Latest / Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan / 5. Le front intérieur (2006-2008)
Transcript
- ISABEL RICHER : Ici Isabel Richer et vous écoutez Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan. Pendant la première partie de la série, nous étions en Afghanistan, aux côtés des militaires, et nous avons vu leur mission se transformer en opérations de combat de plus en plus intenses. Dans cet épisode, nous revenons à la maison, car, tandis que la guerre faisait rage à Kandahar, elle suscitait des débats à Ottawa et autour des tables de cuisine partout au pays. Des questions se posaient quant à l’objectif de la mission, à son issue et à son cout. Nous nous arrêtons ici en 2006, moment où la vague d’optimisme initiale commence à s’essouffler à mesure que le nombre de victimes augmente. De plus, même si les manifestations publiques de soutien envers les militaires continuent, une frustration grandissante de la population à l’égard de la mission devient évidente. Depuis des années, la population canadienne voyait les dépouilles des militaires qui avaient perdu la vie en Afghanistan rentrer au pays. Mais cette année-là, un évènement en particulier a fait le tour de tous les journaux. C’était le 17 mai 2006. Kate Goddard avait 16 ans et était en plein cours de français lorsqu’on l’a appelée au secrétariat. C’est là qu’elle a trouvé son père, Tim Goddard, qui l’attendait, le visage sombre. KATE GODDARD : On ne m’avait jamais fait sortir de classe comme ça auparavant. Ça me semblait donc étrange, le genre de chose à laquelle on ne s’attend pas. RICHER : Il était là pour lui annoncer une terrible nouvelle. La capitaine Nichola Goddard, la sœur ainée de Kate, avait été tuée en Afghanistan. GODDARD : C’était un de ces moments qui changent votre vision du monde, quand quelque chose que vous croyiez parfaitement stable disparait soudainement. RICHER : En cette journée de mai, la capitaine Goddard et son unité composée de trois militaires se trouvaient au sud-ouest de la ville de Kandahar, près du petit village de Bayanzi, s’affairant à repérer les positions des talibans et à ouvrir le feu sur celles-ci. En tant qu’officière observatrice avancée, Goddard avait pour mission de repérer les meilleurs points d’observation et de coordonner les tirs d’artillerie et les frappes aériennes. À la tombée de la nuit, Goddard et une autre personne de son équipe se tenaient à moitié exposées dans la trappe de leur véhicule blindé léger lorsque les talibans l’ont pris pour cible avec des grenades propulsées par fusée. Une personne de son unité a lancé un message affolé par radio : « Ma Sunray est tombée! Ma Sunray est tombée! » Sunray était l’indicatif d’appel de la commandante du véhicule, la capitaine Goddard. Un éclat d’obus l’avait atteint à l’arrière de la tête, la tuant sur le coup. Elle avait 26 ans. GODDARD : J’avais jamais imaginé qu’elle puisse être blessée. Je pense que c’est parce que j’avais 16 ou 17 ans, et que je me croyais invulnérable, et qu’elle était ma grande sœur et qu’elle aussi, je la croyais invulnérable. Alors, ça ne m’a jamais traversé l’esprit. RICHER : En quelques heures, l’affaire faisait la une des journaux dans tout le pays. MALE REPORTER : La capitaine Nichola Goddard était la 17e militaire des Forces armées canadiennes à perdre la vie en Afghanistan, et la première Canadienne tuée au combat depuis la Seconde Guerre mondiale. RICHER : Certains médias ont publié une photo de la capitaine Goddard en tenue de combat : souriante, vêtue de son uniforme et d’un casque, avec une écharpe à motifs autour du cou. Cette photo a touché le public. La première officière canadienne à avoir commandé des troupes au combat et la première soldate canadienne à avoir trouvé la mort sous le feu ennemi. Ce n’est pas comme ça que Goddard aurait voulu qu’on se souvienne d’elle. GODDARD : On mentionne parfois qu’elle a été la première soldate à perdre la vie au combat. Et je me demande si elle aurait pas plutôt préféré être la première personne à commander un appui aérien. Je pense qu’elle souhaitait avant tout être une bonne soldate et une bonne cheffe, et prendre soin de ses troupes. Je crois que c’était ça qui la motivait le plus. RICHER : Lorsque la dépouille de la capitaine Goddard a été rapatriée par avion au Canada, elle a atterri tard dans la nuit à la base des Forces canadiennes de Trenton. Les Goddard étaient présents à la cérémonie de rapatriement, aux côtés d’une poignée de personnes de la région qui s’étaient rassemblées devant la base pour présenter leurs condoléances. Contrairement aux rapatriements précédents, qui avaient été retransmis à la télévision et suivis par le public, celui-ci s’est déroulé à l’abri des caméras. Trois semaines plus tôt, le 25 avril 2006, le gouvernement fédéral avait annoncé une nouvelle mesure : les médias n’auraient plus accès au tarmac pour couvrir le retour des militaires ayant péri en Afghanistan. La raison invoquée était de respecter la vie privée des familles en cette période de deuil. Les critiques ont accusé le premier ministre récemment élu, Stephen Harper, de chercher à éviter une mauvaise presse concernant la mission. Il l’a nié, mais, à peu près à la même époque, son gouvernement a également décidé de ne plus mettre le drapeau en berne sur la colline du Parlement lorsque des militaires perdaient la vie en Afghanistan. Le gouvernement semblait craindre que trop d’attention aux pertes humaines n’érode l’opinion publique à l’égard de la mission. ANDREW BURTCH : Mais certaines de ces familles voulaient que leur pays connaisse leurs enfants et leurs proches. RICHER : Andrew Burtch, historien de l’après-1945 au Musée canadien de la guerre, est notre guide cette saison. BURTCH : Elles voulaient que leurs histoires soient racontées et que leurs souvenirs soient relayés dans les médias nationaux. RICHER : Des familles comme les Goddard ont critiqué l’interdiction faite aux médias et ont décidé de rendre publiques les funérailles de leur fille. GODDARD : Je pense que mes parents, et mon père, en particulier mon père, avaient vraiment la conviction que la vérité est toujours préférable et qu’il vaut mieux mettre les choses au clair. Avoir davantage d’informations vaut mieux que d’en avoir moins, et il est important de pouvoir prendre des décisions en connaissance de cause. Je pense donc que c’est de là que ça venait. Je crois que c’était nécessaire pour que les personnes concernées puissent commencer leur deuil, et d’autres partageaient ce point de vue-là. RICHER : Dans son éloge funèbre, le père de Nichola, Tim Goddard, a évoqué l’interdiction d’accès imposée aux médias en déclarant, je cite : « Je trouve troublant que cette décision visant à préserver la vie privée implique de maintenir la presse à l’extérieur du périmètre où se trouvent les coupables. J’aimerais croire que Nich est morte pour protéger nos libertés, et non pour les restreindre. » Fin de la citation. Quelques heures plus tard, le premier ministre Stephen Harper a annulé cette politique. GODDARD : Je pense que leur volonté était de partager leur chagrin, mais aussi leur fierté. Et reconnaitre que cette affaire avait eu des répercussions plus larges et un impact sociétal plus important. Et je pense que, pour mes parents, c’était important de partager ça. RICHER : La capitaine Nichola Goddard a été la 16e personne [PS1.1][SM1.2][SM1.3][PS1.4]en service à perdre la vie en Afghanistan. À la fin de l’année 2006, ce chiffre allait atteindre 44. Alors que le nombre de victimes ne cessait d’augmenter, la population canadienne commençait à se poser des questions. « En quoi consistait exactement cette mission? Souhaitons-nous toujours que le Canada y participe? Et à quel prix? » Les questions relatives à la mission, au sacrifice et au deuil devenaient bien concrètes sur une autoroute de 172 kilomètres en Ontario, reliant Trenton à Toronto. Dès le début de la guerre, les gens se rassemblaient à cet endroit chaque fois que la dépouille de militaires rentrait au pays. BURTCH : Et en 2002, dans un élan spontané de patriotisme et de deuil, les gens se rassemblaient le long des viaducs de l’autoroute 401, entre Trenton et Toronto, pour rendre hommage aux personnes qui passaient sous ces viaducs, une façon de marquer et de souligner ce que ça représentait. La population canadienne savait bien sûr que la dépouille allait être rapatriée, et qu’elle devait emprunter l’autoroute 401, car, lorsqu’une personne en service décède, son corps doit faire l’objet d’un examen médicolégal au bureau du coroner à Toronto. L’avion atterrissait donc à Trenton, puis il y avait le trajet en voiture, la dépouille étant escortée de Trenton à Toronto. RICHER : Parfois, il n’y avait que quelques personnes. D’autres fois, on en comptait des dizaines, serrées les unes contre les autres, adossées aux grilles, attendant le passage du convoi. BURTCH : C’est devenu un mouvement populaire, mené par les communautés. Dans chaque localité bordant la 401, des gens sortaient dans la rue, les camions d’incendie suivaient, et on voyait les échelles déployées et les drapeaux hissés. Les gens se tenaient sur le viaduc pour saluer le passage des militaires qui rentraient au pays. RICHER : Parmi les personnes présentes à ces veillées, on comptait des ex-militaires en uniforme. Des effectifs du service d’incendie, perchés sur leurs camions, se tenaient au garde-à-vous, le bras levé en signe de salut. Des familles et de jeunes enfants agitaient des drapeaux et brandissaient des pancartes disant « On se souviendra toujours de vous ». BURTCH : Il y avait des gens qui y participaient à chaque fois, et d’autres venaient de temps en temps, mais ce qui ne changerait pas, c’est qu’il y avait toujours une certaine présence. C’était une manifestation collective de la volonté de rendre hommage aux militaires du Canada, qui avaient perdu la vie dans des circonstances très difficiles. Je crois que derrière ces manifestations de deuil spontanées se cachaient un sens des responsabilités, un esprit de communauté et un sentiment de patriotisme. RICHER : Ce qui n’était qu’un geste spontané pour exprimer du chagrin est devenu un rituel national. En 2007, le gouvernement de l’Ontario a officiellement baptisé ce tronçon de l’autoroute 401 l’« Autoroute des héros ». Une chanson intitulée Highway of Heroes a même été écrite à ce sujet par le groupe de rock canadien The Trews. Les membres du groupe viennent de Nouvelle-Écosse et l'un d'entre eux étudiait au secondaire avec Nichola Goddard. Mais les hommages rendus aux militaires ne se limitaient pas à l’« Autoroute des héros ». En 2006, les rubans jaunes étaient partout. Il y en avait le long des rues, certaines personnes avaient placé des rubans d’un mètre sur leur terrain, ou d’autres sous forme d’autocollants ou d’aimants sur leurs voitures. BURTCH : Et donc, afficher son soutien pour les troupes est devenu en soi un véritable phénomène culturel. Des rubans jaunes, donnés ou vendus dans des commerces, ont commencé à apparaitre sur les véhicules de service. Et des débats ont éclaté pour savoir si c’était approprié ou non. Tout ça se passait à la grandeur du pays. RICHER : Pour certaines personnes, le ruban jaune symbolisait leur soutien à la mission et à la décision du gouvernement de maintenir une présence en Afghanistan. Mais tout le monde ne voyait pas les choses ainsi. D’autres personnes soutenaient les troupes tout en s’opposant à la guerre. Pour elles, porter un ruban jaune revenait à approuver une guerre avec laquelle elles n’étaient pas d’accord. Au fil du temps, les rubans jaunes ont fini par symboliser les sentiments mitigés de la nation. Et les sondages montraient que la population était de plus en plus divisée au sujet de la guerre. BURTCH : Peu après les attentats du 11 septembre, et à l’approche de la guerre en Afghanistan, les sondages d’opinion au pays indiquaient un soutien assez constant en faveur d’une intervention, qui avoisinait les 70 %, et même les 75 % dans certains cas. C’était très intéressant et révélateur de la crainte qui régnait à l’époque, à savoir que des terroristes pouvaient se cacher à chaque coin de rue. Les gens disaient : « On devrait le faire même si cela risque d’entrainer des victimes civiles chez nous », ce qui était assez stupéfiant. Cela correspondait au point culminant du soutien aux opérations à l’étranger, et notamment en Afghanistan. Et depuis ce temps, le soutien n’a cessé de diminuer. RICHER : Soixante-dix pour cent étaient le point culminant. Selon un sondage, lorsque les troupes canadiennes sont arrivées à Kandahar début 2006, le soutien à la mission avait déjà chuté à environ 55 %. Ce chiffre n’a cessé de baisser tout au long de l’été, à mesure que les combats s’intensifiaient, avant de remonter en flèche après l’opération Medusa, qui a suscité un bref élan de patriotisme. Mais ce regain n’a pas duré. À la fin de l’année 2006, le taux de soutien était tombé à environ 35 %, tandis que l’opposition à la guerre dépassait 60 %. BURTCH : Les résultats des sondages dépendaient donc de la gravité de la situation. Mais la tendance générale était qu’au fil du temps, le soutien des personnes sceptiques, mais qui comprenaient la nécessité d’intervenir en Afghanistan, s’était érodé encore plus. Et les gens préoccupés par les pertes canadiennes et le cout de la guerre en Afghanistan devenaient de plus en plus nombreux. RICHER : Certaines personnes opposées sont même descendues dans la rue. Le 28 octobre 2006, des milliers d’individus se sont rassemblés dans différentes villes du pays pour manifester contre l’engagement militaire du Canada en Afghanistan. [PROTEST CLIP] : Non à la guerre, non à la guerre! Bush hors de Baghdad, Harper hors de Kandahar… RICHER : Sur leurs pancartes, on pouvait lire : « De l’argent pour la santé, pas pour la guerre », « Faites tomber les droits de scolarité, pas les bombes », « Est-ce vraiment une mission de paix? » [PROTEST CLIP] : L’éducation, les soins aux enfants, tout sauf la guerre… L’éducation, les soins aux enfants, tout sauf la guerre… RICHER : Quelques mois plus tard, en février 2007, cette opposition s’est de nouveau manifestée. Des centaines de personnes ont envahi les rues de villes comme Vancouver, Montréal, Toronto, Halifax et St. John’s. Même si ces rassemblements attiraient souvent peu de monde, ils témoignaient d’un sentiment antiguerre grandissant. Puis, en avril 2007, un article fracassant publié dans The Globe and Mail par le journaliste Graeme Smith a révélé que des personnes détenues afghanes capturées par les forces canadiennes avaient été remises aux autorités afghanes, où, selon de nombreux témoignages, elles auraient été torturées. Si cette information avait été exacte, cela aurait représenté une violation du droit international de la part du Canada. On ignorait d’ailleurs si certaines de ces personnes étaient réellement des talibans. Le ministre de la Défense, Gordon O’Connor, a réfuté ces allégations. [CLIP – GORDON O’CONNOR] : Monsieur le Président, tout le monde sait que nos forces en Afghanistan traitent les personnes détenues avec tout le respect qui leur est dû. Elles respectent toutes les règles. Nous avons récemment conclu un accord avec la Commission des droits de l’homme d’Afghanistan, qui s’est engagée à nous signaler tout cas de mauvais traitements infligés aux personnes détenues que nous transférons. Et j’ai reçu l’assurance personnelle du président de la Commission des droits de l’homme à Kandahar et au niveau national. BURTCH : Nous avons toutefois découvert par la suite que ce n’était pas le cas, car certaines personnes, qui n’étaient pas des lanceuses d’alerte, avaient communiqué par leurs propres moyens des preuves de mauvais traitements, ce qui venait menacer la présence militaire canadienne et porter un coup à sa crédibilité. RICHER : Deux jours après la publication du premier article, le Globe a rapporté des éléments de preuve encore plus inquiétants. Un rapport rédigé par des diplomates du Canada en poste à Kaboul avait établi que la torture était monnaie courante dans les prisons afghanes. Le gouvernement savait que les personnes détenues par les autorités afghanes risquaient d’être torturées. Lorsque ce rapport a été rendu public à la suite d’une demande d’accès à l’information, toutes les mentions de torture et de mauvais traitements ont été caviardées. À la Chambre des communes, le chef du Parti libéral, Stéphane Dion, a exigé des explications. [CLIP – STÉPHANE DION] : Monsieur le Président, les responsables de ce gouvernement ont reçu l’information de leurs propres fonctionnaires que les personnes détenues courraient un risque élevé d’être victimes de torture et d’exécutions extrajudiciaires. Mais hier, le premier ministre a déclaré devant cette Assemblée qu’il ne disposait d’aucun élément de preuve pour appuyer ces allégations. Pourquoi le premier ministre a-t-il caché à la population canadienne qu’il avait reçu ce rapport accablant? RICHER : La question a pris d’assaut le Parlement. Le gouvernement a insisté sur le fait que des mesures de protection adéquates étaient désormais en place. Mais le mal était déjà fait. Les diplomates du Canada avaient signalé ces abus, mais le gouvernement les avait largement ignorés. BURTCH : On craignait donc que la population devienne complice de ce qu’il arrivait aux personnes détenues après avoir été remises aux autorités afghanes, tout simplement par indifférence. Cela touchait cette image de bonté et de bienveillance que le Canada entretenait, cette image d’un pays qui agit en respectant ses propres valeurs. C’est à ce chapitre que les gens étaient le plus préoccupés. Il y a donc bel et bien eu des répercussions, et le mal était fait dans la mesure où cela a sapé une partie du soutien à la participation canadienne à la mission et a contribué à remettre en question certaines des valeurs que nous aurions normalement dû défendre. RICHER : À l’été 2007, la pression sur le gouvernement s’intensifiait. La mission en Afghanistan devait prendre fin en février 2009. À la Chambre des communes, le premier ministre Harper et d’autres ont fait valoir que le Canada devait prolonger sa présence. Le Nouveau Parti démocratique réclamait un retrait immédiat depuis plus d’un an, tandis que le Parti libéral du Canada et le Bloc Québécois exigeaient une date ferme pour la fin de la mission. Le gouvernement conservateur minoritaire avait besoin de leur soutien pour prolonger la mission, ce qui semblait impossible à ce moment. En octobre 2007, le premier ministre a annoncé la création du Groupe d’experts indépendant sur le rôle futur du Canada en Afghanistan. Ce groupe a été surnommé le « Groupe Manley », du nom de son président. JOHN MANLEY : Je m’appelle John Manley. Au moment des attentats du 11 septembre, j’étais ministre des Affaires étrangères du Canada. Peu après, j’ai été nommé vice-premier ministre, poste que j’ai occupé jusqu’à la fin du gouvernement Chrétien, fin 2003. RICHER : John Manley était présent dès le début de l’opération, lorsque le Canada a décidé d’envoyer des troupes en Afghanistan. Son rôle était désormais de trouver un moyen d’avancer. [RICHER addressing John Manley]. Quelle a été votre réaction face à ce mandat? MANLEY : J’aurai préféré me faire tirer dessus! Ce n’était pas une tâche agréable, mais elle était importante. Je savais très bien qu’on ne m’avait pas invité pour mon physique ni pour mon intelligence. On me voulait parce que j’étais un Libéral et que le gouvernement était minoritaire. BURTCH : John Manley travaillait à l’extérieur du gouvernement. Sa nomination était donc une décision judicieuse, car on disposait ainsi d’une personne qui n’appartenait pas au même parti que le premier ministre ni au gouvernement, mais qui était considérée comme un arbitre crédible. RICHER : Le groupe comprenait également Derek Burney, ancien ambassadeur aux États-Unis, Pamela Wallin, ancienne journaliste et diplomate qui allait bientôt devenir sénatrice, Jake Epp, ancien ministre conservateur de la Santé, et Paul Tellier, ancien PDG de Bombardier et greffier du Conseil privé. Avant d’accepter ce poste, Manley avait posé quelques conditions. MANLEY : Je voulais avoir mon mot à dire sur la composition du groupe. J’exigeais un contrôle total sur la rédaction et la publication du rapport, puis que le rapport soit rendu public au moment même où il serait remis au gouvernement. Telles étaient mes conditions, et elles ont toutes été acceptées. RICHER : Le groupe disposait de moins de quatre mois pour rédiger un rapport dont le dépôt était prévu fin janvier 2008. ELISSA GOLBERG : C’était un délai extraordinaire pour traiter d’un sujet aussi complexe que celui de savoir si le Canada devait ou non poursuivre son engagement dans ce pays, avec toutes les implications politiques que cela impliquait. RICHER : Elissa Golberg était la directrice générale du secrétariat chargé d’assister le groupe. Elle est ensuite devenue la première représentante du Canada à Kandahar. GOLBERG : Les membres du groupe voulaient entendre tous les points de vue sur la situation en Afghanistan, au lieu de se contenter des personnes habituelles. Nous avons travaillé d’arrachepied pour nous assurer de les exposer à un éventail de points de vue aussi large que possible, et d’aborder l’ensemble des problèmes auxquels le peuple afghan était confronté. Les questions économiques, sociales, culturelles et, bien sûr, militaires et de sécurité, ainsi que les préoccupations humanitaires. L’objectif était vraiment de couvrir tous les aspects de la situation. RICHER : Le groupe a mené plus de 200 entretiens avec des universitaires, des activistes, du personnel gradé de l’armée, des responsables d’Afghanistan, des diplomates, du personnel humanitaire et d’autres personnes. L’équipe a parcouru le monde entier pour tenter de comprendre comment assurer un certain succès à la mission, voyageant d’Ottawa au siège de l’OTAN à Bruxelles, de Washington à l’Afghanistan. GOLBERG : Les membres du groupe ont séjourné à Kaboul, à Bamyan, à Herat et à Kandahar. Cela leur a permis de recueillir les points de vue de différentes personnes au sein de la population afghane, mais aussi de divers pays impliqués dans cet effort international. Franchement, le groupe a réalisé l’équivalent d’une petite thèse de doctorat. RICHER : Le 22 janvier 2008, le rapport a été publié. L’une des principales préoccupations du groupe était le fait que de nombreux pays alliés de l’OTAN n’aient pas déployé de troupes dans des zones dangereuses telles que Kandahar. Certains s’étaient cantonnés aux zones les plus sécuritaires ou avaient imposé des restrictions aux actions de leurs troupes, laissant ainsi le Canada assumer une part disproportionnée des combats. BURTCH : On pouvait toutefois penser que des membres de l’OTAN, en raison de réserves quant à l’engagement de leurs troupes, ne contribuaient peut-être pas autant à la lutte que le Canada. Les risques encourus par les militaires du Canada semblaient effectivement plus élevés que dans d’autres régions du pays. Comment remédier à cette situation? RICHER : Le rapport a aussi révélé que les trois principaux ministères intervenant en Afghanistan, la Défense nationale, les Affaires étrangères et l’Agence canadienne de développement international de l’époque, coordonnaient à peine leurs activités. MANLEY : Nous avons constaté une dysfonction totale. Les trois branches ne communiquaient pas entre elles, n’avaient pas d’objectifs communs, ne collaboraient pas sur le terrain et ne travaillaient pas ensemble à Ottawa. RICHER : Et, malgré toutes les sommes consacrées à la reconstruction et au développement, les progrès étaient trop lents et insuffisants. MANLEY : Nous en avons déduit qu’il fallait des projets phares comme référence, des projets manifestes. Les sommes investies étaient colossales, mais quand on regardait, on ne voyait absolument rien de concret. Et nous avions le sentiment qu’à ce stade, il y avait une bataille pour gagner les cœurs et les esprits, et qu’il n’y avait aucune visibilité sur ce que nous faisions, à part le combat. Les militaires étaient très visibles. Les véhicules blindés entrant à Kandahar, c’était une image spectaculaire. Mais qu’est-ce qu’on faisait pour améliorer les conditions de vie? Ce n’était pas évident à voir, et c’est ce qui donnait une impression d’échec. RICHER : En d’autres mots, le Canada portait plus que sa part du fardeau. Les projets de reconstruction et de développement ne donnaient pas les résultats escomptés, et le gouvernement avait du mal à faire comprendre, tant à la population de l’Afghanistan que du Canada, ce que l’engagement canadien permettait réellement d’accomplir. Toutefois, le retrait des troupes n’était toujours pas à l’ordre du jour. BURTCH : La principale recommandation était que le Canada poursuive sa présence en Afghanistan au-delà de la date butoir qui avait été fixée lors du vote précédent en février 2009. RICHER : Dans son rapport, le groupe a posé des conditions précises pour le maintien des troupes en Afghanistan. Premièrement, l’OTAN ou d’autres pays alliés devaient déployer 1 000 militaires supplémentaires à Kandahar afin de mieux répartir les responsabilités. Les Forces canadiennes ne pouvaient pas continuer à faire face seules à cette situation. D’autre part, le Canada avait besoin d’hélicoptères de transport moyen et de véhicules aériens sans pilote, tels que des drones, car l’absence d’équipements adaptés entrainait la mort de militaires. MANLEY : Les troupes partaient à bord de ces véhicules blindés légers et heurtaient des engins explosifs, car elles n’avaient aucune idée de l’endroit où opéraient les forces ennemies. RICHER : De plus, la mission devait également recentrer ses efforts non pas sur les combats, mais[PS2.1] sur l’aide apportée au peuple afghan pour qu’il puisse défendre son propre pays. BURTCH : Une recommandation a donc été formulée spécifiquement pour renforcer les capacités en matière de diplomatie et de reconstruction, puis pour que les Forces canadiennes s’impliquent moins dans les combats en Afghanistan. Il fallait plutôt renforcer les capacités des Forces nationales de sécurité afghanes. RICHER : Un mois après la publication du rapport, le gouvernement conservateur minoritaire a déposé une motion visant à prolonger la mission du Canada en Afghanistan jusqu’en 2011. Cette motion était subordonnée au respect des conditions énoncées par le groupe dans son rapport. Le Nouveau Parti démocratique et le Bloc québécois voulaient que les troupes rentrent au pays. Aucune prolongation, point à la ligne. Mais le Parti libéral, de son côté, commençait à se rallier à l’idée d’une prolongation si celle-ci s’axait davantage autour de la reconstruction et de la formation. Le 13 mars 2008, la motion a été adoptée par 198 voix contre 77. La plupart de la députation libérale a voté « oui ». MANLEY : Nous avions la conviction que cela fonctionnerait. Nous avions constaté de réels progrès, notamment en ce qui concerne les conditions de vie de la population afghane, dans les écoles, dans la lutte contre le travail des enfants, ainsi que dans la mise en place progressive de structures de gouvernance qui donnaient l’espoir de voir s’instaurer un gouvernement stable à long terme en Afghanistan. À cette époque, il y avait de nombreuses raisons d’être optimiste et, personnellement, beaucoup de choses m’ont touché. RICHER : Manley voyait des progrès pour lesquels il valait la peine de se battre, tout comme les militaires sur le terrain, incluant la capitaine Nichola Goddard. Elle a tenu un journal pendant la guerre et a écrit de nombreuses lettres à sa famille. En voici un extrait, qui explique pourquoi sa présence en Afghanistan comptait tant pour elle. Elle écrit, et je cite : « J’ai beaucoup réfléchi au destin ces derniers temps. C’est vraiment le hasard de la naissance qui a fait que nous nous retrouvons à cet endroit, à ce moment-là, et que nous sommes où nous sommes aujourd’hui, avec les choix qui s’offrent à nous. J’ai le sentiment que nous portons une lourde responsabilité : celle de rendre le monde meilleur pour les gens qui sont nés dans des conditions bien plus difficiles. J’éprouve une grande humilité à me trouver ici, à faire partie de quelque chose qui me dépasse largement. Je ne veux pas que vous pensiez que je suis déprimée ou découragée, loin de là. [Music begins]. Plus notre mission se prolonge et plus nous côtoyons le peuple afghan, plus j’ai le sentiment que notre présence ici a un sens. Il n’y a aucun autre endroit où je préfèrerais être en ce moment. » RICHER : Après la publication des recommandations du groupe Manley, les États-Unis ont envoyé des renforts à Kandahar et le Canada s’est doté d’hélicoptères et de drones, remplissant ainsi les deux conditions que le Parlement avait fixées pour cette mission. Dans le prochain épisode d’Une si longue guerre : l’usure mentale causée par les engins explosifs improvisés, les embuscades et les « lettres de nuit » des talibans, ainsi que le prix à payer pour les militaires qui ont continué à se battre pendant ces années aussi éprouvantes que traumatisantes. ELEANOR TAYLOR : Vous savez, on a vraiment frôlé la mort. On aurait dû mourir. Et pourtant, on a survécu. Mais, c'était souvent ça, l'Afghanistan. RICHER : Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan est une production de Lisa Gabriele et de Neil Morrison. La productrice adjointe est Hailey Choi. Le montage sonore de la série a été réalisé par Cameron McIver. Jenny Ellison et Steve McCullough sont la productrice déléguée et le producteur délégué du Musée canadien de la guerre. Andrew Burtch est notre historien tout au long de cette série. Merci à la Vente d’archives de Radio-Canada pour l’accès aux extraits d’actualités, à BMG Rights Management Canada, à Nettwerk Music Group, à The Trews pour l’utilisation de la chanson Highway of Heroes, à Paula Kirman pour les sons du rallye et à la famille Goddard pour la lettre de Nichola Goddard. En 2017, l’un des ponts de l’« Autoroute des héros » a été officiellement dédié à la capitaine Nichola Goddard. Son nom est également immortalisé dans diverses localités à travers le pays, notamment avec le navire de la Garde côtière canadienne Captain Goddard M.S.M. à Victoria, le lac Goddard en Saskatchewan, le parc Nichola Goddard à Sault-Sainte-Marie, en Ontario, et l’école Captain Nichola Goddard à Calgary. Ici Isabel Richer. Merci de votre écoute. Version française par: Power of Babel Direction de plateau: Stéphanie Broschart Traduction et adaptation par: Hugo Vandal-Sirois Ingénieur de son: Chris Leon Mixage français par: David Moreau La cheffe de projet est: Chantale Renée Supervision par: Eric Geringas Avec les voix de: Raymond Accolas, Charles Bender, Constant Bernard, Jean-François Blanchard, Liliane Clune, Eric D'Alo, Dave Jenniss, Emilie Josset, Pascale Montreuil, Jean Pearson