Latest / Entretien avec un dentiste / Mon voyage à travers l' argent en dentisterie - 4/8 Décryptage sociologique de l'argent en dentisterie
Transcript
- 0:03Bienvenue dans le quatrième épisode de la série Mon voyage à travers l'argent en dentisterie
- 0:08Je suis Florence Echeverry,
- 0:09dentiste et créatrice de ce podcast.
- 0:12Si c'est la première fois que vous rejoignez cette série,
- 0:14je vous encourage à commencer par l'épisode intitulé Le commencement pour mieux comprendre mon cheminement sur ce sujet complexe.
- 0:21Aujourd'hui,
- 0:22plongeons dans une dimension peu explorée,
- 0:24l'aspect sociologique de l'argent en dentisterie.
- 0:26En préparant cet épisode,
- 0:28je me suis rendu compte qu'il existait très peu d'études sociologiques sur notre profession,
- 0:32en particulier sur les clichés liés à l'argent qui nous collent à la peau.
- 0:35C'est par le bouche-à-oreille que j'ai appris l'existence d'un sociologue s'intéressant à notre domaine et c'est ainsi que j'ai eu le plaisir de rencontrer Benjamin Derbez,
- 0:43un expert en sociologie de la santé,
- 0:45pour discuter de ces questions.
- 0:49Avant de vous laisser à nos discussions,
- 0:50je tiens à remercier chaleureusement celles et ceux qui ont contribué à la cagnotte Tipeee.
- 0:55Joy,
- 0:55Émilie,
- 0:55Marie,
- 0:56Ronan,
- 0:56Marie-Hélène,
- 0:57Antonin,
- 0:58Aurore.
- 0:59Votre soutien est essentiel pour continuer à produire ce podcast indépendant et sans publicité.
- 1:03Pour ceux qui souhaitent nous rejoindre et entrer dans la communauté d'entretien avec un dentiste,
- 1:07rendez-vous sur la page Tipeee,
- 1:09je vous ai mis le lien dans le descriptif de l'épisode.
- 1:12Maintenant,
- 1:12sans plus tarder,
- 1:13explorons ensemble les dynamiques sociologiques qui façonnent la profession dentaire.
- 1:22Épisode 4
- 1:23Décryptage sociologique de l'argent en dentisterie.
- 1:30Dans cet épisode,
- 1:31nous allons explorer,
- 1:32à travers les yeux de Benjamin Derbez,
- 1:34sociologue,
- 1:34maître de conférences en sciences sociales,
- 1:36spécialiste des questions de santé,
- 1:38un aspect moins visible mais cependant fondamental,
- 1:41la question de la sociologie,
- 1:42cette discipline qui analyse les rapports humains en observant la société et en se questionnant sur les rapports entre individus ou groupes.
- 1:49Benjamin s'est intéressé à la profession de chirurgien dentiste presque par accident.
- 1:53Cela a commencé lorsqu'une connaissance à lui,
- 1:55infirmière puis récultrice,
- 1:57a décidé de se reconvertir en dentisterie.
- 2:00En suivant son parcours depuis son entrée en 3ème année jusqu'à l'ouverture de son propre cabinet,
- 2:05Benjamin a découvert l'absence notable de travaux sociologiques portant spécifiquement sur cette profession de chirurgien dentiste,
- 2:11comparativement à d'autres professions de santé comme les médecins généralistes par exemple,
- 2:15les infirmiers-infirmières ou les sages-femmes.
- 2:18Il a alors mené sa propre enquête,
- 2:19réalisant des entretiens dans un service d'odontologie du CHU auquel était rattaché son ami,
- 2:24auprès des étudiants et des enseignants-chercheurs.
- 2:27Ces discussions lui ont révélé la position singulière de l'odontologie au sein du paysage médical et universitaire,
- 2:33souvent isolé et perçu comme un domaine fermé,
- 2:35presque secret.
- 2:37Pour vivre heureux,
- 2:38vivons cachés,
- 2:39devise préférée des dentistes selon un confrère entendu lors de l'enquête.
- 2:43Benjamin m'a confié avant l'enregistrement avoir remarqué le rapport complexe des chirurgiens dentistes avec la médecine générale et d'autres professions de santé.
- 2:51Cette exploration l'a poussé à approfondir ses recherches sur la formation des dentistes,
- 2:55la comparant à la formation d'autres professions médicales.
- 2:58Grâce à cette enquête,
- 2:59Benjamin a non seulement percé à jour l'univers souvent méconnu de la dentisterie,
- 3:03mais il a également été conduit à questionner les fondements de la formation et de la profession elle-même.
- 3:08Après avoir examiné les origines de l'intérêt de Benjamin pour la profession dentaire,
- 3:13Abordons le cœur de notre sujet,
- 3:14l'argent dans le monde de la dentisterie.
- 3:17La perception du dentiste est souvent celle d'un professionnel qui réussit financièrement.
- 3:22C'est en partie vrai,
- 3:23mais cette image entraîne également des stéréotypes,
- 3:26comme celui parfois de privilégier le profit au détriment du soin.
- 3:29Cela m'amène à une interrogation que j'ai partagée avec Benjamin.
- 3:32Étant donné que les études dentaires ne sont pas toujours le premier choix pour les étudiants,
- 3:36cela pourrait-il contribuer à une sorte de sentiment de déclassement parmi les futurs dentistes ?
- 3:41Et dans quelle mesure cette perception influence-t-elle la motivation initiale pour rejoindre cette profession ?
- 3:47Est-ce pour l'attrait financier ou l'amour du soin ?
- 3:50C'est une bonne question.
- 3:50C'est vrai que là,
- 3:52je retiens dans ce que tu dis,
- 3:53moi je retiens la notion de perception.
- 3:56C'est vrai qu'il y a énormément de clichés,
- 3:59de stéréotypes.
- 4:02Quand on échangeait,
- 4:02tu parlais d'images d'épinales,
- 4:04je crois que c'est exactement ça.
- 4:06Nous,
- 4:06en sociologie,
- 4:07on parle de prénotions,
- 4:08c'est-à-dire des idées générales un peu qui sont...
- 4:10véhiculé au sujet d'une pratique sociale,
- 4:15au sujet d'une réalité sociale.
- 4:16Et là,
- 4:16en l'occurrence,
- 4:17effectivement,
- 4:18il y a ce lien assez fort entre le métier de chirurgien dentiste et la question de l'argent,
- 4:26avec plusieurs clichés de ce que tu évoques.
- 4:29Le premier,
- 4:30c'est peut-être celui d'un attrait pour l'argent des chirurgiens dentistes,
- 4:34qui a une certaine cupidité ou une avidité.
- 4:39Et deuxièmement,
- 4:40le deuxième cliché que je repère par rapport à la question des études,
- 4:45c'est celle du choix par défaut,
- 4:47du fait que les étudiants choisiraient les études d'odontologie par défaut,
- 4:53avec l'idée que le dentiste est une sorte de médecin raté.
- 4:56On peut avoir cette...
- 4:58cette image,
- 4:59cette idée qui circule un peu dans l'espace public,
- 5:04dans l'opinion.
- 5:05Et donc voilà,
- 5:07avec le troisième cliché peut-être,
- 5:08celui-là c'est encore autre chose,
- 5:10c'est le cliché du menteur,
- 5:11comme on dit,
- 5:12qui est en lien avec la question de l'argent,
- 5:14et donc l'idée qu'on ne serait pas loin de l'escroquerie dans le métier.
- 5:20Donc il y a toute une série de clichés,
- 5:21et nous en sociologie,
- 5:22on adore les clichés parce qu'on adore les déconstruire.
- 5:25On adore les prendre et montrer d'où ils viennent et désamorcer un peu leurs effets sociaux.
- 5:30C'est un peu notre truc et on le fait par l'enquête.
- 5:32Donc on enquête.
- 5:33C'est-à-dire qu'au lieu de s'arrêter aux stéréotypes,
- 5:38on va aller regarder la réalité sociale et on va aller essayer,
- 5:42et c'est ça qui est difficile,
- 5:43comme je disais tout à l'heure,
- 5:46d'aller interroger les chirurgiens dentistes et comprendre leur point de vue.
- 5:50Comprendre sans a priori,
- 5:53sans considérer que...
- 5:54ils auraient une caractéristique psychologique qu'ils réuniraient,
- 5:57qui serait qu'ils aimeraient l'argent.
- 5:59Ça,
- 5:59pour nous,
- 6:00c'est quelque chose qui ne correspond pas à notre démarche.
- 6:02On préfère aller collecter des données,
- 6:04des données empiriques,
- 6:06et faire des enquêtes au plus près des gens,
- 6:08au plus près des acteurs,
- 6:09sur le terrain,
- 6:10pour porter un regard un peu critique sur,
- 6:12non pas les choses,
- 6:13mais sur les stéréotypes.
- 6:15Ça,
- 6:16c'est vraiment l'idée.
- 6:17Donc,
- 6:18moi,
- 6:19j'aurais tendance à dire que l'image qui est associée à un groupe,
- 6:24en l'occurrence les chirurgiens dentistes,
- 6:26d'un rapport à l'argent,
- 6:28d'une forme de vénalité.
- 6:30Elle ne provient certainement pas de l'agrégation de caractéristiques psychologiques de tous les chirurgiens dentistes.
- 6:38Il me semble peu probable que les études de chirurgie dentaire attirent spécialement des jeunes qui sont attirés par l'argent.
- 6:46Ce que j'aurais tendance à faire,
- 6:47c'est de regarder plutôt le contexte.
- 6:49Comment justement se déroulent les...
- 6:52les études,
- 6:53qu'est-ce qu'on apprend dans les études et comment éventuellement le contexte fait que la structure sociale,
- 7:00l'organisation des études et les contextes d'exercice professionnel font que l'argent devient une préoccupation centrale et que,
- 7:09éventuellement,
- 7:10certains puissent en faire une motivation.
- 7:13Autrement dit,
- 7:14je pense que ces motivations sont construites socialement.
- 7:17elles ne sont pas forcément préexistantes.
- 7:21Évidemment,
- 7:21peut-être qu'il y a certains étudiants ou certains parmi les étudiants qui ont un rapport complexe à l'argent,
- 7:29mais je ne pense pas que ce soit la majorité.
- 7:32Après,
- 7:32c'est difficile pour nous,
- 7:34en tant que chercheurs,
- 7:35c'est très difficile d'avoir accès,
- 7:38par des entretiens,
- 7:40de parler de cette question-là.
- 7:42On va avoir des biais assez forts parce que...
- 7:46personne ne va nous dire de manière assez cynique moi j'aime l'argent,
- 7:50je fais ça que pour l'argent
- 7:52C'est assez peu probable qu'on ait ça.
- 7:55Donc on va avoir d'autres discours,
- 7:56des discours un peu effémisants.
- 7:59Moi ce que j'ai repéré,
- 8:00c'est un discours assez classique autour de la notion de confort de vie.
- 8:05On va parler plus de confort de vie,
- 8:07et derrière confort de vie,
- 8:08on va mettre notamment quelque chose qui…
- 8:13qui sera lié à l'argent.
- 8:14Benjamin évoque les clichés qui entourent souvent la profession de dentiste.
- 8:18Ces stéréotypes,
- 8:18tels que l'avidité,
- 8:20le choix de carrière par défaut,
- 8:21et même une certaine image de malhonnêteté,
- 8:23sont des prénotions qui persistent dans l'espace public et influencent la perception sociale de notre métier.
- 8:29En sociologie,
- 8:30le défi est de déconstruire ces images simplistes pour révéler les véritables dynamiques à l'œuvre.
- 8:36Benjamin insiste ici sur l'importance de mener des enquêtes empiriques qui permettent d'aller au-delà des clichés,
- 8:41en explorant le vécu et les perspectives réelles des chirurgiens dentistes.
- 8:44Ils soulignent que ces perceptions autour de l'argent ne sont pas ancrées dans les traits de personnalité intrinsèques,
- 8:49mais sont plutôt le résultat de structures et de contextes sociaux qui orientent les motivations et les actions.
- 8:55À partir de ma propre expérience,
- 8:57je me suis souvent interrogée sur la façon dont nous choisissons notre voie professionnelle.
- 9:01Initialement attirée par la médecine,
- 9:03que je percevais comme une discipline prestigieuse et riche en spécialisations,
- 9:06le classement m'a dirigée vers la dentisterie,
- 9:08domaine que je connaissais moins bien.
- 9:10Cette perception de la médecine comme étant plus noble,
- 9:13mais aussi plus vaste,
- 9:14reflète peut-être la visibilité et la représentation de ces professions dans notre culture.
- 9:19La dentisterie,
- 9:19en revanche,
- 9:20semble parfois rester dans l'ombre,
- 9:22moins discutée et peut-être même mystifiée.
- 9:25Les images du dentiste véhiculées par les médias,
- 9:27souvent cupides,
- 9:28menteurs et parfois sadiques,
- 9:29façonnent subtilement nos préjugés.
- 9:31Souvenez-vous,
- 9:32dans l'épisode précédent avec Olivier Siran,
- 9:34stomatophobe et journaliste,
- 9:36nous avons parlé de ces clichés
- 9:37et de comment ces stéréotypes influençaient la perception publique de notre profession.
- 9:41C'est pourquoi je me demande jusqu'à quel point ces représentations,
- 9:44bien que caricaturales,
- 9:46ont-elles modelé mon propre parcours et celui de mes pairs ?
- 9:49Est-ce que d'une manière ou d'une autre,
- 9:51nous adhérons à ces modèles ou cherchons à les rejeter ?
- 9:54C'est clair qu'il faut...
- 9:57Pour un chirurgien dentiste,
- 9:58il faut se situer par rapport à ça,
- 10:00ne serait-ce que parce que les patients ont parfois ça en tête,
- 10:03cette image-là.
- 10:04Donc,
- 10:05ce n'est pas simple,
- 10:05il faut arriver à s'en distancier.
- 10:07Souvent,
- 10:08moi,
- 10:09ce que j'ai repéré,
- 10:10une forme classique de manière de s'en distancier,
- 10:13c'est l'humour,
- 10:14l'ironie.
- 10:15On voit ça sur les forums de chirurgie dentaire,
- 10:19quand les étudiants,
- 10:20justement,
- 10:20ils parlent de leur orientation.
- 10:22Je me dis,
- 10:22moi...
- 10:24J'ai fait chirurgie dentaire pour jouer au golf et avoir une maîtresse et une grosse voiture.
- 10:29Donc,
- 10:29c'est une manière de désamorcer ce cliché par l'humour.
- 10:33Mais il y a autre chose.
- 10:36Il faut forcément trouver une attitude par rapport à cette représentation sociale,
- 10:39mais il y a d'autres éléments plus profonds qui sont liés non pas seulement aux représentations sociales,
- 10:45mentales,
- 10:46mais aussi aux structures sociales et aux conditions dans lesquelles aujourd'hui le métier s'exerce.
- 10:52comment il s'apprend et comment il s'exerce.
- 10:54Et moi,
- 10:54je te rejoins sur l'orientation mal connue.
- 10:58Les études d'odontologie sont relativement mal connues par les étudiants de première année des études de santé.
- 11:05Beaucoup découvrent.
- 11:06Pour certains,
- 11:06c'est une heureuse découverte.
- 11:07Puis d'autres,
- 11:08ils apprennent à aimer quelque chose qu'ils ne connaissaient pas.
- 11:11Parfois,
- 11:11il y en a forcément des déçus aussi dans le lot.
- 11:14Mais voilà,
- 11:15globalement,
- 11:16on dit que c'est assez mal connu.
- 11:18Mais contrairement,
- 11:19encore une fois...
- 11:22à l'image du médecin raté.
- 11:25Moi,
- 11:25ce que j'ai constaté,
- 11:26et ça revient dans mes entretiens,
- 11:31j'ai vu ça aussi sur des forums,
- 11:33et puis dans une thèse,
- 11:35qui est une thèse intéressante d'Arnaud Aurel,
- 11:37qui a été soutenue à l'Université Rennes 1 en 2020,
- 11:42qui porte sur les choix d'orientation des étudiants,
- 11:45j'ai trouvé l'idée que...
- 11:47en fait contrairement à ce qu'on pense beaucoup d'étudiants en toute une bonne proportion d'étudiants d'odontologie se dirige vers ses études de manière en premier choix y compris des majors j'entends souvent parler oui la major de telles promotions qu'a choisi odontologie alors qu'elle avait le choix voilà
- 12:05donc ça surprend mais en fait c'est une réalité et il y avait ya ya souvent un bon tiers voire plus de la moitié voire peut-être toute une promotion qui s'est dit ou
- 12:17dans les promotions qui ont fait ce choix-là.
- 12:19Et qu'est-ce qui motive ce choix ?
- 12:21C'est des éléments que tu as pu recueillir ?
- 12:23Alors moi,
- 12:25j'ai recueilli indirectement,
- 12:27en épluchant les forums d'étudiants.
- 12:32Mais globalement,
- 12:34on a l'idée quand même que les études sont plus courtes qu'en médecine,
- 12:37qu'il y a une pratique clinique qui est relativement tôt.
- 12:42On a ces patients dès la quatrième année.
- 12:45qui a un côté manuel,
- 12:46etc.
- 12:47Donc,
- 12:47pour ceux qui ne souhaitent pas s'engager dans des études très longues,
- 12:51les études de médecine sont quand même difficiles,
- 12:54ça fait partie des motivations.
- 12:56Et puis aussi,
- 12:57ce fameux confort de vie,
- 12:59l'idée qu'on travaille en libéral et qu'on peut organiser son activité peut-être un peu plus facilement que dans la médecine.
- 13:08La réponse de Benjamin souligne quelque chose qui me semble très important,
- 13:11la perception.
- 13:12Face à ces clichés persistants,
- 13:14il observe que beaucoup de dentistes choisissent l'humour pour s'en distancer.
- 13:17Une tactique observable dans les échanges sur les forums où les étudiants en dentisterie plaisantent sur les raisons superficielles de leur choix de carrière.
- 13:24Cela dit,
- 13:25derrière l'humour,
- 13:26il existe une réelle nécessité de gérer et de réinterpréter ces stéréotypes,
- 13:30pas seulement pour les praticiens,
- 13:32mais aussi dans la manière dont ils sont perçus par les patients.
- 13:35Benjamin évoque aussi que les études en dentisterie
- 13:38attirent une variété d'étudiants,
- 13:40y compris ceux qui les choisissent en premier choix,
- 13:42souvent attirés par la perspective d'une formation plus courte comparée à la médecine et l'opportunité d'une pratique clinique précoce.
- 13:49De nombreux étudiants sont également motivés par la possibilité de concilier travail et passion personnel,
- 13:54un équilibre de vie professionnel plus libre,
- 13:56qui permet une certaine autonomie dans l'organisation de leurs pratiques.
- 14:00Ce thème du confort de vie et de l'indépendance fait écho à des discussions que j'ai eues dans les épisodes précédents avec des invités comme Franck Lignot,
- 14:07qui a pu intégrer sa passion pour l'aviation dans sa vie grâce à la flexibilité de son métier de dentiste jusqu'à devenir pilote de ligne,
- 14:14ou Pierre Lecoq qui a aligné sa carrière dentaire avec son parcours de champion de planche à voile.
- 14:19Ces témoignages renforcent l'idée que les études de dentisterie offrent non seulement une voie vers une profession respectée,
- 14:26mais aussi la possibilité de modeler cette carrière autour de motivations personnelles pour d'autres activités comme le sport,
- 14:32l'entreprenariat ou l'humanitaire par exemple,
- 14:34dépassant ainsi largement les clichés de la cupidité
- 14:37ou de la recherche de richesse.
- 14:39Et sur ce confort,
- 14:40est-ce que tu penses qu'il y a un changement générationnel ?
- 14:43C'est-à-dire que les générations d'aujourd'hui cherchent plus un équilibre de vie et sont peut-être plus attirées par ces études que les générations précédentes qui étaient plus peut-être attachées à la noblesse du titre,
- 14:56au prestige ?
- 14:58Ça,
- 14:58c'est une question qui se pose aussi en médecine.
- 15:01Des collègues médecins qui...
- 15:03qui s'interrogent sur le rapport au travail des nouvelles générations.
- 15:08J'aurais du mal à trancher cette question,
- 15:14mais est-ce qu'il y a plus de pragmatisme dans ces choix-là ?
- 15:19C'est possible,
- 15:20parce que pour en revenir à la question du prestige,
- 15:22nous en sociologie,
- 15:24on va parler du prestige social,
- 15:26on parle en termes,
- 15:27pour utiliser des termes qui sont liés à la sociologie de Pierre Bourdieu,
- 15:31on parle de capital symbolique.
- 15:32Donc c'est la forme de reconnaissance positive qui est associée à des capitaux.
- 15:37Ce sont des ressources qu'on a pour se classer socialement.
- 15:39Il y a deux grands types de capitaux.
- 15:41Je ne vais pas rentrer dans le détail,
- 15:42mais en gros,
- 15:43le capital économique,
- 15:45les revenus,
- 15:46le patrimoine,
- 15:46et puis le capital culturel.
- 15:49Et c'est vrai que la médecine,
- 15:51elle associe les deux.
- 15:52Elle a un capital culturel et un capital économique.
- 15:57Et en France,
- 15:59c'est ça qui est intéressant.
- 16:02les sociologues qui s'intéressent au rapport à l'argent selon les groupes sociaux,
- 16:06ils le montrent,
- 16:07bien en France,
- 16:08on a tendance à accorder un capital symbolique plus important au capital culturel,
- 16:14à tout ce qui est culturel.
- 16:16On va moins avoir tendance à accepter que l'argent,
- 16:21le capital économique,
- 16:22soit classant.
- 16:24Ça,
- 16:24c'est une grosse différence qui a été observée.
- 16:26Il y a un travail...
- 16:28déjà un peu ancien,
- 16:29mais qui est classique de Michel Lamont.
- 16:30Michel Lamont,
- 16:31c'est une sociologue canadienne qui travaille à Harvard et qui a étudié le rapport à l'argent des cadres en France et aux États-Unis et qui montre que les cadres américains se classent par rapport à l'argent.
- 16:43Il y a une transparence par rapport aux revenus.
- 16:46Et les cadres français ont plus de scrupules à le faire.
- 16:49Il y a ce qu'elle appelle une morale anti-socio-économique qui fait que...
- 16:58Ça rejoint un rapport à l'argent,
- 17:01à un lien entre morale et argent qui est assez ancien,
- 17:04notamment au niveau religieux,
- 17:05à une condamnation morale de l'argent dans la religion catholique,
- 17:10qui est prégnante en France,
- 17:11plus prégnante que dans la religion protestante,
- 17:13qui est dominante aux États-Unis.
- 17:15Mais voilà,
- 17:16en gros,
- 17:17on va avoir plus de mal en France à assumer le fait que l'argent est socialement classant.
- 17:24Alors ça,
- 17:25c'est...
- 17:26Michèle Lamand travaillait en 1995.
- 17:29On note aujourd'hui,
- 17:31et c'est Jeanne Lazarus qui le montre notamment,
- 17:33on voit que ces dernières années,
- 17:36il y a une évolution de ce point de vue.
- 17:37Il y a une évolution où le capital économique devient de plus en plus prégnant et socialement classant.
- 17:44Donc c'est possible,
- 17:46si on s'appuie sur cette idée,
- 17:48de dire que peut-être que les générations actuelles qui s'engagent dans les études ont un rapport plus décomplexé.
- 17:55que les générations précédentes à cette question de l'argent.
- 17:59Et puis,
- 18:00c'est vrai que c'est des générations qui ont grandi dans un contexte de crise permanente,
- 18:05avec aussi du chômage,
- 18:07et qu'ils s'engagent dans des études en réfléchissant peut-être plus que dans les générations précédentes au débouché et à l'avenir.
- 18:16Bon,
- 18:16ça,
- 18:17il faudrait enquêter plus précisément auprès des étudiants.
- 18:21Ça,
- 18:21c'est vraiment des chantiers à ouvrir.
- 18:23Benjamin s'interroge sur le pragmatisme des choix professionnels chez les étudiants en dentisterie en soulignant la question du préstice social,
- 18:30élément central de la sociologie de Pierre Bourdieu.
- 18:33Il évoque le concept de capital symbolique divisé en capital économique et culturel.
- 18:37Selon lui,
- 18:38alors que la médecine cumule ces deux capitaux,
- 18:40la dentisterie pourrait être perçue différemment,
- 18:43affectant ainsi la valeur accordée à cette profession.
- 18:45Il explique qu'en France,
- 18:47il existe une réticence historique à valoriser le capital économique comme critère social
- 18:51une tendance enracinée dans une morale antisocio-économique influencée par des croyances religieuses.
- 18:57Cependant,
- 18:58les recherches de Michel Lamont,
- 18:59sociologue et enseignante à Harvard,
- 19:01montrent que cette attitude évolue et que le capital économique devient un facteur de distinction sociale plus accepté.
- 19:08Benjamin souligne également que les nouvelles générations,
- 19:11ayant grandi dans un contexte de crise économique et de chômage,
- 19:14pourraient adopter une approche plus pragmatique et décomplexée vis-à-vis de l'argent,
- 19:18en considérant davantage les débouchés.
- 19:20et la sécurité économique lors du choix de leur carrière.
- 19:27Après avoir exploré l'impact des stéréotypes sur les choix de carrière des étudiants en dentisterie,
- 19:31j'ai voulu creuser un peu plus profondément l'idée du capital symbolique versus le capital économique.
- 19:36En discutant non seulement avec des étudiants en dentisterie,
- 19:39mais également avec des universitaires et des médecins généralistes,
- 19:42une question se pose naturellement.
- 19:44Assiste-t-on à une forme de rattrapage économique de la part des dentistes ?
- 19:48qui pourrait compenser un capital symbolique moindre comparé à celui des médecins ?
- 19:53Cette interrogation sur un possible rattrapage,
- 19:55peut-être inconscient,
- 19:57où le capital économique viendrait pallier le manque de prestige associé à la profession de dentiste,
- 20:01suggère une dynamique complexe et peut-être encore taboue dans le milieu dentaire.
- 20:06Oui,
- 20:06il y a une forme de compensation,
- 20:07probablement.
- 20:08Je pense qu'il y a peut-être quelque chose de ça,
- 20:12mais qui reste un petit peu tabou quand même.
- 20:15Ce n'est pas dit comme ça,
- 20:18mais c'est vrai que c'est frappant.
- 20:19Moi,
- 20:20j'ai fait beaucoup d'entretiens avec des oncologues,
- 20:24avec des médecins,
- 20:24effectivement,
- 20:26et quelque chose qui m'a frappé dans les entretiens que j'ai faits avec les chirurgiens dentistes,
- 20:30c'est cette question de l'argent qui revenait,
- 20:32et notamment qui revenait à travers la...
- 20:35La question de la voiture,
- 20:38ça m'a vraiment marqué puisque la plupart des entretiens que j'ai réalisés avec des chirurgiens dentistes,
- 20:44des collègues,
- 20:45enseignants-chercheurs à la fac,
- 20:48mentionnaient au moins une fois la question de la grosse berline de marque,
- 20:54etc.
- 20:54Le contexte,
- 20:55c'était plutôt pour s'en défendre ?
- 20:57Alors,
- 20:57parfois pour s'en défendre et parfois pour évoquer telle ou telle grande figure de la dentisterie locale.
- 21:06qui roulait en Rolls.
- 21:08Et il y avait une sorte d'équivalence qui était faite entre le fait de rouler en Rolls et le fait d'être un grand praticien.
- 21:15Donc,
- 21:15il y avait une sorte d'évaluation de la qualité du praticien à son véhicule personnel.
- 21:25C'est-à-dire qu'on étalonne un bon chirurgien dentiste quelque part à son chiffre d'affaires ?
- 21:30Il y a quelque chose comme ça.
- 21:31C'est vrai que moi,
- 21:33ce que j'ai pu remarquer,
- 21:35dans l'enquête que j'ai menée,
- 21:38c'est la montée en puissance de cette question du chiffre d'affaires dans les préoccupations des étudiants à partir du moment où ils peuvent faire des remplacements,
- 21:46donc où ils ont le CSCT,
- 21:48je crois,
- 21:50fin de cinquième année,
- 21:51donc ils font un remplacement d'été.
- 21:52À partir de ce moment-là,
- 21:54les discussions vont tourner autour du chiffre qu'on a fait pendant le remplacement,
- 22:00du type d'acte qui est rémunérateur,
- 22:01qu'est-ce qu'on fait payer ou pas.
- 22:04comment on code certains actes,
- 22:05etc.
- 22:06Cette préoccupation devient importante.
- 22:09Et par rapport à ça,
- 22:10je crois que,
- 22:11pour revenir à la question de ce que moi j'appellerais une forme de structure d'opportunité économique,
- 22:19en fait je reprends ce concept aux politistes,
- 22:22à mes collègues qui font des sciences politiques,
- 22:24qui parlent de structure d'opportunité politique pour désigner les conditions d'émergence d'un mouvement social.
- 22:32Il y a des mouvements sociaux qui ne peuvent émerger que dans certaines conditions,
- 22:37donc il y a des sortes de fenêtres d'opportunités.
- 22:39Là,
- 22:40c'est des conditions d'opportunités économiques,
- 22:43c'est-à-dire que dans le travail de chirurgien dentiste,
- 22:46il y a cette souplesse,
- 22:48beaucoup plus qu'en médecine,
- 22:49il y a cette amplitude,
- 22:52il me semble,
- 22:53dans les actes que l'on peut faire déjà.
- 22:57On fait de la radio,
- 22:58on fait de la chirurgie,
- 22:59on fait…
- 23:01On fait de l'implanto,
- 23:02il y a toutes sortes d'actes et on peut suivre le plan de traitement de A à Z.
- 23:06Il y a une forme de latitude qui est laissée au chirurgien dentiste dans les plans de traitement qu'il va proposer.
- 23:16Il y a des options qui sont faisables ou pas.
- 23:19Et là-dedans,
- 23:20le chirurgien dentiste a les moyens de construire son revenu,
- 23:26d'une certaine manière,
- 23:26beaucoup plus qu'un médecin généraliste.
- 23:29Le médecin généraliste fait des consultations,
- 23:31parfois il fait des consultations
- 23:33ROSP pour la santé publique,
- 23:35etc.
- 23:35Mais globalement,
- 23:37il n'a pas cette amplitude,
- 23:39il me semble,
- 23:40et cette souplesse dans la possibilité de construire son revenu.
- 23:44Alors,
- 23:44il a beaucoup moins de charges.
- 23:46Alors ça,
- 23:46c'est aussi une condition structurelle,
- 23:48il me semble,
- 23:49de l'exercice de chirurgien dentiste,
- 23:51c'est qu'il y a énormément de charges.
- 23:53Moi,
- 23:53d'après les informations que j'ai recueillies,
- 23:56il me semble que c'est un petit peu plus du tiers.
- 23:58du chiffre d'affaires qui revient en revenu aux chirurgiens dentistes.
- 24:04Donc,
- 24:04il y a énormément de charges par rapport aux médecins libéraux.
- 24:08Les médecins libéraux,
- 24:09c'est 60% de leur chiffre d'affaires qui fait leur revenu.
- 24:13Et on arrive en fait,
- 24:14pour un omnipraticien,
- 24:16d'après les chiffres de l'adresse,
- 24:19on arrive pour un omnipraticien chirurgien dentiste et un médecin généraliste à peu près au même revenu en moyenne en France.
- 24:27Sauf qu'en fait,
- 24:28il y a des charges énormes.
- 24:30Et il me semble que ces charges,
- 24:31elles pèsent énormément sur le chirurgien dentiste qui doit beaucoup travailler pour rembourser,
- 24:37pour payer toutes ces charges de personnel,
- 24:40de matériel,
- 24:41etc.
- 24:41Ce qui fait que cette condition d'exercice en libéral,
- 24:46il me semble qu'elle place le chirurgien dentiste dans une situation,
- 24:49je ne vais pas dire de précarité,
- 24:51parce que ça serait un peu exagéré de parler de précarité,
- 24:54mais j'ai quand même une collègue qui s'appelle Lise Bernard.
- 24:57qui a parlé de la précarité en col blanc pour s'intéresser aux agents immobiliers.
- 25:01Donc des gens qui peuvent gagner très très bien leur vie.
- 25:04mais quand le marché se retourne,
- 25:05etc.,
- 25:06ils peuvent se retrouver aussi en difficulté.
- 25:09Les chirurgiens dentistes,
- 25:10ils ont des charges,
- 25:11beaucoup,
- 25:11et tout repose,
- 25:13c'est des chefs d'entreprise,
- 25:14mais sur lesquels tout repose,
- 25:16finalement,
- 25:17sur leur activité.
- 25:18S'ils ont un pépin,
- 25:20un accident,
- 25:20il n'y a plus d'activité,
- 25:22donc il faut des assurances,
- 25:23etc.
- 25:23Il y a une forme de...
- 25:25Oui,
- 25:25j'allais dire,
- 25:26ça peut générer une sorte d'inquiétude chez certains praticiens qui se disent Bon,
- 25:31il faut que je travaille parce que maintenant,
- 25:32j'ai...
- 25:33plusieurs millions de crédits sur le dos.
- 25:35Il faut que mon activité,
- 25:36voilà,
- 25:37elle soit rentable.
- 25:38Donc,
- 25:38je vais réfléchir à comment,
- 25:40si je veux avoir une vie,
- 25:42une qualité de vie correcte,
- 25:43il va falloir que je réfléchisse à comment je vais mener mon activité,
- 25:48quels types d'actes je vais,
- 25:50qui sont les plus rentables,
- 25:51quels types d'actes je vais privilégier,
- 25:53que je vais prendre les urgences qui arrivent plus qu'il n'en faut,
- 25:57ou est-ce que je vais me concentrer sur des rendez-vous plus longs,
- 26:00sur un...
- 26:01Là,
- 26:02en fait...
- 26:02Ce que je veux dire,
- 26:03c'est que la structure,
- 26:04les conditions d'exercice,
- 26:05avec beaucoup de charges et une forme de souplesse aussi,
- 26:09par ailleurs,
- 26:10pour construire son revenu,
- 26:11fait que,
- 26:12largement,
- 26:14de fait,
- 26:14devient un sujet de préoccupation.
- 26:16Même s'il ne l'était pas,
- 26:18même si on a des personnes qui rentrent là-dedans,
- 26:22comme tu disais tout à l'heure,
- 26:23pour le soin,
- 26:23pour soigner des gens,
- 26:24parce qu'ils aiment bien soigner des gens,
- 26:26parce qu'ils ont cette vocation-là,
- 26:28on peut dire,
- 26:29parfois pour certains.
- 26:31Les conditions d'exercice vont les confronter à la question de l'argent.
- 26:36Et cette question de l'argent,
- 26:38après,
- 26:39elle ne peut pas être résolue seule.
- 26:42Ça s'inscrit aussi dans la structure.
- 26:43Parce que si vous commencez à privilégier tel type d'acte,
- 26:47il faut que vous ayez la patientèle.
- 26:49Donc,
- 26:49c'est une patientèle que vous prenez à d'autres praticiens.
- 26:51Qui c'est qui va prendre les urgences ?
- 26:54Donc,
- 26:55il y a une forme de répartition ensuite sur un territoire qui se fait entre les cabinets.
- 26:59Et comme il y a un isolement dont tu parlais et très peu de communication,
- 27:03finalement,
- 27:03c'est des sujets qui ne sont pas abordés.
- 27:05C'est ça.
- 27:07Il y a des choix qui sont faits sur des critères dont tu parles et qui ne répondent pas du tout aux besoins de la population,
- 27:14finalement.
- 27:15C'est ça.
- 27:15En fait,
- 27:18la difficulté,
- 27:18ça va être d'articuler les besoins de santé publique avec les conditions d'exercice.
- 27:26Et là,
- 27:27on a clairement de tout.
- 27:29Ça,
- 27:29ça renvoie au déficit du nombre d'étudiants formés,
- 27:35donc au déficit du nombre de médecins.
- 27:37Parfois,
- 27:38dans certaines régions,
- 27:39vraiment des situations,
- 27:41comme on dit,
- 27:41de désert au niveau des chirurgiens dentistes.
- 27:47Donc,
- 27:48oui,
- 27:48ça,
- 27:49c'est vraiment des questions importantes.
- 27:51Et après,
- 27:51le troisième point qui me semble important au niveau des conditions structurelles d'exercice du métier,
- 27:57c'est aussi l'assurance maladie.
- 28:00C'est le fait que cette relative précarité de l'activité libérale,
- 28:06elle est aujourd'hui,
- 28:08depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale,
- 28:10depuis 1945,
- 28:11elle est quand même relativement compensée par les remboursements de l'assurance maladie,
- 28:18qui solvabilisent la clientèle.
- 28:21Et aujourd'hui,
- 28:21ce qu'on voit,
- 28:22c'est que cette solvabilité est menacée.
- 28:26Les conditions d'exercice font qu'il y avait une sorte de droit de tirage sur les finances sociales ou les finances publiques via l'assurance maladie.
- 28:37On a vu qu'il y en avait certains qui abusaient dans l'actualité récente malheureusement.
- 28:42Est-ce qu'à l'avenir ça va être toujours le cas ?
- 28:45C'est une question.
- 28:46Benjamin aborde le thème du capital symbolique versus le capital économique avec une acuité particulière.
- 28:52Selon lui,
- 28:52bien que le sujet reste légèrement tabou,
- 28:55il est évident que l'image de l'argent est omniprésente dans les conversations autour de la profession dentaire.
- 28:59Cette préoccupation financière,
- 29:01il l'a notamment observée lors des entretiens avec des chirurgiens dentistes où le sujet de l'argent
- 29:06et même celui des voitures de luxe comme symbole de réussite revenaient fréquemment.
- 29:11Benjamin souligne un aspect frappant.
- 29:13Dès que les étudiants en dentisterie commencent à pratiquer,
- 29:15souvent lors de remplacements d'été,
- 29:17les discussions tournent rapidement autour du chiffre d'affaires et des actes les plus rémunérateurs.
- 29:21Cette focalisation sur l'aspect financier devient alors une préoccupation majeure dès les premières expériences professionnelles.
- 29:27De plus,
- 29:28la gestion des charges libérales,
- 29:30qui peuvent s'élever à un tiers ou plus du chiffre d'affaires,
- 29:33place les dentistes dans une position où ils doivent constamment
- 29:35équilibrer les coûts et les revenus.
- 29:37Cette situation,
- 29:38comparable à celle d'autres professions libérales,
- 29:41peut parfois mener à une forme de précarité en col blanc,
- 29:44où malgré une apparence de succès,
- 29:45la stabilité financière reste fragile et dépendante de l'activité continue du cabinet.
- 29:51Cette analyse de Benjamin démontre que les décisions prises par les chirurgiens dentistes ne sont pas uniquement guidées par des considérations cliniques,
- 29:57mais sont également influencées par des nécessités économiques.
- 30:00Ces dynamiques économiques,
- 30:02bien que peu discutées ouvertement,
- 30:04structurent fortement.
- 30:05la manière dont la dentisterie est pratiquée aujourd'hui.
- 30:08L'argent,
- 30:08bien loin d'être un simple détail,
- 30:10devient un acteur central dans la carrière des dentistes,
- 30:12dictant souvent les choix de traitement et les stratégies de gestion de cabinet.
- 30:16Les praticiens doivent alors naviguer entre leur désir de fournir des soins de qualité et la nécessité de maintenir une pratique viable économiquement.
- 30:25Benjamin souligne également que les choix faits par les chirurgiens dentistes ne répondent pas toujours aux besoins de la santé publique.
- 30:30Cette dissonance entre les conditions d'exercice et les besoins réels de la population
- 30:35met en perspective un déficit structurel exacerbé par une formation insuffisante qui ne parvient pas à répondre à la demande croissante,
- 30:42particulièrement dans les zones sous-dotées.
- 30:44De plus,
- 30:45la situation est complexifiée par les interactions avec le système de santé public,
- 30:49notamment les remboursements de l'assurance maladie,
- 30:52qui ont historiquement solvabilisé la clientèle.
- 30:54Cette solvabilité est aujourd'hui en péril,
- 30:57remettant en question les conditions d'exercice qui dépendaient largement de ces remboursements.
- 31:02L'avenir de ces remboursements est incertain.
- 31:04ce qui pourrait affecter la viabilité des pratiques dentaires.
- 31:07Benjamin note avec préoccupation que certains abus dans le système ont été mis en lumière récemment,
- 31:12ce qui pourrait entraîner des changements significatifs dans la manière dont les services dentaires sont financés et administrés.
- 31:18En résumé,
- 31:19les conditions d'exercice du métier de chirurgien dentiste sont façonnées par une série de choix qui parfois ne correspondent pas aux besoins sanitaires de la population.
- 31:27La solvabilité assurée par l'assurance maladie,
- 31:30un pilier jusqu'ici relativement stable,
- 31:32et menacés par les changements politiques et économiques actuels.
- 31:35Ces facteurs pourraient redéfinir le paysage de la pratique dentaire en France,
- 31:39forçant les praticiens à reconsidérer leur approche face à une incertitude croissante.
- 31:47Depuis plus de 20 ans que j'exerce,
- 31:49j'ai très souvent entendu dire de la bouche des patients que les soins dentaires étaient très chers.
- 31:53Cette perception me pousse à m'interroger.
- 31:55Les soins dentaires sont-ils réellement plus onéreux par rapport à d'autres interventions médicales courantes,
- 32:00telles que les coloscopies ou les mammographies par exemple,
- 32:03dont les coûts restent obscurs pour la plupart d'entre nous ?
- 32:05Ou bien,
- 32:06est-ce que cette impression de cherté provient du fait que les soins dentaires sont faiblement remboursés et peu valorisés financièrement par les systèmes de santé ?
- 32:14Cette réflexion est importante,
- 32:16car elle touche directement à l'image du dentiste dans l'esprit des patients.
- 32:20Le dentiste est souvent vu sous un angle négatif en lien avec l'argent.
- 32:23Non pas nécessairement parce que ces honoraires seront excessifs,
- 32:26mais plutôt parce que les patients doivent directement puiser dans leurs propres ressources financières pour payer ces soins du fait d'un remboursement insuffisant.
- 32:33Cette situation alimente et perpétue le cliché autour du dentiste cupide,
- 32:37un stéréotype qui mérite d'être examiné de plus près pour démêler ce qui relève de la réalité des coûts ou de ce qui est simplement une impression due à la structure de remboursement.
- 32:48Complètement,
- 32:48tout à fait.
- 32:49Je pense que...
- 32:51Aller se faire soigner à l'hôpital public,
- 32:54c'est parfois faussement perçu comme gratuit par les patients.
- 33:00Et donc,
- 33:00effectivement,
- 33:01on va chez le dentiste en trouvant normal qu'il y ait un équipement de radio,
- 33:08un fauteuil complètement nettoyé,
- 33:11toutes sortes de choses qui sont là.
- 33:13On trouve ça normal et en fait,
- 33:14on se dit,
- 33:15mais tiens,
- 33:15pourquoi il faut payer tout à coup ?
- 33:17Ce n'est pas comme l'hôpital,
- 33:18mais effectivement,
- 33:19il y a quelque chose comme ça.
- 33:20Après...
- 33:21Les soins dentaires,
- 33:22alors moi ça c'est un autre axe de recherche,
- 33:24je pense,
- 33:25qui est assez intéressant et qui pourrait être passionnant.
- 33:28C'est ce rapport entre la médecine et la chirurgie dentaire sur la question de l'utilité médicale,
- 33:36entre guillemets.
- 33:37Le fait qu'il y a beaucoup de médecins,
- 33:39de chirurgiens dentistes qui se plaignent qu'on néglige la dent,
- 33:43en disant que la pathologie des dents,
- 33:46ce n'est pas mortel.
- 33:48Finalement,
- 33:48ça serait un peu non essentiel par rapport à d'autres pathologies d'organes.
- 33:53Et c'est peut-être un peu ce qui a permis aux chirurgiens dentistes de rester autonomes vis-à-vis des médecins.
- 34:01Dans l'histoire,
- 34:01ce que je voulais dire,
- 34:02c'est qu'il y a une tension du point de vue de la médicalisation.
- 34:07de la chirurgie dentaire.
- 34:08Il y a une tendance à vouloir médicaliser l'art dentaire en disant finalement que la santé buccodentaire,
- 34:16elle fait partie intégrante des prises en charge de la santé.
- 34:20Et donc,
- 34:21il faut voir la bouche comme une partie de l'organisme dans son entier,
- 34:25qui communique,
- 34:26qui a vraiment des rapports avec le corps dans son ensemble.
- 34:30Et puis,
- 34:30une tendance à vouloir,
- 34:31par contre,
- 34:32garder une forme d'autonomie.
- 34:34Et ça,
- 34:35ça rapproche cette...
- 34:36Cette tendance-là va rapprocher les chirurgiens dentistes d'interventions qui sont moins nobles,
- 34:40qui sont des interventions de type esthétique.
- 34:44Par exemple,
- 34:44dans une thèse assez passionnante sur l'histoire de la profession,
- 34:48j'ai trouvé un extrait d'un député dans les années 1910 qui comparait la chirurgie dentaire à la coiffure ou à la pédicure,
- 34:58en disant qu'on ne va pas mettre les chirurgiens dentistes chez les médecins,
- 35:02c'est comme si on le mettait les coiffeurs et les pédicures aussi.
- 35:04Autrement dit,
- 35:05il y a cette idée que des belles dents ou des dents saines,
- 35:11c'est surtout pour l'esthétique.
- 35:13C'est la vitrine.
- 35:14C'est la vitrine,
- 35:14voilà.
- 35:15C'est le sourire,
- 35:15etc.
- 35:16Ce n'est pas essentiel.
- 35:17Et donc,
- 35:18on peut se permettre,
- 35:20là je reviens à la question de l'argent,
- 35:21on peut se permettre plus de ne pas rembourser ça.
- 35:25C'est une hypothèse que je fais.
- 35:26C'est-à-dire dire,
- 35:27voilà,
- 35:28si vous voulez avoir des belles dents blanches,
- 35:30bien,
- 35:30etc.
- 35:31Si vous voulez avoir des couronnes.
- 35:34de couleur blanche,
- 35:36vous payez.
- 35:37Ce que Benjamin vient de souligner rejoint une réflexion plus large sur la perception sociale de la santé dentaire.
- 35:42Historiquement,
- 35:43comme lors de l'annonce des 100 dents par François Hollande,
- 35:46le sourire a souvent été vu davantage comme un marqueur social que comme une partie intégrante de la santé globale.
- 35:52Cela met en évidence une hiérarchisation des spécialités médicales qui semblent souvent valoriser les organes en fonction de leur perception de noblesse.
- 35:59La chirurgie cardiaque,
- 35:59par exemple,
- 36:00est considérée comme hautement prestigieuse
- 36:02essentiel à la vie,
- 36:04tout comme les interventions neurologiques qui touchent au cerveau,
- 36:06souvent placées sur un piédestal.
- 36:08Dans ce contexte,
- 36:09la dentisterie semble souvent reléguée à un rang inférieur,
- 36:12non pas en raison de son manque d'importance,
- 36:14mais plutôt en raison d'une sous-estimation de l'organe qu'elle soigne,
- 36:17la bouche.
- 36:18Ça je l'ai remarqué dans la formation.
- 36:21Au niveau de la formation,
- 36:22les enseignants insistent énormément là-dessus.
- 36:24Il faut créer du lien avec les médecins,
- 36:26etc.
- 36:28Après,
- 36:29on voit qu'il y a une forme de condescendance des médecins en pratique vis-à-vis des chirurgiens dentistes.
- 36:33Ils ne prennent même pas le temps de faire des comptes rendus,
- 36:36ils envoient des patients sans donner de courrier,
- 36:38etc.
- 36:39Il y a beaucoup de travail à faire là-dessus.
- 36:43Et c'est clair que ça paraît absurde de traiter la bouche et les dents indépendamment du reste du corps.
- 36:51Mais au niveau de la construction...
- 36:56de la profession de chirurgien dentiste.
- 36:59Je pense que ce que nous,
- 37:03on appellera la médicalisation de la dentisterie,
- 37:07le fait de le mettre dans le giron de la médecine,
- 37:11c'est une vraie question très ancienne et qui a soulevé beaucoup de résistance du côté des chirurgiens dentistes.
- 37:18C'est un vrai enjeu d'autonomie.
- 37:19C'est-à-dire que si la chirurgie dentaire devient une spécialité médicale,
- 37:25C'est-à-dire qu'il faut avoir fait médecine pour ensuite devenir dentiste,
- 37:29un peu comme l'estomato,
- 37:30et bien en fait,
- 37:31un changement radical de la profession,
- 37:33une perte d'autonomie.
- 37:34Moi ça je l'ai ressenti fortement,
- 37:36c'est pour ça que ça explique peut-être,
- 37:38pour revenir à ce qu'on disait tout à l'heure sur le caractère un peu secret de la profession chirurgien-dentiste,
- 37:45pour vivre heureux,
- 37:45vivons cachés,
- 37:46pour vivre heureux,
- 37:48vivons cachés,
- 37:49pour ne pas se faire manger.
- 37:51par les médecins.
- 37:51Donc,
- 37:52en fait,
- 37:52c'est une vraie tension.
- 37:54Et si la résistance vis-à-vis de la profession médicale,
- 38:00parce que la profession médicale est une sorte de profession cannibale qui veut dominer tout.
- 38:05Encore une fois,
- 38:06historiquement,
- 38:07il faut regarder dans le détail,
- 38:08mais les stomatos ont représenté la frange des médecins qui a voulu capter l'art dentaire.
- 38:15Parce que,
- 38:16aussi,
- 38:16et là on revient à l'argent,
- 38:17parce que c'est un marché lucratif.
- 38:19C'est un marché lucratif.
- 38:20Et alors il y a les médecins qui se préoccupent surtout justement du capital culturel et symbolique de la médecine,
- 38:26de sa noblesse,
- 38:27de son prestige,
- 38:28ils résistaient à ça.
- 38:30Et du côté des...
- 38:32des chirurgiens dentistes qui sont d'extraction plus populaire,
- 38:34mais ça,
- 38:34on y reviendra peut-être dans un prochain podcast,
- 38:37historiquement,
- 38:38ils ne voulaient pas y résister en disant s'il faut qu'on fasse 10 ans de médecine pour devenir chirurgien dentiste,
- 38:47ça va être réservé à une élite.
- 38:49Et l'État,
- 38:49là-dessus,
- 38:50a dit non,
- 38:50non,
- 38:50non,
- 38:51si on exige que les dentistes soient médecins,
- 38:55alors à ce moment-là,
- 38:55on ne va plus avoir de dentiste.
- 38:57Donc,
- 38:58il vaut mieux qu'on reste comme ça et que...
- 39:01les chirurgiens dentistes restent à part,
- 39:04mais c'est au prix finalement d'une forme d'exceptionnalité de la dent dans le corps humain qui devient quelque chose qui n'est pas essentiel.
- 39:17Et si ce n'est pas essentiel,
- 39:19ça sera moins remboursé et donc ça va être plus cher pour les patients.
- 39:23Moi,
- 39:24c'est une hypothèse que je fais en disant qu'en fait,
- 39:26l'autonomie de la profession de chirurgien dentiste...
- 39:29C'est à la fois un avantage pour elle et un inconvénient.
- 39:32Toujours.
- 39:33C'est toujours,
- 39:33voilà.
- 39:34Donc,
- 39:35c'est cet équilibre qui est cherché.
- 39:38Et moi,
- 39:39ce qui m'a intéressé dans l'étude que j'ai faite,
- 39:41c'est de comprendre comment les universitaires,
- 39:45notamment,
- 39:45travaillaient à la médicalisation de la chirurgie dentaire tout en restant autonomes,
- 39:51en gardant bien leur distance,
- 39:52parce qu'après,
- 39:53c'est clair que si l'UFR de donontologie devient...
- 39:57devient une...
- 39:58composante un département de l'UFR de médecine.
- 40:02Après,
- 40:02il y a des enjeux très triviaux d'accès à des postes,
- 40:07et les chirurgiens dentistes savent que dans ce domaine-là,
- 40:09ils seront dominés et qu'ils ont beaucoup à perdre là-dedans.
- 40:15Donc,
- 40:16c'est une relation assez complexe avec la médecine,
- 40:21avec des médecins qui parfois,
- 40:23comment dire,
- 40:24jalousent.
- 40:25clairement les chirurgiens dentistes sur la question de l'argent économique,
- 40:29en disant ils ont fait six ans d'études,
- 40:32avant c'était cinq,
- 40:33ils ont fait six ans d'études et ils gagnent plus que moi
- 40:36C'est parfois faux,
- 40:37mais c'est vrai que quand on regarde les chiffres d'affaires en orthodontie,
- 40:40le chiffre d'affaires moyen d'un cabinet d'orthodontie,
- 40:42j'ai trouvé ça en 2017,
- 40:44c'était 500 000 euros.
- 40:45Donc on est à 220 000 euros par an de revenus,
- 40:49et là on est au-dessus du revenu moyen,
- 40:52c'est des moyennes.
- 40:54du revenu moyen des chirurgiens par exemple.
- 40:57Benjamin Derbez apporte un éclairage qui me semble vraiment intéressant sur la formation des chirurgiens dentistes,
- 41:02mettant en avant l'insistance des enseignants sur la nécessité de créer des liens avec les médecins.
- 41:07Malgré ces efforts,
- 41:08il note une condescendance de la part de certains médecins en pratique,
- 41:11souvent manifestée par un manque de communication formelle comme l'absence de compte-rendu détaillé lors de l'envoi de patients.
- 41:17Cette situation souligne une tension persistante dans la profession dentaire où l'autonomie est à la fois un bouclier
- 41:23et une source de vulnérabilité.
- 41:25Historiquement,
- 41:26les chirurgiens dentistes ont résisté à l'idée d'une médicalisation complète de leur domaine,
- 41:30craignant une perte d'autonomie si la chirurgie dentaire devenait une spécialité médicale post-universitaire.
- 41:35L'autonomie de la profession de chirurgien dentiste semblerait s'être maintenue grâce à des décisions étatiques qui,
- 41:41estimant qu'exiger des dentistes qui soient également médecins,
- 41:44réduiraient drastiquement leur nombre.
- 41:46C'est ainsi qu'il a été choisi de garder les dentistes comme une profession distincte.
- 41:50Cependant,
- 41:51cette séparation
- 41:52semblerait avoir des répercussions sur le remboursement des soins dentaires alors perçus comme non essentiels et donc moins couverts par l'assurance maladie,
- 41:59rendant les soins plus coûteux pour les patients.
- 42:04Ce paradigme complexe révèle des tensions palpables entre le désir de reconnaissance de la santé buccodentaire comme essentielle à la santé générale et celui des chirurgiens dentistes de maintenir une certaine distance avec la médecine conventionnelle.
- 42:20Benjamin note également que la relation entre les chirurgiens dentistes et les médecins est teintée de jalousie,
- 42:25particulièrement autour des questions financières.
- 42:27Certains médecins estiment que les chirurgiens dentistes,
- 42:29malgré moins d'années d'études,
- 42:31peuvent parvenir à des revenus supérieurs,
- 42:33notamment dans des spécialités comme l'orthodontie,
- 42:35où les revenus peuvent être très élevés.
- 42:37Pour moi,
- 42:37en avoir discuté aussi avec des médecins,
- 42:40plutôt médecins généralistes,
- 42:42souvent c'était ou en fin d'études,
- 42:44quand nous on a pu s'installer.
- 42:47Et les autres qui passaient l'internat et qui continuaient,
- 42:50qui avaient encore des années d'études et qui me disaient Ah là là,
- 42:53s'il avait su,
- 42:54j'aurais su faire l'enterre
- 42:56Mais ce n'était pas forcément un compliment non plus.
- 42:59C'était du style…
- 43:01C'est ambivalent.
- 43:02C'est plus facile pour vous et en même temps,
- 43:04vous gagnez bien votre vie,
- 43:05c'est injuste.
- 43:06Il y avait cette forme d'injustice.
- 43:07Oui,
- 43:07c'est ça.
- 43:08Mais il manque toujours cette dimension de capital symbolique.
- 43:15La médecine domine.
- 43:17mais dominent toutes les professions médicales,
- 43:19de toute façon,
- 43:20et toutes les professions de santé.
- 43:21Mais voilà,
- 43:22moi ce que je peux dire sur la question de l'argent,
- 43:24c'est que globalement quand même,
- 43:27je ne pense pas qu'on puisse taxer individuellement ou même collectivement les...
- 43:31les chirurgiens dentistes de personnages cupides,
- 43:36d'amour de l'argent,
- 43:37d'avarice,
- 43:38je ne sais quoi,
- 43:39mais la manière dont s'est construite la profession et les conditions structurelles,
- 43:45institutionnelles d'exercice font que ça devient forcément une préoccupation centrale dans le métier et que ça ouvre des opportunités pour se construire des revenus confortables.
- 44:01qui font que certains saisissent l'occasion.
- 44:06Et puis,
- 44:08se rendre compte qu'il y a aussi ce phénomène-là qu'on voit dans les études commencer à émerger au centre de soins dentaires.
- 44:14L'idée de dire,
- 44:15moi je ne vois pas pourquoi,
- 44:16ce serait moi qui soignerais toutes les urgences compliquées,
- 44:20je vais plutôt sélectionner les patients dont je vais m'occuper au centre de soins dentaires.
- 44:25Même chez les étudiants,
- 44:26ça commence comme ça.
- 44:27Je vais essayer de...
- 44:29de déléguer,
- 44:30comme on dit en sociologie,
- 44:32le sale boulot.
- 44:33Dans toutes les professions,
- 44:34il y a ce qu'on appelle du sale boulot,
- 44:35c'est-à-dire des tâches qui sont dévalorisées.
- 44:38Je vais essayer de le déléguer à un collègue.
- 44:40Et moi,
- 44:40je vais me réserver des interventions plus faciles ou des interventions qui vont me permettre de gagner des points dans mon cursus,
- 44:51là où il faut,
- 44:53etc.
- 44:53Et ce qu'on observe là-dedans,
- 44:55c'est qu'effectivement,
- 44:57il y a la tendance à se dire,
- 44:58pour certains,
- 45:00Pourquoi moi,
- 45:01je ferais des gardes ?
- 45:03Pourquoi j'assumerais les impératifs de santé publique alors que d'autres ne le font pas ?
- 45:11C'est à la fois un rapport qui se construit en fonction du type d'exercice lié aux structures matérielles et aux structures institutionnelles dans lesquelles s'exerce la
- 45:26profession.
- 45:27et qu'il prend en compte aussi les collègues,
- 45:30puisqu'il y a une profession qui est organisée,
- 45:33il y a des territoires,
- 45:34et même si,
- 45:35encore une fois,
- 45:36je suis assez d'accord avec toi,
- 45:39les praticiens sont souvent isolés les uns des autres,
- 45:42ils finissent quand même par savoir qui fait quoi,
- 45:46pour construire leur pratique.
- 45:49Et c'est ça qui est…
- 45:51Je pense que même la question…
- 45:53Bon, ça c'est…
- 45:55Ça va aussi dans ce sens-là.
- 45:57La question des spécialités en chirurgie dentaire,
- 46:00c'est assez étonnant,
- 46:02quand on connaît les spécialités en médecine,
- 46:05puisqu'il peut y avoir des spécialités de fait.
- 46:08D'ailleurs,
- 46:08je vais faire de la parodontologie exclusive ou je vais faire de l'endodontie exclusive.
- 46:14Et il n'y a,
- 46:14à ma connaissance,
- 46:15pas de spécialité en tant que telle.
- 46:19Donc,
- 46:20il y a la latitude pour le praticien de construire son type d'activité.
- 46:25Il y a une grande liberté.
- 46:26Il y a une grande liberté.
- 46:27Je crois que c'est vraiment quelque chose qui…
- 46:30Peut-être cette liberté,
- 46:31au fond,
- 46:32que les chirurgiens dentistes veulent protéger et donc essayent de ne pas trop faire connaître leurs pratiques parce qu'il y a cette grande latitude.
- 46:42Et ceux qui se découvrent un intérêt pour l'argent au cours de leurs études ou au moment où ils commencent leur activité,
- 46:49ils peuvent tout à fait très bien gagner leur vie.
- 46:57C'est comme ça que j'expliquerais,
- 46:58plus que par des ressorts psychologiques.
- 47:01En sociologie,
- 47:02on se méfie un petit peu d'aller expliquer les phénomènes sociaux par des ressorts psychologiques ou des caractéristiques individuelles,
- 47:11même si,
- 47:11par ailleurs,
- 47:12on a tous un rapport.
- 47:14Mais même le rapport qu'on a à l'argent,
- 47:17c'est ça qui est intéressant,
- 47:18c'est que notre rapport à l'argent est construit socialement,
- 47:21c'est-à-dire qu'il vient de notre histoire personnelle,
- 47:24mais notre histoire personnelle,
- 47:25c'est une histoire familiale.
- 47:27Quand on vient d'un milieu social,
- 47:30le rapport à l'argent n'est pas du tout le même pour un étudiant qui est issu comme un quart des étudiants dentaires d'une famille où les parents sont au moins un des deux parents et d'une profession médicale,
- 47:44ou si on est étudiant boursier.
- 47:48On va avoir parfois un rapport décomplexé totalement à l'argent quand on vient d'un milieu favorisé,
- 47:53ou on peut avoir un rapport plus revanchard.
- 47:57Au bout du compte,
- 47:59ça aboutit peut-être au même phénomène,
- 48:00mais ce n'est pas le même rapport.
- 48:02Et le rapport,
- 48:03il est socialement construit.
- 48:04Ce n'est jamais quelque chose qui est inné,
- 48:07je ne crois pas qu'on puisse dire ce genre de choses.
- 48:13Donc,
- 48:13il y a un intérêt sociologique à comprendre comment se construit,
- 48:19au cours de la socialisation,
- 48:21notre rapport à l'argent.
- 48:22Mais ensuite,
- 48:24voilà.
- 48:24Je ne crois pas non plus que ce soit la majorité des étudiants qui ont des problèmes de santé,
- 48:29On peut dire que la majorité des étudiants en odontologie s'engagent là-dedans parce qu'il y a des perspectives financières de revenus importants.
- 48:38Ce n'est pas suffisant.
- 48:39C'est une condition non nécessaire et non suffisante à mon avis.
- 48:45Dans cette dernière partie de notre conversation,
- 48:47Benjamin revient sur la manière dont la profession dentaire se construit autour du capital financier et symbolique.
- 48:52Il souligne la dominance de la médecine sur toutes les autres professions de santé et il ne croit pas que les chirurgies dentistes soient guidées par une cupidité innée.
- 48:59mais plutôt que c'est la structure même de leur formation et les conditions institutionnelles de leur exercice qui font de l'argent une préoccupation centrale.
- 49:07Il observe que dès les études,
- 49:09les futurs chirurgien-dentistes sont confrontés à choisir des spécialités ou des pratiques qui maximisent leur obtention de points pour passer dans les années supérieures,
- 49:17s'arrangeant ainsi pour déléguer les actes non rentables en termes de quotas.
- 49:21Cette tendance se renforce lorsqu'ils commencent à pratiquer,
- 49:24notamment lors de remplacements,
- 49:25où le chiffre d'affaires devient un sujet de discussion prédominant
- 49:28comme le soulignait Léna,
- 49:29ma collaboratrice,
- 49:30dans le premier épisode de cette série.
- 49:32Cette focalisation sur les aspects financiers se poursuit dans la carrière professionnelle,
- 49:37où la liberté de choisir son type d'activité permet à certains de se spécialiser dans des domaines plus lucratifs.
- 49:43La profession dentaire,
- 49:44tout en cherchant à se médicaliser pour intégrer davantage le giron de la médecine traditionnelle,
- 49:49maintient une forte volonté d'autonomie.
- 49:52Cette indépendance est vue comme essentielle pour protéger la liberté des praticiens de choisir comment ils gèrent leurs pratiques.
- 49:58ce qui inclut une latitude considérable pour optimiser financièrement leur activité.
- 50:03Benjamin note également que cette autonomie peut conduire à une moins grande prise en charge des besoins en santé publique,
- 50:08avec certains chirurgiens préférant des interventions plus rentables aux urgences et aux soins de base.
- 50:14Cette discussion a révélé une complexité dans la profession dentaire où les choix économiques et les exigences de santé publique sont souvent en tension.
- 50:22Il suggère que comprendre comment les dentistes construisent leur rapport à l'argent pendant leur formation
- 50:26et au début de leur carrière sont nécessaires.
- 50:28Ils proposent qu'une approche sociologique,
- 50:31qui prend en compte les conditions structurelles et personnelles,
- 50:34peut aider à dénouer certains stéréotypes et à mieux comprendre les dynamiques au sein de cette profession.
- 50:43Nous voici arrivés au terme de cet épisode.
- 50:45J'espère que cette exploration vous aura apporté un nouvel éclairage sur les dynamiques sociologiques qui influencent notre profession,
- 50:51notamment en ce qui concerne l'aspect économique.
- 50:55Merci à Camille Covez qui a réalisé l'illustration,
- 50:58à Maxime Moitieu pour la composition musicale et Pauline Bussy pour le montage.
- 51:04Dans notre prochain épisode,
- 51:05nous irons regarder de plus près les aspects juridiques liés à l'argent en dentisterie.
- 51:09Nous examinerons les règles du jeu imposées par la sécurité sociale ainsi que les risques encourus en cas de non-conformité.
- 51:16Un épisode essentiel pour comprendre les enjeux légaux et financiers auxquels nous,
- 51:20professionnels de la santé dentaire,
- 51:21sommes confrontés.
- 51:25Pour ceux qui souhaiteraient nous rejoindre dans cette aventure et soutenir le podcast,
- 51:29je vous ai mis le lien dans le descriptif de l'épisode.
- 51:32Restez à l'écoute et à très bientôt pour continuer ensemble ce voyage à travers l'argent en dentisterie.