48:37Speaker 3: se relève encore plus fort après une chute. C'est ce
- 48:40Speaker 3: qui s'est passé avec la tentative de coup d'état du 15 juillet 2016.
- 48:43Speaker 3: A mon avis, le 15 juillet a contribué à la renaissance
- 48:46Speaker 3: d'Erdogan
- 48:49Speaker 2: Comme il en est allé 90 ans plus tôt, le 15 juin 1926,
- 48:53Speaker 2: pour Kemal, lorsqu'il a échappé à Smyrne, à une tentative
- 48:57Speaker 2: d'assassinat fomentée par d'anciens compagnons.
- 49:03Speaker 14: La rassemblance entre... La tentative d'attentat contre Moustapha Kemal en 1926
- 49:08Speaker 14: et le coup d'État de 2016 sont assez importantes. Et Moustapha
- 49:14Speaker 14: Kemal a profité de cette aventure à l'échec pour réprimer
- 49:19Speaker 14: tous ses opposants
- 49:23Speaker 10: Si le putsch ou l'attentat réussit, l'autocrate est renversé. Mais
- 49:28Speaker 10: si le putsch ou l'attentat échoue, l'autocrate devient encore plus autocrate.
- 49:32Speaker 10: La phrase qu'utilise Taïper Douane Alors que le putsch n'est
- 49:36Speaker 10: pas encore totalement terminé, il dit ce putsch est un
- 49:41Speaker 10: don de Dieu et on comprend ce que c'est ce
- 49:44Speaker 10: don de Dieu, c'est ça lui donne justement les pleins
- 49:47Speaker 10: de pouvoirs.
- 50:07Speaker 23: En Turquie, avec les mesures prises par l'AKP, le parti
- 50:11Speaker 23: d'Erdogan
- 50:12Speaker 23: le 15 juillet a marqué un recul de la
- 50:14Speaker 24: démocratie,
- 50:16Speaker 23: sous couvert de sauvegarde de cette dernière
- 50:26Speaker 2: Dans le balancement permanent que connaît la Turquie, révolution dans
- 50:30Speaker 2: la révolution, c'est le turban qui cette fois l'a emporté
- 50:32Speaker 2: sur le sabre. L'armée s'est inclinée. Une première en un
- 50:40Speaker 2: siècle d'existence d'une république qui aura plusieurs fois répété son
- 50:43Speaker 2: psychodrame fondateur. Car entre Kemal et Erdogan, sur quatre décennies,
- 50:50Speaker 2: privé de son homme providentiel, ce sont pas moins de
- 50:53Speaker 2: quatre coups d'état militaire que la Turquie va connaître. L'armée,
- 51:01Speaker 2: matrice de la nation. Atatürk, l'ancien chef de guerre, admirateur
- 51:06Speaker 2: de Valmy et de la conscription révolutionnaire, en avait fait
- 51:09Speaker 2: le pilier de la République
- 51:14Speaker 9: Avant même l'islam, la Turquie est un état national qui
- 51:20Speaker 9: se conçoit comme serviteur d'une idéologie nationale. Et l'armée est
- 51:27Speaker 9: porteuse de cette gloire nationale, puisque c'est l'armée nationale qui
- 51:33Speaker 9: a fait renaître la Turquie après l'échec de l'empire ottoman.
- 51:37Speaker 9: Et à partir de là, ce n'est pas seulement la
- 51:40Speaker 9: diplomatie ou le pouvoir civil qui incarnent l'âme turque, mais
- 51:45Speaker 9: c'est la force militaire, puisque c'est bel et bien par
- 51:48Speaker 9: la reconquête du territoire national que la République s'est légitimée,
- 51:52Speaker 9: s'est ancrée dans le territoire, dans l'histoire et dans la
- 51:56Speaker 9: mémoire du peuple turc.
- 51:58Speaker 17: Mais pourquoi est-ce que cette armée, en réalité, a joué
- 52:01Speaker 17: ce rôle? aussi important dans la modernisation de la Turquie,
- 52:06Speaker 17: je crois précisément que c'est à travers le service militaire.
- 52:12Speaker 17: Le principal vecteur de modernisation passait par la formation des appelés.
- 52:16Speaker 17: Et les appelés ont toujours été astreints à une totale laïcité.
- 52:25Speaker 2: Prudente après la faillite de l'Empire ottoman, la République turque
- 52:28Speaker 2: est demeurée neutre pendant la Deuxième Guerre mondiale. et n'a
- 52:31Speaker 2: rejoint les alliés qui n'extrémissent en février 1945. Mais en adhérant
- 52:39Speaker 2: au camp occidental que domine désormais Washington, les successeurs de
- 52:42Speaker 2: Kemal sont contraints d'en adopter le modèle politique. Face à
- 52:47Speaker 2: l'Est communiste, ils doivent régler leur montre sur leur démocratique
- 52:54Speaker 16: Dans l'histoire turque, un moment on peut dire clé est
- 52:57Speaker 16: le passage au pluripartisme en 1947-48, puisqu'à ce moment-là, de
- 53:02Speaker 16: multiples partis politiques sont constitués. La première élection libre, en 1950,
- 53:07Speaker 16: amène un parti opposé au parti unique créé par Atatürk,
- 53:12Speaker 16: au pouvoir. C'est le Parti Démocrate. Or, une partie du
- 53:15Speaker 16: programme du Parti Démocrate, c'est une demande d'assouplissement en matière
- 53:20Speaker 16: de religion. Donc, ça signifie que dès que le pouvoir
- 53:23Speaker 16: kémaliste a lâché son contrôle sur la situation, immédiatement, la
- 53:27Speaker 16: réaction religieuse commence petit à petit à se structurer
- 53:34Speaker 2: Les élections de 1950 portent au pouvoir Adnan Menderes. Le futur
- 53:40Speaker 2: chef du gouvernement est le premier dirigeant démocratiquement élu de
- 53:43Speaker 2: l'histoire turque. Le peuple est en liesse. L'État veille.
- 53:53Speaker 10: Et ces conservateurs libéraux remettent en cause une partie des
- 53:58Speaker 10: réformes kémalistes qui sont l'appel à la prière en turc,
- 54:02Speaker 10: une partie des interdits religieux, le fait de réprimer totalement
- 54:06Speaker 10: les confréries, etc. Ils ne remettent pas en cause la
- 54:10Speaker 10: laïcité kémaliste, mais ils adoucissent son application. Et il va
- 54:18Speaker 10: y avoir immédiatement du côté de l'autre camp une considération
- 54:23Speaker 10: comme quoi c'est la réaction, c'est la contre-révolution. Et cette
- 54:28Speaker 10: idée de contre-révolution va travailler dans l'armée
- 54:37Speaker 2: Un libéralisme économique effréné fera le reste. La crise qui
- 54:41Speaker 2: s'ensuit creuse à la fin des années 1950 les inégalités sociales.
- 54:47Speaker 2: Face à la gronde populaire, la dérive autoritaire du gouvernement
- 54:50Speaker 2: Menderes finit de provoquer le chaos. Survient alors ce qui
- 54:55Speaker 2: deviendra un classique de la scène turque au XXe siècle,
- 54:59Speaker 2: le coup d'état militaire. Le 27 mai 1960, le général Gursel et
- 55:12Speaker 2: ses troupes renversent le gouvernement. La loi martiale est proclamée.
- 55:20Speaker 2: À Ankara, les militaires viennent rituellement se prosterner devant le
- 55:24Speaker 2: catafalque d'Atatürk pour qu'ils bénissent la restauration par ses grands
- 55:28Speaker 2: officiants du temple républicain. Le putsch de 1960 est un nouvel
- 55:37Speaker 2: épisode du combat entre les guerriers et les clercs, les
- 55:39Speaker 2: janissaires et les oulémas, qui a déchiré l'empire ottoman et
- 55:43Speaker 2: qui tenaille l'inconscient turc.
- 55:51Speaker 3: La question essentielle est que la Turquie n'a jamais tenté
- 55:54Speaker 3: la démocratie, car elle en a toujours eu peur
- 55:57Speaker 3: Le processus démocratique paraissait menacer l'assise républicaine. C'était donc soit
- 56:03Speaker 3: la démocratie, soit la république
- 56:12Speaker 2: L'île d'Iasyada, au large d'Istanbul, l'ancienne platie où Byzance et
- 56:17Speaker 2: Croué les intriguant, accueille le procès du Parti démocrate et
- 56:20Speaker 2: sa dramaturgie, réglée comme une liturgie profane. Condamné à la
- 56:28Speaker 2: peine capitale pour atteinte à la Constitution, l'ancien Premier ministre
- 56:31Speaker 2: Menderes finira pendu
- 56:38Speaker 10: Ce choc va créer... un contre-choc relativement important dans la population,
- 56:45Speaker 10: c'est-à-dire que dans la population où conservatrices, où Menderes était populaire,
- 56:53Speaker 10: il va y avoir d'abord une énorme émotion, mais aussi
- 57:02Speaker 10: une volonté de vengeance. La vengeance rentre dans l'histoire de
- 57:08Speaker 10: la Turquie, une vengeance réciproque.
- 57:15Speaker 2: D'autant plus que le feu sacré couvre sous la cendre militaire.
- 57:19Speaker 2: La nostalgie du guide suprême hante les campagnes où le
- 57:23Speaker 2: premier putsch a réveillé le spectre de l'islam militant
- 57:30Speaker 14: Dans les années 1960, certains sociologues font des enquêtes dans les
- 57:35Speaker 14: provinces anatoliennes, là où les associations pour la construction de
- 57:40Speaker 14: mosquées sont très nombreuses. Et les questions qui sont posées,
- 57:44Speaker 14: c'est Quel type de leader vous voulez? Et les réponses
- 57:48Speaker 14: sont à 80-85%.
- 58:07Speaker 14: Et ces enquêtes des années 60, hein, nous dessine
- 58:13Speaker 14: très clairement le portrait de ce qu'Erdogan va devenir 25 ans
- 58:18Speaker 14: après et le soutien qu'ils lui ont apporté
- 58:25Speaker 2: Pour l'heure, le Conseil de sécurité nationale, présidé par le
- 58:29Speaker 2: général Gurcel, prend si bonne garde des clés du régime
- 58:32Speaker 2: qu'il restitue le pouvoir aux civils deux ans après le
- 58:35Speaker 2: putsch et favorise même une révision libérale de la constitution.
- 58:43Speaker 2: L'armée n'a pas non plus à craindre, à l'international, les
- 58:46Speaker 2: reproches de ses alliés. Jouant un rôle charnière dans la
- 58:50Speaker 2: guerre froide qui oppose l'Est à l'Ouest, la Turquie bénéficie
- 58:54Speaker 2: du soutien politique, financier et logistique de Washington. Ses troupes
- 59:00Speaker 2: forment une pièce maîtresse de l'Alliance Atlantique, dont elle est
- 59:03Speaker 2: devenue un pivot dès l'après-guerre. Avec ses centaines de milliers
- 59:08Speaker 2: de soldats, Elle constitue même derrière les forces américaines la
- 59:11Speaker 2: deuxième armée en nombre de l'OTAN
- 59:17Speaker 17: L'ennemi de l'OTAN, c'est l'URSS, c'est l'Union soviétique. Et le
- 59:23Speaker 17: pays qui borde la frontière sud de l'URSS, c'est la Turquie.
- 59:30Speaker 17: Donc c'est absolument crucial pour les alliés de faire rentrer
- 59:35Speaker 17: la Turquie dans cette alliance.
- 59:40Speaker 2: C'est par l'inféodation à Washington que la Turquie retrouve un
- 59:43Speaker 2: sentiment de puissance. Plus que jamais, elle est un verrou
- 59:47Speaker 2: entre les mondes. Sur la ligne frontière du rideau de
- 59:52Speaker 2: fer qui court de la Bulgarie au Caucase, elle établit
- 59:56Speaker 2: un glacis terrestre face à l'Union soviétique. Elle lui barre
- 1:00:00Speaker 2: les voies maritimes par sa maîtrise des détroits du Bosphore
- 1:00:04Speaker 2: et des Dardanelles. La Turquie est devenue la sentinelle de l'Occident.
- 1:00:11Speaker 2: Chargée d'endiguer l'ennemi, elle se voit obligée d'accueillir les bases
- 1:00:14Speaker 2: de son suzerain américain. Partout ailleurs, particulièrement dans les anciens
- 1:00:19Speaker 2: dominions arabes de l'Empire ottoman, le communisme avance
- 1:00:25Speaker 9: En clair, les États-Unis n'avaient plus que la Turquie comme
- 1:00:29Speaker 9: pays fiable, sûr et stable. Mais pour ce faire, bien entendu,
- 1:00:36Speaker 9: les États-Unis s'appuyaient sur la force irremplaçable qui était l'armée turque.
- 1:00:42Speaker 9: Donc incontestablement, la diplomatie américaine a appuyé l'armée turque dans
- 1:00:48Speaker 9: un certain nombre de ses exactions contre la démocratie turque.
- 1:00:53Speaker 9: Et les militaires turcs ont toujours fonctionné avec l'onction de Washington.
- 1:00:59Speaker 9: Le matériel était américain, la stratégie était américaine et honnêtement,
- 1:01:04Speaker 9: beaucoup d'ordre venait de Washington.
- 1:01:13Speaker 2: plus tôt, en 1960, l'armée proclame à nouveau la loi martiale.
- 1:01:18Speaker 2: Ce deuxième coup d'État ambitionne à son tour de restaurer
- 1:01:21Speaker 2: l'ordre kémaliste. Mais la bataille idéologique qui divise la planète
- 1:01:40Speaker 2: finit par gagner la Turquie et la dévore de l'intérieur
- 1:01:44Speaker 2: en
- 1:01:45Speaker 7: embrasant la rue.
- 1:01:53Speaker 8: En Turquie également, le mouvement de 1968 s'est très vite
- 1:01:56Speaker 7: durci. De
- 1:02:00Speaker 8: nombreux mouvements de gauche ont vu le
- 1:02:02Speaker 7: jour
- 1:02:03Speaker 8: et ont voulu s'emparer de l'État par des moyens révolutionnaires
- 1:02:08Speaker 8: Ce qui a provoqué
- 1:02:09Speaker 8: dans les années 1970, les prémices d'une guerre civile
- 1:02:22Speaker 2: Mais la guerre au cours de cette décennie 70 se fait
- 1:02:26Speaker 2: aussi extérieure, bousculant l'illusion des frontières. Objet de conflits latins
- 1:02:32Speaker 2: entre Ankara et Athènes, l'île de Chypre devient le théâtre
- 1:02:36Speaker 2: d'un nouveau conflit armé turco-grec
- 1:02:40Speaker 13: Il faut... comprendre les complications chypriotes en se rendant compte
- 1:02:45Speaker 13: de l'importance géopolitique et géostratégique de Chypre pour l'ensemble de
- 1:02:52Speaker 13: l'environnement géopolitique, c'est-à-dire pas seulement pour la Grèce et la Turquie,
- 1:02:56Speaker 13: pas seulement pour les puissances de la région comme l'Égypte,
- 1:03:00Speaker 13: mais aussi pour les Russes, pour les Américains, pour les Anglais,
- 1:03:05Speaker 13: demain pour les Chinois
- 1:03:08Speaker 2: Le 20 juillet 1974, En réponse à une tentative grecque de renverser
- 1:03:13Speaker 2: le président de l'île, le prélat tiers-mondiste Makarios, la Turquie
- 1:03:17Speaker 2: intervient militairement à Chypre au prétexte de secourir la minorité
- 1:03:22Speaker 2: turcophone contre la majorité hélénophone. Elle bombarde au Napalm, s'empare
- 1:03:31Speaker 2: d'un tiers du territoire, en impose la partition et déclenche
- 1:03:35Speaker 2: un nouvel échange des populations avant de procéder à une
- 1:03:38Speaker 2: intense politique de colonisation.
- 1:03:44Speaker 17: L'affaire de Chypre a certainement beaucoup compliqué les relations entre
- 1:03:48Speaker 17: la Turquie et les alliés. Je ne parle même pas
- 1:03:52Speaker 17: de l'Union européenne, parce qu'il est clair qu'à partir du
- 1:03:54Speaker 17: moment où Chypre est rentrée dans l'Union européenne, la partie grécophone,
- 1:04:01Speaker 17: si je puis dire, de la hélénophone de Chypre est
- 1:04:05Speaker 17: rentrée dans l'Union européenne, la Turquie devenait... Quasiment, vous voyez,
- 1:04:13Speaker 17: presque se fermer la porte
- 1:04:18Speaker 2: Pourtant, depuis 45 ans, la question de Chypre reste une plaie ouverte.
- 1:04:23Speaker 2: Qu'elle se veuille kémaliste ou islamiste, la partition de l'île
- 1:04:27Speaker 2: demeure un acquis non négociable pour la Turquie, seul pays
- 1:04:30Speaker 2: au monde à reconnaître la République turque de Chypre du Nord.
- 1:04:46Speaker 2: A l'intérieur, comme après le premier coup d'état, les militaires
- 1:04:50Speaker 2: rendent le pouvoir aux civils. Mais les années 1970 s'apparentent à
- 1:04:55Speaker 2: une plongée en enfer pour la société turque
- 1:05:08Speaker 2: Sur fond de crise économique et d'instabilité politique, des affrontements
- 1:05:11Speaker 2: sanglants opposent l'extrême gauche et l'extrême droite. avec des milliers
- 1:05:16Speaker 2: de morts à la clé. Le bonheur d'être turc, loué
- 1:05:24Speaker 2: par Mustafa Kemal, semble plus que jamais une utopie.
- 1:05:34Speaker 16: ont dénombré presque une trentaine de morts tous les jours
- 1:05:36Speaker 16: dans les villes d'Istanbul. Les campus universitaires ont retrouvé des
- 1:05:39Speaker 16: étudiants pendus, brûlés. Les partis d'extrême gauche et d'extrême droite
- 1:05:44Speaker 16: sont très puissants et se livraient à de véritables combats
- 1:05:48Speaker 16: dans
- 1:05:48Speaker 2: les villes. Le 1er mai 1977, à Istanbul, le traditionnel défilé
- 1:06:01Speaker 2: des travailleurs se transforme en cauchemar. 100 000 personnes sont massées
- 1:06:17Speaker 2: sur la place Taksim, épicentre de toutes les manifestations, quand
- 1:06:21Speaker 2: des coups de feu éclatent. Un mouvement de panique se
- 1:06:24Speaker 2: solde par la mort de dizaines de personnes. Au pressentiment
- 1:06:29Speaker 2: d'une nation impossible se superpose la conviction d'une démocratie indésirable.
- 1:06:43Speaker 10: Et dans les années 70, les militaires vont profiter de ces
- 1:06:47Speaker 10: affrontements pour pouvoir intervenir, encore une fois en 1980, sous couvert
- 1:06:53Speaker 10: de mettre fin à l'anarchie. Et là, l'intervention des militaires
- 1:06:56Speaker 10: en 1980 est d'une nature totalement différente.
- 1:07:03Speaker 26: 4h du matin, cette nuit, en Turquie, l'armée a pris
- 1:07:07Speaker 26: le pouvoir. Depuis l'aube, hier, l'ordre militaire règne sur la Turquie.
- 1:07:12Speaker 26: Le général Kenan Nevren semble maîtriser la situation. Les principaux
- 1:07:16Speaker 26: chefs politiques sont toujours en garde à vue. Le 12 septembre 1980,
- 1:07:19Speaker 26: l'armée prend
- 1:07:19Speaker 2: à nouveau le pouvoir. Pour la troisième fois en 20 ans.
- 1:07:22Speaker 2: Je suis un démocrate. Le général Evren, principal instigateur du putsch,
- 1:07:48Speaker 2: promet à son tour de rendre le pouvoir aux civils
- 1:07:50Speaker 2: dès que l'ordre sera rétabli. Le parlement est dissous, les
- 1:07:55Speaker 2: partis et les syndicats sont interdits, les politiques et les
- 1:07:58Speaker 2: activistes emprisonnés. Mais une majorité du pays respire. Et les
- 1:08:05Speaker 2: alliés occidentaux sont soulagés
- 1:08:08Speaker 17: Les coups d'État militaire, en Europe occidentale, on n'aime pas
- 1:08:11Speaker 17: beaucoup ça. S'agissant du cas turc, c'est vrai que c'est différent.
- 1:08:16Speaker 17: Tous les alliés de l'OTAN considèrent qu'en Turquie, l'armée est
- 1:08:21Speaker 17: garante de la laïcité, de la modernité, si je puis dire,
- 1:08:27Speaker 17: de tout le kémalisme et tout ce qu'il y a derrière.
- 1:08:30Speaker 17: de la modernisation de la Turquie et donc in fine
- 1:08:33Speaker 17: de cette démocratisation espérée. Donc les coups d'État en Turquie
- 1:08:37Speaker 17: sont perçus chaque fois, et en particulier en 1980, comme un
- 1:08:41Speaker 17: retour au chemin qui avait été tracé par Kemal Atatürk,
- 1:08:45Speaker 17: un retour vers la démocratie occidentale
- 1:08:55Speaker 3: Comme lors de chaque crise, les gens disaient en désespoir
- 1:08:57Speaker 3: de cause que l'armée arrive et qu'elle nous sauve. Et
- 1:09:00Speaker 3: l'armée surgissait, mais au lieu de nous sauver, elle imposait
- 1:09:02Speaker 3: des choses plus brutales. Elle détruisait la démocratie, en fait
- 1:09:10Speaker 2: Censure, purge, torture deviennent le quotidien de la Turquie. Il
- 1:09:16Speaker 2: faut abattre l'hydre communiste. Les arrestations par centaines de milliers
- 1:09:22Speaker 2: répriment toute une génération dont le bouillonnement culturel était pourtant
- 1:09:26Speaker 2: sans précédent depuis 1923.
- 1:09:35Speaker 7: Je me suis
- 1:09:36Speaker 8: rendu dans un kiosque pour acheter un journal
- 1:09:39Speaker 8: Et
- 1:09:39Speaker 7: voilà.
- 1:09:41Speaker 8: C'est là que tout a
- 1:09:42Speaker 7: basculé,
- 1:09:44Speaker 8: que ma vie a
- 1:09:44Speaker 7: changé. Un officier de police attendait sans
- 1:09:49Speaker 8: doute là une victime
- 1:09:50Speaker 7: au hasard et m'a arrêté, moi. Et j'ai été torturé 11
- 1:09:59Speaker 7: jours durant.
- 1:10:01Speaker 8: Et cette torture que j'ai subie
- 1:10:04Speaker 7: en
- 1:10:04Speaker 8: tant que jeune
- 1:10:05Speaker 7: homme
- 1:10:06Speaker 8: a totalement détruit la relation
- 1:10:08Speaker 7: de
- 1:10:09Speaker 8: confiance que j'avais avec
- 1:10:10Speaker 7: l'État.
- 1:10:15Speaker 8: J'ai alors passé quatre mois en prison,
- 1:10:18Speaker 7: durant lesquels
- 1:10:20Speaker 8: je me suis vraiment politisé, radicalisé
- 1:10:29Speaker 7: Lorsque je suis sorti de prison,
- 1:10:32Speaker 8: j'étais devenu un communiste déterminé
- 1:10:41Speaker 15: Les militaires sont venus à la maison. Ils ont pris
- 1:10:43Speaker 15: mon père. Le dictateur était toujours à la télévision. Il
- 1:10:48Speaker 15: parlait et il disait beaucoup le mot communiste. Mon père
- 1:10:51Speaker 15: n'était pas un communiste, mais tout était communiste. Accusés comme communistes,
- 1:10:55Speaker 15: par exemple, si vous avez un livre de Paul-Éloi à
- 1:10:58Speaker 15: la maison, ou à Aragon, ça pouvait être un délit.
- 1:11:02Speaker 15: Les visites en prison, moi j'ai vécu ça quand j'étais
- 1:11:05Speaker 15: en prison. Après, c'était quelque chose. Parce que tous les
- 1:11:11Speaker 15: cerveaux étaient en prison. Toutes les personnes qui réfléchissent, tous
- 1:11:15Speaker 15: les poètes connus. C'est pas seulement les gens politiques, c'est
- 1:11:19Speaker 15: pas seulement les gens dans les groupes, dans les associations.
- 1:11:22Speaker 15: mais les écrivains, les journalistes, tout le monde. Et ils
- 1:11:26Speaker 15: ont emprisonné, je crois, dans quelques mois, à peu près
- 1:11:32Speaker 15: un million de personnes
- 1:11:41Speaker 2: D'un maître à l'autre de la Turquie moderne, s'applique ainsi
- 1:11:44Speaker 2: la même inflexibilité à l'encontre des ennemis de l'intérieur. Et
- 1:11:49Speaker 2: de Kemal à Erdogan, en passant par Evren, se répète
- 1:11:53Speaker 2: la même quête identitaire, hantée par les mêmes fantômes. Les
- 1:11:57Speaker 2: ombres des Arméniens, des Grecs, sont emmurées dans l'oubli. Mais
- 1:12:03Speaker 2: d'autres revenants hantent le présent. Revient d'abord le fantôme des Kurdes.
- 1:12:13Speaker 2: Après le putsch de 1980, la répression tourna la guerre totale
- 1:12:17Speaker 2: entre l'État turc et le parti des travailleurs kurdes, le PKK,
- 1:12:21Speaker 2: mouvement révolutionnaire de lutte armée. De 1984 à 1999, les combats causent 40 000 morts.
- 1:12:36Speaker 7: Ils ont
- 1:12:38Speaker 8: mené une répression effroyable au
- 1:12:40Speaker 7: Kurdistan. Lorsque l'armée était au pouvoir, la prison de Diyarbakir
- 1:12:47Speaker 7: était un véritable enfer
- 1:12:55Speaker 2: Sous Erdogan, un temps tenté par la pacification, la guerre
- 1:12:59Speaker 2: et l'enfer reprennent. Depuis 2015, l'armée turque se conduit en force
- 1:13:05Speaker 2: d'occupation dans le sud-est du pays, à majorité kurde
- 1:13:15Speaker 3: Il y a deux modèles, et l'un d'eux est de torturer, d'interdire,
- 1:13:18Speaker 3: de faire taire ceux qui disent« je suis kurde», en
- 1:13:21Speaker 3: leur disant« vous êtes tous turcs, les Kurdes n'existent pas ici».
- 1:13:32Speaker 2: revient enfin le fantôme des Alevis, continuellement persécuté.
- 1:13:41Speaker 18: Les massacres des Alevis à Alibaba et à
- 1:13:43Speaker 5: Marache en 1978, les massacres de Sivas en 1993, de Ghazi en 1995,
- 1:13:46Speaker 5: sont tous liés entre eux.
- 1:13:59Speaker 18: Je n'extrapole pas en soulignant qu'ils ont pour point commun
- 1:14:02Speaker 18: d'avoir tous
- 1:14:03Speaker 5: commencé
- 1:14:03Speaker 18: un vendredi à partir de la même manipulation.
- 1:14:07Speaker 5: Les Alevis et les communistes
- 1:14:09Speaker 18: ont attaqué une mosquée. Ils ont insulté notre religion
- 1:14:13Speaker 5: Il faut exterminer ces Alevis
- 1:14:14Speaker 18: qui attaquent notre foi, nos lieux de culte. Et les
- 1:14:19Speaker 18: gens sortent de la prière du vendredi et ils attaquent
- 1:14:22Speaker 18: les quartiers Alevis. Derrière ces tueries se tiennent en fait
- 1:14:29Speaker 18: les organes d'État.
- 1:14:31Speaker 5: Une fois ce
- 1:14:32Speaker 18: sont les services secrets,
- 1:14:34Speaker 5: une autre fois ce sont les forces de
- 1:14:35Speaker 18: l'ordre, les policiers
- 1:14:37Speaker 5: les gendarmes
- 1:14:39Speaker 18: ou bien les militaires. Le sabre et le turban.
- 1:14:55Speaker 2: Encore et toujours. Mais cette fois, ils agissent en alliés objectifs.
- 1:15:00Speaker 2: C'est précisément la variante qu'amorce le putsch de 1980. L'armée donne
- 1:15:05Speaker 2: dans la politique religieuse et annonce en cela les années Erdogan.
- 1:15:14Speaker 14: essaient de se reconfigurer sur une base extrêmement conservatrice, turco-islamique.
- 1:15:18Speaker 14: C'est à cette période-là qu'on adopte officiellement la synthèse dite turco-islamique.
- 1:15:24Speaker 14: Autrement dit, on définit la nation turque à partir de l'islam,
- 1:15:28Speaker 14: mais on définit aussi l'islam à partir de la supériorité
- 1:15:31Speaker 14: de la nation
- 1:15:36Speaker 16: Donc que se passe-t-il? Ils vont autoriser la présence, on
- 1:15:41Speaker 16: peut dire, d'un certain enseignement religieux dans les cours de
- 1:15:46Speaker 16: religion à l'école, parce qu'ils vont établir que le meilleur
- 1:15:49Speaker 16: moyen de combattre le communisme et l'athéisme, c'est l'éthique religieuse.
- 1:16:23Speaker 8: Les mouvements musulmans étaient parfaitement libres pendant la période
- 1:16:26Speaker 7: militaire.
- 1:16:28Speaker 8: Le mouvement Gulen que nous connaissons aujourd'hui, les autres aussi
- 1:16:31Speaker 7: eux étaient libres et nous, nous étions en prison.
- 1:16:41Speaker 2: Le prédicateur Fethullah Gulen est le fondateur de Hizmet, un
- 1:16:45Speaker 2: organe de propagande coranique en pleine expansion dans les années 1990.
- 1:16:48Speaker 2: On le voit ici aux côtés de l'étoile montante de
- 1:16:54Speaker 2: l'islamisme politique, Recep Tayyip Erdogan. Encore un chassé croisé, Ataturk
- 1:17:01Speaker 2: avait interdit les puissantes confréries soufis. L'un de leurs chefs,
- 1:17:07Speaker 2: Saïd Nursi, avaient alors voulu les moderniser pour assurer leur prosélytisme.
- 1:17:12Speaker 2: Fethullah Gulen est l'un de ces héritiers.
- 1:17:16Speaker 14: Fethullah Gulen a adopté la même stratégie. Ça veut dire
- 1:17:19Speaker 14: qu'on investit les classes moyennes, on investit un cadre urbain,
- 1:17:24Speaker 14: on fonde ces élites et on agit sur l'État à
- 1:17:27Speaker 14: partir de nos
- 1:17:28Speaker 6: élites
- 1:17:34Speaker 2: Erdogan conquiert la mairie d'Istanbul en 1994. Avant de faire de
- 1:17:41Speaker 2: Gulen sa bête noire, en l'accusant notamment d'avoir fomenté le
- 1:17:44Speaker 2: putsch de juillet 2016, Erdogan bénéficiera des relais gulenistes, infiltrés dans
- 1:17:49Speaker 2: l'éducation mais aussi dans la police, la justice ou les
- 1:17:53Speaker 2: médias
- 1:18:03Speaker 3: Les racines de l'essor à la fois d'Erdogan et de Gulen...
- 1:18:06Speaker 3: se trouve dans la ligne vers l'islam que les États-Unis
- 1:18:09Speaker 3: ont développée contre les Soviétiques. Ils ont essayé d'acheter partout
- 1:18:12Speaker 3: dans le monde des islamistes modérés
- 1:18:15Speaker 11: capables de s'entendre avec l'Occident. À mon avis, Gulen est
- 1:18:20Speaker 11: un exemple parfait de cela. Les États-Unis ont beaucoup investi
- 1:18:24Speaker 11: en lui et
- 1:18:25Speaker 3: ils lui ont fourni d'importants
- 1:18:26Speaker 11: moyens. Ils l'ont
- 1:18:28Speaker 3: aidé
- 1:18:28Speaker 20: à créer des bataillons éducatifs, à ouvrir des
- 1:18:31Speaker 3: écoles partout
- 1:18:32Speaker 20: dans le monde. En Turquie
- 1:18:34Speaker 3: Erdogan
- 1:18:35Speaker 20: l'a remarqué et il
- 1:18:36Speaker 3: a envoyé le message«
- 1:18:38Speaker 20: Moi aussi,
- 1:18:39Speaker 11: je suis un islamiste modéré. Investissez aussi en moi
- 1:18:48Speaker 2: Entre-temps, en février 1997, l'armée a réussi son dernier coup d'État,
- 1:18:53Speaker 2: cette fois sans violence, en forçant à la démission Nejmetiner Bakan,
- 1:18:58Speaker 2: fugace premier ministre islamiste et l'un des mentors d'Erdogan en politique.
- 1:19:09Speaker 2: Ce dernier qui, un an plus tard, provoque un tollé
- 1:19:13Speaker 2: en se revendiquant de Ziya Gökalp, l'inspirateur des jeunes turcs
- 1:19:17Speaker 2: et du premier nationalisme turco-islamique. Les musées ne
- 1:19:19Speaker 11: s'éloignent pas.
- 1:19:40Speaker 2: C'est vert d'éclamer en public Walter Erdogan quatre mois de prison.
- 1:19:46Speaker 2: Mais aussi de constater, à sa libération, l'étendue de son prestige.
- 1:19:57Speaker 2: Un épisode qui le renforce aussi dans sa conviction... Pour
- 1:20:00Speaker 2: conquérir le pouvoir, il doit revêtir les habits d'un islamo-démocrate
- 1:20:09Speaker 9: Et durant toute cette phase, la popularité de Recep Tayyip
- 1:20:13Speaker 9: Erdogan n'a cessé de monter. C'était quelque part l'aboutissement du
- 1:20:18Speaker 9: calcul américain. soutenaient la Turquie puisque c'était leur meilleur allié
- 1:20:24Speaker 9: au Moyen-Orient, mais ils soutenaient et ils faisaient pression sur
- 1:20:28Speaker 9: l'Union européenne pour qu'elle ouvre des négociations avec la Turquie.
- 1:20:32Speaker 9: Parce que le calcul américain n'a jamais été que l'Europe
- 1:20:35Speaker 9: soit une force autonome susceptible de s'opposer un jour aux États-Unis.
- 1:20:49Speaker 2: Kemal fascinait Paris, Berlin et Londres par sa volonté d'occidentaliser l'islam.
- 1:20:57Speaker 2: Par effet de miroir, Erdogan veut séduire Bruxelles par sa
- 1:21:01Speaker 2: promesse de démocratiser l'islamisme. Prise à partie sur les droits
- 1:21:05Speaker 2: de l'homme, l'Europe ne va pas tarder à presser les
- 1:21:08Speaker 2: militaires turcs de rentrer dans leurs casernes
- 1:21:12Speaker 10: Il y avait chez les militaires une peur d'adhérer dans
- 1:21:16Speaker 10: l'Union européenne et une peur... de perdre le rôle tutélaire
- 1:21:22Speaker 10: de l'armée dans le régime dans le cadre du processus
- 1:21:26Speaker 10: de démocratisation qui accompagnera forcément le processus d'adhésion. Donc du coup,
- 1:21:31Speaker 10: Tayyip Erdogan a totalement retourné la situation alors que dans
- 1:21:35Speaker 10: la société turque, l'idée d'adhésion était soutenue pour plus de
- 1:21:42Speaker 10: 70% de la population. Donc du coup, Tayyip Erdogan est
- 1:21:46Speaker 10: devenu Venant de l'islam politique, il est devenu l'homme d'État
- 1:21:53Speaker 10: le plus pro-adhésion de la Turquie. Ce qui lui a
- 1:21:56Speaker 10: donné du coup une base électorale qui va bien au-delà
- 1:22:00Speaker 10: de l'islam politique
- 1:22:10Speaker 2: Erdogan renoue avec la figure de l'homme providentiel. S'il n'est
- 1:22:14Speaker 2: qu'un seul père de tous les Turcs, Atatürk, Il sera, lui,
- 1:22:19Speaker 2: le frère de chaque Turc. A partir de 2002, les victoires
- 1:22:29Speaker 2: électorales s'enchaînent sous les couleurs du mouvement qu'il a fondé, l'AKP,
- 1:22:33Speaker 2: le Parti de la Justice et du Développement. Premier ministre
- 1:22:37Speaker 2: pendant 11 ans, puis président de la République à partir de 2014,
- 1:22:40Speaker 2: il mène, comme Kemal, sa longue marche en solitaire vers
- 1:22:45Speaker 2: les pleins pouvoirs.
- 1:22:52Speaker 11: Il
- 1:22:54Speaker 3: existe des réalités que l'on ne peut pas ignorer. Il
- 1:22:58Speaker 3: faut savoir qu'Erdogan est arrivé au pouvoir juste après une
- 1:23:00Speaker 3: crise économique
- 1:23:02Speaker 11: et
- 1:23:02Speaker 3: il a promis une stabilité
- 1:23:05Speaker 11: Et c'est très
- 1:23:06Speaker 3: important pour la
- 1:23:06Speaker 11: Turquie,
- 1:23:07Speaker 3: parce
- 1:23:08Speaker 11: que les gens étaient en colère à
- 1:23:09Speaker 3: cause des coalitions ou des gouvernements incapables d'assurer la stabilité
- 1:23:13Speaker 3: économique pendant longtemps
- 1:23:15Speaker 3: Du coup, cette réaction a mené Erdogan au pouvoir et
- 1:23:18Speaker 3: il a assuré la stabilité qu'il avait promis en fait.
- 1:23:25Speaker 11: Il a pu garantir un certain
- 1:23:26Speaker 3: niveau de vie aux couches populaires les plus démunies
- 1:23:29Speaker 11: et en retour, il a gagné leur vote. De volonté
- 1:23:31Speaker 11: hégémonique en virage autoritaire, Erdogan a fait le ménage autour
- 1:23:32Speaker 11: de lui. En 2009, il a fait le ménage autour
- 1:23:40Speaker 2: de lui. A l'issue d'une salve de procès dans l'affaire
- 1:23:49Speaker 2: dite Ergenekon, il décapite l'état-major, accusé d'avoir comploté contre la République.
- 1:23:56Speaker 2: Puis en 2016, à la suite de la tentative de Putsch,
- 1:24:00Speaker 2: il anéantit les gulenistes, accusés de conspirations antidémocratiques.
- 1:24:06Speaker 9: Le dynamisme économique et l'autoritarisme politique se conjuguent en une
- 1:24:11Speaker 9: seule et même personne, non seulement pour camper l'attaque turque-islamiste,
- 1:24:16Speaker 9: mais aussi pour donner à la Turquie un rayonnement inter-islamique, pan-islamique,
- 1:24:23Speaker 9: qu'elle n'avait jamais eu depuis l'Empire ottoman
- 1:24:32Speaker 2: Désabusé par l'Occident, Erdogan se tourne vers l'Orient A la
- 1:24:38Speaker 2: faveur des printemps arabes, il se voit à la tête
- 1:24:41Speaker 2: d'une internationale islamique qui soumettrait à nouveau le Caire et
- 1:24:44Speaker 2: la Mecque. Et ranime le vieux rêve de Kemal, dominer
- 1:24:48Speaker 2: Mossoul et Alep. Mais cette politique néo-ottomane a vite tourné
- 1:24:53Speaker 2: au fiasco, obligeant Ankara à s'allier avec ses adversaires impériaux
- 1:24:57Speaker 2: de toujours, Moscou et Téhéran
- 1:25:01Speaker 9: Le positionnement d'Erdogan aboutit à un positionnement nulle part.» ni
- 1:25:07Speaker 9: en Occident, ni complètement en Orient, puisque tout le monde
- 1:25:10Speaker 9: sait que dans l'alliance hypocrite entre la Turquie et la Russie,
- 1:25:16Speaker 9: il n'y a que des arrières-pensées et absolument pas d'adhérence.
- 1:25:22Speaker 9: Encore une fois, la Turquie voit dans toute son implication
- 1:25:27Speaker 9: en Syrie fondamentalement l'élimination de la cause kurde. Le rêve
- 1:25:33Speaker 9: d'Erdogan est très simple. Il consiste à construire tout au
- 1:25:37Speaker 9: long de la frontière turco-syrienne une bande débarrassée des éléments
- 1:25:42Speaker 9: combattants kurdes. Mais c'est quelque part, parfois, à de véritables
- 1:25:48Speaker 9: annexions qu'il procède. Des annexions au détriment du territoire syrien.
- 1:25:54Speaker 9: Il est donc, sans être grand prophète, prévisible que cette
- 1:25:58Speaker 9: zone va être très conflictuelle pour les années à venir.
- 1:26:09Speaker 2: Comme si rien n'avait changé depuis 1923. Comme si la Turquie
- 1:26:14Speaker 2: était condamnée à distiller son angoisse pour survivre contre ses
- 1:26:17Speaker 2: ennemis extérieurs et intérieurs, réels ou imaginaires. Empire et nation,
- 1:26:25Speaker 2: république et démocratie, modernité et islam. De Kemal à Erdogan,
- 1:26:31Speaker 2: la Turquie reste un prisme des convulsions planétaires.
- 1:26:40Speaker 5: Le massacre de Dersim, le massacre des Arméniens, le tout
- 1:26:44Speaker 5: au cours du même siècle. Il y en a eu
- 1:26:47Speaker 5: tellement d'autres. Plus récemment, les massacres de Marache, Sivas. Malheureusement,
- 1:26:53Speaker 5: nous sommes les enfants d'une histoire assombrie et entachés par
- 1:26:56Speaker 5: toutes ces tragédies.
- 1:26:58Speaker 15: Mais quand même, il y avait plusieurs communautés, il y
- 1:27:01Speaker 15: avait une richesse. Et avec leur politique nationaliste, Ils ont
- 1:27:07Speaker 15: tué toutes ces richesses et ils ont créé un pays
- 1:27:13Speaker 15: de cimetières partout. Toutes les cimetières, cimetières des cultures, cimetières
- 1:27:18Speaker 15: des individus, cimetières des chansons, cimetières des musiques, tout, tout.
- 1:27:23Speaker 10: Les musulmans se considèrent comme victimes des kémalistes. Les Alevis
- 1:27:28Speaker 10: sont victimes des sunnites. Les chrétiens qui restent ou les
- 1:27:33Speaker 10: juifs sont victimes, des vraies victimes, des Arméniens, sont des
- 1:27:36Speaker 10: vraies victimes des Turcs, de la majorité. Même l'armée se
- 1:27:42Speaker 10: considère comme victime du pouvoir. Donc c'est une société qui
- 1:27:47Speaker 10: a peur de son voisin. C'est une société qui a
- 1:27:50Speaker 10: peur de son proche. Et pourtant
- 1:27:59Speaker 2: il existe un peuple turc qui dit non Un peuple
- 1:28:03Speaker 2: qui veut rompre avec l'amnésie, qui veut renouer avec la vie.
- 1:28:11Speaker 2: Un peuple qui s'est rassemblé à Istanbul, dans l'ancien quartier
- 1:28:14Speaker 2: grec de Pera, près de Taksim, en janvier 2007, pour suivre
- 1:28:19Speaker 2: les funérailles de Ramdink. Journaliste, se voulant entièrement arménien et
- 1:28:28Speaker 2: entièrement turc, Dink avait découvert que la fille adoptive de
- 1:28:32Speaker 2: Moustapha Kemal, Sabia Gökçen, la pilote de chasse, était une
- 1:28:36Speaker 2: enfant arménienne rescapée du génocide. Insupportable révélation pour ceux qui
- 1:28:43Speaker 2: le firent abattre par un jeune fanatisé de 17 ans. Ce jour-là,
- 1:28:54Speaker 2: ils étaient une marée humaine à Scandé.« Nous sommes tous
- 1:28:57Speaker 2: des Arméniens». Nous sommes tous des randink. Ils le scandaient
- 1:29:03Speaker 2: en turc, en arménien, en kurde. C'est à eux qu'est
- 1:29:09Speaker 2: dédié ce film.
- 1:29:11Speaker 19: Épilogues! Épilogues! Épilogues!