Latest / Parcours, la parole aux invisibles / Les mots de la pauvreté, hors-série avec Fabrice Drouelle
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- 0:17Fabrice Drouelle: Paris, juin 2024.
- 0:19Fabrice Drouelle: La femme qui longe la rue de Crimée est
- 0:21Fabrice Drouelle: accablée.
- 0:22Fabrice Drouelle: Elle sort de son rendez-vous à France Travail
- 0:23Fabrice Drouelle: et elle le sait, il n'y aura pas de boulot
- 0:25Fabrice Drouelle: pour elle dans les prochaines semaines.
- 0:27Fabrice Drouelle: Son conseiller était désolé, il lui a
- 0:29Fabrice Drouelle: expliqué que la crise est "structurelle" ou
- 0:31Fabrice Drouelle: "conjecturelle", elle ne se souvient plus
- 0:33Fabrice Drouelle: très bien du terme.
- 0:35Fabrice Drouelle: En tout cas, il lui a sorti des chiffres,
- 0:37Fabrice Drouelle: des TVA, tout ce qui explique pourquoi les
- 0:39Fabrice Drouelle: patrons n'embauchent pas.
- 0:41Fabrice Drouelle: Alors, elle repense à Emmanuel Macron, qui
- 0:44Fabrice Drouelle: avait dit devant les caméras "Du travail?
- 0:45Fabrice Drouelle: Je traverse la rue, j'en trouve".
- 0:48Fabrice Drouelle: Ou encore "Il y a des gens qui réussissent et
- 0:50Fabrice Drouelle: des gens qui ne sont rien".
- 0:52Fabrice Drouelle: Alors, que va-t-elle dire à son fils?
- 0:55Fabrice Drouelle: Eh bien, elle va lui dire que la famille vit
- 0:57Fabrice Drouelle: sous le seuil de pauvreté.
- 0:59Fabrice Drouelle: Est-ce mieux que "misérable" ou "indigent",
- 1:01Fabrice Drouelle: comme on disait auparavant?
- 1:02Fabrice Drouelle: Pas sûr.
- 1:04Fabrice Drouelle: Elle n'est pas une spécialiste, cette femme
- 1:05Fabrice Drouelle: qui longe la rue de Crimée.
- 1:07Fabrice Drouelle: Mais elle a l'impression que les mots
- 1:08Fabrice Drouelle: deviennent froids, coupants, qu'ils
- 1:10Fabrice Drouelle: l'excluent encore davantage.
- 1:12Fabrice Drouelle: Et elle n a pas tort.
- 1:14Fabrice Drouelle: Désormais, on parle de "précarité
- 1:15Fabrice Drouelle: menstruelle, numérique ou énergétique",
- 1:17Fabrice Drouelle: quitte à noyer l'humain dans une sémantique
- 1:19Fabrice Drouelle: technocratique.
- 1:20Fabrice Drouelle: Car enfin, quelle vision de la pauvreté
- 1:23Fabrice Drouelle: se dégage de ces termes?
- 1:25Fabrice Drouelle: D'où viennent ces expressions qui assignent,
- 1:26Fabrice Drouelle: et quel est leur impact?
- 1:28Fabrice Drouelle: En somme, le langage concernant la pauvreté
- 1:30Fabrice Drouelle: est-il devenu, lui aussi, politique?
- 1:33Fabrice Drouelle: Et l'a-t-il toujours été?
- 1:35Fabrice Drouelle: Des "gueux" au "sans-dents", des SDF aux
- 1:37Fabrice Drouelle: mineurs isolés, ils sont, d'après les
- 1:39Fabrice Drouelle: dernières données de l'INSEE, près de 15%
- 1:41Fabrice Drouelle: de la population a vivre sous ce seuil de
- 1:43Fabrice Drouelle: pauvreté, avec moins de 1216
- 1:46Fabrice Drouelle: euros par mois, aidés notamment par le
- 1:48Fabrice Drouelle: Secours catholique.
- 1:50Fabrice Drouelle: Et dans les médias, les experts s'écharpent
- 1:52Fabrice Drouelle: sur les taux... Une bataille qui fait presque
- 1:54Fabrice Drouelle: oublier de quoi on parle en réalité.
- 1:57Fabrice Drouelle: La réalité, c'est un niveau de vie qui se
- 1:59Fabrice Drouelle: dégrade, des politiques de réinsertion
- 2:01Fabrice Drouelle: fatiguées, des démarches administratives
- 2:03Fabrice Drouelle: de plus en plus dématérialisées.
- 2:05Fabrice Drouelle: En somme, un système aux allures
- 2:07Fabrice Drouelle: opaques fondé sur des mots qui posent
- 2:09Fabrice Drouelle: question.
- 2:10Fabrice Drouelle: Et ce sont ces mots, justement, qui seront au
- 2:11Fabrice Drouelle: cœur de notre discussion.
- 2:13Fabrice Drouelle: Avec vous, Florence Aubenas, bonjour.
- 2:14Florence Aubenas: Bonjour.
- 2:14Fabrice Drouelle: Vous êtes qrand reporter
- 2:17Fabrice Drouelle: au Monde et vous avez écrit ce livre qui a
- 2:19Fabrice Drouelle: fait date, Le Quai d'Ouistreham, dans lequel
- 2:21Fabrice Drouelle: vous avez pris l'identité d'une femme
- 2:23Fabrice Drouelle: précaire durant six mois, en digne héritière
- 2:26Fabrice Drouelle: de la grande Nelly Bly, qui a inventé le
- 2:27Fabrice Drouelle: journalisme d'immersion - autrement dit "je
- 2:30Fabrice Drouelle: vis ce que vivent les gens".
- 2:32Fabrice Drouelle: À vos côtés, Julien Damon, bonjour.
- 2:33Julien Damon: Bonjour. Vous êtes sociologue, enseignant à
- 2:36Julien Damon: Sciences Po, HEC et à l'École nationale
- 2:38Julien Damon: supérieure de sécurité sociale.
- 2:40Julien Damon: Vous avez travaillé sur la représentation
- 2:42Julien Damon: médiatique des SDF, terme qui s'est
- 2:44Julien Damon: imposé dans les années 90.
- 2:46Julien Damon: Nous verrons en quoi le langage médiatique a
- 2:48Julien Damon: évolué, en mieux ou en pire, et
- 2:51Julien Damon: vous nous expliquerez comment comprendre
- 2:53Julien Damon: cette expression américaine de "fatigue de la
- 2:55Julien Damon: compassion".
- 2:57Julien Damon: Une fatigue peut-être due au temps long,
- 2:59Julien Damon: inhérent à la question de la pauvreté, de la
- 3:01Julien Damon: difficile réinsertion de ceux qui la
- 3:03Julien Damon: subissent,nous en parlerons avec vous,
- 3:04Julien Damon: Laurence Fontaine, bonjour.
- 3:06Laurence Fontaine: Bonjour
- 3:06Fabrice Drouelle: Vous êtes historienne, directrice de
- 3:08Fabrice Drouelle: recherche émérite au CNRS et à
- 3:10Fabrice Drouelle: Paris-Sciences et Lettres, et vous nous direz
- 3:13Fabrice Drouelle: si la représentation qu'on a des pauvres est
- 3:15Fabrice Drouelle: la même que, mettons, durant la Révolution
- 3:17Fabrice Drouelle: française, et dans quelle mesure elle a pu
- 3:19Fabrice Drouelle: évoluer.
- 3:23Speaker 3: Se nourrir, se soigner ou se chauffer, les
- 3:25Speaker 3: Français ont de plus en plus de mal à
- 3:27Speaker 3: subvenir à leurs besoins quotidiens.
- 3:28Speaker 3: La meilleure façon de se payer un cossard,
- 3:29Speaker 3: c'est de travailler. Premier chiffre
- 3:31Speaker 3: alarmant, 18% des Français vivent à
- 3:33Speaker 3: découvert. Les fins de mois comme beaucoup de
- 3:35Speaker 3: gens, c'est le 10-15 du moins.
- 3:36Speaker 3: 32% rencontrent également des difficultés
- 3:38Speaker 3: pour se payer une alimentation saine.
- 3:40Speaker 3: On connait des découverts.
- 3:41Speaker 3: J'ai dit qu'il était sain dans un pays,
- 3:44Speaker 3: qu'en effet des jeunes aient cette ambition
- 3:45Speaker 3: de pouvoir devenir milliardaire.
- 3:47Speaker 3: J'ai 80 ans et j'ai repris le
- 3:49Speaker 3: travail parce que sinon j'arrive pas
- 3:51Speaker 3: à vivre. Je traverse la rue , du travail j'en
- 3:53Speaker 3: trouve, ils veulent simplement des gens qui
- 3:54Speaker 3: sont prêts à travailler.
- 3:56Speaker 3: Le Secours catholique dit que pour toute une
- 3:58Speaker 3: partie de la population, le reste à vivre
- 3:59Speaker 3: c'est de 5 euros par jour!
- 4:01Speaker 3: Enfin, tout le monde a une Rolex, si à 50 ans
- 4:03Speaker 3: on n'a pas une Rolex on a quand même raté sa
- 4:05Speaker 3: vie! T'as 50 ans, t'as le SMIC.
- 4:07Speaker 3: Tu as démarré, t'avais le SMic, tu n'as pas
- 4:09Speaker 3: bougé, tu n'as pas évolué.
- 4:11Speaker 3: La politique sociale, regardez, on met un
- 4:13Speaker 3: pognon de dingue dans les minima sociaux, les
- 4:15Speaker 3: gens, ils sont quand même pauvres.
- 4:18Fabrice Drouelle: Dans l'extrait qu'on vient d'entendre, dans
- 4:20Fabrice Drouelle: lequel vous avez pu reconnaître entre autres
- 4:22Fabrice Drouelle: la voix d'Emmanuel Macron, on a l'impression
- 4:24Fabrice Drouelle: qu'être pauvre, c'est pratiquement une faute,
- 4:27Fabrice Drouelle: voire un crime, et qu' on ne combat pas la
- 4:29Fabrice Drouelle: pauvreté mais les pauvres.
- 4:30Fabrice Drouelle: Laurence Fontaine, est-ce qu'on assiste à une
- 4:32Fabrice Drouelle: radicalisation des discours, ou bien
- 4:34Fabrice Drouelle: finalement est-qu'on a toujours employé
- 4:36Fabrice Drouelle: ce type de mots et de paroles sur la
- 4:39Fabrice Drouelle: pauvreté?
- 4:39Laurence Fontaine: En fait, il y a toujours eu plus ou moins
- 4:41Laurence Fontaine: deux discours. L'origine du mot
- 4:43Laurence Fontaine: "pauvre", c'est à la fois le
- 4:46Laurence Fontaine: misérable, celui
- 4:48Laurence Fontaine: dont on a pitié - c'est l'étymologie
- 4:51Laurence Fontaine: du mot - mais c'est aussi, avec le
- 4:54Laurence Fontaine: passage du temps, celui qui
- 4:56Laurence Fontaine: ne vaut rien, celui
- 5:00Laurence Fontaine: qui n'a aucun intérêt,
- 5:03Laurence Fontaine: d'une certaine manière.
- 5:04Laurence Fontaine: Il y a aussi le mot de "malheureux".
- 5:06Laurence Fontaine: Ce mot de malheureux renvoie au
- 5:08Laurence Fontaine: malheur.
- 5:09Laurence Fontaine: Ce malheur est inscrit dès
- 5:12Laurence Fontaine: les premiers textes hébreux.
- 5:13Laurence Fontaine: Le mot "'aniy" veut
- 5:17Laurence Fontaine: dire celui qui a
- 5:20Laurence Fontaine: besoin d'aide, et le mot "'ebyown", qui veux
- 5:22Laurence Fontaine: dire "celui qui est malheureux
- 5:25Laurence Fontaine: ».
- 5:27Laurence Fontaine: Ce double langage, celui qui est pauvre
- 5:29Laurence Fontaine: économiquement et celui qui
- 5:31Laurence Fontaine: malheureux, dure jusqu'au XVIIIe
- 5:34Laurence Fontaine: siècle. C'est seulement après que
- 5:36Laurence Fontaine: cette notion de malheur s'efface.
- 5:44Laurence Fontaine: On passe au XVIIIe siècle d'une
- 5:46Laurence Fontaine: causalité morale -
- 5:48Laurence Fontaine: c'est ce que vous avez raconté : si le pauvre est
- 5:51Laurence Fontaine: pauvre, c'est de sa faute, il est
- 5:54Laurence Fontaine: paresseux, c'est un frelon, qui mange le
- 5:56Laurence Fontaine: miel des abeilles, idée qui date de Platon.
- 6:00Laurence Fontaine: Mais il y a un autre discours qui commence à
- 6:02Laurence Fontaine: se mettre en route et qui dit que tous les
- 6:03Laurence Fontaine: hommes sont égaux, qu'il y a des causes
- 6:05Laurence Fontaine: politiques, et que c'est autour d'elles qu'il
- 6:07Laurence Fontaine: faut se battre pour
- 6:09Laurence Fontaine: pour éradiquer la pauvreté.
- 6:11Fabrice Drouelle: Julien Damon, est-ce qu'il y a une fatigue
- 6:13Fabrice Drouelle: autour du sujet de la pauvreté, une "fatigue
- 6:16Fabrice Drouelle: de la compassion" selon l'expression
- 6:18Fabrice Drouelle: américaine ?
- 6:19Speaker 5: C'est une expression qui a été employée aux
- 6:20Speaker 5: Etats-Unis pour caractériser une innovation
- 6:22Speaker 5: de politique publique majeure, un passage
- 6:25Speaker 5: que les Etats Unis ont mis en
- 6:27Speaker 5: avant :
- 6:30Speaker 5: le lancement de la guerre contre la pauvreté.
- 6:32Speaker 5: Au début des années 60, le président Johnson
- 6:34Speaker 5: lance la guerre contre la pauvreté, estimant
- 6:36Speaker 5: qu'en une trentaine d'années, on pouvait
- 6:38Speaker 5: éradiquer le phénomène. Avec un fort
- 6:41Speaker 5: enthousiasme; à cette période, on y
- 6:43Speaker 5: croyait.
- 6:44Speaker 5: Avec le temps, comme disent les
- 6:46Speaker 5: conservateurs, c'est la pauvreté qui a gagné.
- 6:49Speaker 5: Dans l'opinion américaine, on a eu un
- 6:50Speaker 5: retournement, disons-le pour caricaturer,
- 6:53Speaker 5: de personnes d'abord compréhensives et
- 6:55Speaker 5: favorables à des interventions publiques, à,
- 6:57Speaker 5: aujourd'hui, des interventions
- 7:00Speaker 5: puissamment critiquées.
- 7:01Speaker 5: Dans le contexte français, qui n'est
- 7:03Speaker 5: pas exactement le même - les Français sont
- 7:05Speaker 5: bien plus compréhancifs à l'égard de la
- 7:07Speaker 5: pauvreté - il y a un peu la même chose.
- 7:09Speaker 5: Pas forcément à l'égard des personnes,
- 7:11Speaker 5: mais à l´encontre des dispositifs publics.
- 7:13Speaker 5: Par exemple, le RMI, créé en 1988, est
- 7:16Speaker 5: voté à l'unanimité à l'Assemblée.
- 7:18Speaker 5: Dix ans après, il est quasi critiqué
- 7:21Speaker 5: à l´unanimité.
- 7:22Speaker 5: Vingt ans après le RMI,
- 7:25Speaker 5: on crée un RSA, qui est un peu la
- 7:27Speaker 5: même chose en plus compliqué, plus ambitieux
- 7:30Speaker 5: peut-être. A cette époque, tout le monde
- 7:32Speaker 5: applaudit ; et maintenant, tout le monde le
- 7:33Speaker 5: critique. Il y a des "vagues" de compassion.
- 7:37Fabrice Drouelle: Florence Aubenas, en tant que journaliste,
- 7:39Fabrice Drouelle: comment pourrait-on qualifier les mots que
- 7:41Fabrice Drouelle: nous, journalistes, employons sur ce
- 7:43Fabrice Drouelle: thème de la pauvreté?
- 7:47Florence Aubenas: C'est très compliqué et à chaque fois un
- 7:50Florence Aubenas: défi de savoir quels mots employer.
- 7:52Florence Aubenas: Je vais vous donner un exemple très simple.
- 7:54Florence Aubenas: J'étais, pour le cyclone, à Mayotte,
- 7:57Florence Aubenas: où il y a des constructions
- 8:00Florence Aubenas: sur les collines.
- 8:03Florence Aubenas: Comment les appeler?
- 8:05Florence Aubenas: Il y a eu tout un débat dans le journal.
- 8:06Florence Aubenas: Fallait-il l'appeler "habitat indigne"?
- 8:08Florence Aubenas: Pour moi, "habitat indigne", c'est le
- 8:11Florence Aubenas: taudis des années 60, c'est à
- 8:13Florence Aubenas: dire l'immeuble qui existe mais sans les commodités, etc.
- 8:16Florence Aubenas: Cela me semblait un peu surclassé, disons-le
- 8:19Florence Aubenas: comme ça.
- 8:21Florence Aubenas: J'ai employé le terme de "bidonville" qui me
- 8:23Florence Aubenas: semblait le plus direct.
- 8:24Florence Aubenas: Je l'ai employé alors qu'il
- 8:26Florence Aubenas: peut être vécu comme "dégradant", exprès,
- 8:31Florence Aubenas: parce que nous sommes en France et dire qu'en
- 8:33Florence Aubenas: France il y a des bidonvilles, créait
- 8:35Florence Aubenas: un choc politique.
- 8:36Florence Aubenas: On peut choisir des mots
- 8:41Florence Aubenas: pour être dans la bienséance ("habitant
- 8:44Florence Aubenas: indigne"), ou
- 8:46Florence Aubenas: pour être dans une position plus politique
- 8:48Florence Aubenas: ("bidonville").
- 8:50Florence Aubenas: En France, il y a des bidonvilles. Cela
- 8:53Florence Aubenas: choque davantage et c'est plus proche de la
- 8:55Florence Aubenas: réalité.
- 8:56Fabrice Drouelle: Quelle place reste-t-il pour l'émotion, la
- 9:00Fabrice Drouelle: compassion - ce qu'on attend du regard qu'on
- 9:02Fabrice Drouelle: peut poser sur la pauvreté?
- 9:05Laurence Fontaine: C'est compliqué.
- 9:09Laurence Fontaine: Au Moyen Âge, pour faire vite et
- 9:12Laurence Fontaine: partir loin, toute la population
- 9:15Laurence Fontaine: s'appauvrit et on commence à utiliser
- 9:17Laurence Fontaine: les oppositions entre les
- 9:19Laurence Fontaine: pauvres et les puissants.
- 9:22Laurence Fontaine: Devant cette dégradation des conditions de
- 9:24Laurence Fontaine: vie, l'Église instaure la pénitence, la
- 9:26Laurence Fontaine: charité et la pénitence
- 9:29Laurence Fontaine: tarifée. Les riches
- 9:32Laurence Fontaine: doivent absolument aider les pauvres par
- 9:34Laurence Fontaine: leur charité.
- 9:36Laurence Fontaine: La charité, entendue à cette époque-là,
- 9:39Laurence Fontaine: c'est le salut du riche et non du
- 9:41Laurence Fontaine: pauvre.
- 9:42Laurence Fontaine: Au XVIIIe siècle, on passe à la bienfaisance,
- 9:45Laurence Fontaine: qui est déjà
- 9:47Laurence Fontaine: un peu laïcisée. Il
- 9:50Laurence Fontaine: faut aider le pauvre concrètement et non
- 9:52Laurence Fontaine: plus seulement pour Dieu.
- 9:53Laurence Fontaine: Avec
- 9:56Laurence Fontaine: la bienfaisance vient aussi la
- 9:58Laurence Fontaine: philhanthropie. Un autre passage se fait
- 10:02Laurence Fontaine: à l'idée qu'on a pas
- 10:05Laurence Fontaine: besoin ni de bienfaisance ni de charité,
- 10:08Laurence Fontaine: qui sont de bons sentiments, mais de justice.
- 10:11Laurence Fontaine: Aider ces gens qui ont travaillé, qui se sont
- 10:14Laurence Fontaine: usés..
- 10:15Laurence Fontaine: Il n'est que normal, quand ils ne peuvent
- 10:17Laurence Fontaine: plus travailler, de les aider.
- 10:18Laurence Fontaine: On passe d'un vocabulaire
- 10:21Laurence Fontaine: de don et de générosité qui
- 10:23Laurence Fontaine: met en valeur le donneur, à une
- 10:25Laurence Fontaine: obligation de la société de
- 10:28Laurence Fontaine: s'occuper de ses membres fragiles.
- 10:30Fabrice Drouelle: On va écouter un premier témoignage, celui de
- 10:32Fabrice Drouelle: Roger qui vit dans sa voiture, et la voiture,
- 10:35Fabrice Drouelle: c'est un lieu privilégié pour écouter la
- 10:37Fabrice Drouelle: radio.
- 10:38Speaker 8: Alors après, j'ai rien d'autre à faire,
- 10:41Speaker 8: je vais dans ma voiture et
- 10:43Speaker 8: je passe ma journée dans ma voiture.
- 10:46Speaker 8: Je regarde mon téléphone,
- 10:49Speaker 8: je regarde Facebook et ce qu'il
- 10:51Speaker 8: y a à regarder, les TikTok, histoire
- 10:53Speaker 8: de m'occuper.
- 11:01Speaker 8: J'ai ma radio,
- 11:04Speaker 8: normalement je suis branché sur
- 11:06Speaker 8: Radio Bleu tout le temps.
- 11:11Speaker 8: J'écoute ça 24 heures sur 24,
- 11:16Speaker 8: il y a des émissions sympas, surtout le
- 11:18Speaker 8: soir,
- 11:21Speaker 8: des histoires de monsieur ou madame tout le
- 11:23Speaker 8: monde, un peu tragiques souvent.
- 11:26Fabrice Drouelle: Florence Aubenas, On
- 11:29Fabrice Drouelle: parle de radio, de journalisme,
- 11:31Fabrice Drouelle: d'information. Qu'est-ce que ça vous inspire,
- 11:33Fabrice Drouelle: ce que vous venez d'entendre?
- 11:35Florence Aubenas: Je trouve toujours extrêmement, je
- 11:37Florence Aubenas: n'ose pas dire émouvant, parce que le terme
- 11:39Florence Aubenas: n'est pas adéquat, mais la façon dont
- 11:42Florence Aubenas: chacun a de se raccrocher au monde,
- 11:45Florence Aubenas: "je suis comme tout le monde", il parle
- 11:47Florence Aubenas: d'émissions de gens un peu tristes,
- 11:50Florence Aubenas: qui sont comme lui en fait.
- 11:55Florence Aubenas: Si on nous dit "j'habite à un appartement",
- 11:57Florence Aubenas: c'est autre chose.
- 11:59Florence Aubenas: Si on ne sait pas qu'ils habite une voiture,
- 12:00Florence Aubenas: on a l'impression qu'il a une vie somme toute
- 12:03Florence Aubenas: classique, "je regarde Facebook, TikTok,
- 12:05Florence Aubenas: j'écoute la radio".
- 12:07Florence Aubenas: C'est que je trouve très fort dans ce type de
- 12:08Florence Aubenas: témoignage, c'est qu'il y a
- 12:11Florence Aubenas: finalement énormément de choses qui nous
- 12:12Florence Aubenas: séparent, et assez peu.
- 12:14Florence Aubenas: Et c' est la façon dont on se raccroche au
- 12:17Florence Aubenas: mur qui me touche beaucoup.
- 12:18Fabrice Drouelle: Est-ce qu'on sent visible ou représenté dans
- 12:20Fabrice Drouelle: les médias quand on est dans la précarité,
- 12:22Fabrice Drouelle: précisément?
- 12:24Florence Aubenas: Ce
- 12:27Florence Aubenas: témoignage est très intéressant pour cette
- 12:28Florence Aubenas: raison, c'est-à-dire qu'il dit à la fois
- 12:30Florence Aubenas: qu'il entend un peu parler de lui à la radio,
- 12:32Florence Aubenas: mais qu'il ne s'y retrouve visiblement pas
- 12:34Florence Aubenas: tout à fait.
- 12:34Fabrice Drouelle: C'est un miroir, ce n'est pas un
- 12:37Fabrice Drouelle: créneau d'expression pour lui, c'est un
- 12:38Fabrice Drouelle: miroir qui lui renvoie sa
- 12:41Fabrice Drouelle: propre condition, et peut être qui le rassure
- 12:42Fabrice Drouelle: un peu d'ailleurs.
- 12:43Florence Aubenas: Bien sûr. Ce
- 12:47Florence Aubenas: qui est toujours très frappant dans les
- 12:48Florence Aubenas: médias, c'est que, par exemple,
- 12:51Florence Aubenas: quand j'ai fait ce livre, « Le quai de
- 12:52Florence Aubenas: l'Ouestriam », vous en parliez tout à l'heure
- 12:53Florence Aubenas: Fabrice, des
- 12:56Florence Aubenas: collègues journalistes m'ont appelé en disant
- 12:57Florence Aubenas: « Moi aussi j'aimerais bien
- 12:59Florence Aubenas: interviewer des femmes de ménage. Est-ce que
- 13:01Florence Aubenas: tu as des téléphones?
- 13:03Florence Aubenas: » J'ai dit « Il suffit d'aller
- 13:06Florence Aubenas: à 5 heures du matin dans ta propre
- 13:07Florence Aubenas: entreprise, tu vas en rencontrer pas mal.
- 13:09Florence Aubenas: » C'est ce fossé, à la fois si près et si
- 13:11Florence Aubenas: loin.
- 13:12Florence Aubenas: C'est ça qui est très frappant avec les
- 13:14Florence Aubenas: journalistes. Il y a toujours cette manière
- 13:17Florence Aubenas: d'en parler, comme ce
- 13:19Florence Aubenas: monsieur dans sa voiture : il s'y retrouve
- 13:21Florence Aubenas: et il ne s'y retrouve pas.
- 13:22Florence Aubenas: Il s'y regarde et ce n'est pas tout à fait
- 13:24Florence Aubenas: lui.
- 13:25Fabrice Drouelle: La médiatisation peut aussi avoir des
- 13:27Fabrice Drouelle: conséquences fâcheuses : honte,
- 13:30Fabrice Drouelle: stigmatisation, voire intervention
- 13:32Fabrice Drouelle: des acteurs sociaux, retrait des enfants.
- 13:34Fabrice Drouelle: Ça peut être dangereux pour les gens en
- 13:36Fabrice Drouelle: précarité de venir témoigner?
- 13:38Florence Aubenas: Ça dépend lesquels. De
- 13:42Florence Aubenas: mon expérience, oui,
- 13:45Florence Aubenas: pour ceux qui travaillent, parce que
- 13:47Florence Aubenas: les employeurs vont le prendre comme une
- 13:49Florence Aubenas: critique de ce qu'ils font, des salaires
- 13:51Florence Aubenas: qu'ils donnent, des conditions de travail,
- 13:52Florence Aubenas: etc.
- 13:56Florence Aubenas: Pourquoi on se fait passer pour une précaire,
- 13:58Florence Aubenas: comme je l'ai fait, on change son identité
- 13:59Florence Aubenas: pour dire « je suis précaire », c'est parce
- 14:00Florence Aubenas: que si je tends mon micro vers une femme de
- 14:02Florence Aubenas: ménage qui dit « mes heures supplémentaires
- 14:04Florence Aubenas: ne sont pas payées, c'est difficile, je
- 14:06Florence Aubenas: travaille à 5 heures du matin, c est
- 14:07Florence Aubenas: fractionné, j'ai plus de temps de trajet que
- 14:09Florence Aubenas: de temps du travail »,
- 14:13Florence Aubenas: à mon avis, elle trouvera peu de boulot après
- 14:15Florence Aubenas: ça.
- 14:18Florence Aubenas: Après, il y a des figures terriblement
- 14:21Florence Aubenas: médiatiques. On parlait des SDF tout à
- 14:23Florence Aubenas: l'heure.
- 14:24Florence Aubenas: Ce sont finalement les plus représentés, et
- 14:26Florence Aubenas: l'image du pauvre, c'est un SDF pour
- 14:28Florence Aubenas: beaucoup de gens. Alors que, pour moi, la
- 14:30Florence Aubenas: grande révélation de ces dernières années,
- 14:32Florence Aubenas: c'est le travailleur pauvre, celui
- 14:34Florence Aubenas: qui n'y arrive pas.
- 14:36Fabrice Drouelle: On va écouter un deuxième extrait qui permet
- 14:37Fabrice Drouelle: d'aborder une autre facette de la pauvreté,
- 14:40Fabrice Drouelle: le sans-abrisme, on revient aux SDF.
- 14:43Fabrice Drouelle: Afidh est algérien, il a 35 ans,
- 14:45Fabrice Drouelle: il vit en France depuis 8 ans, il a vécu de
- 14:47Fabrice Drouelle: longs mois en attente de régularisation avant
- 14:50Fabrice Drouelle: d'obtenir finalement des papiers pour pouvoir
- 14:52Fabrice Drouelle: se former, envisager un vrai projet
- 14:54Fabrice Drouelle: professionnel et mener une vie normale avec
- 14:57Fabrice Drouelle: sa femme et ses enfants.
- 14:58Afidh: La plus grosse peur c'est d'être contrôlé, si
- 15:00Afidh: on me demande des
- 15:02Afidh: papiers à 3h, à 3
- 15:05Afidh: heures du matin.. Il
- 15:07Afidh: y a plus de risque d'etre contrôlé la nuit
- 15:10Afidh: que la journée par exemple.
- 15:11Afidh: Il y a plus de monde dans la rue,
- 15:13Afidh: mais la nuit vous êtes exposé,
- 15:17Afidh: vous allez être renvoyé chez vous.
- 15:19Afidh: Je
- 15:21Afidh: sors pour aller travailler, je rentre.
- 15:23Afidh: Si Si je sors, je sors avec mes enfants,
- 15:25Afidh: c'est rare qu'on vous
- 15:28Afidh: contrôle quand vous êtes accompagné des
- 15:30Afidh: enfants.
- 15:31Afidh: Mais tout seul, même pour des amis
- 15:33Afidh: qui m'appellent pour passer du temps avec
- 15:36Afidh: eux, je trouve toujours une excuse
- 15:38Afidh: pour ne plus y aller.
- 15:40Fabrice Drouelle: Laurence Fontaine, comment a évolué cette
- 15:42Fabrice Drouelle: figure du clochard qui a presque disparu
- 15:44Fabrice Drouelle: jusqu'au SDF?
- 15:46Fabrice Drouelle: C'est une figure qui mobilisait et suscitait
- 15:47Fabrice Drouelle: l'empathie dans les années 80 et 90.
- 15:50Laurence Fontaine: Dans les années 80-90, le clochard,
- 15:53Laurence Fontaine: c'était comme le brigand magnifique,
- 15:56Laurence Fontaine: c'est le solidaire qui fait rêver,
- 15:58Laurence Fontaine: c'était quelqu'un qui avait choisi aussi, il
- 16:00Laurence Fontaine: avait eu la liberté, ce n'était pas quelque
- 16:02Laurence Fontaine: chose qui lui avait été imposé par les
- 16:04Laurence Fontaine: circonstances de la vie. C'est
- 16:06Laurence Fontaine: le contrebandier, c'est le bandit, le
- 16:08Laurence Fontaine: clouchard.
- 16:10Laurence Fontaine: Après, effectivement, il a été remplacé
- 16:12Laurence Fontaine: par la misère, et ce qui est le plus visible,
- 16:16Laurence Fontaine: c'est la perte de son logement.
- 16:18Fabrice Drouelle: Et quelle vision de la pauvreté se dégage de
- 16:21Fabrice Drouelle: ces termes, généralement?
- 16:24Julien Damon: Sur les termes, si on s'arrête sur cette question
- 16:25Julien Damon: des sans-abris, plus loin dans l'histoire, le
- 16:27Julien Damon: sans-abri, c'était le vagabond.
- 16:29Julien Damon: Qu'est-ce qu'était le vagabond?
- 16:30Julien Damon: C'était la cible de toute la répression
- 16:32Julien Damon: possible par les politiques publiques.
- 16:34Julien Damon: Que les églises, les paroisses s'en
- 16:37Julien Damon: saisissent de façon charitable, ça a toujours
- 16:39Julien Damon: été le cas. Mais du côté des pouvoirs
- 16:41Julien Damon: publics nationaux, le
- 16:44Julien Damon: vagobond a été une véritable croisade,
- 16:46Julien Damon: en particulier au XIXe siècle, pour
- 16:49Julien Damon: l'enfermer, le rééduquer.
- 16:50Julien Damon: Ensuite, plutôt dans les années 50-60, vous
- 16:52Julien Damon: avez ce clochard qui
- 16:54Julien Damon: aurait choisi sa situation.
- 16:56Julien Damon: Un personnage un peu folklorique, alcoolique,
- 16:58Julien Damon: un monsieur que Jean Gabin a incarné,
- 17:01Julien Damon: ou Michel Simon .C'était plutôt
- 17:03Julien Damon: presque rigolo. Puisqu'il aurait choisis sa
- 17:05Julien Damon: situation, ça ne commandait pas
- 17:06Julien Damon: d'intervention publique, ni trop répressive,
- 17:09Julien Damon: ni surtout aucunement sociale.
- 17:10Julien Damon: Dans les années, 70,
- 17:13Julien Damon: 80, 90, vous avez ce sujet de
- 17:15Julien Damon: la nouvelle pauvreté où basculent à la rue
- 17:17Julien Damon: des personnes qui auparavant étaient dans des
- 17:19Julien Damon: situations stables en termes de logement, en
- 17:21Julien Damon: termes familiaux ou encore en termes
- 17:24Julien Damon: d'emploi. Là, ça commande une intervention
- 17:26Julien Damon: publique. D'ailleurs, pour les termes, vous
- 17:28Julien Damon: n'avez pas vraiment la même chose. Le vagabond,
- 17:30Julien Damon: c'est un criminel dont il faut se méfier.
- 17:33Julien Damon: Le clochard, un personnage folklorique qui
- 17:35Julien Damon: n'appelle pas d'intervention.
- 17:37Julien Damon: Le sans-abri ou SDF, c'est
- 17:39Julien Damon: un vocabulaire qui est employé pour désigner
- 17:41Julien Damon: les personnes pour lesquelles il est légitime
- 17:42Julien Damon: d'intervenir.
- 17:44Fabrice Drouelle: Maintenant il y a la question des migrants,
- 17:47Fabrice Drouelle: qui sont en principe en précarité.
- 17:49Fabrice Drouelle: Ca gonfle le
- 17:52Fabrice Drouelle: bataillon des gens en précarité.
- 17:53Fabrice Drouelle: Quels mots pour
- 17:56Fabrice Drouelle: le dire?
- 17:57Julien Damon: Je trouve qu'il faut se méfier des migrants,
- 17:59Julien Damon: pas des personnes bien sûr, mais du terme.
- 18:02Julien Damon: Pour souligner l'évolution de la situation
- 18:05Julien Damon: et de ce qui se présente aux portes des
- 18:07Julien Damon: services du Secours catholique, dans les
- 18:09Julien Damon: années 80-90, il fallait parler
- 18:11Julien Damon: une langue en France,
- 18:15Julien Damon: pas de scoop, cette langue c'était plutôt le
- 18:16Julien Damon: français. Avec l'approfondissement de
- 18:18Julien Damon: l'ouverture des frontières européennes, la
- 18:20Julien Damon: crise en Yougoslavie en particulier,
- 18:23Julien Damon: et puis la chute du mur de Berlin, il a fallu
- 18:24Julien Damon: commencer, pour s'occuper des personnes qui
- 18:27Julien Damon: venaient au Secours catholique ou autre,
- 18:30Julien Damon: à parler plusieurs autres langues.
- 18:31Julien Damon: Des langues de l'Est,
- 18:33Julien Damon: du polonais au russe, en passant
- 18:36Julien Damon: par le serbo-croate.
- 18:37Julien Damon: Aujourd'hui, il faut parler toutes les langues
- 18:38Julien Damon: du monde. Et votre témoignage
- 18:41Julien Damon: en évoquait une, c'est un monsieur qui
- 18:44Julien Damon: parle français, mais qui est Algérien.
- 18:46Julien Damon: C'est le sujet aujourd'hui. Majoritairement
- 18:48Julien Damon: dans les statistiques du Secours catholique,
- 18:50Julien Damon: vous trouvez des personnes étrangères
- 18:52Julien Damon: aujourd'hui, et pour moitié d'entre elles,
- 18:54Julien Damon: elles sont en situation irrégulière.
- 18:56Julien Damon: Le terme migrant déguise un peu tout ça,
- 18:58Julien Damon: parce que nous sommes tous migrants.
- 19:00Julien Damon: Lorsque nous quitterons cette salle, nous
- 19:01Julien Damon: allons migrer vers
- 19:03Julien Damon: un autre endroit.
- 19:05Julien Damon: Juridiquement, que désigne-t-on?
- 19:07Julien Damon: Avec "migrant", on ne désigne rien, même si
- 19:09Julien Damon: on voit bien, dans les représentations, ce
- 19:11Julien Damon: dont on parle.
- 19:12Julien Damon: "Migrant", ça veut dire, à peu près, une
- 19:13Julien Damon: personne en situation compliquée
- 19:16Julien Damon: au regard du droit de
- 19:18Julien Damon: séjour. C'est devenu un des éléments
- 19:20Julien Damon: absolument majeurs de
- 19:24Julien Damon: la pauvreté.
- 19:27Julien Damon: Ce n'est pas du tout la même chose que d'être
- 19:28Julien Damon: réfugié, demandeur d'asile ou
- 19:31Julien Damon: immigré,
- 19:33Julien Damon: arrivé sur le territoire par
- 19:36Julien Damon: le regroupement familial.
- 19:37Fabrice Drouelle: Il y a aussi les OQTF, mot
- 19:40Fabrice Drouelle: qui désincarne totalement.
- 19:46Laurence Fontaine: Sur le thème des vagabonds,
- 19:52Laurence Fontaine: je pense que Florence Aubenas l'a vu aussi,
- 19:54Laurence Fontaine: on revient, avec la pauvreté d'aujourd'hui,
- 19:57Laurence Fontaine: à plus de fluidité.
- 19:59Laurence Fontaine: Dans l'Ancien Régime, il y avait aussi
- 20:02Laurence Fontaine: l'horreur, le stigmate
- 20:04Laurence Fontaine: le sans-aveu. Le vagabond, c'était
- 20:07Laurence Fontaine: celui qui était rejeté.
- 20:08Laurence Fontaine: Mais c'était faux.
- 20:10Laurence Fontaine: Il y a une fluidité des états.
- 20:11Laurence Fontaine: On passe du mendiant à celui qui rentre
- 20:14Laurence Fontaine: chez lui, on devient vagabond.
- 20:16Laurence Fontaine: On a des vies avec beaucoup d'états
- 20:18Laurence Fontaine: fluides, qui crée aussi une forme
- 20:21Laurence Fontaine: de solidarité dans les classes populaires.
- 20:23Laurence Fontaine: Parce que quand on arrêtait un migrant,
- 20:27Laurence Fontaine: un vagabond - beaucoup de migrants l'étaient
- 20:29Laurence Fontaine: - les classes populaires arrêtaient
- 20:31Laurence Fontaine: les gardes et le libéraient.
- 20:37Laurence Fontaine: Ces discours tranchés, ce sont des discours
- 20:39Laurence Fontaine: des autorités et ce ne sont pas les discours
- 20:41Laurence Fontaine: vécus par les personnes.
- 20:43Fabrice Drouelle: Retour au témoignage, celui de Myriam
- 20:45Fabrice Drouelle: maintenant. Il y a des années elle était
- 20:47Fabrice Drouelle: journaliste, elle vivait de son travail,
- 20:49Fabrice Drouelle: et c'est après la perte de son emploi que
- 20:51Fabrice Drouelle: l'engrenage s'est mis en route et que Myriam
- 20:53Fabrice Drouelle: est tombée dans la grande précarité.
- 20:55Fabrice Drouelle: Une expérience dont elle a tiré un récit
- 20:57Fabrice Drouelle: intitulé « Au royaume du pauvre ».
- 20:59Fabrice Drouelle: Dans l'extrait que nous allons entendre, elle
- 21:01Fabrice Drouelle: témoigne de son ressenti face aux démarches
- 21:03Fabrice Drouelle: qui infantilisent les usagers dans le besoin.
- 21:06Myriam: Moi, j'avais une vie correcte avant,
- 21:08Myriam: et puis d'un seul coup, se retrouver sans
- 21:10Myriam: rien, c'est quand même violent.
- 21:13Myriam: Surtout, faire plein de dossiers, tout le
- 21:15Myriam: temps. Quelquefois, c'est assez
- 21:17Myriam: humiliant, parce que on vous traite
- 21:20Myriam: comme si vous étiez un benêt.
- 21:21Myriam: Un peu comme des
- 21:24Myriam: pions, on vous dit "allez là, faites ça,
- 21:27Myriam: vous avez rempli le document untel?
- 21:30Myriam: Remplissez le papier...".
- 21:32Myriam: On vous renvoie vers un autre document,
- 21:34Myriam: vous n'avez jamais le bon terme,
- 21:37Myriam: vous ne comprenez pas forcément ce qu'on vous
- 21:38Myriam: demande. On ne peut
- 21:42Myriam: pas faire autrement que d'en parler.
- 21:44Myriam: C'est notre vie, c'est notre quotidien.
- 21:46Myriam: C' est lourd parce que les personnes
- 21:49Myriam: ont envie d'entendre autre chose.
- 21:51Myriam: Moi aussi, j'avais envie de donner autre
- 21:53Myriam: chose.
- 21:55Myriam: Toujours parler de la même chose, c'est
- 21:57Myriam: usant.
- 21:58Myriam: Et c'est usant pour les autres.
- 21:59Myriam: Et cela fait peur.
- 22:00Myriam: On voit bien la peur dans les yeux des
- 22:02Myriam: autres. On n'a pas la lèpre, mais c'est
- 22:03Myriam: quasiment ça.
- 22:07Fabrice Drouelle: La pauvreté est devenue un langage
- 22:09Fabrice Drouelle: administratif.
- 22:10Fabrice Drouelle: C'est la notion de la double peine pour
- 22:13Fabrice Drouelle: la pauvreté, Florence Aubenas. C'est
- 22:14Fabrice Drouelle: important, cette notion de double peine.
- 22:16Florence Aubenas: Oui, et c'est la triple peine
- 22:18Florence Aubenas: si on est une femme. Quand
- 22:21Florence Aubenas: j'ai fait cette
- 22:24Florence Aubenas: démarche pour le Quai de l'Ouistreham, comme
- 22:27Florence Aubenas: cette jeune femme, Myriam, je me présente à
- 22:29Florence Aubenas: un guichet. Je m'étais inventé
- 22:31Florence Aubenas: une vie, vous l'avez compris, je ne disais
- 22:34Florence Aubenas: pas que j'étais journaliste, mais que je
- 22:35Florence Aubenas: n'avais aucun diplôme et que je cherchais du
- 22:36Florence Aubenas: travail.
- 22:38Florence Aubenas: Je me présente. Plus de 50 ans, vous cherchez
- 22:40Florence Aubenas: du travail?
- 22:41Florence Aubenas: J'avais préparé un petit laïus où je
- 22:43Florence Aubenas: racontais pourquoi j'était tombée là.
- 22:46Florence Aubenas: Je m'apprêtais à réciter ma petite légende
- 22:48Florence Aubenas: personnelle, inventée bien sûr,
- 22:51Florence Aubenas: quand j'ai dit "j'étais avec un homme
- 22:53Florence Aubenas: et il m'a laissée tomber, maintenant je dois
- 22:54Florence Aubenas: chercher du travail pour subvenir à mes
- 22:56Florence Aubenas: besoins".
- 22:58Florence Aubenas: Le type qui était en face de moi, à
- 23:00Florence Aubenas: Pôle emploi à l'époque, me dit sans lever les
- 23:02Florence Aubenas: yeux "pour une plus jeune, sans doute".
- 23:08Florence Aubenas: Je m'apprêtais à répondre, et il me dit «
- 23:10Florence Aubenas: enfin comme tout le monde, quoi ».
- 23:15Florence Aubenas: Vous êtes une femme, vous n'avez aucune
- 23:17Florence Aubenas: qualification, on vous dit "le ménage, vous
- 23:19Florence Aubenas: savez le faire?". Il y a cette assignation
- 23:22Florence Aubenas: au sexe qui est
- 23:24Florence Aubenas: le nôtre, qui est toujours très particulière
- 23:26Florence Aubenas: et très spéciale.
- 23:28Florence Aubenas: J'ai fait pas mal de débats ensuite avec des
- 23:31Florence Aubenas: femmes en grande précarité comme Myriam, et
- 23:33Florence Aubenas: elles racontaient "moi je fais des petits
- 23:35Florence Aubenas: boulots, je ne travaille pas vraiment".
- 23:37Florence Aubenas: C'est ça qui m'a le plus énervé.
- 23:38Florence Aubenas: Non seulement elles
- 23:41Florence Aubenas: travaillaient dur, à l'aube, le
- 23:43Florence Aubenas: soir, quand tout le monde est couché,
- 23:46Florence Aubenas: avec des enfants à la maison, et en plus
- 23:48Florence Aubenas: elles disaient "je ne travaille pas vraiment,
- 23:49Florence Aubenas: je bricole".
- 23:52Florence Aubenas: J'ai trouvé ça particulièrement injuste.
- 23:53Florence Aubenas: C'est plus qu'un emploi, ce sont des
- 23:56Florence Aubenas: corvées. Qu'est-ce
- 24:03Florence Aubenas: que c'est le mot "travail"? "Moi, je ne
- 24:04Florence Aubenas: travaille pas vraiment parce que je travaille
- 24:06Florence Aubenas: pour plusieurs employeurs, donc je bricole".
- 24:08Florence Aubenas: Non, elle travaille.
- 24:10Laurence Fontaine: Il y a aussi le" gang des idiotes", que
- 24:14Laurence Fontaine: vous avez vécu.
- 24:20Laurence Fontaine: Je me souviens que dans votre expérience, les
- 24:22Laurence Fontaine: femmes avaient les tâches les plus difficiles
- 24:24Laurence Fontaine: - nettoyer les toilettes - alors que les
- 24:26Laurence Fontaine: hommes maniaient l'aspirateur.
- 24:31Florence Aubenas: Il y a des gradations dans la
- 24:33Florence Aubenas: précarité, c'est sûr.
- 24:34Fabrice Drouelle: Donc triple peine, effectivement.
- 24:36Fabrice Drouelle: Julien Damon, des mots qui culpabilisent, qui
- 24:38Fabrice Drouelle: donnent le sentiment qu'on ne sait pas gérer
- 24:39Fabrice Drouelle: sa vie, qu'en fait on est responsable de
- 24:42Fabrice Drouelle: sa déchéance. C'est une idée
- 24:44Fabrice Drouelle: qui tient encore,
- 24:47Fabrice Drouelle: qu'on entend, et qui est aussi une double
- 24:48Fabrice Drouelle: peine.
- 24:50Julien Damon: Ce qui est tout à fait observable, et qui
- 24:51Julien Damon: apparaît dans le témoignage que
- 24:54Julien Damon: vous avez passé, c'est l'inquisition
- 24:56Julien Damon: bureaucratique à laquelle sont confrontées
- 24:59Julien Damon: les personnes en difficulté.
- 25:00Julien Damon: Je défie quiconque, même parmi les experts du
- 25:03Julien Damon: dossier, de savoir bien remplir un dossier de
- 25:05Julien Damon: demande du Revenu de Solidarité Active,
- 25:07Julien Damon: ce RSA, ou pour une complémentaire Santé
- 25:10Julien Damon: solidaire - en français plus clair - pour une
- 25:12Julien Damon: mutuelle santé qui n'est
- 25:15Julien Damon: pas payante pour les moins favorisés.
- 25:18Julien Damon: Pourquoi? Parce que ce sont des formulaires
- 25:19Julien Damon: qui tiennent sur plusieurs pages avec une
- 25:21Julien Damon: écriture juridique absolument
- 25:23Julien Damon: incompréhensible pour
- 25:25Julien Damon: 99,5% de nos
- 25:28Julien Damon: contemporains.
- 25:29Julien Damon: Tout ceci donne ce que l'ATD Quart-Monde
- 25:31Julien Damon: baptise
- 25:34Julien Damon: la maltraitance institutionnelle. C'est tout à fait exact. C'est
- 25:37Julien Damon: une des dimensions de la pauvreté sur
- 25:40Julien Damon: laquelle s'arrêtent de plus en plus l e
- 25:42Julien Damon: secteur associatif ou les chercheurs
- 25:45Julien Damon: intéressés par ces questions.
- 25:46Julien Damon: Parce que plus vous êtes dans la mouise -
- 25:48Julien Damon: pardon de le dire de la sorte - plus vous
- 25:50Julien Damon: avez de paperasse à remplir et plus tout
- 25:53Julien Damon: ceci vous dépasse. Ca n'est pas fait
- 25:54Julien Damon: sciemment pour vous embêter - même si
- 25:56Julien Damon: certains pourraient l'imaginer -, je pense
- 25:58Julien Damon: pas qu'il y ait d'esprit assez torturé pour
- 26:00Julien Damon: produire cela. Mais c'est une réalité
- 26:02Julien Damon: quotidienne que d'être envahi par
- 26:05Julien Damon: tout un ensemble d'abréviations, de sigles
- 26:08Julien Damon: qui soi-disant désignent votre situation et
- 26:10Julien Damon: vous perdent. Nous sommes tous concernés par
- 26:12Julien Damon: cela, mais on d'autant plus concerné
- 26:14Julien Damon: qu'on est en difficulté.
- 26:17Fabrice Drouelle: La réalité dont vous parliez passe aussi par
- 26:18Fabrice Drouelle: la fiction artistique, qui est une façon de
- 26:21Fabrice Drouelle: dire les choses.
- 26:22Fabrice Drouelle: Réalisée pour le Secours catholique, la
- 26:24Fabrice Drouelle: fiction sonore "Fraté" met en scène la vie
- 26:26Fabrice Drouelle: animée d'un accueil de jour à travers le
- 26:28Fabrice Drouelle: regard de ses bénévoles et de ses usagers.
- 26:32Fabrice Drouelle: Parmi eux, Pauline, jeune mère,
- 26:34Fabrice Drouelle: jouée par Mélanie Bernier, tente dans cet
- 26:36Fabrice Drouelle: épisode de joindre la Caisse d'allocation
- 26:38Fabrice Drouelle: familiale, et c' est toute une histoire.
- 26:41Extrait de Fraté: Désolée, votre phrase était trop longue.
- 26:42Extrait de Fraté: Essaie de dire un mot au hasard, ça va
- 26:45Extrait de Fraté: marcher, peut-être. Je dis quoi ? Mère célibataire, deux enfants à charge, galère, besoin
- 26:45Extrait de Fraté: d'argent.
- 26:53Extrait de Fraté: Désolé, votre phrase est trop longue.
- 26:55Extrait de Fraté: T'as essayé "pognon de dingue"?
- 26:58Extrait de Fraté: Aucun service n'a été
- 27:00Extrait de Fraté: identifié.
- 27:02Extrait de Fraté: Au revoir et à bientôt sur le numéro magique.
- 27:06Extrait de Fraté: Je laisse tomber, tant pis.
- 27:08Extrait de Fraté: Rappelle, je t'assure, on est tous passés par
- 27:10Extrait de Fraté: là, faut pas te décourager si vite.
- 27:12Extrait de Fraté: On croit que c'est difficile de joindre les
- 27:14Extrait de Fraté: deux bouts, mais ce qui est plus difficile
- 27:15Extrait de Fraté: encore, c'est de joindre la CAF.
- 27:19Extrait de Fraté: Que faites-vous? Pauline essaye d'appeler la Caf mais elle
- 27:21Extrait de Fraté: voudrait parler à un être humain.
- 27:22Extrait de Fraté: Ah, bureaucratie!
- 27:26Extrait de Fraté: Dernière tentative.
- 27:29Extrait de Fraté: Bienvenue sur le numéro magique.
- 27:30Extrait de Fraté: "Service".
- 27:38Extrait de Fraté: "Quelqu'un à qui parler". "Prestation". "Renseignement,
- 27:42Extrait de Fraté: être renseigné sur les démarches à suivre".
- 27:44Extrait de Fraté: "Indemnités", "Allocations familiales".. Ras le bol!
- 27:50Fabrice Drouelle: Qu'est-ce que ça vous inspire, Florence
- 27:52Fabrice Drouelle: Aubenas?
- 27:54Florence Aubenas: C'est passionnant et c'est quelque
- 27:57Florence Aubenas: chose qui revient en boucle. J'ai fait
- 27:58Florence Aubenas: plusieurs reportages sur des gens sortant
- 28:01Florence Aubenas: d'administrations ou d'institutions, comme
- 28:05Florence Aubenas: la CAF, presque un tribunal,
- 28:08Florence Aubenas: quand des gens passent aux affaires
- 28:09Florence Aubenas: familiales.
- 28:11Florence Aubenas: 90% des gens qui en sortent n'ont pas
- 28:14Florence Aubenas: compris ce qui s'est passé.
- 28:20Florence Aubenas: Sur des affaires familiales, une femme m'avait fait cette réponse:
- 28:21Florence Aubenas: "j'ai regardé mon avocate, j'ai vu qu'elle
- 28:24Florence Aubenas: faisait la gueule, donc j'avais compris que
- 28:25Florence Aubenas: j'avais perdu".
- 28:26Florence Aubenas: Mais elle n'a pas compris les mots.
- 28:27Florence Aubenas: Elle a compris la gestuelle, la situation.
- 28:30Florence Aubenas: Très souvent, c'est ça. Les
- 28:37Florence Aubenas: employés ne sont pas en cause,
- 28:41Florence Aubenas: souvent ils veulent aider, ils sont
- 28:42Florence Aubenas: sympathiques, etc.
- 28:45Florence Aubenas: Mais simplement, on ne parle pas la même
- 28:47Florence Aubenas: langue. C'est tout simplement ça.
- 28:49Fabrice Drouelle: Laurence Fontaine ?
- 28:50Laurence Fontaine: Saint-Just disait "le bonheur est une idée
- 28:52Laurence Fontaine: neuve en Europe".
- 28:55Laurence Fontaine: L'apport du XVIIIe siècle, c'est ça : il
- 28:58Laurence Fontaine: faut s'occuper du bonheur des gens avant de
- 29:00Laurence Fontaine: s'occuper de leurs problèmes matériels.
- 29:03Laurence Fontaine: Si on s'occupait du bonheur des gens, on
- 29:05Laurence Fontaine: arrêterait de faire
- 29:09Laurence Fontaine: de faire ce qu'on vient d'entendre. Le
- 29:13Laurence Fontaine: bonheur, c'est prendre soin, considérer
- 29:16Laurence Fontaine: le bien-être.
- 29:17Laurence Fontaine: C'est la grande nouveauté du
- 29:19Laurence Fontaine: XVIIIe siècle, qui
- 29:22Laurence Fontaine: revient un peu aujourd'hui à travers des
- 29:25Laurence Fontaine: économistes comme Amartya Sen, qui disent
- 29:27Laurence Fontaine: qu'il faut s'occuper du bien-être et de la
- 29:29Laurence Fontaine: liberté.
- 29:31Fabrice Drouelle: Julien Damon, comment remettre de l'humain dans
- 29:32Fabrice Drouelle: tout ça? C'est la question.
- 29:38Julien Damon: Si la nouveauté du XVIIIe siècle et idée
- 29:40Julien Damon: neuve, c'est le bonheur, la nouveauté du XXIe
- 29:42Julien Damon: siècle c'est le numérique et plus précisément
- 29:44Julien Damon: le smartphone.
- 29:45Julien Damon: Que se passe-t-il ?
- 29:46Julien Damon: Les institutions de protection sociale,
- 29:48Julien Damon: publiques, car
- 29:51Julien Damon: les associations sont un peu à côté,
- 29:54Julien Damon: ont des obligations de productivité qui sont
- 29:56Julien Damon: parfaitement légitimes et qui sont attendues
- 29:58Julien Damon: par la quasi-intégralité d'entre nous.
- 30:00Julien Damon: On préfère passer par un écran internet
- 30:03Julien Damon: plutôt que d'aller faire la queue à la CAF ou
- 30:06Julien Damon: à la caisse d'assurance retraite.
- 30:09Julien Damon: Mais pour ceux qui sont du mauvais côté de la
- 30:10Julien Damon: fracture numérique, ceux qui ne sont pas
- 30:12Julien Damon: dotés ou compétents ou qui vivent dans des
- 30:14Julien Damon: zones blanches, où on n'est pas connectés,
- 30:17Julien Damon: ils vivent la tragédie du fossé
- 30:19Julien Damon: numérique.
- 30:20Fabrice Drouelle: Et de l'isolement?
- 30:20Julien Damon: De l'isolement peut-être,
- 30:23Julien Damon: ou en tout cas ils sont isolés à l'égard de
- 30:25Julien Damon: la démarche la plus commune de la gestion
- 30:28Julien Damon: de l'administration publique. Ils
- 30:30Julien Damon: se trouvent dans une "mouise
- 30:33Julien Damon: augmentée".
- 30:34Julien Damon: Car ce qui est censé leur apporter des
- 30:35Julien Damon: réponses ne leur en apporte pas et
- 30:38Julien Damon: leur apporte des problèmes en plus.
- 30:39Julien Damon: Il faut avoir à l'esprit qu'il y a de moins
- 30:42Julien Damon: en moins de gens qui ne disposent pas
- 30:43Julien Damon: d'outils numériques, de moins au moins de
- 30:45Julien Damon: gens qui ne savent pas les utiliser, de moins
- 30:47Julien Damon: aux moins de gens qui vivent dans des zones
- 30:49Julien Damon: blanches, mais c'est de
- 30:52Julien Damon: pire en pire pour eux.
- 30:53Julien Damon: À la précarité en général, s'ajoute
- 30:56Julien Damon: cette dimension de vulnérabilité numérique
- 30:58Julien Damon: extrêmement problématique et
- 31:00Julien Damon: qui déshumanise.
- 31:02Julien Damon: Votre question était sur la déshumanisation.
- 31:05Julien Damon: La branche famille de la sécurité sociale
- 31:06Julien Damon: avait trouvé une
- 31:08Julien Damon: formule plutôt marrante en termes
- 31:10Julien Damon: mathématiques. Elle disait « nous sommes 100%
- 31:12Julien Damon: dématérialisés et 100% humains
- 31:14Julien Damon: ». Ça fait 200%, ça ne marche pas !
- 31:17Julien Damon: Le gros sujet, c'est de trouver les moyens
- 31:19Julien Damon: pour rétablir
- 31:21Julien Damon: une relation humanisée avec
- 31:24Julien Damon: ceux qui en ont le plus besoin.
- 31:31Fabrice Drouelle: Dans le podcast Parcours du Secours catholique,
- 31:33Fabrice Drouelle: Myriam, toujours elle, nous fait pénétrer
- 31:35Fabrice Drouelle: dans sa vie concrète et raconte la
- 31:37Fabrice Drouelle: réalité invisible derrière les chiffres.
- 31:40Fabrice Drouelle: Celle d'un quotidien où chaque euro compte,
- 31:43Fabrice Drouelle: où on se débrouille comme on peut quand on a
- 31:44Fabrice Drouelle: faim.
- 31:45Myriam: J'avais pas de budget, donc je m'étais dit,
- 31:48Myriam: faut-il que je fasse la manche dans le métro?
- 31:51Myriam: Là c'est vraiment tomber dans le fond du
- 31:53Myriam: trou. Je m'étais dit que j'avais
- 31:57Myriam: un budget de 1 euro par jour.
- 32:01Myriam: Quand on n'a pas, on quémande.
- 32:03Myriam: A droite, à gauche,
- 32:06Myriam: à des amis, on explique
- 32:08Myriam: à quelques personnes.
- 32:11Myriam: De temps en temps, des commerçants vous
- 32:12Myriam: laissent des choses, mais pas souvent.
- 32:15Myriam: Je me suis retrouvée
- 32:17Myriam: sans rien parfois. Ne pas manger,
- 32:20Myriam: ce n'est pas comme sauter un repas.
- 32:21Myriam: Quand on saute un repa, une fois, on
- 32:25Myriam: sait qu'on va pouvoir retrouver quelque chose
- 32:27Myriam: après.
- 32:28Myriam: Là, on n'a rien.
- 32:29Myriam: Dans ces cas-là, vous avez encore plus
- 32:31Myriam: faim.
- 32:33Myriam: Je cherchais des substituts.
- 32:36Myriam: J'avais des sucres, je fais fondre du
- 32:38Myriam: sucre pour faire une sorte de caramel.
- 32:40Myriam: Je mangeais ça, je me disais "j'ai au moins
- 32:42Myriam: ça".
- 32:44Myriam: Et on peut toujours trouver un paquet de
- 32:45Myriam: pâtes quelque part.
- 32:47Myriam: Dess personnes passaient,
- 32:50Myriam: mais c'est humiliant.
- 32:54Myriam: Une personne m'avait dit « tu veux que je
- 32:56Myriam: te laisse quelque chose?
- 32:58Myriam: ».
- 32:59Myriam: Je lui ai dit «C'est toi qui vois
- 33:01Myriam: ». Elle m'avait laissé une trentaine d'euros.
- 33:03Myriam: Mais en partant, elle me dit « surtout, tu
- 33:05Myriam: achètes bien de quoi manger avec ça, hein?
- 33:08Myriam: ».
- 33:10Myriam: Je n'avais pas répondu.
- 33:12Myriam: Mais en fermant la porte, elle me redit «
- 33:15Myriam: surtout, tu achètes bien de
- 33:18Myriam: l'alimentaire».
- 33:20Myriam: On a l'impression qu'on n'est plus personne,
- 33:21Myriam: qu'on n'est que des
- 33:24Myriam: gens qui ne savent pas gérer, qui n'ont pas
- 33:26Myriam: de personnalité. On dégringole,
- 33:28Myriam: on change de statut.
- 33:31Myriam: C'est difficile. J'étais
- 33:34Myriam: journaliste,
- 33:36Myriam: je n'ai jamais eu de prétention à être
- 33:40Myriam: une super personne mais on est quelqu'un.
- 33:43Myriam: A partir du moment où vous n'avez plus
- 33:44Myriam: d'argent, vous n'êtes plus personne.
- 33:47Fabrice Drouelle: Est-ce que ça fait écho à ce qu'on vous
- 33:49Fabrice Drouelle: a dit, Florence Aubenas, dans votre
- 33:53Fabrice Drouelle: immersion? Vous reconnaissez ce
- 33:55Fabrice Drouelle: genre de termes et de désespoirs?
- 33:57Florence Aubenas: Oui. Ca a
- 34:00Florence Aubenas: été une des grandes surprises du
- 34:02Florence Aubenas: mouvement des gilets jaunes. Des
- 34:05Florence Aubenas: gens se retrouvaient sur un rond-point à
- 34:08Florence Aubenas: protester et au bout
- 34:10Florence Aubenas: d'un moment, certains disent «moi
- 34:13Florence Aubenas: j'ai trois enfants.
- 34:15Florence Aubenas: » Les journées se passaient tous ensemble,
- 34:17Florence Aubenas: donc au bout de moment, on se raconte.
- 34:19Florence Aubenas: Une femme commence, elle dit « j'ai trois
- 34:20Florence Aubenas: enfants et j'habite
- 34:23Florence Aubenas: une maison, elle n'est pas chère, mais
- 34:26Florence Aubenas: elle est isolée, pour faire les trajets c'est
- 34:28Florence Aubenas: cher en essence. J'ai
- 34:31Florence Aubenas: trois enfants qui n'ont pas le même âge.
- 34:34Florence Aubenas: Je n'ai pas les moyens d'inscrire les
- 34:37Florence Aubenas: trois à un centre aéré, donc
- 34:39Florence Aubenas: j'ai dû choisir lequel irait, parmi
- 34:41Florence Aubenas: mes trois enfants. Tout
- 34:45Florence Aubenas: le monde écoutait, et au bout d'un moment
- 34:47Florence Aubenas: tout le monde a dit "moi ça, moi ceci, moi je
- 34:49Florence Aubenas: n'arrive pas à boucler le mois, moi non
- 34:51Florence Aubenas: plus..". Ce qui était important,
- 34:53Florence Aubenas: c'est que les gens n'auraient pas osé en
- 34:55Florence Aubenas: parler autrement.
- 34:57Florence Aubenas: Et tout à coup, chacun se reconnaissait
- 34:59Florence Aubenas: dans le récit de l'autre. Je
- 35:02Florence Aubenas: ne sais pas si Myriam a beaucoup l'occasion
- 35:04Florence Aubenas: de le dire, mais visiblement, il ya une
- 35:06Florence Aubenas: grande honte à dire qu'on travaille, qu'on a
- 35:08Florence Aubenas: une voiture, une maison, trois enfants, que
- 35:09Florence Aubenas: l'un va au centre aéré, mais comment
- 35:12Florence Aubenas: expliquer au reste du monde qu'on n'ait pas
- 35:14Florence Aubenas: les moyens d'envoyer les deux autres?
- 35:16Florence Aubenas: On se dit "je suis une mauvaise mère, je n'y
- 35:17Florence Aubenas: arrive pas, pourquoi j'ai choisi celui-là?"
- 35:20Florence Aubenas: Ces situations sont terrribles, déchirantes en
- 35:23Florence Aubenas: réalité.
- 35:26Florence Aubenas: Et il y avait ce partage-là, de cette
- 35:30Florence Aubenas: énorme masse de gens qui tous les jours font
- 35:32Florence Aubenas: ces choix déchirants.
- 35:37Fabrice Drouelle: En 2021, Florence Aubenas l'écrivain Emmanuel
- 35:39Fabrice Drouelle: Carrère décide d'adapter votre récit
- 35:42Fabrice Drouelle: paru en 2010 avec Juliette Binoche dans le
- 35:44Fabrice Drouelle: rôle titre.
- 35:45Fabrice Drouelle: Dans l'extrait qu'on va entendre, on entend
- 35:48Fabrice Drouelle: Marianne Winkler, l'écrivaine en immersion
- 35:50Fabrice Drouelle: dans la précarité, face à sa conseillère Pôle
- 35:53Fabrice Drouelle: Emploi qui l'interroge sur ses compétences et
- 35:55Fabrice Drouelle: sa motivation.
- 35:57Extrait film avec Juliette Binoche: Depuis votre 2e année de droit, vous n'avez
- 35:59Extrait film avec Juliette Binoche: pas vraiment eu d'activité.
- 36:01Extrait film avec Juliette Binoche: Que s'est-il passé durant ces
- 36:04Extrait film avec Juliette Binoche: 23 ans?
- 36:06Extrait film avec Juliette Binoche: J'ai été mariée, femme au foyer et
- 36:08Extrait film avec Juliette Binoche: puis mon mari m'a quittée.
- 36:12Extrait film avec Juliette Binoche: Je dois tout reprendre à zéro.
- 36:14Extrait film avec Juliette Binoche: Vous n'avez jamais fait d'atelier CV ?
- 36:17Extrait film avec Juliette Binoche: Vous y avez droit, ce serait peut-être une
- 36:19Extrait film avec Juliette Binoche: bonne chose.
- 36:21Extrait film avec Juliette Binoche: Un employeur va vous demander pourquoi vous
- 36:23Extrait film avec Juliette Binoche: postulez à son annonce, vous lui répondez
- 36:25Extrait film avec Juliette Binoche: quoi?
- 36:26Extrait film avec Juliette Binoche: Je lui réponds que je suis au chômage
- 36:29Extrait film avec Juliette Binoche: ? Je me doute que ce n'est pas la bonne
- 36:31Extrait film avec Juliette Binoche: réponse. Non, vous avez raison, ce n'est pas
- 36:32Extrait film avec Juliette Binoche: utile de dire qu'on est au chômage, tout
- 36:34Extrait film avec Juliette Binoche: le monde est au chômage! Il faut parler de
- 36:35Extrait film avec Juliette Binoche: l'entreprise, c'est très important.
- 36:38Extrait film avec Juliette Binoche: Et que vous fassiez votre propre pub.
- 36:41Extrait film avec Juliette Binoche: Il faut dire "je suis disponible à toute
- 36:43Extrait film avec Juliette Binoche: heure tous les jours, même le dimanche".
- 36:45Extrait film avec Juliette Binoche: Il faut montrer qu'on en veut.
- 36:47Extrait film avec Juliette Binoche: Comment vous décriverez vos qualités?
- 36:51Extrait film avec Juliette Binoche: Dynamique, entreprenante,
- 36:55Extrait film avec Juliette Binoche: joviale, prix d'équipe...
- 36:58Extrait film avec Juliette Binoche: Écoutez, madame Winckler, ce qui me semble
- 36:59Extrait film avec Juliette Binoche: possible, au vu de votre expérience,
- 37:03Extrait film avec Juliette Binoche: pour votre projet personnalisé d'accès à
- 37:04Extrait film avec Juliette Binoche: l'emploi, c'est de vous orienter
- 37:07Extrait film avec Juliette Binoche: vers la spécialité d'agent d'entretien.
- 37:08Extrait film avec Juliette Binoche: Ca veut dire
- 37:10Extrait film avec Juliette Binoche: femme de ménage?
- 37:14Extrait film avec Juliette Binoche: Je croyais qu'on disait "technicien de
- 37:16Extrait film avec Juliette Binoche: surface", aujourd'hui.
- 37:17Extrait film avec Juliette Binoche: On ne le dit plus.
- 37:19Extrait film avec Juliette Binoche: Les métiers de la propreté, c'est l'avenir !
- 37:21Extrait film avec Juliette Binoche: Il en faudra toujours, et cela ne peut pas
- 37:22Extrait film avec Juliette Binoche: être délocalisé.
- 37:25Extrait film avec Juliette Binoche: OK, je prends.
- 37:27Extrait film avec Juliette Binoche: Vous prenez, vous prenez... Déjà, il faut
- 37:29Extrait film avec Juliette Binoche: qu'ont vous prenne!
- 37:31Fabrice Drouelle: C'est brutal quand même.
- 37:32Fabrice Drouelle: Est-ce que ça a toujours été le cas?
- 37:37Laurence Fontaine: Dans les sociétés à status, les sociés
- 37:40Laurence Fontaine: aristocratiques dans lesquelles fonctionne la
- 37:42Laurence Fontaine: charité, les personnes doivent
- 37:48Laurence Fontaine: se présenter avec humilité.
- 37:51Laurence Fontaine: Alors que dans une société de marché, une
- 37:53Laurence Fontaine: société capitaliste, il faut qu'elles se
- 37:55Laurence Fontaine: présentent comme des battantes, des personnes
- 37:58Laurence Fontaine: qui savent.
- 37:59Laurence Fontaine: C'est très intéressant de voir ces
- 38:02Laurence Fontaine: fabrications de l'autre par rapport à
- 38:05Laurence Fontaine: la société dans laquelle on vit.
- 38:09Fabrice Drouelle: Julien Damon, qu'en pensez-vous?
- 38:09Julien Damon: On entend
- 38:12Julien Damon: deux choses : le caractère humiliant
- 38:14Julien Damon: et infantilisant d'une partie de la relation
- 38:16Julien Damon: de services. C'est valable pour toute administration publique,
- 38:23Julien Damon: on passe son temps à devoir raconter sa vie
- 38:25Julien Damon: et se comporter selon telles ou
- 38:27Julien Damon: telles attentes de notre interlocuteur.
- 38:31Julien Damon: La deuxième chose qui me marque,
- 38:36Julien Damon: ce sont les cas de femmes isolées.
- 38:38Julien Damon: C'est un sujet absolument clé.
- 38:39Julien Damon: Quand on parle de pauvreté,
- 38:42Julien Damon: pour beaucoup, on parle d'évolution du marché
- 38:43Julien Damon: du travail, on se bagarre idéologiquement
- 38:45Julien Damon: entre plus ou moins interventionnistes ou
- 38:46Julien Damon: libéraux. Mais vous avez ce
- 38:49Julien Damon: déterminant clé qu'est la forme familiale.
- 38:50Julien Damon: Par exemple, qu'est-ce
- 38:55Julien Damon: qu'un travailleur pauvre ?
- 38:56Julien Damon: Souvent on illustre ça par une personne qui
- 38:58Julien Damon: vit dans une voiture, mais c'est surtout deux choses
- 39:06Julien Damon: : travailleur et pauvre.
- 39:11Julien Damon: Travailleur, ça se mesure à l'échelle
- 39:12Julien Damon: individuelle : vous êtes ou non en activité
- 39:14Julien Damon: professionnelle.
- 39:15Julien Damon: Pauvre, ça se mesure à l'échelle de votre
- 39:17Julien Damon: famille, de votre environnement familial.
- 39:21Julien Damon: Quand on parle de l'évolution du travail
- 39:23Julien Damon: pauvre, on parle de l'évolution
- 39:25Julien Damon: du monde du travail, mais on parle aussi de
- 39:28Julien Damon: l'évolution de la famille.
- 39:31Julien Damon: Cette problématique de l'isolement est un
- 39:32Julien Damon: sujet clé aujourd'hui. 25% des
- 39:34Julien Damon: familles sont des familles monoparentales.
- 39:37Fabrice Drouelle: Une autre problématique dans la pauvreté,
- 39:39Fabrice Drouelle: c'est le surendettement.
- 39:40Fabrice Drouelle: Dans l'extrait qu'on va entendre, du
- 39:43Fabrice Drouelle: podcast Parcours, Marie-Annick, coiffeuse,
- 39:46Fabrice Drouelle: retraitée, qui habite près de Lorient,
- 39:48Fabrice Drouelle: raconte l'engrenage du surendettement et les
- 39:50Fabrice Drouelle: difficultés qu'elle a rencontrées pour se
- 39:51Fabrice Drouelle: loger avec ses enfants, jusqu'à cette
- 39:53Fabrice Drouelle: lettre de la Banque de France.
- 39:55Marie-Annick: Je suis tombée sur une assistante sociale
- 39:57Marie-Annick: extraordinaire, qui m'a fait monter un
- 39:59Marie-Annick: dossier de surrendentement et m'a fait faire
- 40:01Marie-Annick: des demandes de HLM et
- 40:04Marie-Annick: je suis arrivée où je suis maintenant.
- 40:06Marie-Annick: Mes dettes ont été effacées
- 40:08Marie-Annick: et la phrase qui m'a le
- 40:11Marie-Annick: plus marquée dans la lettre que j´ai
- 40:14Marie-Annick: reçue de la Banque de France
- 40:16Marie-Annick: c'était "situation irréversible".
- 40:19Marie-Annick: Comme quoi, vu mon
- 40:22Marie-Annick: âge, je ne pourrai jamais m'en sortir.
- 40:25Marie-Annick: La Banque de France acceptait d'effacer mes
- 40:27Marie-Annick: dettes, pour cette raison-là.
- 40:30Marie-Annick: Et ce mot "irréversible", c'est comme si
- 40:33Marie-Annick: on m'avait enfoncé la tête sous l'eau.
- 40:35Marie-Annick: J'ai dit "ils ont raison,
- 40:42Marie-Annick: je ne m'en sortirai jamais".
- 40:45Marie-Annick: En fin de compte, j'ai
- 40:48Marie-Annick: été au RSA une période, j'ai
- 40:51Marie-Annick: trouvé des petits boulots.
- 40:53Fabrice Drouelle: La question de l'âge, voilà encore un
- 40:56Fabrice Drouelle: facteur malheureusement aggravant.
- 41:00Florence Aubenas: Ce que j'ai trouvé passionnant, c'est qu'on
- 41:01Florence Aubenas: parle de budget d'une famille.
- 41:03Florence Aubenas: J'ai assisté à des entretiens de ce type-là.
- 41:04Florence Aubenas: L'assistante
- 41:07Florence Aubenas: sociale disait "quel est votre budget, quelle
- 41:09Florence Aubenas: est la chose que vous payez en premier dans
- 41:12Florence Aubenas: votre budget familial?".
- 41:14Florence Aubenas: La chose qu'on paie en premier aujourd'hui,
- 41:16Florence Aubenas: c'est le téléphone portable.
- 41:19Fabrice Drouelle: Avant la nourriture ?
- 41:19Florence Aubenas: Avant la nourriture, avant le loyer, avant
- 41:21Florence Aubenas: tout.
- 41:22Fabrice Drouelle: Poste numéro 1.
- 41:24Florence Aubenas: J'intervenais, curieuse : "pourquoi vous
- 41:26Florence Aubenas: payez ça en premier?". "C'est des sociétés
- 41:27Florence Aubenas: privées et ils nous le coupent".
- 41:29Florence Aubenas: Il n'y a pas d'appel, on ne paie pas, on n'a
- 41:31Florence Aubenas: pas.
- 41:34Florence Aubenas: Et sans téléphone portable, on n'est plus
- 41:36Florence Aubenas: relié au monde.
- 41:39Florence Aubenas: On ne postule plus à aucun emploi.
- 41:41Florence Aubenas: On n'est plus rien, c'est presque pire
- 41:43Florence Aubenas: que l'argent.
- 41:47Florence Aubenas: Le loyer, c'est en dernier,
- 41:50Florence Aubenas: parce que c' est politique.
- 41:51Florence Aubenas: Je ne vais pas être expulsé de mon HLM,
- 41:54Florence Aubenas: si j'ai la chance d'avoir un HLM, parce
- 41:56Florence Aubenas: qu'il y a une loi qui me
- 41:59Florence Aubenas: protège. Pareil pour l'électricité
- 42:01Florence Aubenas: et le gaz.
- 42:03Florence Aubenas: Ce que mettaient nos parents en premier -
- 42:05Florence Aubenas: payer le loyer, le gaz, l'electricité -, c'est non. La
- 42:09Florence Aubenas: dépense sociale qui était de payer son loyer,
- 42:11Florence Aubenas: d'être bien vu des voisins - c'est
- 42:14Florence Aubenas: toute mon enfance de voir ça -,
- 42:17Florence Aubenas: maintenant, non. Ce qui est bien vu les
- 42:18Florence Aubenas: voisins c'était d'avoir son téléphone,
- 42:19Florence Aubenas: encore.
- 42:20Florence Aubenas: Il n'est pas tout à fait à la rue, s'il a
- 42:23Florence Aubenas: encore son téléphone...
- 42:23Fabrice Drouelle: C'est un marqueur.
- 42:24Florence Aubenas: C'est LE marqueur.
- 42:27Florence Aubenas: La nourriture, on arrive toujours à s'en
- 42:29Florence Aubenas: sortir, d'une association à l'autre, etc.
- 42:32Florence Aubenas: Et venait assez tôt une dépense
- 42:35Florence Aubenas: que je trouve très respectable et
- 42:38Florence Aubenas: qui faisait rire l'assistante sociale et que
- 42:39Florence Aubenas: je ne trouve pas drôle du tout, c'était la
- 42:41Florence Aubenas: dépense pour se faire plaisir.
- 42:43Florence Aubenas: L'assistante sociale disait «Je vois que dans
- 42:45Florence Aubenas: votre dépense, vous avez pris
- 42:47Florence Aubenas: tant pour racheter un canapé, vous
- 42:50Florence Aubenas: avez pris ça avant votre budget
- 42:53Florence Aubenas: nourriture?"
- 42:53Fabrice Drouelle: En gros, vous n'avez pas le droit de le plaisir.
- 42:55Florence Aubenas: Exactement, elle dit que ça lui a fait
- 42:57Florence Aubenas: plaisir mais c'est irrecevable.
- 43:09Florence Aubenas: Cette parcelle de bonheur, de plaisir,
- 43:12Florence Aubenas: est-ce qu'on y a droit quand on est pauvre?
- 43:16Laurence Fontaine: Le roi Lear dit que même
- 43:20Laurence Fontaine: le plus pauvre des mendiants a toujours un
- 43:22Laurence Fontaine: peu de superflu dans ses pauvres possessions,
- 43:24Laurence Fontaine: quand ses filles lui ont tout retiré.
- 43:27Laurence Fontaine: Ce que je trouve extraordinaire dans ce que
- 43:29Laurence Fontaine: vous racontez, c'est que dans l'Ancien
- 43:30Laurence Fontaine: régime, c'était aussi le loyer qu'on payait
- 43:33Laurence Fontaine: en dernier parce que c'était lié aux institutions. Dans
- 43:38Laurence Fontaine: cette revendication de vouloir
- 43:41Laurence Fontaine: un téléphone,une thèse
- 43:43Laurence Fontaine: a été faite il y a 15 ans.
- 43:44Laurence Fontaine: Les assistantes sociales,
- 43:47Laurence Fontaine: toujours pleines de bonne volonté, refusaient
- 43:49Laurence Fontaine: de payer pour les téléphones en disant qu'il
- 43:51Laurence Fontaine: faut d'abord assurer la nourriture.
- 43:55Laurence Fontaine: Les femmes qui avaient été étudiées faisaient
- 43:57Laurence Fontaine: des ruses pour cacher le fait qu'elles
- 43:59Laurence Fontaine: allaient s'acheter un téléphone. Le besoin de
- 44:00Laurence Fontaine: vivre en société n'était pas pris en compte.
- 44:05Fabrice Drouelle: Julien Damon
- 44:08Julien Damon: Cette affaire de téléphone est fondamentale.
- 44:10Julien Damon: Les plus jeunes d'entre nous ne peuvent pas
- 44:11Julien Damon: forcément s'en rendre compte, mais il y a 25
- 44:14Julien Damon: ans, avoir un téléphone portable, c'était
- 44:16Julien Damon: un signe de richesse.
- 44:18Julien Damon: Aujourd'hui, ne pas avoir un telephone
- 44:20Julien Damon: portable, c'est un signe de pauvreté et même
- 44:23Julien Damon: de grande pauvreté.
- 44:24Julien Damon: Si on s'arrête au seul téléphone portable,
- 44:26Julien Damon: on oublie un point qui est le smartphone.
- 44:28Julien Damon: Le smartphone, c'est aussi la connection
- 44:30Julien Damon: internet.
- 44:32Julien Damon: Connection qui permet de vivre comme tout le
- 44:34Julien Damon: monde. Un ado sans smartphone ne peut pas
- 44:36Julien Damon: vivre. Vous
- 44:41Julien Damon: êtes sans-abri ou migrant, si vous n'avez pas
- 44:43Julien Damon: de smartphone, vous ne pouvez pas vivre
- 44:45Julien Damon: correctement. Que ce soit la liaison avec vos
- 44:47Julien Damon: amis, votre famille
- 44:49Julien Damon: éloignée, ou l'ensemble des administrations
- 44:51Julien Damon: avec qui vous êtes en contact.
- 44:52Julien Damon: Le smartphone a moins de 20 ans !
- 44:55Julien Damon: Il y a moins 20 ans, vous exibiez un
- 44:56Julien Damon: smartphone, vous étiez un nouveau riche, un
- 44:58Julien Damon: monsieur Seguéla qui exhibait non sa Rolex mais son smarphone.
- 45:03Julien Damon: Aujourd'hui dans n'importe quel centre
- 45:04Julien Damon: d'hébergement ou accueil de jour, la première
- 45:06Julien Damon: préoccupation de pas mal de gens est
- 45:10Julien Damon: de recharger leur smartphone.
- 45:11Julien Damon: C'est capital.
- 45:13Fabrice Drouelle: Dans le dernier extrait du podcast Parcours
- 45:14Fabrice Drouelle: qu'on va entendre, Roger.
- 45:17Fabrice Drouelle: Roger, 73 ans, retraité,
- 45:19Fabrice Drouelle: habite depuis neuf mois dans sa voiture (on
- 45:21Fabrice Drouelle: le connaît) sur le parking d'un centre
- 45:22Fabrice Drouelle: commercial en région parisienne.
- 45:24Fabrice Drouelle: Il raconte la difficulté à parler de cette
- 45:26Fabrice Drouelle: expérience et les liens de solidarité
- 45:29Fabrice Drouelle: réciproques qu'il a noué au Secours
- 45:30Fabrice Drouelle: catholique, où il dépose son linge pour
- 45:33Fabrice Drouelle: le laver.
- 45:34Extrait avec Roger: Je ne me suis jamais dévoilé, je n'ai jamais
- 45:36Extrait avec Roger: raconté ce qui m'est arrivé. Ce que je vis,
- 45:38Extrait avec Roger: je n'en parle à personne.
- 45:41Extrait avec Roger: Personne ne le sait, mes
- 45:43Extrait avec Roger: proches encore moins parce que la vie a
- 45:45Extrait avec Roger: fait qu'ils m'ont
- 45:48Extrait avec Roger: rejeté. C'est un peu grâce à eux que je suis
- 45:50Extrait avec Roger: dehors, entre guillemets.
- 45:51Extrait avec Roger: Ce sont les
- 45:57Extrait avec Roger: aléas de la vie.
- 46:00Extrait avec Roger: J'espère que ma situation va se débloquer,
- 46:02Extrait avec Roger: mais je crois que ce ne sera que par mes
- 46:04Extrait avec Roger: propres moyens.
- 46:06Extrait avec Roger: Je ne crois pas qu'on va me tendre la perche.
- 46:09Extrait avec Roger: Je ne vois personne qui peut me tendrer la
- 46:10Extrait avec Roger: perche, à moins que je gagne au Loto.
- 46:18Extrait avec Roger: Allez au revoir, à
- 46:21Extrait avec Roger: lundi!
- 46:23Extrait avec Roger: Mon linge est lavé ou pas encore?
- 46:25Extrait avec Roger: Non, tu viendras le chercher lundi prochain.
- 46:28Extrait avec Roger: Ca marche, je te remercie, à la semaine
- 46:30Extrait avec Roger: prochaine.
- 46:36Extrait avec Roger: C'est une expérience, elle n'est pas
- 46:38Extrait avec Roger: terrible, mais c'est l'expérience de la vie.
- 46:40Extrait avec Roger: On se rend compte de ce que sont des
- 46:43Extrait avec Roger: amis, des gens sincères,
- 46:46Extrait avec Roger: des gens qui ont un cœur. [Pleurs]. On
- 46:53Extrait avec Roger: découvre des gens incroyables, des
- 46:58Extrait avec Roger: gens à qui on ne pense pas.
- 47:01Extrait avec Roger: Des gens m'ont aidé et derrière - c'est
- 47:03Extrait avec Roger: drôle, la vie - c'est moi qui les ai aidés,
- 47:05Extrait avec Roger: après.
- 47:06Extrait avec Roger: C'est le retour,
- 47:11Extrait avec Roger: tu jettes et tu récupères. À
- 47:26Extrait avec Roger: bientôt!
- 47:27Extrait avec Roger: Merci, au revoir!
- 47:33Fabrice Drouelle: Ce que raconte ce document, c'est une
- 47:35Fabrice Drouelle: question. Comment reprendre la main,
- 47:38Fabrice Drouelle: comment retrouver une capacité d'agir
- 47:40Fabrice Drouelle: ?
- 47:42Florence Aubenas: Ce que je trouve très frappant dans la
- 47:44Florence Aubenas: discussion qu'on a depuis le début, c'est que
- 47:47Florence Aubenas: la pauvreté, souvent, est vue comme une
- 47:49Florence Aubenas: marginalité.
- 47:50Florence Aubenas: Le pauvre serait un marginal, quelqu'un qui
- 47:52Florence Aubenas: vit en dehors de la société. Ça rejoint un
- 47:53Florence Aubenas: peu l'image du SDF dans les années 60
- 47:56Florence Aubenas: dont on parlait, le mendiant
- 47:58Florence Aubenas: magnifique ou peu importe. Mais tous
- 48:04Florence Aubenas: les gens qu' on a croisés pendant ce podcast,
- 48:06Florence Aubenas: sont des gens qui ne souhaitent pas être en
- 48:08Florence Aubenas: dehors de la société, qui souhaitent de
- 48:09Florence Aubenas: toutes leurs forces être dans la société.
- 48:12Florence Aubenas: Cette pauvreté-là est la nôtre aujourd'hui.
- 48:16Florence Aubenas: Ce sont des gens qui disent "je voudrais en
- 48:18Florence Aubenas: être", qui tapent à la porte, mais elle
- 48:20Florence Aubenas: ne s'ouvre pas toujours,
- 48:22Florence Aubenas: y compris dans les associations.
- 48:24Florence Aubenas: Je me souviens d'une scène hallucinante dans
- 48:27Florence Aubenas: une association hors de Paris.
- 48:29Florence Aubenas: On
- 48:32Florence Aubenas: donne un colis alimentaire et une
- 48:36Florence Aubenas: femme d'origine étrangère, migrante, dit :
- 48:40Florence Aubenas: "moi, je mange pas de porc", et elle rend des
- 48:43Florence Aubenas: choses et on entend l'idée que si si vous
- 48:44Florence Aubenas: commencez à discuter, on leur donne, mais ils
- 48:46Florence Aubenas: ne sont pas d'accord...
- 48:48Florence Aubenas: Il y a une masse d'incompréhension
- 48:50Florence Aubenas: alors que les gens souhaitent juste être
- 48:53Florence Aubenas: là, participer.
- 48:54Florence Aubenas: Il y a cette
- 48:57Florence Aubenas: société les maintient à l'écart, ne
- 48:59Florence Aubenas: les entend pas plus que ça,
- 49:03Florence Aubenas: et eux qui frappent à la porte.
- 49:06Fabrice Drouelle: Dans cette thématique, il y a une dimension
- 49:07Fabrice Drouelle: politique, j'y vois l'affaissement
- 49:10Fabrice Drouelle: de notre État-providence, de notre
- 49:12Fabrice Drouelle: Etat social, solidaire, prestataire.
- 49:15Fabrice Drouelle: Est-ce que la solution ne serait pas
- 49:18Fabrice Drouelle: justement de re-booster notre
- 49:20Fabrice Drouelle: social-démocratie, notre Etat social, Julien
- 49:21Fabrice Drouelle: Damon ?
- 49:25Fabrice Drouelle: On peut le faire d'une manière, sans se
- 49:27Fabrice Drouelle: bagarrer sur l'ampleur ou non du "pognon
- 49:29Fabrice Drouelle: de dingue" - tel que ceci a été évoqué
- 49:32Fabrice Drouelle: de façon polémique par le président de la
- 49:33Fabrice Drouelle: République -, en se décentrant par rapport
- 49:35Fabrice Drouelle: à la question des sous.
- 49:37Fabrice Drouelle: Pourquoi? Si vous augmentez le RSA de
- 49:39Fabrice Drouelle: 100 euros par mois, vous ne changez pas la
- 49:42Fabrice Drouelle: vie des gens. Vous améliorez leur quotidien
- 49:44Fabrice Drouelle: incontestablement, mais si vous
- 49:46Fabrice Drouelle: mettez l'accent sur l'accompagnement,
- 49:49Fabrice Drouelle: sur le travail social, vous pouvez bien
- 49:51Fabrice Drouelle: davantage les aider. Ce qui traverse une
- 49:54Fabrice Drouelle: partie des témoignages qu'on a entendu,
- 49:56Fabrice Drouelle: c'est cette question.
- 49:59Fabrice Drouelle: Une dame a trouvé une assistante sociale qui
- 50:01Fabrice Drouelle: l'a beaucoup aidée.
- 50:03Fabrice Drouelle: Cela veut dire que d'autres n'ont pas pu l'
- 50:05Fabrice Drouelle: aider. Des gens ont dit qu'il faut du
- 50:07Fabrice Drouelle: cœur, de la chaleur pour pouvoir être
- 50:10Fabrice Drouelle: appuyés. Ce n'est pas ce que produit notre
- 50:12Fabrice Drouelle: État social. Notre État Social est une
- 50:13Fabrice Drouelle: formidable machine à redistribution, qui ne
- 50:16Fabrice Drouelle: marche pas excellemment, il y a des...
- 50:19Fabrice Drouelle: La doxa libérale y est pour quelque chose?
- 50:20Julien Damon: Peut-être,
- 50:24Julien Damon: du point de vue financier, le système
- 50:26Julien Damon: est à bout de souffle.
- 50:28Julien Damon: En revanche, du côté de l'accompagnement,
- 50:31Julien Damon: il y a mille fois mieux à faire.
- 50:32Julien Damon: Qu'il s'agisse de réhumaniser quand on
- 50:34Julien Damon: dématérialise trop, de rationaliser
- 50:37Julien Damon: le système de manière à ce que, quand vous
- 50:39Julien Damon: êtes en difficulté, vous n'ayez pas
- 50:42Julien Damon: mille sonnettes auxquelles sonner, mais un
- 50:44Julien Damon: endroit où vous pouvez savoir que vous
- 50:46Julien Damon: serez véritablement aidé.
- 50:48Fabrice Drouelle: Laurence Fontaine, qu'est-ce que vous retenez
- 50:50Fabrice Drouelle: de tout ce que nous avons dit?
- 50:50Laurence Fontaine: Je suis tout à fait d'accord avec ce que
- 50:52Laurence Fontaine: vient de dire Julien Damon. Mais puisqu'on
- 50:55Laurence Fontaine: parle des mots, je me dis que le mot "pauvre"
- 50:56Laurence Fontaine: pose problème.
- 50:58Laurence Fontaine: Parce que la définition du pauvre, c'est
- 51:00Laurence Fontaine: celui qui est aidé.
- 51:04Laurence Fontaine: Financièrement, pas au sens de celui qui est
- 51:06Laurence Fontaine: accompagné.
- 51:08Laurence Fontaine: Quand on est pauvre, on perd quantité de ses
- 51:10Laurence Fontaine: identités. Une autre notion fondamentale,
- 51:12Laurence Fontaine: c'est la liberté, la capacité de choix,
- 51:15Laurence Fontaine: qu'il faut que toutes ces personnes
- 51:17Laurence Fontaine: conservent.
- 51:18Laurence Fontaine: Eux-mêmes demandent à ne plus être dans des
- 51:20Laurence Fontaine: ghettos de pauvres.
- 51:22Laurence Fontaine: Il faut tendre vers tout ce qui est fait pour
- 51:24Laurence Fontaine: remettre ces personnes avec
- 51:27Laurence Fontaine: les autres.
- 51:32Laurence Fontaine: Celui qui a eu des métiers différents, quand
- 51:34Laurence Fontaine: il devient pauvre, perd toutes
- 51:37Laurence Fontaine: ses capacités d'action.
- 51:38Laurence Fontaine: Tout ça s'envole. Il faut redonner
- 51:41Laurence Fontaine: de la capacité d'agir.
- 51:42Laurence Fontaine: Dans un concours du XVIIIe
- 51:45Laurence Fontaine: siècle sur lequel j'ai travaillé, un ancien
- 51:47Laurence Fontaine: abbé disait "Ne leur enlevez pas l'énergie
- 51:50Laurence Fontaine: qui les soutient, laissez-leur
- 51:52Laurence Fontaine: leur capacité de choix, évitez-leur les
- 51:55Laurence Fontaine: humiliations et
- 51:58Laurence Fontaine: gardez-leur leur liberté".
- 52:00Laurence Fontaine: C'est autour de cet ensemble de
- 52:03Laurence Fontaine: notions qu'il faut repenser notre État
- 52:05Laurence Fontaine: social.
- 52:06Fabrice Drouelle: Notre participation, journalistes, Florence
- 52:08Fabrice Drouelle: Aubenas, ce sont les mots pour le dire ?
- 52:11Florence Aubenas: Certainement, les mots pour le dire,
- 52:14Florence Aubenas: c'est de demander comment s'y pencher.
- 52:16Florence Aubenas: Notre métier c'est de raconter, faire du
- 52:17Florence Aubenas: reportage, montrer l'état
- 52:20Florence Aubenas: dans lequel est notre pays. C'est
- 52:23Florence Aubenas: un devoir.
- 52:26Fabrice Drouelle: C'est une mission?
- 52:27Florence Aubenas: C'est notre mission.
- 52:30Fabrice Drouelle: Merci infiniment Florence Aubenas, merci
- 52:33Fabrice Drouelle: Julien Damon, merci Laurence Fontaine d'avoir
- 52:35Fabrice Drouelle: participé à cette discussion qui se termine.
- 52:37Fabrice Drouelle: Merci de votre attention!