Latest / L'état d'esprit / Comment trouver les mots justes quand on représente la justice ? — Jean-Christophe Muller, procureur général
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- 0:01Bonjour et bienvenue dans l'état d'esprit.
- 0:04A travers chaque rencontre avec mon invité,
- 0:07nous explorons le pouvoir de la parole.
- 0:09Une parole qui éclaire,
- 0:11qui engage et qui parfois répare.
- 0:15Comment trouver les mots justes quand il faut écouter,
- 0:18décider,
- 0:19protéger et parfois faire preuve de fermeté ?
- 0:22Dans ce nouvel épisode de l'état d'esprit,
- 0:25je reçois Jean-Christophe Muller,
- 0:27procureur général près la cour d'appel de Caen.
- 0:30Magistrat depuis 1994,
- 0:32vous avez notamment été procureur de la République à Albi et Pau,
- 0:37puis avocat général à la Cour d'appel de Paris,
- 0:39avocat général à la Cour de cassation.
- 0:42Vous avez également été conseiller auprès du garde des Sceaux et conseiller au cabinet du Premier ministre.
- 0:48Avec vous,
- 0:49nous allons parler de justice et de relations humaines.
- 0:53Bonjour M.
- 0:53Muller.
- 0:54Bonjour M.
- 0:54Quérot.
- 0:56Première question toute simple,
- 0:57pourquoi avoir choisi de devenir magistrat ?
- 1:00Vous savez,
- 1:01est-ce qu'on choisit vraiment un métier ?
- 1:04On se dirige vers un métier soit par déterminisme familial,
- 1:11tradition familiale,
- 1:14soit par vocation ou par opportunité.
- 1:18Moi j'appartiens plutôt à la catégorie opportunité à vrai dire,
- 1:22c'est-à-dire que vous vous lancez dans des études et puis au fur et à mesure les choses se construisent et vous vous dites
- 1:30tiens si j'essayais et vous essayez et moi j'ai essayé ça a marché il y a eu une rencontre,
- 1:35un déclic ?
- 1:35pas une rencontre au sens classique du terme mais disons que moi j'aime bien lire,
- 1:41j'aime bien le cinéma,
- 1:43j'aime bien tout ça et c'est sûr que la justice ça renvoie évidemment beaucoup de choses dans le cinéma les séries actuellement etc mais enfin vous avez des choses dans la littérature classique
- 1:58qui sont basés sur des affaires criminelles.
- 2:02On peut remonter à Victor Hugo,
- 2:04Stendhal,
- 2:05puis plus proche de nous,
- 2:06Simonon,
- 2:07qui est probablement un des meilleurs auteurs policiers et judiciaires.
- 2:14Vous êtes magistrat depuis quelques années maintenant.
- 2:17Est-ce que ce métier,
- 2:18finalement,
- 2:19vous l'aviez imaginé tel qu'il est ?
- 2:21C'est un métier qui évolue comme évoluent tous les métiers qui sont dans la sphère.
- 2:27public en réalité.
- 2:29Et quand on regarde ça un petit peu sur moi,
- 2:31moi je regarde ça malheureusement maintenant avec presque 35 ans de recul.
- 2:37Ce que je dirais aujourd'hui,
- 2:39la grande différence par rapport à ce que j'ai connu quand j'étais vraiment tout jeune,
- 2:43c'est qu'aujourd'hui la légitimité professionnelle,
- 2:48ça se construit,
- 2:50ça s'acquiert,
- 2:52c'est pas livré avec si vous voulez.
- 2:54Pour de bonnes et de mauvaises raisons,
- 2:55il n'y a plus c'était...
- 2:58J'allais dire d'autorité naturelle qui existe.
- 3:04On est beaucoup requestionné,
- 3:06beaucoup remis en question.
- 3:07Même pour nos fonctions.
- 3:08Mais regardez,
- 3:09évidemment on peut prendre toujours l'exemple des réseaux sociaux,
- 3:11tout le monde commente ce que fait tout le monde,
- 3:15et puis tout le monde commente les commentaires des autres,
- 3:17etc.
- 3:18La sphère publique n'est pas oubliée là-dedans,
- 3:22et tout le monde fonctionne comme ça.
- 3:25Et c'est ça,
- 3:25je crois,
- 3:25la grande innovation,
- 3:27ou en tout cas la grande évolution de beaucoup de professions,
- 3:31et la mienne en fait partie.
- 3:33Il faut gagner sa légitimité,
- 3:34il faut la conquérir.
- 3:35Et comment on fait ?
- 3:36On le fait en faisant son métier avec conscience et compétence,
- 3:41comme on dit,
- 3:42c'est-à-dire en étant formé,
- 3:45en se formant,
- 3:46en sachant,
- 3:46enfin bref,
- 3:47en étant de bons professionnels.
- 3:49Mais ce n'est pas suffisant.
- 3:50Ce n'est pas suffisant parce que maintenant,
- 3:53il faut...
- 3:54Il faut aller vendre le produit aussi,
- 3:57il faut aller au devant des gens,
- 4:00expliquer,
- 4:01les choses ne vont plus de soi.
- 4:03Et c'est-à-dire que,
- 4:04quelque part,
- 4:04vous sentez que la fonction de magistrat représente moins une autorité ?
- 4:10Ah,
- 4:10ça représente,
- 4:12juridiquement parlant,
- 4:14oui,
- 4:14une autorité.
- 4:16Les décisions de justice s'imposent à tous sous réserve des voies de recours.
- 4:20Enfin bref,
- 4:21on le voit d'ailleurs dans tous les débats récents.
- 4:23Mais ça ne suffit pas en soi.
- 4:27Ça veut dire que malgré tout,
- 4:29les décisions qui sont rendues peuvent être l'objet de critiques,
- 4:34qui sont parfois normales,
- 4:36parce qu'après tout,
- 4:37il est normal de considérer les choses,
- 4:41de les apprécier,
- 4:42d'imaginer que c'est trop ceci,
- 4:44pas assez cela,
- 4:44etc.
- 4:45Mais...
- 4:46Et ça devient quelque chose de systématique maintenant.
- 4:49C'est-à-dire que la décision qui est rendue,
- 4:52elle peut être critiquée,
- 4:54mais ce qui est nouveau,
- 4:56et on le voit d'ailleurs dans les choses plus récentes,
- 4:58on peut parler du Conseil constitutionnel,
- 5:00par exemple.
- 5:01Ce qui est critiqué,
- 5:03c'est la décision,
- 5:04mais c'est également les gens qui ont rendu la décision et ont critiqué leur propre légitimité à rendre une décision.
- 5:11Et cette recherche de légitimité-là,
- 5:16c'est ça le défi,
- 5:17je crois,
- 5:19des professions un peu publiques de ces dernières années.
- 5:24Et ça rend l'exercice beaucoup plus difficile qu'avant.
- 5:27Alors comment on fait ?
- 5:28On fait de la pédagogie,
- 5:29de l'explication,
- 5:31un peu plus que ce qui était peut-être fait il y a une quinzaine d'années,
- 5:34où finalement c'était une décision,
- 5:35point barre,
- 5:36on passe à autre chose ?
- 5:37Oui,
- 5:37vous avez raison,
- 5:41la pédagogie de la décision est une nécessité.
- 5:46Il y a une formule qui a été utilisée par un magistrat que j'aime bien,
- 5:51qui est la pédagogie de la complexité.
- 5:53Oui,
- 5:53parce que généralement ces choses-là sont assez complexes.
- 5:56Et plus c'est compliqué,
- 5:57plus c'est difficile à expliquer,
- 6:00plus c'est difficile à faire comprendre,
- 6:01mais il y a un effort de pédagogie à faire à chaque fois.
- 6:05Et d'ailleurs,
- 6:07dans la justice,
- 6:08de plus en plus,
- 6:09vous voyez que sont mis en place,
- 6:12alors c'est vraiment encore pas tout à fait développé encore,
- 6:14mais enfin beaucoup...
- 6:17On réfléchit beaucoup à la notion de porte-parole.
- 6:19Le procureur est naturellement le porte-parole de son action.
- 6:25Mais quand vous avez par exemple un jugement qui est rendu dans une affaire très complexe,
- 6:29très médiatisée,
- 6:30où le jugement,
- 6:31je prends un exemple tout à fait récent,
- 6:33où le jugement fait 341 pages,
- 6:38bon,
- 6:38bah,
- 6:38je vais dire...
- 6:40Le citoyen,
- 6:40il ne va pas se lire 341 pages et puis personne,
- 6:43à vrai dire,
- 6:44va lire,
- 6:44etc.
- 6:45Donc il va falloir en dire la substance plus simplement et par des moyens adaptés.
- 6:51Et c'est ça le défi,
- 6:52c'est un des défis actuels de la parole judiciaire,
- 6:57si vous voulez.
- 6:58Justement,
- 6:58ça sous-entend qu'il faut de la formation,
- 7:01de la sensibilisation,
- 7:04un peu d'appétence aussi,
- 7:05parce que parfois,
- 7:05ce n'est pas simple d'aller expliquer des décisions.
- 7:09Bien sûr,
- 7:09ce n'est pas simple.
- 7:14Le juriste est dans sa logique de juriste,
- 7:17c'est-à-dire qu'il a des faits,
- 7:21il a une règle de droit et il a une appréciation à faire,
- 7:28une application de la règle de droit à faire aux faits dont il est saisi.
- 7:32Mais tout ce qui est autour,
- 7:33c'est-à-dire toute la charge symbolique.
- 7:39politique,
- 7:40affective,
- 7:42médiatique qu'il y a autour des faits,
- 7:46le juge,
- 7:47ça ne rentre pas forcément dans son raisonnement.
- 7:49Mais c'est malgré tout comme ça que sa décision va être perçue par le public,
- 7:53qui lui est sensible,
- 7:55et c'est normal,
- 7:56à la dimension politique,
- 7:58à la dimension criminologique,
- 8:01à la dimension psychologique,
- 8:02personnelle des choses.
- 8:04Donc il faut essayer de faire la synthèse de tout ça pour...
- 8:08expliquer,
- 8:09si tant est qu'on puisse le faire,
- 8:11le sens d'une décision.
- 8:12Vous avez été magistrat et vous avez aussi eu de temps en temps des fonctions de conseiller dans des ministères ou au Premier ministre.
- 8:23Pourquoi ce choix ?
- 8:24C'est aussi une question d'opportunité,
- 8:25vous avez le fruit de rencontres qui permettent justement à un magistrat,
- 8:30mais ça serait pareil pour un médecin qui irait conseiller le ministre de la Santé.
- 8:36Ça permet,
- 8:37si vous voulez,
- 8:39de donner à la parole politique un certain nombre d'éléments techniques,
- 8:47d'éléments de contexte qui éclairent un petit peu la décision et qui permettent de trouver les bonnes solutions sur le plan législatif,
- 8:59sur le plan de l'organisation des juridictions,
- 9:01etc.
- 9:02Vous avez ça effectivement dans le domaine de la justice.
- 9:05Je parlais des médecins qui conseillent le ministre de la Santé,
- 9:08des militaires qui conseillent le ministre des Armées.
- 9:15Il ne faut pas que ça soit non plus...
- 9:19L'avènement de la technocratie,
- 9:21où ce sont les gens,
- 9:23les professions,
- 9:24si vous voulez,
- 9:25qui se régulent elles-mêmes,
- 9:26etc.
- 9:27Mais je crois que c'est ça la subtilité du truc,
- 9:30c'est le politique,
- 9:34il a besoin de la réalité concrète des professions,
- 9:39des domaines,
- 9:41de la société,
- 9:43et les professionnels.
- 9:46Et la société elle-même,
- 9:47elle a besoin que les politiques sachent un petit peu quelles sont les priorités,
- 9:53quels sont les axes possibles d'évolution.
- 9:56Et c'est un système qui,
- 9:57je crois,
- 9:58est quand même assez équilibré.
- 10:00et qui fonctionne plutôt pas mal.
- 10:02J'aimerais qu'on parle d'une affaire à Pau,
- 10:04puisque nous sommes à Pau,
- 10:06qui a beaucoup marqué à la fois la ville mais aussi la France,
- 10:10qui était la disparition puis le meurtre du jeune Alexandre.
- 10:15Au-delà de cette affaire,
- 10:17vous avez dû rencontrer des parents,
- 10:18vous avez dû leur annoncer des nouvelles qui étaient terribles.
- 10:21Comment on se prépare à ce moment ?
- 10:24Effectivement,
- 10:24c'est une affaire qui était très marquante,
- 10:27à laquelle je pense évidemment régulièrement.
- 10:31On se prépare,
- 10:32j'allais dire,
- 10:33on se prépare par nature quand on est procureur sur les affaires criminelles.
- 10:38C'est un petit peu...
- 10:39Mais il y a se préparer,
- 10:40il y a être confronté à la réalité.
- 10:42Ce sont deux choses différentes.
- 10:45Parce que la réalité,
- 10:46ce sont des personnes avec des situations individuelles.
- 10:50ce sont des
- 10:51Parallèles qu'on peut faire,
- 10:54mon fils aîné avait exactement le même âge que la victime.
- 10:57Donc vous voyez,
- 10:59il y a des éléments,
- 11:01si vous voulez,
- 11:01qui,
- 11:02au-delà de la perception professionnelle qu'on peut avoir des choses,
- 11:06des éléments qui peuvent modifier un petit peu la perception qu'on a.
- 11:11Moi,
- 11:11ce que je retiens de l'affaire d'Alexandre Gincas,
- 11:15c'est une notion dont on parle beaucoup actuellement,
- 11:18mais dont on parlait peu à l'époque.
- 11:20qui est celle de la victimisation secondaire,
- 11:24c'est-à-dire le fait pour des personnes qui sont victimes de quelque chose,
- 11:29et a fortiori de quelque chose de grave,
- 11:33d'être encore plus victimes.
- 11:35La procédure en elle-même peut aggraver encore le préjudice.
- 11:42Quand vous dites aggraver,
- 11:43c'est quoi ?
- 11:45La durée,
- 11:46la technicité peut-être ?
- 11:48Il va se retrouver dans une spirale où au lieu d'être tiré vers le haut,
- 11:57on est happé vers le bas.
- 12:01C'est effectivement la durée des procédures.
- 12:04Mais dans l'affaire Jinka,
- 12:06on avait mis beaucoup de temps à identifier les auteurs,
- 12:10pour des raisons tout à fait circonstancielles d'ailleurs.
- 12:13Donc la durée des procédures,
- 12:17l'impact médiatique aussi,
- 12:18le traumatisme qui résulte du procès en lui-même.
- 12:22Alors on a depuis créé tout un tas d'outils pour accompagner les gens,
- 12:27pour faire en sorte que,
- 12:28d'abord sur le plan financier,
- 12:30ça ne soit pas une charge supplémentaire.
- 12:34Et puis que sur le plan psychologique et moral,
- 12:36il y a un accompagnement.
- 12:37Enfin bref,
- 12:37tout ça a beaucoup évolué depuis maintenant quasiment
- 12:4015 ans.
- 12:42Mais moi,
- 12:43j'ai pris conscience de ça assez tôt à ce moment-là.
- 12:46Et puis la deuxième chose qui est marquante dans cette affaire,
- 12:52c'est la différence entre le droit et la perception.
- 13:01J'allais dire le sentiment qu'on peut avoir d'une affaire.
- 13:05Je vais vous donner l'exemple très concret dans cette affaire Jinka.
- 13:10Les auteurs ont été condamnés pour vol avec violence,
- 13:17commis avec arme et ayant entraîné la mort.
- 13:21Ce qui est une infraction qui entraîne la réclusion criminelle à perpétuité,
- 13:26à laquelle a d'ailleurs été condamné.
- 13:30le principal auteur des faits.
- 13:32Mais en droit,
- 13:33ça s'appelle
- 13:34« vol avec violence ayant entraîné la mort » .
- 13:39Alors que dans l'esprit de la famille d'Alexandre Jinka et d'une façon générale dans l'esprit peut-être du public,
- 13:50l'idée c'était « mais non,
- 13:52ce garçon a été assassiné » .
- 13:55Vous voyez que là,
- 13:56avec ce simple exemple-là,
- 13:58vous voyez toute la nécessité de la pédagogie,
- 14:01de la décision et de la pédagogie de la complexité,
- 14:04encore une fois.
- 14:05Et quand on reçoit justement ces parents ou des victimes en général,
- 14:10on essaie de faire quoi ?
- 14:11De faire preuve d'empathie,
- 14:13de bienveillance ou de rester technique,
- 14:16ou j'ai envie de dire les trois.
- 14:17Je dis toujours de façon peut-être un peu brutale que ce que les victimes attendent de l'institution,
- 14:25judiciaire,
- 14:25policière,
- 14:27c'est pas nécessairement qu'on pleure avec eux.
- 14:33Ça malheureusement,
- 14:35les larmes c'est quelque chose de privé,
- 14:39c'est quelque chose d'intime,
- 14:42évidemment que chacun peut comprendre.
- 14:45L'institution,
- 14:47elle a un devoir d'accompagnement,
- 14:51à devoir...
- 14:53de protection,
- 14:56elle a un devoir d'éviter la victimisation secondaire,
- 14:59et puis elle a un devoir de protection.
- 15:00Le pouvoir qui est le premier d'entre tous,
- 15:02qui consiste à résoudre les faits,
- 15:05à trouver les auteurs,
- 15:07à ramasser les preuves et à les faire condamner et à faire exécuter la peine de prison.
- 15:12Donc moi je considère dans ce cas-là que ce qu'on doit aux victimes,
- 15:18c'est d'abord ça.
- 15:19Alors ça n'exclut pas l'empathie,
- 15:22bien sûr,
- 15:24mais ce que viennent chercher les...
- 15:26victimes auprès de l'institution,
- 15:28ça va bien sûr au-delà de ça.
- 15:30Il y a les victimes,
- 15:32et puis il y a ceux qui commettent les faits.
- 15:35Comment se passent les échanges sans rentrer dans le jugement,
- 15:43dans l'opinion ?
- 15:44Là aussi,
- 15:44vous avez une différence entre le volet,
- 15:47j'allais dire,
- 15:48technique et puis l'appréhension un peu plus personnelle qu'on a des choses.
- 15:52Est-ce qu'on essaie de comprendre ?
- 15:55Il est nécessaire d'essayer de comprendre.
- 15:58Il est nécessaire d'essayer de comprendre parce que c'est pas...
- 16:05Alors là,
- 16:05j'entends bien les critiques qu'on peut faire à ça.
- 16:08C'est pas pour essayer de trouver des raisons qui expliqueraient que la personne est passée à l'acte.
- 16:16Oui,
- 16:16mais vous comprenez,
- 16:17c'est quelqu'un qui est dans une situation socialement difficile,
- 16:20quelqu'un qui,
- 16:21quelqu'un que,
- 16:21etc.
- 16:23un petit peu ce qu'on entend la culture de l'excuse.
- 16:26Mais en fait,
- 16:26ce n'est pas ça.
- 16:28Ce n'est pas ça.
- 16:30Chercher à comprendre les ressorts personnels d'un auteur,
- 16:34ce n'est pas pour lui chercher des excuses.
- 16:38Ça peut faire apparaître des éléments qui,
- 16:40effectivement,
- 16:42sont des éléments qui,
- 16:43dans le parcours de vie,
- 16:46ont rendu l'existence de cette personne sans doute un peu plus différente ou difficile.
- 16:53Mais pas forcément.
- 16:55Il s'agit de trouver les éléments qui permettent d'ajuster la sanction à la gravité des faits et à la personnalité de l'auteur.
- 17:08Ce que je viens de dire,
- 17:09c'est le texte d'un article du Code pénal.
- 17:11La gravité des faits et la personnalité de l'auteur,
- 17:15moi je mets ça sur le même plan.
- 17:17Il peut y avoir des faits graves commis par quelqu'un qui a connu toutes les difficultés du monde dans sa vie,
- 17:25qui a été placé un enfant battu,
- 17:26violé quand il était jeune ou je ne sais pas quoi.
- 17:28Et puis il peut y avoir des faits pas graves commis par une personne qui etc.
- 17:33Moi ce que je pense c'est qu'il faut toujours chercher le balancement entre les faits et la personne.
- 17:38Ce qui permet d'ailleurs de comprendre parfois les ressorts du passage à l'acte.
- 17:45Donc c'est aussi une mécanique assez complexe vis-à-vis des auteurs,
- 17:49aussi complexe que vis-à-vis des victimes.
- 17:51Pour cette affaire d'Alexandre,
- 17:52vous avez été avocat général,
- 17:55à quoi peut servir un procès à la fois pour la société,
- 18:00pour les victimes,
- 18:02mais aussi pour ceux qui ont commis ces faits ?
- 18:04Le procès c'est la fin de quelque chose et le début d'une autre.
- 18:09C'est la fin d'une enquête,
- 18:10c'est...
- 18:11bon ben voilà...
- 18:13Voilà tout ce qu'on a rassemblé comme éléments,
- 18:16comme preuves.
- 18:17Et puis le procès c'est aussi le début d'autre chose.
- 18:22C'est-à-dire c'est le début de la phase où la société s'empare de l'affaire.
- 18:29N'oublions pas que ce sont des jurés.
- 18:31Ce sont des jurés tirés au sort sur les listes électorales,
- 18:34dans les affaires criminelles les plus graves,
- 18:37qui rendent une décision,
- 18:39qui votent une peine.
- 18:42qui veut dire quelque chose aux yeux de la société,
- 18:47que je vous disais tout à l'heure sur les critiques qui peuvent être faites,
- 18:50pas faites,
- 18:50etc.,
- 18:52s'appliquent là comme ailleurs.
- 18:54Donc c'est le début d'une phase où la société va punir.
- 19:00Et comment on arrive à maîtriser,
- 19:04pendant le procès,
- 19:04mais même avant,
- 19:05durant la procédure,
- 19:07à maîtriser,
- 19:08à gérer la pression ?
- 19:10Alors la pression qui peut être...
- 19:11médiatique,
- 19:11qui peut être éventuellement politique,
- 19:13qui peut être sociétal.
- 19:14Comment on arrive à la maîtriser et à se protéger de toute cette pression-là ?
- 19:20Alors vous avez raison.
- 19:21Il y a une pression.
- 19:21Et je dirais même qu'il y a de plus en plus de pression dans les procès un peu sensibles.
- 19:29D'abord,
- 19:30il y a la couverture médiatique des procès qui est importante et qui est nécessaire,
- 19:35absolument nécessaire,
- 19:36et qui doit être favorisée même,
- 19:38je dirais,
- 19:39et j'ai toujours fait en sorte qu'elle soit favorisée.
- 19:42Et puis vous avez,
- 19:43maintenant,
- 19:44vous avez les live trucs,
- 19:46les live tweets,
- 19:47les comptes rendus,
- 19:48etc.
- 19:49en direct.
- 19:49Vous voyez tous les procès qui arrivent.
- 19:52Alors moi,
- 19:52j'ai fait de nombreux procès criminels dans des affaires très...
- 19:58très lourde,
- 19:59donc à faire avec.
- 20:00Alexandre Gincas,
- 20:00puis ensuite quand j'étais à Paris,
- 20:02à la Cour d'assises de Paris,
- 20:03des dossiers criminels également très très très sensibles.
- 20:09J'ai fait quelques procès politico-financiers,
- 20:12comme on dit,
- 20:14avec une sensibilité là cette fois-ci un petit peu différente mais pas moins intense.
- 20:21Comment on fait pour s'y préparer ?
- 20:27D'abord on ne lit pas le journal.
- 20:31Il est préférable quand on est professionnel dans ce genre d'affaires de lire le dossier plutôt que le journal.
- 20:37Donc on se concentre sur les faits.
- 20:41Et puis d'ailleurs de toute façon,
- 20:42je vais vous dire,
- 20:43un procès d'assise,
- 20:44un procès sensible,
- 20:46quand vous êtes dedans comme avocat,
- 20:48et sans doute beaucoup d'avocats vous l'ont dit,
- 20:51Comme avocat général,
- 20:52comme juge,
- 20:55c'est un véritable tunnel.
- 20:57Vous êtes dans votre bulle et vos copains ou vous-même,
- 21:03on garde les trucs qui sont écrits,
- 21:05mais vous les lirez une fois que c'est fini.
- 21:07Donc la réponse à votre question,
- 21:09c'est qu'il faut être dans le dossier,
- 21:11il faut être technique.
- 21:15Et suivre sa guigne et ne pas adapter son positionnement ou son comportement ou sa manière d'être ou sa manière de parler à ce qu'on estime être l'ambiance
- 21:33si vous voulez.
- 21:34Ça c'est très dangereux.
- 21:35C'est comme ce que je dis aux jeunes collègues,
- 21:37si vous faites ça c'est très très dangereux.
- 21:39Oui c'est ça,
- 21:40si j'ai envie de dire,
- 21:40si vous aviez un conseil à donner.
- 21:43Un jeune magistrat qui est en train d'être formé à l'ENM,
- 21:48ça serait quel conseil ?
- 21:49Parce que ce n'est pas simple ce que vous décrivez,
- 21:52ça demande quand même une certaine résistance.
- 21:55Non mais vous voyez des commentaires de presse,
- 21:58de journalistes qui sont des journalistes tout à fait...
- 22:01...appréciables et compétents par ailleurs,
- 22:03qui peuvent,
- 22:03au détour d'une phrase,
- 22:05dire que l'avocat raconte n'importe quoi,
- 22:09que le ministère public est en dessous de tout,
- 22:14etc.
- 22:15Voilà,
- 22:15donc...
- 22:16Mais ça,
- 22:16vous devez faire abstraction de tout ça.
- 22:20Il faut être vraiment dans le dossier,
- 22:23dans son affaire,
- 22:24et rendre le résultat de son travail.
- 22:28Parce que tout ça est quand même,
- 22:29je peux vous le dire,
- 22:30le résultat d'un important travail.
- 22:33Est-ce que vous avez encore,
- 22:35j'ai envie de dire,
- 22:36le terme peut-être pas le bon,
- 22:37mais la foi encore en l'être humain ?
- 22:41Ah bah oui,
- 22:41bien sûr,
- 22:43Après tout ce que vous voyez,
- 22:44entendez...
- 22:47Ah oui,
- 22:47Non mais,
- 22:48le crime,
- 22:49si vous voulez...
- 22:50Il y a un livre,
- 22:54je crois qu'il est écrit par un psychiatre,
- 22:56qui s'appelle Un jour le crime.
- 22:58Bah oui,
- 22:59Un jour le crime,
- 23:00voilà.
- 23:01Mais il y a d'autres jours où il n'y a pas de crime,
- 23:04voilà.
- 23:05Donc...
- 23:07la société n'est ni toute noire,
- 23:09ni toute blanche,
- 23:10ni toute mauvaise ou toute bonne,
- 23:12etc.
- 23:13Il y a des moments où ça va,
- 23:14des moments où ça ne va pas,
- 23:15des circonstances qui,
- 23:18des enchaînements de circonstances qui font que les choses se passent de telle ou telle manière.
- 23:24Rien n'est écrit à l'avance.
- 23:27Y a-t-il des affaires qui vous ont...
- 23:31fait changer,
- 23:33à titre personnel ou à titre professionnel ?
- 23:37Moi j'ai pu peut-être évoluer sur la nécessité vraiment de maîtriser la parole.
- 23:47Alors maîtriser la parole ça ne veut pas dire s'auto-censurer,
- 23:50ça ne veut pas dire faire de la langue de bois,
- 23:54etc.
- 23:55Mais ça veut dire avoir une parole vraiment...
- 24:01professionnelle et efficace.
- 24:03Parce que je veux dire,
- 24:04il y a une tendance,
- 24:06évidemment ça dépend des affaires,
- 24:07mais enfin bon,
- 24:09des fois,
- 24:10on le voit d'ailleurs dans les comptes-rendus de procès,
- 24:14l'ironie facile.
- 24:18tout ça est un peu brisé,
- 24:21ça peut être déplacé surtout,
- 24:22essayer de se faire plaisir il y a un vers d'un poème de Verlaine qui dit,
- 24:28je suis du cru,
- 24:29la pointe assassine
- 24:31et l'esprit cruel et le rire impur.
- 24:34Il a pu m'arriver,
- 24:35moi,
- 24:38de céder quand c'était justifié,
- 24:41ou en tout cas quand c'était possible.
- 24:43À ça,
- 24:45je l'ai toujours...
- 24:45regretter après.
- 24:46Vous parlez certes comme individu,
- 24:48mais vous êtes quand même le représentant d'une institution.
- 24:51Quel est l'état d'esprit qui vous anime au quotidien ?
- 24:53La conviction qu'une justice qui fonctionne bien c'est quand même un...
- 25:03Un pilier assez solide quand même,
- 25:05sur lequel les gens peuvent s'appuyer.
- 25:09Dans les responsabilités qui sont les miennes maintenant,
- 25:12moi j'ai des responsabilités qui sont plus d'organisation,
- 25:16même si je vais encore au cours d'assises,
- 25:18etc.
- 25:18Mais enfin,
- 25:19c'est de faire en sorte des choses aussi simples qu'expliquer,
- 25:26réduire les délais,
- 25:28faciliter la prise en charge et la protection des victimes.
- 25:33améliorer l'exécution des peines.
- 25:35Voilà,
- 25:35c'est-à-dire des choses qui,
- 25:38pardon de dire ça comme ça,
- 25:39mais qui montrent que les contribuables en ont pour leur argent.
- 25:44Même s'il est vrai qu'ils n'en donnent pas beaucoup à la justice,
- 25:47mais que les contribuables sachent quand même à quoi leurs impôts sont employés.
- 25:53Merci beaucoup,
- 25:54M.
- 25:54Muller.
- 25:55Merci,
- 25:55M.
- 25:55Quéroux.
- 25:57Merci d'avoir écouté l'État d'esprit.
- 25:59Retrouvez prochainement une nouvelle rencontre autour d'une parole qui...
- 26:02qui éclaire,
- 26:03qui engage ou qui répare.
- 26:05En attendant,
- 26:07réécoutez sur les bonnes plateformes de podcast d'autres épisodes de l'État d'Esprit.