Latest / Des voix et des droits, le podcast de la LDH / Episode 26 « Des Voix et des droits », le podcast de la LDH, avec Vincent Labourdette, co-responsable du groupe de travail « Handicap et citoyenneté » de la LDH (1ère partie)
Transcript
- Vincent Labourdette est membre de la Ligue des Droits de l'Homme et du groupe de travail Handicap et Citoyenneté. Avec lui, nous allons parler des discriminations qui pèsent sur les personnes en situation de handicap. Mais d'abord, je lui ai demandé comment il écrivait handicap, au singulier ou au pluriel. Vincent Labourdette. Alors, nous, notre GT, c'est handicap au singulier et citoyenneté. Pourquoi on l'a mis au singulier et pas au pluriel ? Parce qu'on ne veut pas parler de l'ensemble des handicaps parce que les associations spécialisées le font très bien et mieux que nous. On parlera mieux des personnes en fauteuil avec des personnes de l'APF France Handicap qu'avec la LDH. On parlera mieux des personnes autistes avec Autisme France. Oui, d'accord. Par contre, on parlera mieux des droits avec la LDH. D'accord, ok. Donc ça veut dire qu'on ne met pas de S mais on parle de toutes les formes de handicap, on parle du handicap en général. Du handicap en général et associé à la notion de citoyenneté, c'est-à-dire le respect de leurs droits, de tous leurs droits, y compris les droits spécifiques. La Ligue des droits de l'homme considère que les personnes en situation de handicap sont discriminées. C'est une réalité sociale, si tu veux. Le groupe de travail s'est imposé compte tenu du nombre de personnes concernées. 12 millions de personnes, c'est-à-dire 17%, un peu plus de 17% de la population. On ne peut pas, en tant que LDH, ne pas prendre en considération que 17% de la population ne voit pas leurs droits respectés. Ça paraît incroyable, mais on a été obligé de créer ce groupe pour que la LDH prenne en compte cette discrimination. C'est quand même la première source de discrimination que le défenseur des droits a constaté. Donc voilà, ce groupe de travail s'est imposé comme a pu s'imposer des groupes de travail sur les sans-papiers, sur le droit des personnes LGBT, etc. Ça s'est vraiment imposé par la réalité des faits. Et alors, ces discriminations sont de quel ordre ? Elles sont à la fois structurelles et systémiques. C'est-à-dire structurelles. Je prends l'exemple d'une personne en fauteuil. A Paris, c'est une galère pour se déplacer. Les métros ne sont pas accessibles. Plus de la moitié des bâtiments publics ne sont pas accessibles. Les magasins restent limités. Donc il y a une vraie discrimination sur l'accessibilité physique. Après, il y a une accessibilité réelle de l'emploi. On est sur 7% de chômage en France, un peu plus de 7%. On est à 12% pour les personnes en situation de handicap, c'est-à-dire pas loin du double. Il y a une vraie discrimination dans la formation et dans l'emploi. On a aussi des discriminations dans l'accès aux soins. Il y a des services médicaux qui sont inaccessibles. Il n'y a pas que l'accessibilité PMR, personne à mobilité réduite. On a des inaccessibilités par des parcours de combattants que des personnes en situation de handicap, notamment psychique, ne peuvent pas assumer. On a entendu parler dans le spectre autistique, par exemple, des personnes qui ne supportent pas des lampes incandescentes. S'il n'y a pas des LED particulières, ils ne supportent pas la lumière. Et donc, ils ne peuvent pas aller dans des rendez-vous, dans des endroits où les lumières ne sont pas supportables par leurs troubles. Il y a tout cet aspect-là. Les personnes non voyantes, si tu n'as pas des feux piétons sonores, comment elles peuvent traverser la route ? Il y a plein de choses comme ça qui ne sont pas gérées en France. La France a cette vision médicale du handicap. Tu as un handicap, on va te soigner. On va te mettre dans un établissement médico-social où tu seras pris en charge et tout va aller bien. C'est-à-dire qu'on organise la ségrégation. Alors que la charte européenne des droits sociaux et économiques dit l'inverse. Et cette charte s'appuie sur la convention internationale de l'ONU que la France a ratifiée. Ce n'est pas à la personne en situation de handicap de s'adapter à la société, mais c'est la société qui doit s'adapter à tout le monde. C'est ce qu'on appelle une société inclusive. Et en France, on en est très loin. Et du fait qu'on ne soit pas en société inclusive, il y a des gens qui sont sur le côté de la route. C'est ce qu'on appelle les discriminations. L'une des condamnations de l'ONU, c'est celle-ci. Les personnes en situation de handicap ne sont représentées que par les grosses associations gestionnaires de centres médico-socials. Donc, ça ne va pas. L'ONU demande à ce que dans les institutions, dans les organes de concertation, il y ait des personnes en situation de handicap réellement, et pas des associations gestionnaires. Alors, on est sur cette problématique de gestion médicalisée du handicap. 80% du budget de l'État alloué au handicap, ce n'est quand même pas rien. C'est 57 milliards d'euros par an. Il y a 80% de cet argent qui part dans la gestion des établissements médico-sociaux. C'est-à-dire, pour une grande partie, pas tous, mais pour une grande partie, des établissements fermés. Et donc, où la ségrégation existe encore. C'est l'histoire de la France. Dans l'Antiquité, les personnes handicapées, on les tuait ou on les mutilait un peu plus pour espérer avoir de l'argent par la mendicité. Au Moyen-Âge, début du Moyen-Âge, l'Église catholique commence à s'interroger sur ces gens-là ont-ils une âme ? Et elle finit par répondre oui, ils ont une âme, parce qu'ils s'adressent, ils avaient aussi des handicapés mentaux légers, mais ils se rendent compte que ces gens-là ont une âme. Donc, ils commencent à stopper l'hémorragie, si je puis dire, en créant des hospices, essentiellement la plupart gérés par les Bonnes Sœurs. Ces hospices deviennent des hôtels d'yeux et ça va durer comme ça jusqu'à la Révolution. Et là, à la Révolution, on se pose une deuxième question. Ces gens-là sont-ils citoyens ? Puisque la Déclaration dit « Tout homme naît libre et égaux en droit. » Donc, on se dit, est-ce que les personnes en situation de handicap dans les hospices, dans les hôtels d'yeux, sont-ils citoyens ? On va mettre un certain temps à répondre, et tellement longtemps qu'on arrive au début du XXe siècle avec la loi de 1901 sur les associations. Et donc, les familles des personnes en situation de handicap retirent des hôtels d'yeux et des hospices, leurs progénitures, pour les mettre dans des centres adaptés à leur handicap. Et le problème, c'est qu'ils reproduisent des établissements ségrégatifs. Qui d'ailleurs ne sont pas dans les budgets habituels de l'éducation nationale et compagnie, mais sous le régime de la Sécurité Sociale. Absolument, et c'est eux qui accaparent 80% du budget de l'État loué au handicap. Alors, cette ségrégation, elle était gérée par l'Église jusqu'au début du XXe siècle, mais elle est gérée aujourd'hui par les grandes associations, à tel point que beaucoup d'hospices ont fermé, certains autres ont été transformés en EHPAD. Bon, d'autres n'ont acte, mais pour les personnes en situation de handicap, ces établissements médico-sociaux sont pour une partie des reproductions d'établissements qui organisent la ségrégation. Et donc, les personnes en situation de handicap, on ne les voit pas. On ne les voit toujours pas. Dans la société française, le handicap reste caché, reste invisible. Alors, on assiste avec un paradoxe étonnant à une surmédiatisation des Jeux paralympiques. Donc là, le handicap est visible, on le voit, c'est une très bonne chose, et derrière, pouf, un gouvernement, ah bah tiens, il n'y a pas de ministre du handicap. Il a fallu que les associations montent au créneau en disant, mais c'est quoi ça ? Après les Jeux paralympiques, avec la médiatisation qu'il y a eu, la première chose que vous faites, c'est que vous ignorez complètement le handicap. Alors hop, retour en arrière, ils ont vite vite trouvé quelqu'un pour être ministre du handicap. Mais voilà, c'est cette vision en France qui est toujours terriblement marquée par l'histoire, d'une histoire ségrégative. Moi, je préfère, si tu veux, l'approche, qu'on va dire anglo-saxonne, qui est l'approche du handicap comme un problème socio-environnemental. C'est-à-dire, tu es en situation de handicap parce que la société te met des barrières, te met des obstacles. Si tu veux, moi, mon fils qui est handicapé, il est fan de cinéma, il est sur Toulouse et il va au cinéma comme il veut parce que les transports sont tous accessibles et les salles de cinéma sont toutes accessibles. Donc, il a le même choix que toi ou moi pour aller au cinéma, sa passion. Il n'est pas en situation de handicap. Par contre, si tu n'as que la moitié des salles qui sont accessibles et que le film qu'il a envie de voir passe dans une de ces salles non accessibles, il se retrouve avec la réalité qu'il n'a pas accès au film qu'il avait envie de voir. Il est mis en situation de handicap. Une personne qui veut se déplacer sur notre ville, ici, sur Perpignan, il faut attendre quatre bus pour que tu puisses avoir un bus avec une passerelle. Parce qu'ils ne sont pas tous équipés, parce que des fois c'est cassé, des fois c'est le chauffeur qui ne sait pas la faire fonctionner. La réalité, c'est que des fois, il faut attendre quatre bus pour enfin pouvoir prendre un bus et aller là où tu dois aller. Donc voilà, cette vision médicalisée du handicap elle fait que la société ne s'adapte pas. Et pourtant, on a fait des lois. Qu'est-ce qu'elles ont apporté, finalement ? Il y en a une qui apporterait quelque chose, c'est la Convention internationale des droits des personnes en situation de handicap de l'ONU. Elle date de 2006. La France la ratifie en 2010. Quand elle la ratifie, elle s'engage à tout mettre en place pour que cette convention internationale s'applique. Or, en 2016, l'ONU vient en France, observe, interroge, le contact, publie un rapport en disant vous l'avez signé, ça fait six ans, et vous ne l'avez toujours pas mis en place. Donc il faudrait faire un effort. En 2021, deuxième inspection de l'ONU, et là, ça n'a pas changé. Il y a des mots, oui. La loi de 2005, c'est l'inclusion à l'école. Il y a de l'argent qui est alloué au handicap. Oui, il y a des choses qui sont faites, mais vous n'avez toujours pas appliqué la Convention internationale qui stipule que ce n'est pas à la personne en situation de handicap de s'adapter à la société, mais l'inverse. Et donc, on peut empiler toutes les lois que l'on veut, tant que celle-ci ne sera pas mise en place. C'est un millefeuille qui crée plus d'obstacles que de bonnes solutions. La Convention internationale, quand même, l'ONU, ils ont mis 30 ans à la sortir. Ils ont commencé à travailler dessus en 1976. Ils la sortent en 2006. Il y a 30 ans d'études sur le handicap. Ce n'est pas rien. Et puis, ce n'est pas des dingochistes ou des gros fachos. Donc, c'est une loi qui est vraiment, qui va dans le sens pour une société inclusive. Bon, la France la ratifie, certes, quatre ans après, en 2010, mais ça fait 15 ans qu'on attend qu'elle soit mise en place. Quand tu es coincé chez toi, parce que tu sais que les trottoirs ne sont pas adaptés, parce que les transports ne sont pas adaptés, parce que ceci, parce que cela, tu en as marre d'attendre. On dit, oui, mais les choses avancent. Oui, mais pas assez vite, quoi. Plus ça va, nous, on le voit de façon concrète, plus les personnes en situation de handicap refusent cette idée. Ça avance lentement, mais ça avance. Non, ça n'avance pas assez. Il faut vraiment vous bouger les tripes maintenant, parce qu'on n'en peut plus. C'était donc Vincent Labourdette, membre du groupe de travail Handicap et Citoyenneté de la LDH.