Latest / Le centre de gravité / La rédaction de Claudine
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- 0:00Épisode la rédaction de Claudine, chapitre un une voix
- 0:05qui n'a jamais existé. En 1957, une petite fille de 11
- 0:09ans écrit une rédaction sur l'an 2000.
- 0:11Aujourd'hui, une machine la lit avec une voix d'enfant qui n'a
- 0:16jamais vécu. Octobre 1957, Chevreuse Seine et
- 0:21Oise pas encore les Yvelines, elles ne seront créées qu'en
- 0:251968. Une petite fille de 11 ans
- 0:29s'appelle Claudine. Elle est en cours moyen 2e année
- 0:33à l'école de Chevreuse. Sa maîtresse s'appelle Madame
- 0:36Drouin. Un mardi matin, Madame Drouin
- 0:39écrit un sujet de rédaction au tableau, imaginez la vie en l'an
- 0:432000. Écoutez.
- 0:46En l'an 2000, j'aurai 54 ans, à peu près l'âge de ma tante
- 0:50Marguerite aujourd'hui. C'est bien vieux et je me
- 0:53demande si je serai encore là. Maman dit que oui, que les gens
- 0:56vivront plus longtemps parce que les docteurs trouveront des
- 0:59remèdes. Alors j'essaie d'imaginer
- 1:01comment ce sera. Je crois qu'on ne brûlera plus
- 1:04de charbon dans les maisons. Ça me rend triste pour mon papa
- 1:07parce que papa vend de l'anthracite et d'autres
- 1:09combustibles. Quand il rentre le soir, il a la
- 1:12figure noire de poussière et maman lui fait chauffer de l'eau
- 1:15dans la grande bassine. Mais le mois dernier, les Russes
- 1:18ont lancé une fusée qui tourne autour de la terre et qui fait.
- 1:21PIP PIP papa dit que si on sait faire ça, on saura bien chauffer
- 1:26les maisons autrement, avec l'atome, on tournera un bouton
- 1:30et il fera chaud partout. Papa, il aime les avions, il en
- 1:34a même pris un une fois pour un baptême à tous eu le noble, mais
- 1:37ça ne lui suffit pas. Il a croisé des aviateurs, il
- 1:41parlait de Saint Exupéry, il les connaît tous.
- 1:43Quand on en voit un dans le ciel, il s'arrête et il dit son
- 1:47nom, un Dakota, un constellation, un oratlas.
- 1:51Alors moi je crois qu'en l'an 2000, tout volera, les autos
- 1:55voleront comme des petites bulles au-dessus des toits.
- 1:57Les trains voleront aussi pour aller à Paris en 5 Min.
- 2:00Et papa peut être aura enfin son avion à lui.
- 2:04J'espère qu'on verra encore le château de la Madeleine, là-haut
- 2:07sur la colline, quand on volera au-dessus dans les maisons, il y
- 2:11aura une boîte qui cuit le rôti en une minute sans feu.
- 2:15Et le tourne disque que j'ai eu pour mes 10 ans.
- 2:17Il sera grand comme un poste de radio.
- 2:19On pourra écouter toutes les musiques du monde en même temps,
- 2:23et même les chansons qui ne sont pas encore écrites.
- 2:26La famille duraton sera toujours là à 07h00 du soir.
- 2:29Et en l'an 2000, je crois qu'on ira sur la lune en vacances
- 2:34comme on va à Cabourg. Quand je serai grande, je
- 2:37voudrais être maîtresse d'école comme Madame droit.
- 2:40Même en l'an 2000, il faudra bien quelqu'un pour apprendre à
- 2:43lire aux enfants, parce que les robots ne sauront pas tout
- 2:45faire. Claudine, 11 ans.
- 2:49Rédaction du mardi 15 octobre 1957.
- 2:51Note de la maîtresse, 7 sur 10. Ce texte, vous venez de
- 2:56l'entendre, lu par une intelligence artificielle, une
- 2:58voix synthétique, une voix de fillette qui n'a jamais existé.
- 3:05J'ai donné le cahier de ma mère à une machine et la machine m'a
- 3:08rendu une enfant de 11 ans qui respire, qui hésite, qui murmure
- 3:13bip bip, bip bip comme le sputnik qu'elle entend à la TSF.
- 3:16Claudine, la vraie, a maintenant 79 ans, mais sa voix d'enfant
- 3:22est perdue depuis près de 70 ans.
- 3:24Personne ne l'a enregistré, personne n'a pensé à le faire.
- 3:28En 1957, on enregistrait pas les petites filles qui lisaient leur
- 3:30rédaction. Alors j'ai fait quelque chose
- 3:35que Claudine, à 11 ans, n'aurait jamais pu imaginer, même dans sa
- 3:40rédaction sur l'an 2000 où elle prévoit l'atome, les objets qui
- 3:43volent, la musique partout et les voyages lunaires.
- 3:46Elle n'a pas imaginé ça, en tout cas pas sous cette forme.
- 3:50J'ai demandé à une machine de lire ma mère et voilà ce que ça
- 3:55donne. Cette rédaction pose une
- 3:57question qui n'a rien d'anecdotique, pourquoi Claudine
- 4:00à 11 ans, rêve t elle de devenir maîtresse d'école ?
- 4:04Et pas astronaute, chirurgienne ou pilote.
- 4:07Pourquoi son futur est-il si ambitieux pour les objets et si
- 4:11sage pour elle même ? Pour comprendre la rédaction de
- 4:14ma mère, il faut remonter derrière elle, très loin, sa
- 4:18mère Denise, 15 ans, en 1927, la mère de Denise, Marie, 11 ans,
- 4:22en 1897, avant Marie Jeanne, 11 ans en 1867, avant Jeanne
- 4:26Louise. Puis Catherine, j'ai retrouvé le
- 4:35cahier, je l'ai donné à la machine et je vais raconter
- 4:38pendant les 20 prochaines minutes comment des filles de
- 4:41Chevreuse ont appris, génération après génération, ce qu'elles
- 4:45avaient le droit de rêver. Chapitre 2, chevreuse balcon sur
- 4:49Paris. Ce village sentait l'eau vive et
- 4:52le cuir qui sèche. On y entendait Versailles avant
- 4:55même de voir Paris. Et dans cette vallée là, les
- 4:59filles apprenaient très tôt que le monde n'était jamais.
- 5:01Loin. Si je remonte jusque là, ce
- 5:03n'est pas pour quitter l'intelligence artificielle,
- 5:06c'est pour comprendre ce qu'elle limite quand elle lit
- 5:08aujourd'hui la rédaction d'une enfant disparue, il faut
- 5:11regarder une carte, pas une carte administrative, une carte
- 5:15mentale. Chevreuse n'est pas un fond de
- 5:17province oubliée, ce n'est même pas la province.
- 5:20C'est à 18 km de Versailles, 35 km de Paris.
- 5:23Port Royal des champs est à quelques pas, le train viendra,
- 5:27les nouvelles descendent de la capitale aussi vite que la pluie
- 5:30sur les coteaux. C'est une vallée frontière,
- 5:35assez loin pour rester, un village assez proche pour vivre
- 5:38dans l'ombre du pouvoir. A chevreuse, l'histoire
- 5:41nationale n'arrive pas d'abord par les livres d'école, elle
- 5:44arrive par la route. Et puis il y a le paysage.
- 5:49Il faut le sentir pour comprendre ce qu'une enfant de
- 5:5211 ans peut imaginer. Ici, le fond de vallée est
- 5:55humide, l'yvette passe entre les pierres sous les petits ponts,
- 5:59les tanneries se servent d'elle. Et une tannerie, ça ne sent pas
- 6:03la campagne, ça sent le tanin, la peau mouillée, la bête qui
- 6:07n'est plus tout à fait une bête et pas encore un objet.
- 6:11Une petite fille de chevreuse grandit dans un mélange de
- 6:13rivières froides, de fumée, de bois et de cuir humide.
- 6:17Une odeur très précise, l'odeur du travail.
- 6:22Mais chevreuse n'est pas seulement une vallée de peau et
- 6:24d'eau, c'est aussi une vallée de phrase.
- 6:27Jean racine, adolescent, a été formé à port Royal des champs.
- 6:31À quelques kilomètres de là, ce détail compte.
- 6:34Parce qu'ici, il est question d'une rédaction, pas seulement
- 6:37d'un village. Chevreuse n'est pas un décor,
- 6:40c'est un endroit où cohabitent la peau et la syntaxe, le cuir
- 6:44et racine, le travail Manuel et la phrase juste en 1867, le choc
- 6:50technologique arrive pour de bon.
- 6:52La ligne de chemin de fer qui relie Paris à la vallée atteint
- 6:55Saint Rémy les Chevreuses, 3 km plus loin pour les enfants du
- 6:59village. Le train devient un horizon
- 7:03concret. La même année, la mairie école
- 7:06du village est achevée. Avant cela, les classes se
- 7:09tenaient dans le manoir de la recette, un vieux bâtiment
- 7:12seigneurial reconverti en salle commune depuis 1836. la
- 7:16République entre dans la Pierre. Et puis il y a l'autre
- 7:21modernité, celle qui arrive par les maisons d'été.
- 7:24À partir du 2nd empire, les bourgeois parisiens viennent
- 7:27prendre l'air dans la vallée. Les filles de chevreuse qui
- 7:32entrent à leur service, voient des intérieurs qu'on ne voit pas
- 7:35chez elles. Elles croisent des pianos, des
- 7:38lampes, des revues illustrées, des livres reliés.
- 7:42Autrement dit, elles voient le futur avant qu'il entre chez
- 7:46elles. Elles l'aperçoivent tôt, mais
- 7:49depuis le seuil, un objet résume cette position, les cartes
- 7:54illustrées de Jean Marc côté à partir de 1899, des visions de
- 7:57l'an 2000. Distribués comme récompense
- 8:01scolaire, Marie a pu en voir circuler un peu plus tard,
- 8:06Denise les voir traîner. Claudine les héritait sans le
- 8:09savoir. Les artistes ont imaginé des
- 8:12machines à voler. Ils n'ont pas imaginé une femme
- 8:15libre de s'habiller comme elle veut.
- 8:17Claudine, elle, ira encore à l'école en jupe et blouse.
- 8:22Le futur était déjà là, l'égalité, non ?
- 8:27Maintenant, remontons la lignée. Chapitre. 3 6 filles avant
- 8:32Claudine pour comprendre ce que l'i a touche aujourd'hui, il
- 8:37faut mesurer ce que l'écriture a représenté pendant 2 siècles
- 8:41pour les filles de cette vallée. L'histoire commence avant elle,
- 8:44bien avant elle, avant sa rédaction.
- 8:47Il y a 6 enfances, 6 façons d'avoir 11 ans dans cette
- 8:51vallée, 6 plafonds différents au-dessus de la même rivière.
- 8:55Avec Catherine, il faut surtout obéir, porter ce qu'on vous
- 8:58donne, ramasser ce qui tombe, se taire quand les adultes parlent,
- 9:02suivre le rythme des bêtes et des saisons.
- 9:05Avec Louise, Apprendre à lire ne sert pas encore à choisir sa
- 9:08vie. Cela sert d'abord à suivre la
- 9:10religion, à tenir sa place, à déchiffrer ce qu'on vous met
- 9:14sous les yeux, sans discuter. A chevreuse, avant les chambres
- 9:18de bonne, il y a les champs, les vignes, les chèvres.
- 9:22Le travail commence dehors, la terre, les bêtes, les saisons.
- 9:27Avant elle, encore dans les 4 générations qui précèdent 1800,
- 9:31le décor est plus rude et plus masculin.
- 9:33La guerre emporte les hommes, les Frères, les fils.
- 9:37Sous Napoléon, c'est une boucherie.
- 9:39En 1870 aussi, à une autre échelle, ceux qui reviennent
- 9:42reviennent, souvent diminués, infirmes ou brisés dans leur
- 9:45tête. Mais l'arbre généalogique ne
- 9:48montre pas tout. Il retient surtout ceux qui
- 9:53reviennent et ont des enfants. Les morts sans descendance
- 9:57sortent presque entièrement de la lignée dans une famille.
- 10:05L'histoire militaire ne se lit donc pas seulement dans les
- 10:07morts. Elle se lit aussi dans les
- 10:09silences, les corps cassés, les vies raccourcis, les femmes qui
- 10:13tiennent pendant l'absence et reprennent ensuite le cours
- 10:16ordinaire des choses. Jeanne à 11 ans en 1867.
- 10:21C'est l'année qui change tout pour la lignée et pour le
- 10:24village. Cette année-là, la mairie école
- 10:27de Chevreuse est achevée, le train arrive à Saint Rémy et la
- 10:31loi du Rui ouvre pour la première fois des cours
- 10:34secondaires publics pour filles dans certaines villes, pas à
- 10:38chevreuse mais à Paris, à Versailles, dans les sous
- 10:41préfectures, les filles peuvent désormais aller au-delà du
- 10:44primaire, apprendre l'histoire, les mathématiques et le français
- 10:48écrit. Des choses qu'on réservait aux
- 10:51garçons. Jeanne, elle, reste à chevreuse.
- 10:55Elle entre à l'école des sœurs. On lui apprend la lecture,
- 10:58l'écriture, le calcul élémentaire, la morale
- 11:01religieuse, les travaux d'aiguilles, les sciences, le
- 11:05latin, l'histoire politique restent ailleurs.
- 11:07On la forme à être une bonne épouse, une bonne mère, une
- 11:11bonne chrétienne. Au début du 19e siècle, la
- 11:14religion tient encore l'école. Le programme est explicite, il
- 11:18est imprimé dans les manuels, mais Jeanne, pour la première
- 11:22fois dans la lignée, sait lire couramment.
- 11:24Elle peut lire un roman, un journal, une lettre, écrire à
- 11:28une amie ou à un frère parti à la ville, tenir les comptes d'un
- 11:32ménage, rédiger une liste de courses, signer un acte de
- 11:36baptême. Vue d'aujourd'hui, cette
- 11:38compétence paraît minuscule. Elle change pourtant tout le
- 11:42premier fil d'un déplacement lent.
- 11:44Presque invisible à son époque, mais décisif à l'échelle d'un
- 11:48siècle, Marie a 11 ans en 1897, elle est la première petite
- 11:55fille de la lignée à avoir vécu toute son enfance sous le régime
- 11:59des lois Jules Ferry. 1881, école primaire gratuite. 1882,
- 12:01école primaire obligatoire pour filles et pour garçons jusqu'à
- 12:0513 ans, laïque républicaine. Obligatoire, vraiment ?
- 12:16Pas seulement sur le papier. Les gendarmes vérifient.
- 12:20Les parents qui gardent leur fille à la maison reçoivent des
- 12:23amendes. Marie est scolarisée, elle a un
- 12:26certificat d'études, elle sait lire, écrire, compter, tenir un
- 12:30cahier, rédiger une lettre, calculer une surface.
- 12:34Et pour la première fois dans la lignée, une institutrice lui
- 12:37demande, Marie imagine la vie en l'an 2000, une rédaction, un
- 12:42sujet ordinaire. On ne sait pas ce qu'elle a
- 12:45écrit, le cahier est perdu mais on sait ce qu'elle avait vu à 11
- 12:49ans. Elle avait vu la tour Eiffel
- 12:51construite 8 ans plus tôt. Elle avait peut être vu les
- 12:54premières automobiles sur la route de Paris.
- 12:57Elle avait peut être entendu parler de cette jeune savante
- 13:00Marie Curie qui travaillait à Paris.
- 13:03Elle avait peut être vu un peu plus tard une de ces images de
- 13:06l'an 2000. Une carte où une femme en corset
- 13:09et jupe longue pilote un aéronef personnel au-dessus des toits de
- 13:13Paris. Marie rêve.
- 13:16Désormais, le rêve est davantage permis.
- 13:19L'École républicaine l'encourage même.
- 13:21On veut former des citoyennes et, pour certaines d'entre
- 13:25elles, ouvrir l'horizon du métier d'institutrice.
- 13:29Le métier est nouveau, il s'ouvre aux femmes, il paye.
- 13:33Une institutrice gagne bien plus qu'une ouvrière de filatures et
- 13:36bien plus qu'une bonne. Devenir maîtresse d'école pour
- 13:40Marie en 1897, c'est sans doute l'une des plus hautes ambitions
- 13:42possibles. C'est sans doute l'une des
- 13:44ambitions les plus élevées qu'on lui laisse alors entrevoir.
- 13:47Et c'est ce qui se transmettra presque sans changer jusqu'à
- 13:49Claudine, 60 ans plus tard. Quand ma mère écrira à 11 ans,
- 13:54je voudrais être maîtresse d'école, elle ne fera que
- 13:57répéter le rêve de sa grand-mère.
- 14:02Denise a 15 ans en 1927. Entre Marie et elle, une guerre
- 14:07mondiale. Denise grandit dans un monde où
- 14:10les filles peuvent déjà rester plus longtemps à l'école,
- 14:12travailler avant le mariage et imaginer une vie moins étroite
- 14:15que celle de leur mère dans sa famille.
- 14:17Cela est encore accentué par un milieu de tradition franc
- 14:20maçonne, athée, plus laïque que la moyenne.
- 14:23Avant même la 2nde Guerre mondiale, Denise travaillera et
- 14:27vivra seule à Paris. À l'échelle de la lignée, ce
- 14:30n'est pas un détail. C'est une avancée concrète.
- 14:35Se marier à cette époque, c'est encore vivre les grossesses sous
- 14:38une menace réelle que la médecine ne maîtrise pas encore
- 14:41bien. 6 filles, 6 plafonds. Catherine obéit d'abord, Louise
- 14:48apprend à tenir sa place, Jeanne apprend à lire couramment, Marie
- 14:52peut viser l'école, Denise travaille avant le mariage, puis
- 14:56vit seule à Paris. Claudine héritera de tout ça à
- 14:58la fois et entre ses 6 filles. Un fil qu'on ne voit pas quand
- 15:02on le vit, mais qui saute aux yeux quand on le remonte.
- 15:07L'Historienne Michèle Perrot l'a écrit, l'alphabétisation des
- 15:10femmes précède tout le reste. Sans Jeanne qui apprend à lire
- 15:13en 1867, la suite de la lignée n'aurait pas eu le même rapport
- 15:16aux mots. Sans mari qui rédige, Denise
- 15:18n'hérite pas tout à fait du même horizon scolaire.
- 15:21Et sans ses déplacements successifs, Claudine n'écrit
- 15:23sans doute pas aussi naturellement.
- 15:26À 11 ans, je voudrais être maîtresse d'école.
- 15:32Quand Claudine arrive à 11 ans, en 1957, elle est la première de
- 15:35la lignée à lire couramment tous les jours, à écrire sans effort,
- 15:38à pouvoir formuler un futur personnel.
- 15:40Mais elle est aussi la dernière à le formuler aussi nettement
- 15:44dans le cadre transmis par ses ancêtres.
- 15:46Devenir institutrice, se marier, avoir des enfants, travailler
- 15:51peut être, si l'ordre des choses le permet-elle ne le sait pas.
- 15:56A 11 ans, on ne sait pas qu'on est la dernière.
- 16:01Retournons à elle. Chapitre 4, mardi 15 octobre
- 16:061957. Car une machine ne lit jamais
- 16:09dans le vide, elle lit toujours un texte fabriqué avec un monde,
- 16:12une maison, une époque, des phrases entendues quelque part.
- 16:17Claudine a 11 ans, un tourne disque 9, une télévision à la
- 16:21maison depuis 2 ans et un père qui vit du combustible en
- 16:24regardant le ciel. Il faut s'arrêter sur ce mardi.
- 16:28La veille, lundi 14 octobre, la TSF était allumée pendant le
- 16:31dîner. Comme souvent, la famille
- 16:33duraton passait à 19h00 avec ses petites scènes de cuisine, ses
- 16:36querelles d'appartement, ses habitudes françaises élevées au
- 16:39rang de feuilleton national des 1000000 d'auditeurs.
- 16:41Dans une maison de chevreuse, une petite fille de 11 ans
- 16:46connaît ses voix mieux que celle de certains cousins.
- 16:48La radio chez Claudine n'est pas un bruit de fond, c'est une
- 16:52pièce de la maison. On y entend Jean Sablon, Maurice
- 16:57Chevalier, les informations, les chansons, les manières de parler
- 17:01du pays tout entier. La radio est encore le grand
- 17:04meuble commun, mais dans cette maison là, quelque chose de plus
- 17:08moderne est déjà entré. La télévision arrive en 1955,
- 17:12quand Claudine a 9 ans. Ce détail compte en 1957.
- 17:14La télévision reste rare dans les foyers français.
- 17:17Chez eux, il y en a un et il y a aussi une belle voiture.
- 17:23Le père gagne correctement sa vie.
- 17:25Il va chercher le charbon à Trappes, où il arrive de loin
- 17:28par wagon, le charge à la pelle dans un camion benne, le ramène
- 17:32à chevreuse, le déverse en tas, puis le revend au particulier en
- 17:36sac à la tonne, un combustible qui chauffe les maisons et fait
- 17:39encore la cuisine. Dans bien des foyers, la suie
- 17:42est partout. Puis il dépense cet argent dans
- 17:45les objets du 20e, la suie paie l'écran.
- 17:49C'est ça, le décor réel de la rédaction.
- 17:52Ce n'est pas une maison pauvre qui rêve de modernité, mais une
- 17:55maison déjà modernisée qui regarde plus loin.
- 17:58Claudine a aussi reçu un tourne disque pour ses 10 ans en
- 18:0110091561. Objet Magnifique pour une petite
- 18:03fille comme elle, la promesse de choisir pour elle même
- 18:06jusqu'ici, dans la famille, la musique arrivait quand elle
- 18:10voulait bien arriver par la radio, le bal, la fanfare avec
- 18:13le tourne disque. Pour la première fois, une
- 18:16enfant décide elle même ce qu'elle écoute.
- 18:20Ce n'est pas seulement un gadget pour elle, c'est une petite
- 18:23révolution intime. Une fille de 11 ans à chevreuse
- 18:26découvre qu'elle peut faire recommencer une chanson.
- 18:29Une idée du futur est déjà là. Et puis, le 4 octobre 1957, 11
- 18:35jours avant la rédaction, le monde bascule.
- 18:36Une fusée soviétique décolle du Kazakhstan.
- 18:39À son sommet, une petite sphère métallique, Spoutnik 1, 4
- 18:43antennes, un signal radio élémentaire.
- 18:46Bip. Bip bip, en moins de 24h00, ce
- 18:52sont a fait le tour du monde. Les radios amateurs le captent,
- 18:55les journaux le racontent, les postes le rejouent.
- 18:58Pour la première fois, un objet Fabriqué par des hommes tourne
- 19:01autour de la terre dans un salon de chevreuse.
- 19:04Le père écoute, il pose sa fourchette, il comprend
- 19:07l'essentiel, les hommes ont envoyé quelque chose là-haut,
- 19:11alors tout devient possible. Le père, au fond, donne à
- 19:15Claudine les images de sa rédaction.
- 19:18Il vend du combustible, il conduit et il livre.
- 19:21Il rentre couvert de poussière noire, mais il aime les avions
- 19:24passionnément depuis le sol. En 1957, il n'en a pris qu'un
- 19:28seul pour un baptême à l'aérodrome de toussu le noble.
- 19:31Et avoir son propre avion relève presque du fantasme.
- 19:33Prendre l'avion n'est pas un geste ordinaire, c'est un luxe,
- 19:37un métier souvent, en tout cas une exception.
- 19:40Mais il lève la tête, il a croisé des aviateurs, il parlait
- 19:44de Saint Exupéry. Il connaît les modèles, il
- 19:48reconnaît les silhouettes, il entend un moteur avant de voir
- 19:51l'appareil, il s'arrête dans la rue, il montre le ciel, il dit
- 19:56le nom, un broussard, un magister, un oratlas à sa fille.
- 20:00Surtout, cet homme vit du combustible ancien et regarde
- 20:04déjà le monde qui commence. C'est pour ça que Claudine écrit
- 20:09que tout volera en l'an 2000. Pas parce qu'elle a lu de la
- 20:12science-fiction, parce qu'elle a vu son père regarder les avions
- 20:15comme d'autres regardent des cathédrales, parce qu'elle a
- 20:18compris, avant de savoir le formuler, que le futur
- 20:21représentait pour lui une revanche.
- 20:25Le Charbonnier voulait voler. Quand Claudine écrit Papa peut
- 20:29être aura enfin son avion à lui, elle n'invente pas une image,
- 20:33elle ramasse un désir paternel et le transforme en phrase.
- 20:37Tout son texte suit cette logique.
- 20:39Ici, le progrès n'est pas abstrait, il est d'abord
- 20:42domestique, le chauffage atomique libère son père du
- 20:45combustible, le train volant rapproche Paris, le tourne
- 20:48disque agrandi promet toutes les musiques du monde dans une seule
- 20:51boîte et la lune devient une version plus lointaine de
- 20:54Cabourg. Claudine prend les objets
- 20:55qu'elle aime, les peurs qu'elle connaît, les rêves qu'elle
- 20:57entend à table, et elle les pousse un peu plus loin.
- 21:01Plus intéressant encore. Ce qu'elle ne pousse pas pour
- 21:04elle même. Elle imagine des voitures
- 21:05volantes, elle n'imagine pas qu'elle les pilotera, elle
- 21:08imagine un père dans un avion, elle n'imagine pas une fille
- 21:10dans le cockpit. Pour elle, même le futur reste
- 21:13calme, maîtresse d'école, pas astronaute, pas ingénieur, ni
- 21:16pilote. Ce déséquilibre dit toute une
- 21:18époque, en 1957, la modernité technique avance plus vite que
- 21:21l'imagination sociale. Claudine rend sa copie, Madame
- 21:27Drouin met 7 sur 10. Bon devoir de jolies idées,
- 21:30attention à l'orthographe, le cahier rentre dans le cartable,
- 21:33le cartable rentre à la maison et puis la vie passe.
- 21:35Claudine grandit, elle ne deviendra pas maîtresse d'école,
- 21:38elle fera autre chose dont ce n'est pas le sujet de cet
- 21:41épisode. Elle se mariera, elle aura 2
- 21:42fils. Elle donnera d'abord ses années
- 21:44à son foyer, puis à son travail, non par sacrifice héroïque, par
- 21:48l'ordre des choses tel qu'on le lui avait appris.
- 21:53Chapitre 5. Séverine, Chloé et l'angle mort.
- 21:58En 1984, une fille de 11 ans peut enfin rêver plus haut que
- 22:00l'école. En 2011, une autre fille de 11
- 22:02ans porte déjà le poids du monde.
- 22:04Entre les 2, le futur a changé de nature.
- 22:09C'est ici que l'intelligence artificielle revient au centre,
- 22:12pas comme thème abstrait, mais comme machine.
- 22:13Entrée dans une histoire où écrire avait d'abord été une
- 22:16conquête. Quand ara passe à la radio au
- 22:18milieu des années 1980, Séverine a l'âge exact ou une chanson
- 22:20peut vous donner le sentiment que le futur vous appartient
- 22:22déjà. Ce n'est pas encore l'an 2001,
- 22:25ce n'est même pas une promesse formulée.
- 22:26C'est une sensation synthétique, dansante, presque légère.
- 22:28La, la, LA, la, la, la, la, la, la, la, la.
- 22:37Sur les photographies de ce vieux caillou, 3 milliards de
- 22:40fourmis qui courent après nous. C'est sympa, c'est marrant, mais
- 22:43on sera combien quand on aura 20 ans ?
- 22:46En l'an 2001, Séverine a 11 ans, en 1984 Claudine en A308.
- 22:50Et en 38 ans, les conditions faites aux filles ont changé à
- 22:53une vitesse inédite. Dans cette lignée, on peut dater
- 22:56ce basculement, en 1965, une femme mariée peut ouvrir un
- 22:59compte en banque sans l'autorisation de son mari.
- 23:05En 1967, la contraception est autorisée.
- 23:06Dans les années 1970, l'autorité du père et l'ordre ancien
- 23:09reculent, puis en 1983, la loi Rudy proclame l'égalité
- 23:12professionnelle. 1984, l'année où Séverine à 11 ans, arrive
- 23:21juste après cette séquence. Elle grandit dans un pays où
- 23:24beaucoup d'obstacles juridiques ont disparu.
- 23:25Les inégalités, elles, n'ont pas disparu pour autant.
- 23:29Ce qui change pour une fille de 11 ans, ce n'est pas d'abord le
- 23:32droit, c'est la phrase qu'elle entend à la maison.
- 23:34Claudine, en 1957, n'entendait pas encore cela si clairement.
- 23:36Son monde n'était pas fermé, elle conduisait déjà la voiture
- 23:40de son père à 17 ans. Mais l'indépendance des filles
- 23:42n'y était pas encore formulée comme un horizon explicite.
- 23:49Son père l'emmenait déjà à Versailles voir Johnny Hallyday,
- 23:52même s'il restait dans la voiture pendant le concert.
- 23:55Séverine, en 1984, entend autre chose, pas forcément formulé
- 23:57comme un manifeste, plus discrètement, fait des études,
- 24:00ne dépend de personne et gagne ta vie.
- 24:03Ce ne sont pas des slogans, ce sont des phrases de cuisine
- 24:06dites entre le café et la vaisselle, des phrases qui
- 24:08modifient une trajectoire entière.
- 24:10Séverine va à l'école au moment exact où le système scolaire
- 24:15français fini sa mue. La loi Aby en 1975A rendu la
- 24:20mixité obligatoire dans tous les collèges publics.
- 24:22Elle ne va plus dans une école de filles, elle va dans une
- 24:25école d'enfants, elle partage sa classe avec des garçons, elle
- 24:28fait les mêmes mathématiques, la même histoire, les mêmes
- 24:31sciences. Pour la première fois dans la
- 24:33lignée, une fille de 11 ans reçoit exactement le même
- 24:36programme scolaire qu'un garçon de son âge.
- 24:38Ça paraît anodin, ça ne l'est pas.
- 24:40L'école, pendant un siècle, avait émancipé les filles en les
- 24:43faisant entrer dans le langage commun.
- 24:47Lire, écrire, compter, à partir des années 1970, elle fait autre
- 24:50chose, elle aligne les horizons, elle ne dit plus, voilà ce
- 24:54qu'une fille peut apprendre, elle dit, voilà ce qu'un enfant
- 24:57apprend. Et cette phrase là pour une
- 24:59fille de Chevreuse change davantage de choses que beaucoup
- 25:02de lois. Séverine n'a pas de rédaction
- 25:06célèbre sur l'an 2000, pas de cahier retrouvé dans un tiroir,
- 25:08pas de voix synthétique pour la lire, elle n'est là dans cet
- 25:12épisode que comme point intermédiaire.
- 25:15Mais ce point là est crucial parce que Séverine est la
- 25:18première de la lignée pour qui devenir maîtresse d'école n'est
- 25:21plus le plafond. C'est une option parmi d'autres.
- 25:24À 11 ans, elle peut vouloir être vétérinaire, médecin,
- 25:27journaliste, avocate, pilote. Le mot pilote, justement, n'est
- 25:32plus réservé aux pères qui regardent les avions depuis la
- 25:34rue. Il est entré dans le champ des
- 25:36possibles pour les filles. Et puis il y a l'époque 1984, ce
- 25:40n'est pas seulement Orwell. Le Minitel s'installe dans les
- 25:44foyers, les écrans changent de place, la France commence à se
- 25:48brancher, le futur n'est plus seulement une promesse
- 25:50mécanique, il devient électronique.
- 25:54Chloé naît en 2000, c'est ma fille, la petite fille de
- 25:57Claudine. Après Séverine, il y a ma fille
- 25:59Chloé, c'est important ce détail là.
- 26:01Séverine, c'est ma génération, on se retrouvait chez Denise à
- 26:04Chevreuse pour Noël, pour Pâques, on partageait les mêmes
- 26:07grands-parents, ma mère a eu 2 fils.
- 26:10Et pourtant, il y a bien une petite fille dans cette
- 26:12histoire, elle s'appelle Chloé, elle naît l'année même que
- 26:15Claudine avait imaginée à 11 ans en octobre 1957.
- 26:18La petite fille qui rêvait de l'an 2000 voit naître sa petite
- 26:21fille en l'an 2000. Il y a peu de coïncidence aussi
- 26:24nette que celle-là le futur rêvé entre dans la famille par la
- 26:28naissance. Chloé à 11 ans en 2011, elle
- 26:30grandit dans un autre monde, l'iPhone à 4 ans, Facebook est
- 26:32partout, Fukushima vient d'exploser au Japon.
- 26:38Les adolescents découvrent qu'on peut vivre simultanément dans sa
- 26:40chambre à chevreuse et dans un flux mondial permanent.
- 26:43Une fille de 11 ans, en 2011, n'imagine plus l'avenir à partir
- 26:47d'un objet qu'elle prolonge. Elle l'imagine à partir d'un
- 26:49monde qui l'enveloppe. Déjà, ce n'est plus le tourne
- 26:53disque qu'on rêve en plus grand, c'est internet qu'on subit sans
- 26:56en voir les bords. Et ce changement là produit un
- 26:59imaginaire différent. Chloé ne grandit pas avec des
- 27:03promesses de confort. Elle grandit avec la conscience
- 27:06que vouloir plus ne rassasie pas toujours et que vouloir plus,
- 27:09c'est souvent détruire plus. Elle grandit avec des
- 27:12avertissements. Le climat, la montée des eaux,
- 27:15les incendies, l'angoisse climatique est déjà là, en
- 27:18sourdine. Voilà pourquoi ce sujet paraît
- 27:21aujourd'hui plus difficile à donner à des enfants.
- 27:24Imaginer la vie en l'an 2100 peut être parce qu'on redoute la
- 27:27réponse, qu'ils disent la chaleur, l'eau qui monte, les
- 27:30oiseaux qui disparaissent ou quelque chose de plus simple
- 27:33encore. Que ce ne soit plus eux qui
- 27:35écrivent qu'une machine le fasse pour eux.
- 27:39C'est là que le podcast revient à son point de départ, cette
- 27:41voix qui a lu Claudine au chapitre un, cette voix
- 27:44synthétique d'une petite fille dans la lignée qu'on vient de
- 27:47traverser. Personne n'a vu venir ça sous
- 27:49cette forme. On a imaginé le moteur,
- 27:51l'hélice, la machine outil beaucoup moins une machine
- 27:54capable de produire directement de la phrase.
- 27:57Pourquoi ? Parce que l'imagination humaine,
- 27:59c'est mieux prolonger un outil que penser la délégation d'une
- 28:02compétence intime. On a imaginé des transports plus
- 28:06rapides, des cuisines plus simples, des radios plus
- 28:08puissantes, beaucoup moins la possibilité d'une machine
- 28:11écrivant à notre place. Et ça change tout.
- 28:15À la question qu'on pose depuis le début, qu'est ce qui
- 28:18détermine comment une fille de 11 ans voit l'avenir pendant 2
- 28:23siècles ? La réponse était claire.
- 28:25La famille, l'école, les journaux, les chansons, le
- 28:28droit. On pouvait encore en suivre les
- 28:31lignes. Aujourd'hui, l'i a entre dans
- 28:34cette chaîne au point même où l'enfant cherche ses mots.
- 28:37Aujourd'hui, il YA1 acteur de plus, un acteur qui ne transmet
- 28:40pas une valeur, ni une injonction, ni même un récit.
- 28:43Il peut produire directement du texte, remplir la page, proposer
- 28:47un futur à la place de l'enfant. C'est peut être là que notre
- 28:51siècle bascule. Si aujourd'hui une fillette de
- 28:5611 ans ouvre une fenêtre de chat pour demander écris moi ma
- 29:00rédaction sur l'an 2100, elle ne devient pas plus bête, elle n'a
- 29:04simplement plus besoin de traverser seule la page blanche.
- 29:07Voilà peut être le point exact où l'on comprend ce que l'i a
- 29:12change, elle risque de court-circuiter une étape
- 29:15décisive de l'apprentissage, le moment où l'on cherche seul ou
- 29:18presque une phrase qui ne vient pas encore.
- 29:23Pendant 2 siècles, apprendre à écrire a été pour les filles de
- 29:26Chevreuse la conquête décisive, le moment où une femme cessait
- 29:30d'être seulement l'objet du récit des autres, pour devenir
- 29:33l'autrice, même modeste, de sa propre vie.
- 29:36Et maintenant que l'écriture peut parfois être sous traitée à
- 29:40une machine, ce qui se déplace ici, ce n'est pas d'abord
- 29:43l'intelligence ni la culture, mais l'expérience même de
- 29:46formuler un futur avec ses propres limites, ses maladresses
- 29:50et ses illusions. Claudine se trompait sur presque
- 29:54tout. Les voitures ne volent pas, les
- 29:56trains non plus, et son père n'a jamais eu son avion.
- 29:59La famille duraton n'est pas arrivée jusqu'à l'an 2000.
- 30:02Et pourtant, sa rédaction contient quelque chose qu'aucune
- 30:05machine n'invente seule, quelque chose de profondément vrai, le
- 30:10mélange de l'anthracite et de Spoutnik, de Cabourg et de la
- 30:13lune, de la tarte de sa mère et de l'avion rêvé par son père.
- 30:16Ce désordre là, ce collage imparfait, c'est une enfance.
- 30:21Une intelligence artificielle peut l'imiter, elle vient de le
- 30:24faire, mais elle ne l'a pas vécu.
- 30:28Alors il reste cette question, la seule qui vaille, que
- 30:31reste-t-il a une petite fille de 11 ans quand une machine peut
- 30:35déjà écrire le futur à sa place ?
- 30:38Je n'ai pas de réponse, seulement un cahier, une mère et
- 30:41une fille et une scène qui revient souvent le dimanche à
- 30:45déjeuner à chevreuse. On parle de tout ça en famille,
- 30:49Claudine est là, Chloé aussi. Julia aussi, leur frère aussi.
- 30:53Et ma mère qui, à 11 ans, n'imaginait pour elle qu'un
- 30:56avenir de maîtresse d'école regarde aujourd'hui ses petites
- 30:58filles devenir indépendantes, avec une fascination qu'elles
- 31:01n'auraient peut être pas su nommer en 1957.
- 31:03La machine peut lire sa rédaction, elle peut même très
- 31:08bien en imiter la voix. Mais elle ne partage pas ce que
- 31:11nous partageons autour d'une table.
- 31:12Et entre ce cahier d'enfants, ma mère, ma fille et les
- 31:18conversations du dimanche. Il reste peut être encore cela,
- 31:23des êtres humains qui essaient ensemble de mettre des mots sur
- 31:26leur futur, Allô, Allô, passez-moi.
- 31:32Le 15107, porte de Paris à Chevreuse.
- 31:35Oui, oui, d'accord, Monsieur. En PCV.
- 31:39Allô Allô, je vous entends mal, qui est à l'appareil ?
- 31:43Attendez, c'est bon, je crois ? Allô Claudine ?
- 31:46Oui, tu m'entends bien ? Ben oui, vous êtes qui ?
- 31:51Je m'appelle Franck. Je connais pas de Franck.
- 31:55C'est normal, tu n'as encore aucune raison de me connaître.
- 31:58Vous êtes d'où de paris ? C'est pas bien commode votre
- 32:02réponse ? Non, c'est pas très malin.
- 32:05Vous avez quel âge ? 53 ans, 53.
- 32:10Mais c'est l'âge que j'aurai en l'an 2000.
- 32:12Hi Hi Hi. C'est ça ?
- 32:15Oh là là. D'un temps beaucoup plus loin
- 32:17que le tien. Oh là là, vous parlez drôlement
- 32:20bizarrement. Je sais.
- 32:23Et c'est comment ? Pas facile à dire.
- 32:25Dès qu'on parle du temps, on finit par s'embrouiller.
- 32:27On sait pas toujours parler simple aux enfants, même quand
- 32:30on. Essaie bon alors je vous garde
- 32:33quand même. Merci, c'est gentil de me
- 32:35garder. Pourquoi vous m'appelez et
- 32:38comment vous savez des choses sur moi ?
- 32:40Parce que j'avais envie d'entendre ta voix.
- 32:42Pour moi ça compte. Et pour le reste, je connais des
- 32:45gens qui te connaissent. On peut avoir envie d'entendre
- 32:48la voix de quelqu'un qu'on connaît pas, moi je trouverais
- 32:51ça un peu louche. Tu as raison, c'est louche,
- 32:54c'est pas. Si grave.
- 32:55On peut quand même parler un peu.
- 32:57Maman dit toujours qu'il faut écouter les gens d'abord.
- 33:00Elle dit ça, ça lui ressemble, elle est souvent pressée.
- 33:04Toujours un peu. Elle fait à manger, elle range,
- 33:07elle recoue, elle pense à tout. Chez nous, les mamans s'assoient
- 33:10pas souvent. Je vois.
- 33:13Ma grand-mère non plus, mais elle parle moins, on dirait
- 33:16qu'elle a déjà tout vu. Les grandes personnes, des fois,
- 33:18on dirait qu'elles ont de vieux yeux avant d'être vraiment
- 33:21vieilles. C'est ça ?
- 33:24Moi, plus tard, je veux être maîtresse d'école.
- 33:27Je m'en doutais. Vous savez beaucoup de choses,
- 33:30trop même. Pas l'essentiel.
- 33:33C'est quoi ? Ce que tu aimes vraiment ?
- 33:36J'aime bien quand papa montre les avions.
- 33:38J'aime bien quand maman chante du montant sans s'en apercevoir.
- 33:42J'aime quand il fait chaud dans la cuisine.
- 33:44J'aime moins quand on se moque et j'aime quand on me dit que
- 33:47j'ai bien écrit. Tu as bien écrit ?
- 33:50Merci pourquoi vous êtes si gentil ?
- 33:53Parce que ce que tu dis compte. Vous parlez comme si vous me
- 33:57connaissiez déjà, c'est drôle. Peut être tu regardes beaucoup
- 34:02ta mère, non ? Bah oui.
- 34:04Qu'est ce que tu regardes chez elle ?
- 34:07Qu'elle pense à tout, qu'elle sait quand quelqu'un a froid ou
- 34:09faim avant qu'il le dise et qu'elle chante du montant sans
- 34:12s'en apercevoir. Et c'est elle qui fait tous les
- 34:15comptes à la maison, elle est très forte en multiplication et
- 34:17en division. Et toi, tu seras quelle maman ?
- 34:21Je sais pas. Prends ton temps, dis le comme
- 34:24ça vient. Je voudrais qu'il vienne me dire
- 34:27les choses avant d'être grand. Oui, je crois.
- 34:32Et qu'ils aient chaud dans la cuisine et qu'on se moque pas
- 34:34d'eux. Alors ils reviendront.
- 34:38Et moi je. Travaille, tu travailleras, tu
- 34:41feras ta vie à toi. Comme les grands.
- 34:45Pour de vrai, tu gagneras tes sous à toi, tu choisiras plus
- 34:48souvent toute seule. Pour ça, faut travailler à
- 34:51l'école. dites-moi quand même une chose, laquelle ?
- 34:56En l'an 2000, les voitures volent.
- 34:59Non ? Ah.
- 35:02Non, j'aurais préféré aussi. Même pas un peu ?
- 35:06Même pas un peu ? Zut et les rôtis.
- 35:11Les rôtis. Ma boîte qui cuit le rôti en une
- 35:14minute. Presque.
- 35:17Presque une minute. Presque la boîte.
- 35:21Encore une réponse de grand. Et les robots ?
- 35:24Ils sont là plus discrets que tu crois, mais bien là.
- 35:28Je l'avais dit. Tu l'avais dit ?
- 35:31Et ils savent tout faire. Non ?
- 35:34Alors ils font encore des maîtresses d'école.
- 35:37Plus que jamais. Et les gens, ils meurent encore.
- 35:42Oui, ça, ça ne change pas. Ah.
- 35:46Non mais on vit plus vieux. Et après le travail, il.
- 35:50Y a encore de la vie. Et quand les gens sont morts, on
- 35:54les oublie. Pas tous.
- 35:57Comment on fait ? On trouve encore des façons de
- 36:00penser à eux et de leur parler, même longtemps après.
- 36:03C'est joli ça ? Et les vacances plutôt qu'à
- 36:06bourg ou la lune ? Cabourg je crois, la lune, on
- 36:10peut pas respirer et c'est pas très pratique pour pique niquer.
- 36:15Alors Cabourg, comme maintenant, et plus tard, je suis comment ?
- 36:19Tu grandis, c'est tout, c'est déjà énorme.
- 36:24C'est à dire ? Tu ne verras pas la guerre
- 36:27prendre ton mari et tes fils ne porteront jamais l'uniforme.
- 36:31De la chance ? Oui et pendant ta vie, les
- 36:35choses vont beaucoup changer pour les femmes.
- 36:37Pas assez, jamais assez, mais beaucoup quand même.
- 36:41Alors il n'y aura plus la guerre.
- 36:44Pas chez nous pendant longtemps, mais ça restera fragile comme
- 36:48une chose précieuse qu'il faut tenir à 2 mains.
- 36:51Les femmes y gagneront et même les gens de 54 ans auront encore
- 36:55le droit d'être là. Tu auras des raisons d'être
- 36:58contente. Oh alors ça fait beaucoup, c'est
- 37:03encore une phrase de grand et maman.
- 37:07Elle vivra longtemps. Et papa ?
- 37:11Lui aussi. Ensemble.
- 37:14Longtemps oui, jusqu'au bout. C'est bien et ils seront
- 37:19contents. Je crois qu'ils auront ce qu'ils
- 37:22espèrent le plus. Quoi ?
- 37:25Du temps et leur famille dedans. Même de moi.
- 37:31Surtout toi. Alors, ça va vraiment, vous êtes
- 37:35drôle ? On dirait presque quelqu'un qui
- 37:37me connaît bien. Peut être un peu oui.
- 37:41Pourtant, je vous connais pas, vous êtes drôlement compliqué,
- 37:45vous. Un peu oui, j'essaie juste de te
- 37:48parler simplement. Bon alors je vais faire comme si
- 37:52je vous croyais un peu. C'est bien comme ça.
- 37:56J'ai des devoirs à faire maintenant.
- 37:58Bien sûr. C'était chouette quand même.
- 38:02Hésitez pas à rappeler au revoir Franck.
- 38:05Au revoir, Claudine embrasse Denise et ton papa à dimanche
- 38:10vous. Écoutiez la rédaction de
- 38:12Claudine, Ah Bah c'est malin maintenant j'ai les yeux pleins.
- 38:15De larmes. Vous écoutiez la rédaction de
- 38:17Claudine, merci d'avoir écouté jusqu'au bout et merci pour ce
- 38:21temps partagé.