Latest / Entretien avec un dentiste / Mon voyage à travers l' argent en dentisterie - 3/8 Ce que les sourires disent des inégalités en dentisterie
Transcript
- 0:03Bienvenue dans ce troisième épisode de la série Mon voyage à travers l'argent en dentisterie.
- 0:08Si vous venez de découvrir la série,
- 0:10je vous encourage vivement à commencer par l'épisode intitulé Le commencement pour mieux comprendre les fondations de cette exploration.
- 0:17Aujourd'hui,
- 0:17nous abordons une facette souvent ignorée mais essentielle,
- 0:20les effets des disparités sociales sur la santé dentaire.
- 0:23Pour approfondir ce thème complexe,
- 0:25j'accueille Olivier Sirand,
- 0:26un journaliste indépendant d'origine allemande.
- 0:29Diplômé du Centre de formation des journalistes,
- 0:31Olivier a travaillé pour Charlie Hebdo de 1991 à 2001,
- 0:35avant de contribuer à la création du journal mensuel CQFD en 2003.
- 0:39Il est connu pour sa critique acerbe des médias et pour ses prises de position sur des questions sociales,
- 0:44telles que la violence policière et la double peine,
- 0:46collaborant régulièrement avec des publications telles que Le Monde Diplomatique.
- 0:51Dans son livre Sur les dents,
- 0:52ce qu'elles disent de nous et de la guerre sociale,
- 0:54Olivier explore comment les inégalités économiques se reflètent jusque dans nos sourires et nous discuterons de ses découvertes ainsi que des expériences personnelles qui l'ont poussé à écrire sur ce sujet.
- 1:06Avant de plonger dans notre échange,
- 1:08je tiens à vous rappeler l'importance de votre soutien à travers la cagnotte participative Tipeee.
- 1:13Chaque contribution m'aide à poursuivre ce travail d'investigation et de partage de connaissances en toute indépendance.
- 1:18Si vous appréciez mon travail et qu'il vous est utile,
- 1:21considérez de me soutenir.
- 1:23Le lien pour contribuer se trouve dans la description de cet épisode.
- 1:26Merci pour votre engagement et votre soutien.
- 1:33Épisode 3,
- 1:34ce que les sourires disent des inégalités en dentisterie.
- 1:38Dans l'épisode d'aujourd'hui,
- 1:39nous allons aborder une dimension souvent occultée de la dentisterie,
- 1:42son histoire et son évolution sociale.
- 1:44Dès le Moyen-Âge,
- 1:46avec l'arrivée du sucre en Europe,
- 1:47un produit alors considéré comme un luxe,
- 1:50les premières épidémies de caries ont touché principalement les classes aisées.
- 1:53Ceux-ci avaient exclusivement accès aux premiers dentistes,
- 1:56souvent des figures prestigieuses opérant à la cour des rois.
- 1:59Cette préférence pour les patients fortunés a posé les fondations d'un système de soins qui jusqu'à aujourd'hui tente à favoriser ceux qui peuvent se permettre les meilleurs traitements possibles.
- 2:09Pour explorer plus en profondeur ce sujet,
- 2:11je me suis tournée vers Olivier,
- 2:12auteur du livre provocateur Sur les dents,
- 2:14ce qu'elle dit de nous et de la guerre sociale.
- 2:16Tout au long de son ouvrage,
- 2:17Olivier intègre des rappels historiques éclairants et souvent oubliés,
- 2:21illustrant comment la dentisterie a été influencée par des forces économiques et sociales.
- 2:27Dans ton livre sur les dents et ce qu'elles disent de nous de la guerre sociale,
- 2:31tu as exploré l'histoire de la dentisterie et son orientation vers les patients les plus fortunés.
- 2:36Selon toi,
- 2:37quelle est l'origine principale des inégalités d'accès aux soins ?
- 2:43Il y a beaucoup d'aspects à cette question.
- 2:45Il y a d'abord un aspect historique,
- 2:47évidemment,
- 2:47que je n'ai pas tellement développé dans le livre.
- 2:51Mais grosso modo,
- 2:52ça remonte,
- 2:53me semble-t-il,
- 2:54à l'après-guerre,
- 2:55quand on a fait le choix de s'orienter vers un service public médical pour l'ensemble des professions médicales,
- 3:05sauf pour celle de dentiste.
- 3:08C'est-à-dire qu'on a considéré que la dentisterie ne devait pas faire partie du champ médical généraliste.
- 3:16Et donc on a laissé cette profession de dentiste se poursuivre dans le monde de l'entreprise privée.
- 3:25Et donc l'image...
- 3:28d'une dentisterie liée à l'image du petit patron,
- 3:32à la petite entreprise qu'il faut faire prospérer,
- 3:36je pense date de cette époque-là,
- 3:38sauf qu'avec les années,
- 3:40au fil des décennies,
- 3:43cette tendance n'a fait que se renforcer.
- 3:46D'une part je pense parce que la dentisterie n'échappe pas à l'évolution générale du monde qui est celle d'une pente vers un mercantilisme de plus en plus débridé.
- 3:57Et puis aussi d'autre part parce que par réformes successives,
- 4:03on a de plus en plus...
- 4:05en fait introduit des règles,
- 4:08en particulier concernant le remboursement des soins médicaux,
- 4:12qui font qu'en réalité,
- 4:13mais ça vous le savez mieux que moi,
- 4:17un dentiste ou une dentiste qui soigne des patients pauvres,
- 4:21désargentés,
- 4:22avec uniquement les tarifs de sécurité sociale,
- 4:26n'arrive pas à s'en sortir.
- 4:28Je crois que ça c'est un constat de base,
- 4:31qui est extrêmement important,
- 4:33que les patients souvent ignorent.
- 4:35que pour que le métier de dentiste nourrisse son homme ou sa femme,
- 4:42il faut avoir des patients qui ne se contentent pas de soins remboursés par la sécu,
- 4:49mais qui bel et bien ont recours à des soins à haute valeur ajoutée,
- 4:54avec un paiement de leur poche.
- 4:57Et donc ça induit une différenciation.
- 5:01J'ai découvert les conséquences au fil de mes reportages et de mon enquête,
- 5:06parce qu'au départ,
- 5:07moi je suis parti d'une intuition générale,
- 5:09parce qu'autour de nous,
- 5:10on voit des gens qui ont...
- 5:13qui ont des problèmes dedans,
- 5:14et ce sont souvent des personnes qui sont précaires,
- 5:16qui sont en galère,
- 5:17qui ont eu des parcours de vie accidentés,
- 5:22alors que,
- 5:23voilà,
- 5:23par ailleurs,
- 5:24on a l'image de la réussite,
- 5:26l'image de la...
- 5:28de la bonne société qui va avec celle des dents blanches et bien alignées.
- 5:34Donc voilà,
- 5:36c'est à partir de cette intuition que j'ai fait un certain nombre de rencontres,
- 5:42y compris parmi les professionnels,
- 5:44et que je me suis rendu compte que la situation était bien pire que celle dont j'avais eu l'intuition.
- 5:50Olivier soulève ici un point fondamental sur l'organisation de la dentisterie en France après la Seconde Guerre mondiale.
- 5:56Alors que la plupart des professions médicales étaient intégrées dans un système de santé publique,
- 6:00la dentisterie a été exclue de ce modèle,
- 6:03laissant chaque dentiste gérer son cabinet comme une petite entreprise.
- 6:06Cette situation a encouragé une pratique où la rentabilité peut primer sur l'accès équitable aux soins.
- 6:12Avec les réformes successives,
- 6:13notamment celles qui touchent le remboursement des soins,
- 6:16les dentistes,
- 6:17qui dépendent principalement des tarifs de la sécurité sociale,
- 6:20se retrouvent financièrement précarisés.
- 6:22Comme Anne-Charlotte Ball avait expliqué dans l'épisode précédent,
- 6:25les tarifs des soins de base sont fixés bas,
- 6:28compte tenu que c'est l'argent public qui est en jeu.
- 6:31Cette tension entre la nécessité de fournir des soins abordables et la réalité des coûts de ces soins crée une dynamique complexe.
- 6:38Comme Olivier l'explique,
- 6:39cela contraint souvent les dentistes à se tourner vers des traitements plus rentables,
- 6:42réservés à une clientèle plus aisée,
- 6:44pour subvenir à leurs besoins économiques.
- 6:47Cette réalité met en lumière une fracture sociale qui transcende le domaine dentaire pour toucher de nombreux aspects de notre système de soins.
- 6:53Ce système crée une dichotomie dans l'accès aux soins,
- 6:56d'un côté ceux qui peuvent se permettre des traitements coûteux,
- 6:59de l'autre ceux limités à la couverture de base.
- 7:02Olivier,
- 7:03avec son expérience de journaliste,
- 7:04met en lumière les inégalités dans l'accès aux soins dentaires,
- 7:07reflétant souvent la situation socio-économique des individus.
- 7:11Dans ton livre,
- 7:12tu parles de ta stomatophobie.
- 7:16Je voulais savoir d'où venait cette peur déjà ?
- 7:20Est-ce que tu avais eu une expérience traumatisante ?
- 7:23Et comment ça a influencé ta vision de la profession de dentiste,
- 7:27mais aussi des inégalités ?
- 7:30La stomatophobie ?
- 7:31où la peur des soins dentaires n'est pas simplement une appréhension légère avant une visite chez le dentiste,
- 7:36il s'agit d'une peur intense qui peut provoquer de l'anxiété aiguë,
- 7:40dissuadant les personnes affectées de rechercher les soins dentaires nécessaires,
- 7:43même en cas de douleur sévère.
- 7:46Effectivement,
- 7:46la stomatophobie,
- 7:48j'en parle parce que c'est un élément de ma motivation pour le sujet.
- 7:56C'est peut-être une motivation un petit peu ambiguë.
- 8:00ou un petit peu masochiste,
- 8:01parce que...
- 8:03effectivement tout ce qui a trait à la dentisterie,
- 8:06de base m'a toujours un petit peu rebuté,
- 8:10répugné.
- 8:12Alors bien sûr,
- 8:13il y a des souvenirs d'enfance,
- 8:15de quand j'avais,
- 8:15je ne sais pas,
- 8:166 ou 7 ans,
- 8:19que j'ai reçu une première intervention pour une carie et que j'ai eu atrocement mal.
- 8:23C'est une sorte de douleur originelle ou fondamentale,
- 8:28vous savez,
- 8:29douleur à laquelle on se...
- 8:32qu'on n'oublie jamais tout à fait.
- 8:34Il y a toujours une petite trace de cette douleur dans un recoin de notre mémoire.
- 8:39Et donc,
- 8:39je suis en quelque sorte...
- 8:40Oui,
- 8:41voilà,
- 8:41ça a développé chez moi une trouille bleue du dentiste qui,
- 8:45aujourd'hui,
- 8:46est sans doute très largement injustifiée,
- 8:49stupide,
- 8:50irrationnelle,
- 8:50etc.
- 8:51Parce qu'il y a quand même des techniques d'anesthésie qui fonctionnent très bien,
- 8:56qui,
- 8:56à l'époque,
- 8:56n'étaient pas encore en place.
- 8:58J'ai 57 ans,
- 9:00donc voilà,
- 9:01c'était il y a une cinquantaine d'années,
- 9:03et on n'était pas au niveau de technique qu'on a aujourd'hui.
- 9:08Mais ensuite,
- 9:09il y a d'autres circonstances qui ont fait que ça s'est un petit peu aggravé.
- 9:15Je vous parlais tout à l'heure du film
- 9:18Marathon Man,
- 9:19avec un personnage d'antiste nazi tortionnaire,
- 9:24qui m'a réellement traumatisé pendant mon adolescence.
- 9:28Et puis encore une fois,
- 9:29c'est aussi toutes les rencontres au cours de ma vie,
- 9:32que ce soit des proches,
- 9:33des amis,
- 9:35des rencontres momentanées et des discussions qui m'ont fait me rendre compte que les souffrances dentaires pouvaient être absolument terrifiantes,
- 9:47qu'elles pouvaient saccager des existences entières et qu'elles étaient effectivement assez de façon tendancielle,
- 9:53assez concentrées sur un certain type de population.
- 9:57Donc,
- 9:58c'est cette rencontre entre une aversion épidermique,
- 10:03instinctive,
- 10:04et puis d'autre part,
- 10:05une sensibilité,
- 10:06on va dire,
- 10:07à la question des injustices sociales,
- 10:10qui font que les dents,
- 10:11pour moi,
- 10:12étaient devenues un objet un petit peu…
- 10:14Un petit peu,
- 10:15comment dire,
- 10:16une sorte de...
- 10:17Symbolique.
- 10:17Voilà,
- 10:18symbolique,
- 10:18un précipité un peu de la question sociale tout entière.
- 10:24Olivier aborde un moment de son adolescence qui a profondément influencé sa perception des dentistes,
- 10:29la célèbre scène du film Marathon Man.
- 10:32Réalisé par John Schlesinger en 1976,
- 10:35ce thriller met en scène un ancien dentiste nazi,
- 10:38joué par Laurence Olivier,
- 10:39qui torture le personnage interprété par Dustin Hoffman.
- 10:42L'une des scènes les plus glaçantes montre Laurence Olivier qui,
- 10:45tout en demandant calmement c'est sans danger enfonce une sonde dentaire dans une molaire carriée de Hoffman sans aucune anesthésie.
- 10:52C'est sans danger.
- 10:53Je vous dis que c'est sans danger.
- 11:00La scène est tellement insoutenable que même un des acolytes du bourreau détourne le regard,
- 11:04choqué.
- 11:06Cette scène où un traitement dentaire est utilisé comme moyen de torture dans Marathon Man n'a pas seulement marqué Olivier,
- 11:11mais elle a probablement traumatisé de nombreuses générations de spectateurs.
- 11:15L'utilisation de la figure du dentiste dans ce contexte dramatique souligne non seulement l'abus de pouvoir,
- 11:21mais aussi l'extrême douleur captant de manière viscérale la détresse que peut ressentir un patient.
- 11:26Cette image du dentiste,
- 11:27fréquemment dramatisée ou caricaturée,
- 11:30est souvent utilisée dans le cinéma pour son potentiel visuel fort et ses clichés communs.
- 11:34Comme les avocats ou les professeurs,
- 11:36les dentistes sont représentés selon des stéréotypes bien ancrés,
- 11:39qui évoquent souvent le sadisme,
- 11:40comme dans The Dentist,
- 11:41le ridicule,
- 11:42comme dans Mon voisin le tueur,
- 11:43où le dentiste est un personnage endetté,
- 11:45coincé entre une épouse et une belle-mère aigrie,
- 11:48et le dentiste est souvent aussi montré comme un personnage riche,
- 11:51par exemple comme dans Verite Bad Trip,
- 11:53où c'est le dentiste qui paye la suite royale de l'hôtel de Las Vegas,
- 11:57car il en a les moyens.
- 11:59Pour ceux intéressés par la manière dont les dentistes sont représentés à travers le cinéma et la littérature,
- 12:04je vous recommande vivement le livre de notre consoeur,
- 12:06Marie Franchisé,
- 12:07le chirurgien dentiste dans le cinéma et la littérature du XXe siècle,
- 12:11et aussi la thèse du docteur Ludovic Deguerre,
- 12:14L'image du dentiste,
- 12:15médias disponibles
- 12:16D'ailleurs, dans ton livre,
- 12:18tu dis une phrase qui résume un peu ça,
- 12:21tu dis si les yeux sont le miroir de l'âme,
- 12:23nos dents indiquent notre position sociale
- 12:26Tu peux un petit peu développer ce point ?
- 12:31Oui,
- 12:31parce qu'évidemment,
- 12:33les dents,
- 12:34je le dis aussi dans le livre,
- 12:36c'est notre première carte de visite,
- 12:38en quelque sorte.
- 12:41On peut dissimuler un certain nombre.
- 12:44de très physique,
- 12:45mais c'est difficile de dissimuler une dentition en mauvais état.
- 12:50Et donc,
- 12:52c'est la première impression qu'on a de quelqu'un qu'on rencontre,
- 12:57nous vient souvent de ses dents.
- 13:00Et donc,
- 13:03ça oriente évidemment la vie sociale de la personne,
- 13:08selon qu'elle a des dents en bonne santé ou des dents abîmées.
- 13:12et ça conditionne du coup tout un rapport au monde en fait,
- 13:15que ce soit dans le monde du travail,
- 13:17bien sûr,
- 13:18mais aussi dans la vie sociale et dans la vie familiale.
- 13:23J'ai eu recueilli pas mal de témoignages de personnes qui souffraient énormément,
- 13:27ou sinon plus,
- 13:29des conséquences relationnelles de leurs problèmes dentaires que des problèmes dentaires eux-mêmes,
- 13:34même si ceux-ci peuvent être évidemment terriblement douloureux.
- 13:37Mais il y a une douleur spécifique aux...
- 13:40à l'impact que ça peut produire sur la vie sociale et familiale,
- 13:45relationnelle.
- 13:46C'est assez terrible.
- 13:48Je ne sais pas,
- 13:48la première image qui me vient à l'esprit,
- 13:50c'est cette femme par exemple qui a eu les dents saccagées par un centre de soins dentaires.
- 14:01parce qu'il y a un problème spécifique aussi avec la dentisterie low cost,
- 14:05telle que pratiquée dans ces centres.
- 14:08Et elle s'était retrouvée,
- 14:09en fait,
- 14:10elle devait continuer à aller travailler,
- 14:12alors qu'en fait,
- 14:14elle avait énormément de mal à sortir de chez elle,
- 14:17mais elle devait continuer à travailler,
- 14:18elle n'avait pas le choix,
- 14:19et donc elle devait dissimuler ses problèmes de dents.
- 14:20Donc elle parlait de moins en moins,
- 14:22elle souriait de moins en moins,
- 14:23et elle s'isolait.
- 14:26elle s'isolait à midi pour déjeuner.
- 14:29Donc en fait,
- 14:30ça crée une vie invivable.
- 14:32Et je ne suis pas sûr que les soignantes,
- 14:35les soignants qui ont de l'empathie pour leurs patients sont parfaitement conscients,
- 14:41mais je pense qu'il y a aussi une partie des travailleurs en dentisterie qui n'ont pas conscience de ça,
- 14:46je crois,
- 14:48de la gravité des problèmes que ça entraîne,
- 14:52ce genre de situation,
- 14:54et qui peuvent amener un certain nombre de patients au bord.
- 14:58au bord du suicide,
- 14:59ou en tout cas,
- 15:00le faire basculer dans des idées suicidaires.
- 15:05Voilà.
- 15:05Et c'est pour ça que c'est un problème de santé,
- 15:08je crois,
- 15:09qu'on a tendance à sous-estimer.
- 15:12Ce qui me frappe,
- 15:13c'est que bien souvent,
- 15:14le discours des dentistes,
- 15:17avec évidemment,
- 15:19heureusement,
- 15:19pas mal d'exceptions aussi,
- 15:20mais un discours dominant qui consiste à dire aux gens,
- 15:24si vous avez des...
- 15:25Si vous avez des problèmes de santé dentaire,
- 15:27c'est de votre faute,
- 15:29c'est de votre responsabilité.
- 15:30Vous devez vous brosser les dents trois fois par jour,
- 15:32ou au moins deux fois.
- 15:35Vous devez avoir une alimentation équilibrée,
- 15:37ne pas fumer,
- 15:38ne pas trop boire,
- 15:38etc.
- 15:40Et c'est vrai,
- 15:41si on fait tout ça,
- 15:41effectivement,
- 15:42on a plutôt les chances d'avoir de bonnes dents.
- 15:44Le problème,
- 15:45c'est que nous ne sommes pas tous égaux devant les duretés de la vie et devant...
- 15:51aussi bien l'hygiène dentaire que l'accès à une alimentation équilibrée,
- 15:55par exemple.
- 15:56Il y a des études qui montrent que,
- 16:00quand on est cadre,
- 16:01par exemple,
- 16:01on va avoir accès à une nourriture de bien meilleure qualité,
- 16:04et donc potentiellement plus favorable à une bonne santé dentaire que lorsqu'on est...
- 16:10ouvrière ou enfant d'ouvrier.
- 16:14Donc,
- 16:14il y a une injustice de base qui est bien souvent esquivée,
- 16:19escamotée par ce discours de la responsabilité individuelle.
- 16:23La responsabilité individuelle qui,
- 16:24par ailleurs,
- 16:25n'est pas toujours endossée par les membres de la profession eux-mêmes,
- 16:30parce qu'une fois que les soins ont été donnés,
- 16:32lorsqu'ils n'ont pas été bien donnés,
- 16:35souvent il n'y a pas de...
- 16:38de prise de responsabilité par rapport aux dégâts qui surviennent parfois des mois,
- 16:42voire des années après que les soins bâclés aient été administrés.
- 16:46Donc ce truc de la responsabilité individuelle,
- 16:48ça m'a toujours un peu gêné.
- 16:51Et voilà,
- 16:52c'est aussi cette dimension-là que j'ai essayé un petit peu d'ausculter dans mon bouquin.
- 16:59Dans sa réponse,
- 17:00Olivier soulève une question importante,
- 17:02celle de la responsabilité individuelle dans la gestion de la santé dentaire.
- 17:06Il met en lumière la difficulté pour certains patients de suivre des traitements dentaires non seulement à cause de leurs coûts,
- 17:11mais aussi en raison de leur contexte de vie,
- 17:13souvent négligé dans notre approche traditionnelle.
- 17:16Dans mon propre exercice,
- 17:17j'ai longtemps vu la non-adhésion en plan de traitement comme une question de choix personnel ou de priorité du patient.
- 17:23Il m'a fallu du temps pour comprendre que derrière ce que nous interprétons souvent comme un manque de volonté,
- 17:28il existe des déterminants complexes et profonds,
- 17:31tels que les conditions socio-économiques,
- 17:33qui influencent la capacité d'une personne à maintenir une bonne santé dentaire.
- 17:37Ce n'est que récemment que j'ai pris conscience de l'impact du milieu d'origine du contexte biopsychosocial sur l'adhésion aux soins.
- 17:44Les obstacles auxquels sont confrontés certains patients vont bien au-delà de leur volonté individuelle et impliquent un éventail de facteurs que nous,
- 17:50en tant que professionnels de la santé,
- 17:52devons considérer pour offrir des soins véritablement équitables et efficaces.
- 17:57Olivier mentionne également le poids du discours dominant dans la profession qui tend à imputer la responsabilité de la santé dentaire exclusivement aux patients.
- 18:05Ce discours sur la responsabilité individuelle masque souvent les inégalités structurelles qui limitent l'accès aux soins de qualité pour les couches les plus défavorisées de la société.
- 18:14En tant que dentiste,
- 18:15il devient impératif de reconnaître que notre responsabilité ne se limite pas à la prestation de soins techniques,
- 18:20mais s'étend à une prise de conscience des réalités sociales qui façonnent la santé de nos patients.
- 18:25Olivier Sirand nous rappelle que les enjeux liés à la santé dentaire dépassent largement la simple dimension physique.
- 18:30La dentition,
- 18:31souvent considérée comme notre première carte de visite,
- 18:34jouent un rôle crucial non seulement dans notre bien-être personnel,
- 18:37mais influencent aussi profondément notre interaction sociale.
- 18:41Une dentition négligée ou en mauvais état peut affecter la confiance en soi et limiter les interactions,
- 18:46que ce soit dans le milieu professionnel,
- 18:48lors de rencontres sociales ou même dans nos relations les plus intimes.
- 18:52Il souligne que contrairement à d'autres aspects de notre physique que l'on peut choisir de dissimuler,
- 18:57la bouche est constamment exposée.
- 18:59Le port du masque durant la pandémie du Covid-19 a offert à certains un répit temporaire,
- 19:05leur permettant de cacher des défauts dentaires qui autrement seraient visibles et sources de gêne.
- 19:10Cette situation a mis en lumière à quel point une dentition en mauvais état peut influencer l'image de soi et la qualité de vie.
- 19:17Pour illustrer cette réalité des répercussions profondes de la santé dentaire sur la vie sociale et personnelle,
- 19:22je voudrais partager avec vous un témoignage qui m'a particulièrement marqué dans le livre d'Olivier.
- 19:27Bader,
- 19:28qui a perdu toutes ses dents à seulement 23 ans,
- 19:30partage son expérience poignante qui souligne les conséquences psychologiques et sociales de son état dentaire.
- 19:36Voici ce que Bader raconte,
- 19:38lu par Jérôme.
- 19:40Un beau jour de 90,
- 19:42quand j'avais 23 ans,
- 19:43je me décide à aller chez le dentiste pour me faire détartrer les dents.
- 19:46Deux ou trois jours plus tard,
- 19:48je découvre qu'elles se déchaussent.
- 19:50Elles n'étaient pas malades,
- 19:51j'ai toujours eu des dents plutôt saines,
- 19:52mais là,
- 19:53quand j'appuyais dessus avec la langue,
- 19:55je les sentais qui bougeaient,
- 19:56comme dans un cauchemar,
- 19:57mais en pire.
- 19:58Je retourne chez le dentiste qui constate les dégâts et m'explique que j'ai une parodontite.
- 20:03Et que cette maladie m'aurait déjà fait cracher toutes mes dents si la plaque de tarte qui s'était accumulée dessus ne les avait pas collées ensemble.
- 20:10En les détartrant,
- 20:11mon dentiste a effacé la couche d'enduit qui recollait les morceaux.
- 20:15Une image qui m'a traversé l'esprit.
- 20:18Celle d'un vieux rafiot qui ne tient plus que par la couche de rouille qui recouvre la coque.
- 20:22Tu vires la rouille,
- 20:23le bateau coule,
- 20:24c'était pareil avec moi.
- 20:26Le dentiste me dit aussi que le seul moyen pour ne pas qu'elle tombe,
- 20:30c'est de fixer derrière une plaque en or qui les soude entre elles.
- 20:33Ça coûtait un bras.
- 20:35En plus,
- 20:35pour que ça marche,
- 20:36aucune dent ne devait tomber entre temps.
- 20:38Si j'en perdais une,
- 20:39c'était foutu.
- 20:41Et c'est ce qui est arrivé.
- 20:42Une de mes dents s'est barrée et avec elle,
- 20:45l'espoir de conserver ma bouche à peu près intacte.
- 20:48Sur quoi le dentiste me dit Bon…
- 20:50On va devoir louer un bloc opératoire pour faire une anesthésie générale et vous enlever toutes vos dents,
- 20:55à l'exception des incisives sur lesquelles on vous fixera un appareil.
- 20:59Je me suis endormi à la clinique Pasteur de Rissorangis et je me suis réveillé après l'opération avec deux bouts de plastique dans la bouche.
- 21:06C'est un appareil provisoire,
- 21:07un truc qui était accroché par des petits crochets à mes incisives,
- 21:11auxquels je tenais beaucoup parce que c'était les dernières dents qui me restaient.
- 21:15On ne te prépare à rien,
- 21:17il n'y a aucun avertissement,
- 21:19aucun soutien psychologique.
- 21:20Il fallait que je me démerde tout seul pour encaisser le choc.
- 21:24Ça a été une grande violence.
- 21:25J'ai mis 8 ans avant de pouvoir à nouveau embrasser une fille.
- 21:30Mon dentier,
- 21:30je l'ai vécu comme une honte absolue.
- 21:32Quand j'ai ouvert les yeux et que j'ai pris conscience que j'avais du plastique dans la bouche,
- 21:36on m'a apporté une soupe de vermicelle.
- 21:39Ces vermicelles d'hôpital,
- 21:40c'était l'épreuve de trop.
- 21:41Pendant une seconde,
- 21:42je me suis condamné à bouffer ça pour le restant de mes jours.
- 21:45Il y avait mon pote Bouzid dans la chambre.
- 21:48Je lui ai dit,
- 21:48viens,
- 21:48on se casse,
- 21:49allons manger un hamburger.
- 21:51Alors on s'est barré de l'hosto comme des voleurs et on a tracé direct jusqu'à un fast-food à l'Agora d'Evry.
- 21:57Manger un hamburger,
- 21:58pour moi,
- 21:59c'était comme un retour à la vie.
- 22:02Une façon de résister.
- 22:03Mais ça a été le hamburger le plus douloureux de ma vie.
- 22:06Mâcher avec un appareil provisoire alors que tu viens juste de sortir du bloc opératoire,
- 22:10que tu as des bouts de ficelle dans la bouche et que ta gencive est à vif,
- 22:14c'est quelque chose que je déconseille absolument.
- 22:17Je me suis éclaté la gueule sur ce hamburger,
- 22:20un vrai carnage.
- 22:21Ça m'a fait tellement mal qu'après j'en ai bavé pendant 4 jours.
- 22:25Puis on m'a installé l'appareil définitif.
- 22:29Enfin,
- 22:29définitif.
- 22:31Au bout de six mois,
- 22:32il était déjà niqué.
- 22:33Chaque fois que je mangeais,
- 22:34toute la pression de la mastication pesait sur mes incisives,
- 22:38qui ont donc fini par se déchausser à leur tour.
- 22:41L'une bougeait,
- 22:41l'autre est carrément tombée.
- 22:43Du coup,
- 22:43mon dentier n'avait même plus de support.
- 22:45Il flottait dans ma bouche,
- 22:46comme une épave.
- 22:48Le problème,
- 22:49c'est que quand je suis retourné voir le dentiste,
- 22:51il avait déménagé.
- 22:52J'étais en panique,
- 22:53parce que la sécu refusait de me financer un deuxième appareil aussi peu de temps après le premier.
- 22:57Et comme je n'avais pas les moyens de m'en payer un moi-même,
- 23:00Je suis donc resté un été entier sans dents,
- 23:03ni appareil,
- 23:04à bouffer des soupes et des purées,
- 23:05quatre mois sans sourire,
- 23:07sans parler,
- 23:07sans la moindre solution à l'horizon.
- 23:09C'est là que ma mère me parle d'un prothésiste syrien qu'elle connaît vaguement,
- 23:13un sans-papier qui se déplace chez toi avec sa mallette,
- 23:16te prend des empreintes puis te bricole un entier pour un tarif défiant toute concurrence.
- 23:21Au début,
- 23:22j'étais pas chaud,
- 23:23l'idée de remettre ta bouche,
- 23:25ta vie,
- 23:26pour ainsi dire,
- 23:27entre les mains d'un gars qui exerce illégalement,
- 23:29c'est pas le truc le plus rassurant du monde.
- 23:31Je suis pémarasse en fait.
- 23:33Finalement,
- 23:34le gars est venu avec sa mallette,
- 23:36il a pris mes empreintes,
- 23:37elle a d'une espèce de grande cuillère enduite de pâte,
- 23:40et il m'a dit à jeudi prochain
- 23:43Le jeudi d'après,
- 23:44il est effectivement revenu avec mon appareil.
- 23:46Ça peut paraître incroyable,
- 23:47mais cet appareil m'allait comme un gant.
- 23:49C'était du travail impeccable,
- 23:51costaud,
- 23:52parfaitement ajusté,
- 23:53de toute ma vie.
- 23:53C'est le meilleur dentier que j'ai jamais porté.
- 23:55Il a tenu 15 ans,
- 23:56de 90 à 2005,
- 23:58alors qu'il ne m'a coûté que 500 francs,
- 24:00c'est-à-dire à peu près 80 euros.
- 24:03Chez un dentiste,
- 24:03le tarif normal était de 12 000 francs.
- 24:06Il a fini par se casser en tombant de ma bouche.
- 24:09Sinon,
- 24:09je le porterai peut-être encore.
- 24:11J'en ai donc eu un autre en 2005,
- 24:13puis encore un autre en 2010.
- 24:15Tous les deux étaient pris en charge par mes CMU.
- 24:18Ils tenaient beaucoup moins bien que celui que le
- 24:20Sirien m'avait fait.
- 24:22L'appareil que je porte maintenant,
- 24:23là,
- 24:23il est encore pire.
- 24:24Il a été mal ajusté,
- 24:26il ne tient pas la route.
- 24:27J'ai toujours peur qu'il me tombe de la bouche quand je parle.
- 24:30Je sais pas si ça s'entend en ce moment.
- 24:33Une fois,
- 24:33j'ai voulu faire un bebop,
- 24:34tu sais,
- 24:35un son de trompette avec la bouche.
- 24:37Et mon dentier a sauté comme un bouchon de champagne.
- 24:40Il y avait deux super meufs devant moi,
- 24:42je me suis tapé une énorme honte.
- 24:45Le dentier ne s'est pas cassé,
- 24:46heureusement,
- 24:47mais rien que d'y penser,
- 24:48je me sens mal.
- 24:49Quand tu te sens diminuer,
- 24:51tu ne peux pas t'empêcher d'avoir honte,
- 24:52c'est comme ça.
- 24:53Tu peux la domestiquer un peu,
- 24:55ta honte,
- 24:55mais elle te quitte jamais,
- 24:57c'est ta compagne pour la vie.
- 24:59Le problème avec un appareil dentaire,
- 25:01c'est que ça reste un corps étranger.
- 25:03Il n'y a que celui du syrien que j'ai réussi à oublier à peu près.
- 25:07Les autres dentiers se rappelaient constamment à moi.
- 25:09Si tu parles trop vite,
- 25:10trop fort,
- 25:10ton dentier se décroche.
- 25:12Quand tu maigris,
- 25:13il ne te va plus.
- 25:14Quand tu grossis,
- 25:15c'est pareil.
- 25:16Chaque fois que tu changes,
- 25:17ta bouche change aussi.
- 25:18Et l'appareil te punit direct.
- 25:21Là,
- 25:22on ne dirait pas je suis en train de te parler tranquille mais en réalité,
- 25:25je ne me sens pas vraiment en confiance.
- 25:27Il faut tout le temps faire gaffe pour éviter l'incident qui va mettre tout le monde mal à l'aise.
- 25:32Aujourd'hui,
- 25:33j'entre dans un âge où c'est à peu près normal de porter un entier.
- 25:36Mais à 20 ans,
- 25:37ce n'est pas vraiment la même chose.
- 25:39À 30 ans non plus.
- 25:40À cet âge-là...
- 25:42Quand t'as pas de dents et que tu vis dans une cité,
- 25:44tu passes automatiquement pour un toxico.
- 25:46Cette étiquette,
- 25:47les gens te la collent direct.
- 25:49Ils ne cherchent même pas à comprendre.
- 25:51T'as pas de dents,
- 25:52tu viens d'une cité,
- 25:53c'est forcément que tu te défonces.
- 25:55Mon père avait des dents fragiles,
- 25:57mais lui les a gardées intactes jusqu'à aujourd'hui.
- 26:00Ma frangine,
- 26:01après mon histoire,
- 26:02a découvert qu'elle avait aussi une parodontite.
- 26:04Heureusement,
- 26:05elle a été soignée à temps.
- 26:07Ce que je ne comprends pas,
- 26:07c'est pourquoi les dentistes que j'ai vus pour des caries quand j'étais gamin n'ont jamais été capables de diagnostiquer le problème.
- 26:16Quand tu perds tes dents,
- 26:17tu perds pied au niveau de ta confiance en toi.
- 26:24Le témoignage de Bader met en lumière non seulement les conséquences personnelles d'une mauvaise santé dentaire,
- 26:29mais aussi les implications systémiques d'un modèle de soins majoritairement libéral.
- 26:33En France,
- 26:34la majorité des dentistes exercent en pratique privée,
- 26:37avec une minorité dans le secteur public.
- 26:39Pour 39 000 dentistes libéraux,
- 26:41seulement 8 000 sont salariés.
- 26:43Cette répartition soulève une question cruciale sur l'impact de ce modèle sur les inégalités d'accès aux soins dentaires.
- 26:49Olivier Ceyran,
- 26:50dans son exposition des dynamiques sociales liées à la dentisterie,
- 26:53nous offre un éclairage sur ce sujet.
- 26:55Je pense que la surreprésentation des libéraux,
- 27:00des dentistes libéraux,
- 27:02et la prévalence du modèle du petit entrepreneur,
- 27:06du petit patron,
- 27:08je pense qu'elle a effectivement toutes sortes de conséquences,
- 27:11d'abord sur un plan purement,
- 27:12on va dire...
- 27:14politique ou idéologique,
- 27:16on est plus enclin,
- 27:18je crois,
- 27:18lorsqu'on est entrepreneur,
- 27:21entrepreneuse,
- 27:22à aller vers l'idée de la responsabilité individuelle du patient,
- 27:26à privilégier peut-être une certaine catégorie de patients,
- 27:32et à peut-être...
- 27:35ne pas trop mettre en avant les enjeux sociaux que pose la question de l'accès aux soins dentaires.
- 27:42Voilà,
- 27:42ça c'est le versant idéologique peut-être qui est déjà en lui-même problématique.
- 27:52Ensuite,
- 27:53je pense que pour les...
- 27:56Mais ça,
- 27:57tu me corrigeras sur ce point,
- 27:58mais il me semble que pour un certain nombre de soignantes et de soignants,
- 28:03ça induit aussi des conséquences négatives,
- 28:08dans la mesure où…
- 28:11Dès lors qu'il faut se soucier de faire tourner sa boutique,
- 28:14de faire entrer suffisamment d'argent pour rembourser l'achat d'un matériel très coûteux,
- 28:20pour payer le loyer,
- 28:23pour assurer son train de vie,
- 28:25etc.
- 28:26En fait,
- 28:26il y a un objectif de recette à faire entrer chaque jour,
- 28:32chaque semaine,
- 28:33chaque mois.
- 28:33Ce qui induit une pression,
- 28:35je pense,
- 28:35ou un stress.
- 28:37et surtout justement pour les soignants qui essayent par ailleurs de bien faire leur boulot et de soigner tout le monde,
- 28:43sans forme d'exclusion ou de refus de soins,
- 28:47qui sont parfois assez régulièrement pratiqués par un certain nombre de dentistes.
- 28:52Donc voilà,
- 28:56et ça oblige aussi,
- 28:57et c'est encore une troisième conséquence,
- 29:00à aller vite sur certains soins.
- 29:03Je parlais tout à l'heure du problème du niveau des tarifs sécurité sociale.
- 29:10Par exemple,
- 29:10un simple détartrage,
- 29:12un dentiste m'avait expliqué,
- 29:14à partir du niveau de remboursement,
- 29:20sachant qu'il devait faire rentrer…
- 29:22On va dire…
- 29:24150 ou 200 euros au moins,
- 29:26c'est ça,
- 29:28un détartrage qui va être remboursé,
- 29:30je ne sais pas,
- 29:31on en est à combien là ?
- 29:33Alors,
- 29:3328,92 euros.
- 29:35C'est ça,
- 29:35c'est ça,
- 29:36voilà,
- 29:36c'est à la trentaine d'euros.
- 29:38Et trompe-moi si je me roule,
- 29:41mais il me semble bien qu'un bon détartrage,
- 29:44ça prend au minimum une demi-heure,
- 29:46trois quarts d'heure,
- 29:47que c'est un soin important et qui…
- 29:52qui nécessite un peu de temps.
- 29:56Or,
- 29:56avec ce niveau de remboursement,
- 29:57on est obligé d'expédier le détartrage en un quart d'heure,
- 30:0320 minutes.
- 30:04Et ça,
- 30:05ça peut avoir des conséquences à long terme pour le patient.
- 30:08Et je pense que ça crée peut-être aussi une certaine dévalorisation,
- 30:13peut-être même du travail de dentiste pour le...
- 30:16Le dentiste lui-même,
- 30:17c'est-à-dire que d'une certaine façon,
- 30:19ça fait perdre aussi le sens du travail qu'il fait,
- 30:23s'il doit en permanence le bâcler,
- 30:24le faire vite,
- 30:26et faire défiler les patients dans le fauteuil.
- 30:29Je pense que c'est un petit peu contraire à l'idée d'un travail soigné,
- 30:35minutieux,
- 30:36consciencieux,
- 30:37scrupuleux.
- 30:39Voilà,
- 30:39et donc cette tension entre ce que le métier devrait être et les conditions dans lesquelles il est exécuté,
- 30:44les contraintes sous lesquelles il est réalisé,
- 30:47je pense,
- 30:49évidemment,
- 30:49ça crée des dégâts dans les bouches de nous,
- 30:52de nos autres patients,
- 30:53mais ça crée aussi,
- 30:54je pense,
- 30:55des soucis pour les soignants eux-mêmes,
- 30:57si je ne me trompe pas.
- 30:59Oui,
- 30:59bien sûr.
- 31:00Mais disons qu'il y a une tension forte,
- 31:04comme tu le disais,
- 31:06puisque la plupart d'entre nous,
- 31:07on a conscience que ces actes-là sont des actes essentiels.
- 31:13C'est pour ça aussi qu'ils ont des tarifs peut-être plafonnés,
- 31:17c'est pour que tout le monde puisse y avoir accès.
- 31:20Et cependant,
- 31:23si on prend le temps de les faire correctement,
- 31:26et en plus d'être dans l'écoute avec le patient,
- 31:31on va rapidement se retrouver en banqueroute au niveau du cabinet.
- 31:36Donc l'idée après,
- 31:37c'est soit de regrouper les actes,
- 31:40soit d'ajouter des actes qui ont plus de valeur financière.
- 31:49ou de s'orienter vers,
- 31:52je mets des guillemets parce que ce n'est pas des spécialités,
- 31:53mais vers un exercice plus restreint,
- 31:56plus limité en fait.
- 31:57Si tu veux dire,
- 31:59moi je suis expert dans ce domaine et je ne fais plus que ça.
- 32:04Moi j'ai vu une situation très récemment complètement aberrante et je ne condamne pas le ou la praticienne en question,
- 32:14mais si tu veux,
- 32:14d'une patiente.
- 32:16qui était allée consulter pour un problème de parodontologie.
- 32:20Mais c'était une patiente qui venait d'une autre région,
- 32:23donc elle avait déménagé,
- 32:24elle se retrouvait sans praticien généraliste,
- 32:29on va dire.
- 32:30Mais elle savait qu'elle avait ce problème-là,
- 32:32donc elle est allée consulter quelqu'un qui faisait ça.
- 32:35Dans le plan de traitement,
- 32:36il y avait deux dents mobiles à extraire.
- 32:39et le dentiste dit non mais moi ça je fais pas,
- 32:43il faut que vous trouviez un dentiste pour le faire et cette patiente s'est retrouvée à appeler 150 dentistes de la région et même bien au-delà de la région en se faisant presque des fois insulter en disant mais l'autre
- 32:59dentiste a qu'à le faire,
- 33:00pourquoi moi je ferais ça et c'est des situations qui pour moi sont complètement absurdes et inacceptables
- 33:11Cette situation,
- 33:12bien qu'extrême,
- 33:13met en lumière une forme de dentisterie défensive où les praticiens peuvent être réticents à prendre en charge des soins qui sortent de leur routine ou qui sont perçus comme moins rentables.
- 33:21Je tiens à préciser que je ne juge ni ne condamne les dentistes en question.
- 33:26Cet exemple est plutôt révélateur des contradictions et des tensions d'un système qui peut sembler injuste ou mal conçu,
- 33:32comme nous l'avons discuté précédemment avec Anne-Charlotte Bas.
- 33:36Cette anecdote n'est pas juste une critique,
- 33:38mais un appel à repenser certains aspects de notre pratique,
- 33:41pour répondre efficacement aux besoins de tous les patients,
- 33:43sans exclusion.
- 33:45Cela nous pousse à réfléchir sur la manière dont nous,
- 33:47professionnels de la santé dentaire,
- 33:49gérons les pressions économiques et réglementaires,
- 33:52tout en restant engagés à fournir des soins inclusifs et équitables.
- 33:55Oui,
- 33:56tout à fait.
- 33:57Je pense que pour un certain nombre,
- 33:59j'en fais partie,
- 33:59moi je vis dans une ville,
- 34:00moi je n'ai pas de dentiste,
- 34:02parce que déjà il n'y a pas assez de dentiste,
- 34:04et que donc ceux qui existent ne peuvent pas prendre de nouveaux patients,
- 34:08et puis aussi d'autre part parce que leur clientèle...
- 34:14leur clientèle leur suffit.
- 34:16Ils n'ont pas envie de prendre des patients qui viennent justement pour un détartrage,
- 34:20ou pour une carie,
- 34:24ou pour des soins de base.
- 34:27Et ce que tu racontes,
- 34:28ça pose aussi le problème des refus de soins.
- 34:31Parce que,
- 34:31par exemple,
- 34:31pour quelqu'un qui est au régime sécu,
- 34:36ou au régime...
- 34:38La C2S ?
- 34:39Voilà,
- 34:39c'est ça.
- 34:41En fait,
- 34:42il y a un certain nombre de dentistes qui vont carrément refuser de vous soigner.
- 34:48Donc,
- 34:48en fait,
- 34:49qu'est-ce qui vous reste ?
- 34:50Vers quoi vous pouvez vous tourner ?
- 34:53Que ce soit il y a les...
- 34:55les fameux centres de soins dentaires loi 1901,
- 34:58c'est une absurdité totale,
- 35:00on peut en reparler si tu veux tout à l'heure,
- 35:02mais ces centres de soins qui sont donc des associations à but non lucratif,
- 35:06alors qu'en réalité c'est un schéma purement mercantile qui a présidé à la...
- 35:12à la mise en place de ces chaînes de soins dentaires low cost,
- 35:15ou alors d'autre part,
- 35:17ce qui reste de dentisteries hospitalières ou de centres médicaux sociaux.
- 35:23Heureusement ça existe,
- 35:24mais c'est quand même le parent pauvre de la dentisterie.
- 35:28Je crois que les soins dentaires hospitaliers ne représentent que 5% à peu près de l'ensemble des soins dentaires.
- 35:37À peu près,
- 35:38je crois que c'est l'ordre de grandeur.
- 35:40Et par ailleurs,
- 35:42les centres de soins municipaux,
- 35:46comme il y en avait encore un certain nombre il y a une vingtaine ou trentaine d'années,
- 35:49pour la plupart ont fermé leurs portes parce que voilà,
- 35:53c'est ce que je disais tout à l'heure,
- 35:54on est sur la pente vers une pente assez raide qui nous mène vers une mercantilisation générale des activités humaines,
- 36:04donc la santé n'y échappe pas.
- 36:06Et ça,
- 36:07pour Corollaire,
- 36:08aussi la marginalisation ou la fermeture des structures qui assuraient un accueil universel pour toutes les personnes qui avaient besoin de soins dentaires.
- 36:19Et ça,
- 36:19ça devient de plus en plus rare.
- 36:23Donc voilà,
- 36:23on se retrouve…
- 36:26En réalité,
- 36:27c'est catastrophique.
- 36:28Moi,
- 36:28j'ai un ami à qui on vient de retirer la quasi-totalité de ses dents.
- 36:35et il se retrouve avec un appareil inadapté qui lui fait horriblement mal,
- 36:38avec lequel il ne peut pas manger.
- 36:40Ce n'est pas la première personne que je connais à souffrir de ce genre de problème.
- 36:46Au cours de mon enquête,
- 36:47j'ai...
- 36:48J'ai rencontré énormément de personnes qui souffraient de ce genre de choses.
- 36:51J'ai entendu beaucoup de témoignages directs ou indirects relatifs à des appareils dentaires réalisés vraiment de façon expéditive,
- 37:06parce que tout simplement le patient n'a pas les moyens de mettre...
- 37:11un bonus pour avoir un travail de qualité.
- 37:13Donc voilà,
- 37:14tu te retrouves avec un appareil dans la bouche qui te fait horriblement mal,
- 37:19tu maigris parce que tu manges de moins en moins,
- 37:21tu perds une bonne partie de ta confiance en toi,
- 37:26tu déprimes parce que tu te sens mal dans ta peau,
- 37:29tu te sens mal devant les autres,
- 37:31tu te sens rabaissé.
- 37:32Bien souvent,
- 37:33en plus,
- 37:34effectivement,
- 37:34le discours sur la responsabilité individuelle finit aussi
- 37:38par faire des par induire des dégâts c'est à dire que tu considères effectivement que tout ça est ta faute et donc ça se traduit par un isolement de plus en plus de plus en plus grave qui a lui-même pour conséquence qu'un certain nombre de personnes qui pourraient jouer un rôle important dans la société autour d'eux ne
- 37:59peuvent plus le faire parce que voilà,
- 38:02ils n'osent plus sortir de chez eux
- 38:07ont de moins en moins de relations avec les autres.
- 38:08Et donc c'est une perte pour le corps social tout entier.
- 38:10Parce que j'ai souvent des personnes qui ont par ailleurs des choses belles,
- 38:16importantes à apporter aux autres et qui ne peuvent plus le faire.
- 38:19Donc c'est une grande souffrance pour ces personnes et une grande perte pour la société en général.
- 38:26Les propos d'Olivier nous amènent à reconnaître des réalités douloureuses,
- 38:30souvent cachées derrière des sourires forcés.
- 38:32Par exemple,
- 38:33je me souviens d'une jeune femme qui m'a confié combien elle avait souffert pendant son adolescence à cause de caries visibles sur ses incisives centrales.
- 38:40Élevée par une mère seule qui n'avait pas les moyens de payer des soins dentaires,
- 38:44elle se collait de la mie de pain sur les dents chaque matin avant d'aller au lycée,
- 38:48espérant masquer les dégâts et éviter la honte et les moqueries.
- 38:52Cette anecdote met en lumière les défis financiers auxquels sont confrontés de nombreux patients et l'ingéniosité désespérée à laquelle certains doivent recourir pour simplement se sentir acceptés.
- 39:02Mais au-delà de la souffrance physique,
- 39:04comme le souligne Olivier,
- 39:05il y a une douleur encore plus profonde et insidieuse liée à l'isolement social.
- 39:09Les personnes affectées par de tels problèmes dentaires peuvent se retrouver marginalisées,
- 39:14s'isolant de plus en plus,
- 39:15ce qui les empêche de participer pleinement à la société et d'apporter leur contribution unique.
- 39:20En tant que professionnels de la santé dentaire,
- 39:22il est essentiel de réfléchir à notre rôle non seulement en tant que soignants,
- 39:26mais aussi en tant que facilitateurs d'une vie sociale et professionnelle épanouie pour nos patients.
- 39:31Nous devons chercher à comprendre et à démanteler les barrières sociales et économiques qui empêchent l'accès aux soins nécessaires,
- 39:37afin de garantir que personne ne soit laissé pour compte.
- 39:40Notre engagement doit s'étendre à prendre soin de la personne dans sa globalité,
- 39:44en tenant compte de tous les facteurs qui peuvent affecter la santé buccodentaire et son bien-être général.
- 39:54Dans une série précédente,
- 39:55j'ai longuement discuté avec Abdel Awacharia,
- 39:57victime des centres dentaires d'Antexia et cofondateur de l'association La Dents Bleues.
- 40:02Abdel,
- 40:02qui apporte également son témoignage dans le livre d'Olivier,
- 40:05a partagé son expérience,
- 40:06qu'on peut qualifier de désastreuse,
- 40:08avec ses modèles économiques low cost.
- 40:11Ces centres,
- 40:11parmi les premiers à émerger suite à l'adoption de la loi Bachelot en 2009,
- 40:15ont soulevé de nombreuses controverses par leur approche visant à réduire les coûts.
- 40:19Mais ce phénomène ne se limite pas uniquement aux centres low-cost.
- 40:23Des dérives similaires commencent également à apparaître dans la pratique des cabinets libéraux.
- 40:27On observe une tendance où certaines pratiques sont adaptées pour maximiser la rentabilité,
- 40:31évoquant des questions éthiques importantes.
- 40:34Curieusement,
- 40:34Pascal Station,
- 40:35fondateur des centres d'Antexia,
- 40:37aurait même proposé du coaching aux dentistes pour adopter ces modèles économiques.
- 40:41J'ai demandé à Olivier s'il était au courant de cette extension du coaching dans le secteur dentaire.
- 40:46J'ai rencontré son avocat,
- 40:48Pascal Stéchen,
- 40:50qui m'a incidemment apporté quelques détails à ce sujet.
- 40:53Pascal Stéchen,
- 40:54avant de créer Dantexia,
- 40:58assurait du coaching auprès de dentistes pour leur permettre de gagner plus d'argent.
- 41:02Et assurait également des formations pour...
- 41:08apprendre à des entrepreneurs à monter leur propre centre de soins dentaires,
- 41:12c'est-à-dire à profiter de l'opportunité créée par la loi Bachelot pour s'engouffrer là-dedans et gagner du fric.
- 41:20C'est quand même intéressant que le numéro 1 des chaînes de centres...
- 41:24de soins dentaires low cost en France,
- 41:26Dantego,
- 41:28a été créé par deux jeunes entrepreneurs qui sortaient d'écoles de commerce,
- 41:33qui n'avaient strictement aucune idée de la dentisterie,
- 41:36aucune sensibilité à la question de la démocratisation des soins dentaires.
- 41:45la question des droits,
- 41:47etc.
- 41:48Mais qui considéraient tout simplement le secteur du soin dentaire comme une vache à lait,
- 41:53comme un secteur rentable.
- 41:58Et en effet,
- 42:00ils ont prouvé que c'était un secteur extrêmement rentable,
- 42:03ils ont racheté d'autres chaînes,
- 42:04ils sont devenus...
- 42:07numéro 1 du secteur.
- 42:08Pascal Stechen était le premier à l'avoir compris.
- 42:11Et je crois qu'avant de se lancer,
- 42:14non pas dans la dentisterie,
- 42:15mais dans la mercantilisation de la dentisterie,
- 42:21il avait rédigé un manuel à l'attention des agents immobiliers.
- 42:25Donc voilà un peu d'où il vient.
- 42:27Je trouve ça quand même très intéressant que des personnes avec un profil aussi de requin,
- 42:34requin...
- 42:38de requins et d'opportunistes se jettent sur la dentisterie pour considérer la dentisterie comme un secteur,
- 42:48on va dire,
- 42:49de même nature que l'immobilier ou la livraison de repas à domicile.
- 42:55C'est un peu du même ordre.
- 42:57C'est-à-dire qu'il y a moyen de se faire beaucoup d'argent très vite.
- 43:03Alors que pour la grande majorité de la population,
- 43:08c'est au contraire presque une question de vie ou de mort.
- 43:14C'est parfaitement choquant qu'on vive sous un tel régime.
- 43:17Après avoir discuté avec Olivier sur l'extension du coaching dans le secteur dentaire,
- 43:21il est devenu clair que cette pratique,
- 43:23apparue il y a quelques années,
- 43:24semble se répandre rapidement.
- 43:26Olivier a partagé des détails sur comment Pascal Station encourageait les dentistes à maximiser leurs profits et formait des entrepreneurs à exploiter le secteur dentaire.
- 43:35La loi Bachelot a ouvert grandement les portes à ces modèles économiques,
- 43:39transformant un domaine essentiel de la santé en une simple opportunité commerciale.
- 43:43Il est particulièrement préoccupant de voir des individus sans expérience en dentisterie traitant ce secteur comme un autre business lucratif,
- 43:51à l'instar de l'immobilier ou de la restauration rapide.
- 43:54Cette réalité souligne une tendance inquiétante dans la gestion des soins dentaires,
- 43:58où la priorité semble être mise sur la rentabilité plutôt que sur l'accès aux soins de qualité pour tous.
- 44:04La mercantilisation croissante de la dentisterie et le coaching en particulier représentent des thèmes que je compte explorer plus en détail dans une future série dédiée.
- 44:12Cette évolution interpelle et questionne profondément sur les directions que prend notre système de santé,
- 44:17où la dimension commerciale peut parfois éclipser l'essence même du soin.
- 44:21D'ailleurs,
- 44:22après ton échange avec
- 44:24Paul Lafargue,
- 44:26est-ce que tu as eu déjà des échanges avec d'autres dentistes ?
- 44:29Et ensuite,
- 44:29est-ce que ce dentiste paraissait épanoui dans son exercice ?
- 44:36Et est-ce qu'il arrivait à garder une activité ?
- 44:41de soignant éthique tout en gagnant confortablement sa vie ?
- 44:46Non.
- 44:47Est-ce que ça peut être compatible ?
- 44:48Non.
- 44:49Alors dans son cas,
- 44:50non,
- 44:50il n'est pas du tout épanoui.
- 44:51D'ailleurs,
- 44:52il explique,
- 44:54il est en permanence au bord du burn-out.
- 44:58Il ne gagne pas bien sa vie parce qu'il ne refuse personne,
- 45:01parce qu'il fait bien son travail.
- 45:03Quand il fait un détartrage,
- 45:05ça lui dure trois quarts d'heure.
- 45:07Il dit c'est con,
- 45:08je ne gagne pas mes…
- 45:11je ne gagne rien,
- 45:12je perds de l'argent.
- 45:13Je n'arrive pas à faire autrement.
- 45:15Je pense que c'est un cas extrême.
- 45:17C'est un cas extrême parce que je pense qu'il faut quand même aussi se protéger soi-même,
- 45:20pas se mettre à ce point-là sous pression et en danger.
- 45:27Mais je trouve que ce cas extrême montre bien le problème qui est posé.
- 45:34Si tu veux faire ton travail de façon scrupuleuse,
- 45:37tu t'en sors pas et tu perds aussi le sens de ce que tu fais et le plaisir à faire ce que tu fais,
- 45:42je pense.
- 45:43Donc non,
- 45:43lui en l'occurrence s'en sort difficilement.
- 45:48Après,
- 45:48j'ai eu d'autres entretiens.
- 45:52J'ai eu aussi des réactions postérieures à la publication du livre.
- 45:56Et c'est assez intéressant parce qu'en réalité,
- 45:59je m'attendais à me faire un petit peu bâcher par les dentistes que je ne ménage pas dans le livre.
- 46:07Ça pique un peu parfois.
- 46:08Ça pique sans doute.
- 46:10Il est vrai qu'Olivier ne ménage pas ses mots dans son livre et que son approche critique envers les dentistes peut parfois heurter.
- 46:16Cette franchise,
- 46:17bien que dérangeante pour certains,
- 46:18s'avère être un puissant catalyseur de réflexion.
- 46:21Il est vrai que le miroir qu'il tend à notre profession peut révéler des images inconfortables.
- 46:25Cependant,
- 46:26en prenant du recul,
- 46:27nous devons reconnaître que beaucoup de ces observations mettent en lumière des vérités essentielles.
- 46:32Comme on le dit souvent,
- 46:33il n'y a que la vérité qui blesse.
- 46:35Ce regard extérieur est cependant précieux car il nous pousse à questionner nos pratiques et à réfléchir sur notre responsabilité en tant que soignant.
- 46:43Ce n'est qu'à travers une telle introspection que nous pourrons aspirer à des améliorations substantielles,
- 46:48tant pour la qualité des soins que pour l'équité d'accès à ces derniers.
- 46:55La discussion avec Olivier Sirand a mis en évidence des problématiques profondes au cœur de la dent historique contemporaine.
- 47:01Il souligne que le modèle libéral dominant,
- 47:03tout en favorisant l'indépendance et la rentabilité des cabinets,
- 47:06peut également engendrer des pratiques exclusives et une certaine résistance à prendre en charge les patients les moins lucratifs.
- 47:13Cette réalité,
- 47:13exacerbée par des initiatives comme les centres de soins dentaires low cost,
- 47:17révèle une fracture dans l'accès aux soins de qualité.
- 47:19De nombreux dentistes,
- 47:20particulièrement les plus jeunes ou ceux récemment sortis de l'université,
- 47:24ressentent une dissonance entre leur aspiration éthique et les contraintes économiques de leur pratique.
- 47:29Ces tensions,
- 47:30ainsi que les réactions mixtes qu'ont suscité le livre d'Olivier,
- 47:33réaffirment la nécessité d'un espace de dialogue ouvert et honnête au sein de la profession où les soignants comme les patients peuvent exprimer leurs besoins et perspectives sans crainte de marginalisation ou de stigmatisation.
- 47:46Et donc j'ai eu quelques réactions énervées.
- 47:53ce qui était bien normal,
- 47:54mais j'ai eu aussi étonnamment pas mal de réactions positives,
- 47:57en particulier de jeunes dentistes,
- 48:02soit sortis,
- 48:05tout juste sortis de la faculté,
- 48:07ou ayant commencé il y a quelques années,
- 48:11et qui étaient un peu comme toi,
- 48:13très sensibles aux problèmes soulevés par le livre,
- 48:19et qui arrivaient à passer outre les...
- 48:22les piques plus ou moins venimeuses que j'ai un petit peu semées le long des pages et ça je trouvais que c'était un bon signe il
- 48:37est sans doute dommage que ces dentistes là ne sortent pas un peu plus du bois ou ne soient pas un peu plus visibles qu'elles ne s'organisent peut-être pas suffisamment
- 48:49parce qu'il me semble que les syndicats de dentistes restent justement très tournés vers le libéral et défendent des intérêts qui ne sont pas nécessairement ceux des patients.
- 49:00En revanche,
- 49:01les dentistes qui,
- 49:02comme toi ou comme ceux ou celles qui m'ont écrit,
- 49:06créent leur propre…
- 49:08leur propre espace,
- 49:09ou leur propre syndicat,
- 49:11ou leur propre association,
- 49:12pour rendre visible le fait qu'il y a un certain nombre de dentistes qui se soucient de leurs patients et qui poursuivent des objectifs qui vont dans l'intérêt des patients.
- 49:25Il me semble que ce serait vraiment important,
- 49:28parce que c'est vrai qu'en tant que patient,
- 49:30en cuise âgée,
- 49:31on est effectivement...
- 49:34On a souvent tendance à prendre le pli de mal voir les dentistes parce que,
- 49:39et quelque part ils incarnent pour nous la violence du,
- 49:42la violence d'un système qu'on se prend littéralement dans les dents.
- 49:45Donc les dentistes,
- 49:47oui du coup sont…
- 49:48identifier un système dont ils ne sont pas directement responsables.
- 49:52Les dentistes arrivent dans un système,
- 49:53ils doivent faire avec,
- 49:55et soit ils en prennent le pli,
- 49:56soit ils essayent de lutter contre.
- 49:58Dans les deux cas,
- 49:59ça a des conséquences compliquées.
- 50:01Et je pense qu'il serait vraiment important de faire passer le message aux patients que des dentistes existent,
- 50:08des dentistes qui ont une sensibilité sociale,
- 50:11que ces dentistes-là existent.
- 50:13et d'autre part ce serait bien aussi de faire passer le mot aux dentistes que les patients ne sont pas que des des emmerdeurs ne sont pas que des que des gens phobiques ou mal élevés mais qu'ils ont aussi leur propre expertise sur la question dentaire moi j'ai été très frappé voir
- 50:32combien de patients
- 50:35avaient en fait des connaissances extrêmement fines sur les problèmes qui les occupent au jour le jour et sur toutes sortes de problématiques liées aux soins dentaires.
- 50:48Ce qui est d'ailleurs tout à fait compréhensible,
- 50:50parce qu'en général,
- 50:50quand on a des problèmes de dent,
- 50:51ça s'inscrit sur la durée.
- 50:53Donc on a le temps d'approfondir la question,
- 50:56on voit un certain nombre de praticiens,
- 50:58on rencontre un certain nombre de problèmes,
- 51:00de galères,
- 51:00etc.
- 51:02et pour peu qu'on ait un esprit un petit peu curieux et désireux d'approfondir les choses,
- 51:08on se retrouve en fait avec des patients extrêmement riches en connaissances,
- 51:14comme Abdel
- 51:15Awa Sheria,
- 51:16c'est quelqu'un,
- 51:17pour moi,
- 51:20c'est vraiment un grand spécialiste,
- 51:22parce qu'il sait par quoi il faut passer pour se faire refaire les dents quand on n'a pas beaucoup d'argent.
- 51:29Je pense que cette expertise-là,
- 51:30on ne l'écoute pas suffisamment.
- 51:32Je pense qu'il n'y a pas d'espace pour permettre aux patients de se faire entendre.
- 51:38C'est la raison pour laquelle Abdel a créé l'association qui tente de fédérer les patients du soin dentaire,
- 51:47la Dents Bleues.
- 51:49C'est évidemment difficile.
- 51:50Et puis,
- 51:53l'Ordre national des chirurgiens dentistes n'aide pas non plus beaucoup à ça.
- 51:58Par exemple,
- 51:58quand il y a des gens qui...
- 52:01Régulièrement,
- 52:01il y a des gens qui me demandent Est-ce que vous connaissez un bon dentiste,
- 52:04une bonne dentiste dans ma ville ?
- 52:07et je dis non seulement j'en connais pas mais d'autre part il est strictement interdit de communiquer des listes de dentistes voilà c'est quelque chose que l'ordre national des chirurgiens dentistes prend très très mal parce que c'est considéré comme
- 52:23une concurrence déloyale ou comme une distorsion de la libre concurrence alors qu'en réalité on aurait vraiment besoin les patients auraient vraiment besoin de pouvoir échanger de pouvoir accéder
- 52:36à des listes de dentistes sûrs dont ils savent qu'ils seront bien accueillis,
- 52:42bien traités,
- 52:42considérés avec respect.
- 52:44Et ça malheureusement aussi,
- 52:46ça manque terriblement.
- 52:50Nous arrivons à la fin de cet épisode riche en réflexions et en débats.
- 52:54Je tiens à remercier chaleureusement Olivier Sirand pour avoir partagé avec nous ses recherches approfondies et ses perspectives critiques sur les inégalités dans l'accès aux soins dentaires.
- 53:02Un grand merci également à Pauline Bussy pour le montage précis et attentif de cet épisode,
- 53:07à Maxime Moitieu pour ses compositions musicales qui enrichissent nos discussions,
- 53:11et à Camille Covez pour l'illustration qui capte si bien l'esprit de ce sujet.
- 53:15Et enfin,
- 53:15merci à Jérôme qui a accepté avec joie et spontanéité de lire un extrait du livre d'Olivier en prêtant sa voix à Bader.
- 53:22C'est fatiguant,
- 53:22c'est fatiguant.
- 53:25C'est pas gâté.
- 53:30Je vous rappelle que soutenir Entretien avec un dentiste via la cagnotte Tipeee m'aide à continuer à produire ce contenu indépendant et de qualité.
- 53:38Chaque contribution est précieuse et permet de maintenir cette discussion ouverte et je l'espère éducative.
- 53:44Dans le prochain épisode,
- 53:45nous explorerons un aspect plus sociologique de la dentisterie et de l'argent.
- 53:49Nous discuterons de comment les normes sociales influencent nos pratiques,
- 53:53un sujet qui promet d'être tout aussi captivant.
- 53:55Merci d'avoir écouté et n'oubliez pas de partager cet épisode.
- 53:59Votre soutien et vos partages sont essentiels pour continuer cette aventure.
- 54:02A très bientôt pour un nouvel épisode d'Entretien avec un dentiste.