Latest / Des voix et des droits, le podcast de la LDH / Ep 52 : La proposition de Loi Yadan, avec Pierre Tartakowsky, Président d'Honneur de la LDH
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- Pour ce numéro de Des Voix et des Droits, nous sommes avec Pierre Tartakovsky, président d'honneur de la LDH, et nous allons parler ensemble de la proposition de loi débattue actuellement à l'Assemblée sur la lutte contre l'antisémitisme. Première question, Pierre, faut-il vraiment une nouvelle loi contre l'antisémitisme ? Est-ce qu'il n'y a pas déjà tout un arsenal juridique ? Alors, on a un arsenal contre le racisme, l'antisémitisme et l'axélophobie, ceci étant, au vu de la multiplication des actes et des propos antisémites qu'on a connus dans la récente période, on peut comprendre que l'Assemblée nationale s'interroge sur l'effectivité de l'appareil répressif face à quelque chose qui est absolument ignoble. Mais ce n'est pas exactement une loi contre l'antisémitisme, c'est une loi contre, entre guillemets, les formes renouvelées de l'antisémitisme et derrière ce terme de renouvelé, il y a tout un projet, un projet profondément inquiétant parce qu'il est liberticide, parce qu'il risque de diviser encore plus le pays en asséchant le débat démocratique et enfin parce qu'il risque d'être contre-productif et d'alimenter des éléments haineux contre les juifs en France et ailleurs. Alors, renouvelé, ça veut dire quoi ? Eh bien, ça veut dire qu'on ne va pas s'attacher à l'antisémitisme tel qu'il existe et tel qu'il existe depuis très longtemps, car l'antisémitisme est un tueur aux mille habits différents. Il s'agit de s'attaquer, en fait, à un antisémitisme qu'on assimile à une critique de l'État et du gouvernement d'Israël. La première caractéristique, c'est la base de cette loi. Elle est liberticide en ce qu'elle envisage d'assimiler trois notions qui sont des notions tout à fait différentes. La notion de juif, la notion d'Israël et celle du sionisme. Il y a mille façons d'être juif en France et dans le monde. C'est une réalité politique, culturelle, historique. C'est une affiliation complexe. En revanche, l'État d'Israël est un État constitué en tant que tel. Il est membre des nations. Il, théoriquement, doit se plier aux droits internationals. C'est un État démocratique. Et ça n'a rien à voir, ou disons que ça n'est pas assimilable aux réalités des judaïsmes dans le monde. Troisième notion, le sionisme. Le sionisme est un projet, ou plutôt un ensemble de projets assez différents les uns des autres, d'ailleurs. Un projet national, d'installation nationale. Et, évidemment, assimiler juif, Israël et sionisme, c'est jouer avec le feu. En fait, cette loi qui se présente comme une loi de lutte contre les formes renouvelées de l'antisémitisme est une loi de soutien à un État et à un gouvernement. L'assimilation avec laquelle elle procède est une assimilation dangereuse. Pierre, en quoi cette nouvelle loi est dangereuse ? Parce qu'elle nous interdirait, par exemple, la critique de la politique d'Israël ? C'est une loi qui marche sur deux pieds. C'est une loi de censure. Elle interdit la critique de l'État d'Israël parce qu'elle l'assimile à un propos antisémite. Elle interdit même la critique du gouvernement d'Israël. Pour la même raison, critiquer Israël serait de par nature tenir un propos qui se retournerait contre les juifs du monde entier, qui serait essentiellement antisémite. C'est une approche absolument exorbitante. Il y a un autre aspect extrêmement confus au plan juridique qui rejoint l'apologie du terrorisme. Il serait interdit d'établir le moindre parallèle et la moindre comparaison entre l'État et le gouvernement d'Israël et le nazisme, le Troisième Reich. Israël n'est pas le Troisième Reich. Benjamin Netanyahou n'est pas Hitler. Ce qui s'est produit à Gaza et qui est suspecté d'être un génocide n'est évidemment pas la solution finale nazie. Mais là encore, l'interdit risque de peser lourd. Si quelqu'un dans le débat public se laisse aller à dire par exemple que Benjamin Netanyahou se comporte comme se sont comportés des dirigeants d'une sombre période en Europe, on pourra toujours dire qu'il s'agit d'un parallèle inqualifiable entre Israël et le Troisième Reich et que donc c'est une négation de la Shoah. C'est un aspect extrêmement déplaisant de cette loi, qui consiste à dire que la critique de l'État d'Israël revient ou reviendrait à nier la Shoah. C'est d'autant plus déplaisant quand on se souvient qu'au lendemain du 7 octobre et des attentats terroristes du Hamas, l'ambassadeur d'Israël aux Nations Unies est monté à la tribune en arborant une étoile jaune, ce qui était une manière d'instrumentalisation à se déplacer de ce qu'a été la Shoah avec ses millions de morts. On retrouve un peu cette tentation, on la retrouve même beaucoup dans la loi Ayadan, qui consiste à dire que dès qu'on va critiquer Israël, on revient sur la réalité de la Shoah, c'est un délit, ça doit être puni. Cette tentation permanente d'assimiler ce qu'a été la Shoah pour les juifs d'Europe et ce qu'est aujourd'hui la réalité de l'État d'Israël est absolument insupportable. Elle l'est évidemment pour les descendants des victimes, mais elle l'est par respect de l'histoire et par respect de ce qu'a été effectivement la Shoah. Là encore, ce type d'assimilation est contre-productif parce que ça nourrit l'idée que finalement la Shoah n'aurait été que ça. On ne peut pas cauchemarder d'une pire banalisation. C'est à peu près comme si on disait qu'on ne peut pas calomnier un État ou qu'on ne peut pas critiquer un État. Cela revient à des choses absolument aberrantes. Alors évidemment il s'agit des États reconnus par la France, admettons que les États-Unis occupent le Groenland, puisqu'on en parle beaucoup ces derniers temps, les États-Unis sont un pays reconnu par la France. Est-ce qu'il sera interdit de critiquer les États-Unis ? Est-ce que cela passera pour de l'anti-américanisme ontologique ? On peut sérieusement en douter. Donc c'est une loi liberticide, ça c'est clair. Mais c'est aussi une loi qui assigne à résidence, en l'occurrence, les juifs de France puisque d'une certaine manière elle accepte cette idée traditionnellement d'extrême droite et il faut bien le dire assez antisémite qui consiste à dire que les juifs partout dans le monde n'ont finalement qu'un seul pays, c'est-à-dire Israël, et ce qui permet de les accuser d'une double allégeance. C'est quelque chose qu'on entend beaucoup ces derniers temps en France. C'est donc une loi assez dangereuse parce qu'elle nourrit des confusions identitaires qui peuvent se retourner à la fois contre la notion républicaine de l'appartenance à la République française et aussi évidemment contre les gens qui seront considérés, à juste titre ou non, comme juifs. Elle est aussi dangereuse parce qu'elle élargit, de façon assez confuse en termes juridiques, elle élargit le délit d'apologie du terrorisme y compris dans ses conséquences. C'est-à-dire que si jamais cette loi passait et était validée, un propos mettant en cause l'activité des colons israéliens en Cisjordanie, par exemple, pourrait passer de fait pour une apologie du terrorisme si par conséquence un palestinien tuait une ou deux personnes en Israël. Et on sait que c'est arrivé, on sait que c'est regrettable. Mais les personnes qui auraient critiqué l'activité des colons, activité, je le rappelle, jugée totalement illégale par la justice internationale, pourraient être accusées d'apologie du terrorisme. On se rend bien compte qu'il n'y a pas meilleur paillon que d'être menacé, de devenir un apologue du terrorisme. Donc c'est une loi confuse, c'est une loi qui organise la confusion, c'est aussi une loi qui organise le silence. Et en ce sens c'est très préoccupant parce que pour en revenir à notre préoccupation première qui est la lutte contre l'antisémitisme, ce n'est pas en organisant le silence qu'on lutte contre l'antisémitisme. Bien au contraire, c'est en organisant le débat. Cela vaut à l'école, cela vaut à l'université, cela vaut sur la place publique et dans le débat parlementaire évidemment. Ce n'est pas avec le baillon qu'on va se libérer des propos et des actes haineux. C'est au contraire en les nommant pour ce qu'ils sont et en en appelant à la responsabilité collective. Le racisme, l'antisémitisme, ça se combat au quotidien, dans la vie quotidienne. Pas par des grandes déclarations qui posent le baillon sur des bouches qui souffrent et sur un peuple qui souffre et sur un autre peuple qui est menacé dans sa sécurité. Alors de façon paradoxale, ça interdirait par exemple de relater dans les journaux d'information les manifestations qui ont lieu chaque samedi en Israël contre la politique de Netanyahou ? Absolument. Au nom de la défense des juifs et de la lutte contre l'antisémitisme, on se prépare avec une loi de cet ordre à enfermer les identités des judaïsmes dans une seule notion qui est celle de juifs israéliens sionistes et à partir de là à délégitimer toutes les autres voix qui s'opposent au gouvernement de Netanyahou, gouvernement qui a été largement critiqué et condamné au plan international, qu'elle soit juive ou qu'elle ne soit pas juive. Telle qu'elle est formulée, cette loi est d'abord et avant tout une loi liberticide. C'est en ce sens d'ailleurs qu'elle a été critiquée par le Conseil d'État. Et en même temps, c'est une loi dangereuse parce qu'elle assigne les juifs de France à résidence et qu'elle accrédite largement, elle risque d'accréditer largement, les propos complotistes qui tournent autour de l'idée selon laquelle il y aurait deux poids, deux mesures et il y aurait évidemment un complot juif mondial, tout ça entre guillemets, destiné à protéger l'État d'Israël envers et contre tout. Ce sont des propos haïssables, des propos complotistes, des propos qui ne peuvent déboucher que sur la violence et l'exclusion. Le problème, c'est que sous couvert de lutter contre l'antisemitisme, la proposition de projet de loi Yadant risque de nourrir des fantasmes de cet ordre et de créer de la division et de la haine là où il faudrait mettre à plat, par le dialogue, le débat et la confrontation, la réalité des actes, le poids des politiques et surtout œuvrer à des perspectives, qu'il soit des perspectives de paix en France, mais qui contribuent aussi à construire une paix juste et durable au Moyen-Orient. Donc c'est à la fois une loi contre-productive pour les juifs de France et en même temps une nouvelle attaque contre la liberté d'expression. Mais on retrouve une équation que la Ligue des droits de l'homme a toujours défendue et qui lui est chère. Quand on attaque les juifs, quand on les assigne à résidence, quand on les enferme dans un seul discours qui de surcroît est un discours, on ne peut plus critiquable, celui de Benjamin Netanyahou, on s'attaque à la République. Quand on limite à ce point la liberté d'expression, le débat, quand on l'enferme dans des interdits de nature extrêmement autoritaire, puisqu'il s'agit en gros d'interdire la critique d'un gouvernement, on nuit à la République, on nuit à la démocratie. C'était vrai sous Dreyfus, ça reste vrai aujourd'hui. C'était Pierre Tartakovski, président d'honneur de la LDH.