Latest / Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan / 1. La chute et les débuts
Transcript
- ISABEL RICHER : Pendant 13 ans, le Canada a mené sa plus longue guerre. Plus de 40 000 militaires du Canada ont servi en Afghanistan, dont 158 ont perdu la vie. Je m’appelle Isabel Richer. Vous écoutez Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan, un balado du Musée canadien de la guerre. [Journaliste à la télé] [SM1.1]: Ce soir, les talibans sont sur le point de prendre le contrôle total du pays, 20 ans après avoir été chassés du pouvoir par les forces occidentales. Des combattants extrémistes ont atteint la capitale tôt ce matin et ont commencé à s’y installer. RICHER : Commençons par la fin, le 15 aout 2021, à l’aéroport international Hamid-Karzaï de Kaboul, en Afghanistan. Le chaos s’installe alors que des milliers de personnes, pour la plupart d’origine afghane, se précipitent vers l’aéroport pour échapper à l’inévitable. ANDREW BURTCH : Je voyais une foule de personnes qui tentaient de sortir… RICHER : Comme beaucoup de gens à travers le monde, l’historien Andrew Burtch a regardé ces images saisissantes sur les réseaux sociaux. BURTCH : …Le plus effrayant était de voir l’avion décoller avec des gens accrochés au train d’atterrissage, sachant qu’ils n’avaient pratiquement aucune chance de s’en sortir vivants. Le désespoir de ces personnes déterminées à échapper à un destin imminent. RICHER : Pour les personnes qui ont servi dans le cadre de cette guerre, comme le caporal Benjamin Hertwig, les images de la population afghane tentant de fuir le pays étaient insupportables. BENJAMIN HERTWIG : Voir aux nouvelles le désespoir de ces gens qui s’accrochaient aux avions et la futilité de ces tentatives de fuite… ça… ça vous brisait le cœur. ANDREW MCCUISH : Rien que de voir le chaos et les images de gens agrippés à l’avion, en sachant très bien ce qui allait se passer, vous savez? RICHER : Le capitaine Andrew McCuish a été déployé en 2010 au sein des Royal Canadian Dragoons. MCCUISH : Et, ce que les gens oublient, je crois, c’est que les talibans sont vraiment un groupe dangereux. Il faut comprendre que c’est une peur immense qui vous pousse à s’agripper au train d’atterrissage quand on pense que c’est notre seule chance de s’en sortir. JOHN BARNES : Mes émotions allaient dans tous les sens, comme celles de la plupart des ex-militaires d’Afghanistan. RICHER : L’adjudant-chef John Barnes a servi en Afghanistan en 2006, l’une des années les plus sanglantes de la guerre. BARNES : Une personne m’a demandé un jour, après l’effondrement : « Est-ce que ça te fait réfléchir à si ça en valait la peine? » Et j’ai répondu : « Dire que ça n’en valait pas la peine reviendrait à dire que tous ces sacrifices n’ont servi à rien. Que tous mes camarades ont perdu la vie pour rien. Et je ne crois pas à ça. » RICHER : Une si longue guerre est un balado en huit épisodes qui retrace le parcours de la guerre menée par le Canada en Afghanistan. Des premiers jours plein d’optimisme jusqu’aux combats acharnés à Kandahar. De la reconstruction du pays à la lutte contre l’insurrection, jusqu’à la chute finale de Kaboul. Tout au long de cette saison, vous entendrez les témoignages des hommes et des femmes qui ont servi, notamment ceux d’ex-militaires dont les récits ont été enregistrés par le Musée canadien de la guerre, à propos des combats menés en Afghanistan… BRUCE MONCUR : Et je savais que c’était grave, car je n’arrivais pas à lever la tête. PAUL FRANKLIN : Tout à coup, ça a fait « boum », et je me suis retrouvé par terre, avec de la poussière partout. Et pendant que je roulais, je me suis souvenu que ma jambe venait d’être arrachée d’un coup sec. DENNIS LEBLANC : Les horreurs que j’ai vues… Ces images sont restées gravées dans ma mémoire. ELEANOR TAYLOR : Vous savez, on a vraiment frôlé la mort. On aurait dû mourir. Et pourtant, on a survécu. Mais c’était souvent ça, l’Afghanistan. RICHER :. . . et à propos des combats qui perdurent ici, à la maison. HERTWIG : En rentrant d’Afghanistan, j’étais complètement bouleversé. Je n’avais pas encore pris suffisamment de recul ni trouvé les mots pour décrire ce que j’avais vu, à part « c’est bouleversant ». MCCUISH : Mon psychologue m’a dit : « Vous êtes l’exemple parfait de quelqu’un qui vit avec un syndrome de stress posttraumatique. » BURTCH : L’Afghanistan n’allait pas être une mission facile… RICHER : Notre guide cette saison est Andrew Burtch. BURTCH :… aucune mission militaire ne l’est. RICHER : Il est historien de l’après-1945 au Musée canadien de la guerre. BURTCH : Tout s’est effondré en quelques jours, mais on a tendance à croire que c’était soudain. Les choses se détérioraient depuis un certain temps déjà, et la situation s’est précipitée. RICHER : En aout 2021, sept ans après le départ du Canada, le monde a assisté au retour des talibans à Kaboul. BARNES : L’armée afghane a laissé tomber son peuple. Elle s’est effondrée et a baissé les bras. Mais nous avons fait ce que nous pouvions, pendant plus de 10 ans. LEBLANC : C’était difficile. Je dois l’admettre, c’était difficile, parce qu’on s’était lié d’amitié avec des interprètes et des militaires qui se trouvaient là-bas. Vous savez, je les considère aussi comme des camarades de combat. Et je n’ai aucune idée de ce qui leur est arrivé. RICHER : Le capitaine Dennis LeBlanc a été déployé à deux reprises en Afghanistan. LEBLANC : L’autre point important, c’est que nous ne pouvons pas mener une guerre pour un autre pays. Nous ne pouvons pas combattre pour un autre peuple. RICHER : Pour comprendre l’intervention en Afghanistan, il faut remonter à l’origine de tout cela, à ce matin du 11 septembre 200,1 à New York, où le monde a basculé en un instant. [Journaliste à la télé] [SM2.1]: De retour à l’émission. Nous avons une nouvelle de dernière minute à vous annoncer, dont nous venons nous-mêmes de prendre connaissance. Il semblerait qu’un petit avion de ligne se soit écrasé contre l’une des tours du World Trade Center, à Manhattan, dans la ville de New York… RICHER : Nous avons rapidement appris qu’il ne s’agissait pas d’un petit avion, mais d’un Boeing 767, avec 92 personnes à bord. Andrew Burtch faisait sa maitrise à l’Université Wilfrid-Laurier de Waterloo, en Ontario, quand sa mère l’a appelé vers 9 heures du matin pour lui dire d’allumer la télévision. BURTCH : J’ai demandé : « Pourquoi? Quelle chaine? » Elle m’a répondu : « Tu verras. C’est sur toutes les chaines. » Je me suis dit : « Oh là là. » J’ai donc allumé la télé juste à temps pour voir le second avion percuter les tours. Et à ce moment-là, je me suis dit : « Oh, c’est la guerre. Ça va provoquer une guerre. » RICHER : Le lieutenant-colonel Pat Stogran se trouvait en Norvège pour une mission de reconnaissance en vue de la préparation d’un exercice de l’OTAN. PAT STOGRAN : Et nous avions passé la journée dehors, le personnel supérieur et moi, à effectuer une reconnaissance de la zone où nous allions intervenir. Puis, de retour à l’hôtel, tout le monde était rassemblé autour du téléviseur à regarder les tours encore fumantes. Et nous restions là, et, si je me souviens bien, nous avons vu le second avion s’écraser contre la tour. Et face à cette attaque, j’ai pensé que nous assistions peut-être au coup d’envoi de la Troisième Guerre mondiale, lancé contre ces immeubles. MONCUR : Curieusement, j’ai commencé mon entrainement de base le jour de la fête du Canada, en 2001. RICHER : Le caporal Bruce Moncur s’est engagé dans les Forces armées canadiennes en juin 2001, quelques mois avant les attentats. MONCUR : J’ai terminé mon entrainement de base le 23 aout 2001. Et 19 jours plus tard, les attentats du 11 septembre ont eu lieu. Je ne me suis donc pas engagé en pensant que nous allions mener une guerre contre le terrorisme. RYAN FLAVELLE : Je venais tout juste de terminer mon entrainement de base. RICHER : Le sergent Ryan Flavelle a servi au sein du 2e Bataillon de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, à Kandahar. FLAVELLE : J’imagine que si les attentats du 11 septembre avaient eu lieu avant mon arrivée, je ne me serais probablement pas engagé. Je n’étais pas du genre à crier : « Il faut venger les tours jumelles! » Ce n’était pas mon genre. MICHAEL PETROU : J’étais chez ma future femme, et c’est à la radio, aux informations, que nous avons eu vent des premières attaques. RICHER : Michael Petrou couvrait l’Afghanistan pour le magazine Macleans. Mais le 11 septembre, il était un jeune stagiaire en journalisme au journal Ottawa Citizen. PETROU :. . . Je me suis rendu à la salle de rédaction et, peu après mon arrivée, le deuxième avion a percuté la tour. C’est là que nous avons compris qu’il ne s’agissait pas d’un accident, mais d’une attaque sur les États-Unis. Je me souviens qu’une personne avait essayé de réserver des billets d’avion pour New York par téléphone, mais c’était impossible. Et très vite, la direction a commencé à désigner des journalistes en disant : « Tu prends ta voiture et tu pars tout de suite. » RICHER : Le matin du 11 septembre 2001, 19 terroristes ont détourné quatre avions de ligne. Le vol 11 d’American Airlines s’est écrasé sur la tour nord du World Trade Center à 8 h 46. Le vol 175 d’United Airlines a percuté la tour sud 17 minutes plus tard. Ces deux bâtiments, symboles de la puissance et de la prospérité américaines, ont été réduits en cendres et en tôle froissée sous les yeux du public. Trente-quatre minutes plus tard, le vol 77 d’American Airlines s’est écrasé sur le Pentagone, le cœur de la première puissance militaire du monde. Et le vol 93 d’United Airlines n’a jamais atteint sa cible, probablement située quelque part à Washington, D.C. : la Maison-Blanche ou le Capitole. Les gens à bord du vol 93 ont riposté contre les pirates de l’air, qui ont délibérément précipité l’avion dans un champ en Pennsylvanie. À la fin de la journée, on comptait 2 977 personnes décédées provenant d’environ 90 pays. Et parmi elles, 24 d’origine canadienne. PETROU : En fait, je me souviens que, pendant le trajet en voiture, vers New York, on ne savait pas qui était responsable. RICHER : Michael Petrou a passé neuf jours à New York pour couvrir les opérations de secours. PETROU : Ce dont je me souviens, c’est que j’étais tout près de Ground Zero, et que tout le monde s’y rendait pour offrir de l’aide. Je me souviens de ces gros ouvriers du bâtiment costauds, avec leur accent new-yorkais prononcé, on aurait dit des généraux du 19e siècle, qui s’écriaient : « Allez, allez, allez, on y va! ». Ils sautaient à l’arrière des camionnettes ou marchaient vers les rassemblements de gens. Je me rappelle très bien de cette solidarité. De cette envie d’aider. RICHER : Dans le chaos qui a suivi l’attaque, le Canada a contribué à coordonner les opérations de secours. L’espace aérien nord-américain a été fermé, et les vols ont été déroutés vers des villes comme Halifax et Gander, à Terre-Neuve. Ces lieux sont devenus des zones d’atterrissage d’urgence, où des milliers de personnes bloquées et effrayées ont atterri sans pouvoir aller nulle part ailleurs. Dans l’après-midi du 11 septembre, le directeur de la CIA, George Tenet, a déclaré au président George W. Bush que cet acte terroriste sans précédent avait probablement été perpétré par un homme du nom d’Oussama ben Laden. C’était l’homme derrière Al-Qaïda, une organisation terroriste qui bénéficiait de la protection du régime taliban, en Afghanistan. Moins de 24 heures plus tard, le Conseil de l’Atlantique Nord, instance de l’OTAN, s’est réuni en session d’urgence à Bruxelles. Le Conseil a déclaré : « S’il est établi que cette attaque a été orchestrée depuis l’étranger contre les États-Unis, elle sera considérée comme un acte relevant de l’article 5 du Traité de Washington. » BURTCH : L’article 5, qui considère en quelque sorte qu’une attaque contre l’un est une attaque contre tous, n’avait pas été invoqué pendant la Guerre froide, et c’était la première fois qu’il l’était. Et bien que le texte stipule que tous les pays alliés doivent réagir, il ne précise pas en quoi devrait consister cette réaction. RICHER : Trois jours après les attentats, le président Bush s’est rendu à Ground Zero. Il s’est tenu debout sur un camion d’incendie endommagé et a pris un mégaphone. GEORGE W. BUSH[SM3.1] : Je veux que vous sachiez… PETROU : George Bush a parfaitement su capter les sentiments du peuple américain. Il se tient debout sur les décombres, le bras autour d’un pompier, et, si je me souviens bien, une personne crie : « On ne t’entend pas, George! » GEORGE W. BUSH : Je vous entends. [Acclamations de la foule]. Je vous entends. Le reste du monde vous entend. Et les gens, et ceux qui ont détruit ces bâtiments, nous entendront tous très bientôt. [La foule applaudit et scande « USA! USA! USA! USA! »] RICHER : Le même jour à Ottawa, le premier ministre Jean Chrétien s’est adressé à une foule de 100 000 personnes sur la colline du Parlement, l’une des plus grandes veillées jamais organisées dans la capitale nationale. Il a promis que le Canada se tiendrait aux côtés de son allié. JEAN CHRÉTIEN : Monsieur l’Ambassadeur, alors que vos compatriotes vivent leur deuil et se relèvent, le Canada ne restera pas silencieux. Notre amitié est sans limites. Génération après génération, nous avons parcouru ensemble de nombreux kilomètres difficiles. Côte à côte, nous avons traversé de nombreuses épreuves, toujours unis dans notre détermination commune à vaincre toute menace pesant sur la liberté et la justice. Et ensemble, avec nos alliés, nous braverons et vaincrons la menace que le terrorisme représente pour toutes les nations civilisées. Monsieur l’Ambassadeur, le Canada sera aux côtés des États-Unis à chaque étape de ce parcours, en tant qu’ami, voisin et membre d’une même famille. Merci.[SM4.1] [Applaudissements.] RICHER : Six jours plus tard, le 20 septembre, devant une séance conjointe du Congrès, le président Bush a lancé un ultimatum aux talibans : ils devaient livrer ben Laden et tous les dirigeants d’Al-Qaïda, fermer les camps d’entrainement terroristes et libérer tous les prisonniers étrangers. Pas de négociation. Pas de discussion. Il a également exigé que le reste du monde choisisse son camp : être l’ami ou l’ennemi des États-Unis. GEORGE W. BUSH : Chaque nation, dans chaque région, doit désormais faire un choix. Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes.[SM5.1] [Applaudissements.] BURTCH : Je pense qu’on accorde beaucoup d’importance à ce discours, dans le sens où on en fait une affaire de confrontation. On dit qu’il y a deux camps opposés, comme pendant la Guerre froide. Soit vous êtes du côté de l’Occident, soit vous êtes du côté des Soviétiques, ou encore autres choses. Mais à mon avis, cette déclaration n’est que la manifestation publique d’une multitude de contacts diplomatiques et militaires privés à travers le monde, qui visaient à déterminer quelle devrait être la réponse, quelle forme elle prendrait, et comment réagir aux attentats du 11 septembre. RICHER : Quand les talibans ont refusé de renoncer à Al-Qaïda, le monde s’est préparé à la guerre en Afghanistan, un pays que la population canadienne connaissait peu… BURTCH :. . . ou dont elle se souciait peu, sauf, peut-être, lorsqu’elle lisait des articles sur ce que les talibans faisaient aux bouddhas ou sur la situation des droits des femmes en Afghanistan. Je crois qu’il y avait une inquiétude croissante à ce sujet, mais je ne pense pas que l’on comprenne vraiment la complexité des relations entre les différents groupes en Afghanistan, qui remontent à plusieurs décennies. Ou encore l’ampleur du défi auquel serait confrontée la coalition dans l’un des pays les plus pauvres du monde, qui venait de traverser une période de privations particulièrement difficile et qui connaissait des problèmes très graves en matière de sécurité humaine et alimentaire, entre autres. Il ne s’agissait pas de parvenir à un accord pacifique avec un pays qui disposait déjà d’institutions bien établies. En Afghanistan, tout était en ruine, dans un état de délabrement avancé, avant même l’arrivée de la coalition internationale. RICHER : L’Afghanistan a connu de nombreuses invasions étrangères au cours de son histoire : celle des Britanniques au 19e siècle, puis, plus récemment, celle des Soviétiques. Ce conflit, qui a débuté en 1979, a couté la vie à plus d’un million de personnes en Afghanistan. Des millions d’autres ont fui et cherché refuge dans des camps au Pakistan et en Iran. Quand les forces soviétiques se sont finalement retirées en février 1989, l’Afghanistan a sombré dans une guerre civile. Les seigneurs de guerre et les milices ont divisé le pays en fiefs qui rivalisaient pour contrôler ce qui restait. C’est dans ce chaos qu’est apparu le mouvement fondamentaliste des talibans, au milieu des années 1990. En 2001, ils dominaient la majeure partie du pays, promettant de rétablir un certain ordre dont le pays avait terriblement besoin. Mais ils se sont montrés brutaux, imposant une interprétation stricte de la charia. Ils ont interdit l’éducation des filles, ainsi que la plupart des divertissements, la musique et même les cerfs-volants. Et ils ont protégé Oussama ben Laden ainsi que son réseau Al-Qaïda. BURTCH : Et c’est là que la communauté internationale a commencé à s’intéresser davantage à la question et à s’en inquiéter. Non seulement en raison des liens avec Al-Qaïda, mais aussi à cause des autres excès commis par les talibans, comme la destruction des bouddhas de Bamiyan et d’autres sites, qui faisaient réaliser que c’était un mouvement très extrémiste, surtout au lendemain des premiers attentats contre le World Trade Center, des attaques contre les ambassades américaines au Kenya et à Nairobi, et contre l’USS Cole. Al-Qaïda est devenue progressivement l’une des principales menaces terroristes. RICHER : Le 7 octobre 2001, moins d’un mois après l’effondrement des tours, des avions de combat américains et britanniques ont commencé à bombarder les installations militaires des talibans et les camps d’entrainement d’Al-Qaïda. Cette mission portait le nom d’opération Enduring Freedom (Liberté immuable). La guerre en Afghanistan venait de commencer. GEORGE W. BUSH : Bonjour. Sur mon ordre, l’armée américaine a lancé des frappes contre des camps d’entrainement terroristes d’Al-Qaïda et des installations militaires du régime taliban en Afghanistan. Ces actions, soigneusement ciblées, visent à empêcher le territoire afghan de servir de base opérationnelle aux terroristes et à affaiblir les capacités militaires du régime taliban. Notre fidèle alliée, la Grande-Bretagne, nous accompagne dans cette opération. D’autres pays amis, notamment le Canada, l’Australie, l’Allemagne et la France, ont promis de déployer des forces au fur et à mesure du déroulement de l’opération.[SM6.1] RICHER : L’objectif : détruire Al-Qaïda, renverser le régime taliban et faire en sorte que l’Afghanistan ne puisse plus jamais servir de base au terrorisme. Ce que peu de gens savaient à l’époque, c’est que la guerre avait en réalité commencé quelques semaines plus tôt, en secret. Quinze jours après le 11 septembre, la CIA s’était déjà infiltrée en Afghanistan sous le couvert de la nuit. Elle a pris contact avec l’Alliance du Nord, dans la vallée du Panchir. C’est la coalition des milices afghanes qui s’est opposée aux talibans. À la mi-octobre, des équipes des forces spéciales américaines l’ont rejointe. Des Bérets verts ont travaillé aux côtés des forces afghanes, coordonnant les frappes aériennes et préparant la chute des talibans. Et le Canada était là aussi. Des navires de guerre et des avions canadiens avaient été déployés pour soutenir les opérations de la coalition en octobre et en novembre 2001. Les forces spéciales canadiennes, les commandos de la Deuxième Force opérationnelle interarmées, une unité extrêmement secrète, étaient sur le terrain en décembre. PETROU : Environ un mois après le 11 septembre, j’étais dans un avion à destination de l’Ouzbékistan, l’un des pays voisins de l’Afghanistan, avec environ 3 000 dollars en poche et un vieil ordinateur portable russe, en route pour l’Afghanistan afin d’y couvrir la guerre. RICHER : Michael Petrou a été l’un des premiers journalistes canadiens à se rendre sur place pour couvrir la guerre, après un périple mouvementé à travers le Tadjikistan et la traversée de la rivière Amou-Daria, en pleine nuit. PETROU : Je me souviens d’être arrivé à la rivière, et qu’on pouvait voir des munitions traçantes vertes traverser le ciel de l’autre côté. Je crois qu’il y avait aussi des explosions plus puissantes. On n’était pas loin de la ligne de front. Je me souviens avoir sorti une lampe de poche pour prendre quelques notes et avoir entendu une personne crier : « Pas de lumière! Pas de lumière! » RICHER : En Afghanistan, il était intégré à l’Alliance du Nord, la coalition antitalibans qui contrôlait alors moins de 10 % du territoire. PETROU : L’un des souvenirs les plus surréalistes que j’ai de cette période, c’est que les forces afghanes avec qui on était, l’Alliance du Nord, parlaient par walkietalkie aux talibans qui se trouvaient plus loin. Et ces gens étaient parfois amicaux, ils se saluaient – « As-salamu alaykum, wa ʿalaykumu s-salam », Que la paix soit avec vous, et avec vous aussi. Et ils parlaient parfois de personnes qu’ils connaissaient peut-être : « D’où venez-vous? » Parfois, ils s’adressaient mutuellement des reproches : « Pourquoi collaborez-vous avec les personnes étrangères? Vous n’êtes pas de vrais musulmans! » « Non, c’est vous qui n’êtes pas de vrais musulmans! » BURTCH : L’objectif initial de la coalition était de détruire le réseau d’Al-Qaïda en Afghanistan et d’éliminer le gouvernement qui les abritait, à savoir le gouvernement taliban. Et elle y est parvenue par divers moyens, dont un soutien important aux forces de l’Alliance du Nord qui opéraient dans le nord de l’Afghanistan, notamment par l’entremise de frappes aériennes, de l’intervention de la CIA et d’autres formes d’aide, ce qui a finalement entrainé un renversement très rapide de la situation. RICHER : Une fois les troupes sur le terrain, les talibans n’avaient aucune chance. PETROU : Je ne m’attendais certainement pas à ce que les lignes talibanes s’effondrent aussi rapidement qu’elles l’ont fait à l’automne 2001, ni à ce que Kaboul tombe. RICHER : Le 13 novembre, les talibans ont fui Kaboul sans opposer de résistance. Le 6 décembre, Kandahar, le fief spirituel des talibans, a capitulé. Le régime qui avait donné refuge à ben Laden était tombé. La guerre n’avait duré que deux mois. Et moins d’une douzaine de militaires des États-Unis avaient perdu la vie. Les combats laisseraient alors place à la politique. BURTCH : Ce qui nous amène alors à la question suivante : « Bon, et maintenant? » Et je crois que c’est en décembre 2001, lors de la conférence de Bonn, que l’on a vraiment commencé à en parler, en réfléchissant à ce que pourrait être l’Afghanistan de l’après-guerre. RICHER : Quatre factions afghanes se sont réunies à Bonn, en Allemagne, sous l’égide des Nations Unies, afin de déterminer l’avenir de l’Afghanistan et d’identifier la personne qui dirigerait le pays. Des membres de l’Alliance du Nord souhaitaient voir une personne parmi les leurs accéder au pouvoir. Le Pakistan avait ses préférences. Et les États-Unis, qui collaboraient avec Hamid Karzaï, héritier d’une dynastie politique pachtoune, ont mené une campagne acharnée en sa faveur. Après plusieurs jours de négociations, Hamid Karzaï s’est imposé comme le choix consensuel. Tout le monde autour de la table le trouvait acceptable. Quant aux talibans, ils n’avaient pas été invités aux pourparlers. BURTCH : L’accord d’après-guerre conclu en 2001 ne prévoyait aucun espace de négociation avec les talibans. C’était complètement hors de question. Alors, est-ce que cela aurait donné un résultat différent? Qui sait? Mais je pense que beaucoup de gens y voient un moment où il aurait été possible de mettre en place une sorte d’accord de partage du pouvoir ou de voir émerger un mouvement taliban affaibli. RICHER : Une fois les Accords de Bonn signés, une nouvelle constitution serait rédigée. Des élections suivraient. On espérait que la démocratie s’implanterait dans le pays. Mais les talibans n’avaient pas été anéantis : ils s’étaient dispersés dans l’arrière-pays montagneux à la frontière avec le Pakistan, en compagnie d’Oussama ben Laden et de certains de ses combattants. Ils se regroupaient et se reconstruisaient pour éventuellement revenir en force. Dans le prochain épisode d’Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan : le Canada déploie ses premières forces conventionnelles à Kandahar en 2002, avec la mission de stabiliser, reconstruire et faire un grand nettoyage. Mais l’Afghanistan a le don de déjouer les prévisions, et les militaires du Canada allaient s’en rendre compte à leurs dépens. PAT STOGRAN : L’opération Anaconda visait à anéantir les forces ennemies. On nous avait confié la mission de sécuriser le périmètre. RICHER : Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan est une production de Lisa Gabriele et de Neil Morrison. La productrice adjointe est Hailey Choi. Le montage sonore de la série a été réalisé par Cameron McIver. Jenny Ellison et Steve McCullough sont la productrice déléguée et le producteur délégué du Musée canadien de la guerre. Andrew Burtch est notre historien tout au long de cette série. Michael Petrou a interviewé un grand nombre d’ex-militaires que vous avez pu entendre dans cet épisode dans le cadre du projet d’histoire orale « Leur histoire ». Pour en savoir plus, rendez-vous à museedelaguerre.ca ou consultez les liens dans les notes de la série. Et merci à la Vente d’archives de Radio-Canada et à la National Archives and Records Administration de nous avoir permis d’accéder à leurs images d’archives et à leurs extraits de bulletins de nouvelles. Ici, Isabel Richer. Merci de votre écoute.