Latest / Entretien avec un dentiste / Madagascar, une mission, mille questions - 1/3 : L’envie de bien faire
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- 0:01Madagascar,
- 0:02une mission,
- 0:02mille questions.
- 0:08Soigner ailleurs,
- 0:09se questionner ici.
- 0:17Une série documentaire de Florence Etcheverry.
- 0:20On est arrivés là à l'hôtel ?
- 0:21Oui.
- 0:21Ok,
- 0:21on est à Talal Arif.
- 0:22On va peut-être pouvoir se reposer un peu.
- 0:28C'est impressionnant parce qu'en même temps,
- 0:29je trouve ça beau.
- 0:30Et en même temps,
- 0:30c'est super pauvre et il y a un espèce de paradoxe,
- 0:33tu vois,
- 0:33de trouver ça beau,
- 0:34en fait,
- 0:34les couleurs,
- 0:35les gens.
- 0:36C'est quand même la misère.
- 0:42Épisode 1,
- 0:43l'envie de bien faire.
- 0:51Quand on part en mission,
- 0:53on a toujours de bonnes raisons.
- 0:54En tout cas,
- 0:54on croit qu'on en a.
- 0:56En 2022,
- 0:57Julie,
- 0:57une ancienne invitée du podcast,
- 0:59m'a proposé de l'accompagner deux ans plus tard sur une mission.
- 1:02J'ai dit oui,
- 1:02sans trop réfléchir.
- 1:04J'avais envie de vivre cette aventure avec elle.
- 1:06J'aime sa parole,
- 1:06sa posture et son expérience.
- 1:09J'étais curieuse et j'avais en tête d'en faire un récit pour le podcast.
- 1:12Mais pas comme je l'aborde ici aujourd'hui.
- 1:14Je me suis inscrite,
- 1:15mon assistante Cécile a tenu à venir.
- 1:17C'était inattendu,
- 1:18mais évident.
- 1:19Et puis je n'y ai plus trop pensé.
- 1:21Deux mois avant le départ,
- 1:22le stress est monté.
- 1:23J'ai appelé le président de l'association.
- 1:24je lui ai parlé de mes doutes,
- 1:25il m'a rassurée.
- 1:26Ce serait une expérience inoubliable.
- 1:28J'en sortirais transformée.
- 1:33Je l'ai été au-delà de ce que j'imaginais et pas de la manière dont lui,
- 1:36il l'imaginait.
- 1:37Avec Cécile,
- 1:38on a préparé nos affaires,
- 1:39des sacs à dos,
- 1:40du matériel,
- 1:41des anesthésiques,
- 1:41des gants,
- 1:42des instruments.
- 1:43On a vérifié nos vaccins et on est partis.
- 1:45Il y avait des masques.
- 1:46Des masques,
- 1:47c'est bon.
- 1:48Tu crois vraiment qu'on a besoin de parapluie ?
- 1:50Non.
- 1:51de me laisser là-bas.
- 1:52Franchement,
- 1:53Donc après,
- 1:54quand j'allais à la pharmacie,
- 1:55j'ai fait une ordonnance.
- 1:58Combien je peux en mettre à ton avis ?
- 1:598 boîtes.
- 2:00Ah ouais ?
- 2:00Oui.
- 2:02Ce que je n'avais pas prévu,
- 2:04c'est que ce voyage allait m'ébranler.
- 2:06Faire voler en éclat mes certitudes,
- 2:07remettre en question mes gestes,
- 2:09mes intentions,
- 2:10ma place.
- 2:11Ce podcast,
- 2:12c'est une tentative.
- 2:13Une tentative de comprendre.
- 2:14Pourquoi part-on ?
- 2:15Et à qui ça sert vraiment ?
- 2:22Cet épisode part d'une expérience personnelle,
- 2:24celle d'une mission dentaire que j'ai vécue et des interrogations profondes qu'elle a fait naître en moi.
- 2:29Pour comprendre ce que j'avais vécu,
- 2:30j'ai eu besoin de confronter mon ressenti à d'autres voix.
- 2:33Des voix de chercheurs,
- 2:34de chercheuses,
- 2:35de personnes de terrain,
- 2:36de philosophes.
- 2:37Leur éclairage a été précieux,
- 2:39mais je ne prétends pas être exhaustive.
- 2:41Ce podcast ne donne pas toutes les réponses.
- 2:43Il n'est ni une réquisition,
- 2:44ni une vérité figée.
- 2:46Il est un cheminement.
- 2:47Et je tiens à le dire clairement,
- 2:48je ne remets pas en cause l'aide humanitaire,
- 2:50loin de là.
- 2:51Je sais combien elle est vitale,
- 2:52précieuse,
- 2:53urgente parfois.
- 2:54Ce que je questionne ici,
- 2:55ce sont les formes qu'elle peut prendre,
- 2:57et les angles morts que parfois elle laisse derrière elle.
- 3:01Avant d'aller plus loin,
- 3:02je dois vous donner un peu de contexte.
- 3:04Cette mission durait 15 jours.
- 3:06Elle rassemble les 4 groupes d'une vingtaine de soignants chacun.
- 3:09Médecins,
- 3:09spécialistes,
- 3:10infirmiers,
- 3:10infirmières.
- 3:12Nous nous sommes retrouvés à Tanna pour un briefing général,
- 3:14avant d'être répartis sur 4 zones éloignées des grandes villes et de tout accès facile aux soins.
- 3:19Deux groupes sont partis à l'ouest,
- 3:20le long du fleuve Tiribina,
- 3:22deux autres à l'est,
- 3:23sur le canal des Pangalans.
- 3:24Avec Cécile,
- 3:25nous étions dans le groupe le plus au nord des Pangalans,
- 3:27sur la côte de l'océan Indien.
- 3:30Pour nous,
- 3:30la mission consistait exclusivement à extraire des dents.
- 3:32Pas de prévention,
- 3:33pas de soins conservateurs.
- 3:35Mais ça,
- 3:35nous le savions dès le départ.
- 3:37Entre les journées de briefing et les trajets,
- 3:39nous avons eu quatre véritables jours de soins.
- 3:41Mais très vite,
- 3:42un malaise s'est installé,
- 3:43subtil,
- 3:44diffus,
- 3:44mais persistant.
- 3:46Il y avait la fatigue bien sûr,
- 3:47le manque de repères.
- 3:48Mais il y avait surtout cette sensation étrange,
- 3:51celle de ne pas comprendre.
- 3:52Je ne parle pas seulement de la langue.
- 3:54Même si la barrière linguistique était réelle,
- 3:56les consultations passaient par une interprète.
- 3:58Et dans cette traduction,
- 3:59certainement beaucoup se perdaient.
- 4:01Le ton,
- 4:01les nuances,
- 4:02les émotions.
- 4:04Tu peux lui dire de fermer les yeux,
- 4:06de penser qu'elle est avec ses copines ?
- 4:11Qu'elle ouvre un tout petit peu plus.
- 4:13Mais il y avait aussi autre chose,
- 4:14une distance plus profonde,
- 4:16culturelle,
- 4:16symbolique,
- 4:17invisible.
- 4:18Comment être sûr de ne pas heurter,
- 4:20de ne pas projeter,
- 4:21d'intervenir à bon escient et non à côté ?
- 4:24À ce moment-là,
- 4:25je ne savais pas que ce sentiment avait déjà été décrit et analysé.
- 4:29En vérité,
- 4:29quand j'ai commencé à vouloir réaliser cette série de podcasts,
- 4:32j'ai d'abord sollicité ma petite cousine,
- 4:34Marianne Schmittlin.
- 4:35Elle travaille dans l'humanitaire depuis plus de 10 ans.
- 4:37Quand je lui ai raconté mon expérience,
- 4:38elle m'a dit mais il n'y a rien qui va dans ce que tu me racontes.
- 4:41Ce n'est pas de l'humanitaire,
- 4:42ça.
- 4:42C'est du volontourisme.
- 4:44J'avais déjà des doutes sérieux sur l'utilité des soins que j'avais prodigués et sur la démarche du projet.
- 4:49Mais là,
- 4:50ça m'a saisie.
- 4:51Elle m'a envoyé des articles sur le doux no harm,
- 4:53sur les dérives du volontourisme.
- 4:55C'est comme ça que j'ai contacté Chloé Sanguinetti,
- 4:57et que mon travail a pris un tout autre chemin.
- 5:00Alors du coup,
- 5:00moi je m'appelle Chloé Sanguinetti,
- 5:02j'ai 37 ans,
- 5:02j'habite à Paris et je suis la fondatrice et directrice d'un studio de communication qui s'appelle Unagi Studio qui produit des formats de communication principalement pour des acteurs humanitaires et du développement.
- 5:15Il y a dix ans,
- 5:16j'ai produit un documentaire qui s'appelle The Voluntourist sur le sujet du volontourisme qui interroge des volontaires qui sont en placement de volontariat.
- 5:29sur leur motivation,
- 5:30ce qu'ils pensent de leur impact.
- 5:32J'ai aussi interviewé des acteurs locaux sur ce qu'ils pensaient de cette « mode » .
- 5:37Et depuis,
- 5:41le film a été vu beaucoup plus de fois que ce que j'avais un peu anticipé.
- 5:45C'est un chemin assez intéressant parce qu'il y a pas mal d'organisations qui s'en sont emparées,
- 5:51qui l'ont utilisé comme un outil pédagogique,
- 5:54et il a servi comme outil de sensibilisation autour de ces questions de volontarisme.
- 5:58La raison pour laquelle moi je me suis intéressée à ce sujet,
- 6:01c'est parce que moi-même j'ai fait un placement de volontarisme quand j'étais plus jeune.
- 6:06J'avais 19 ans et je suis partie au Vietnam,
- 6:09à Hanoi,
- 6:10donner des cours d'anglais pendant une semaine à des enfants des rues.
- 6:15Encore une fois,
- 6:15c'est comme ça que l'opérateur avec lequel je suis partie les présentait en fait.
- 6:21Et pendant cette semaine-là,
- 6:23je me suis rendue compte,
- 6:23il y a plein de choses qui m'ont questionné en fait.
- 6:25Déjà,
- 6:25je n'étais pas prof.
- 6:27Tout était mal organisé,
- 6:28tout était décousu,
- 6:30et je n'arrivais pas vraiment à mettre le doigt sur ce qui me dérangeait à ce moment-là.
- 6:34Et c'est au fil de mes études après,
- 6:36parce que j'ai fait des études en action et droit humanitaire,
- 6:40que j'ai continué à questionner l'engagement,
- 6:44etc.
- 6:45Et à la fin de mes études,
- 6:46je suis partie faire un long voyage pendant lequel j'ai filmé ce documentaire.
- 6:50Et en fait,
- 6:50les questions que j'ai posées aux volontaires,
- 6:52c'était un peu des questions que je voulais me poser à moi-même.
- 6:55Donc en moi-même,
- 6:56j'étais partie.
- 6:57Ensuite,
- 6:58j'ai sollicité Flora Bastiani.
- 6:59Elle est philosophe et s'intéresse à l'éthique dans le soin.
- 7:02Elle était déjà intervenue dans ma série sur l'argent.
- 7:04Quand je lui ai parlé de Madagascar,
- 7:06elle m'a dit qu'elle avait justement travaillé sur ces questions.
- 7:09Moi,
- 7:09je me demandais si le fait de soigner loin,
- 7:11dans des conditions très différentes,
- 7:12auprès de populations pauvres et vulnérables,
- 7:14ça changeait quelque chose d'un point de vue éthique.
- 7:17On me disait souvent,
- 7:18ce qu'on fait là-bas,
- 7:19ce n'est pas comparable avec ce qu'on fait en France.
- 7:21Ce sont des contextes différents.
- 7:23D'accord ?
- 7:23Mais est-ce que pas pareil veut dire sans cadre ?
- 7:26Est-ce que c'est vraiment mieux que rien ?
- 7:28Ou est-ce que ça peut être pire que rien ?
- 7:30Et puis,
- 7:31je me suis aussi demandé pour qui on partait.
- 7:33Est-ce qu'on part vraiment pour aider l'autre ?
- 7:35Ou pour se faire du bien à soi ?
- 7:36Pour assouvir un besoin de reconnaissance ?
- 7:39Flora Bassiani m'a fait comprendre que l'éthique ne commence pas sur place,
- 7:42mais dès la décision de partir.
- 7:43Pourquoi je fais une mission humanitaire ?
- 7:47Est-ce que je fais ça pour moi,
- 7:49parce que,
- 7:50par exemple,
- 7:50j'ai envie de voyager,
- 7:51de découvrir ce pays ?
- 7:53Là,
- 7:53c'est peut-être une des pires raisons,
- 7:55mais il y en a d'autres aussi.
- 7:57C'est pour mon CV,
- 7:59pour pouvoir dire à mes amis que j'ai fait ça et donc briller en société.
- 8:03Il y a beaucoup de mauvaises raisons de le faire.
- 8:06Si c'est pour apporter du soin,
- 8:09si c'est pour...
- 8:10Enfin,
- 8:11je ne voudrais pas dire qu'il y a des bonnes réponses et des mauvaises réponses.
- 8:15C'est simplement que sonder ses motivations,
- 8:18savoir pourquoi on est là.
- 8:20C'est déjà le début d'une réflexion sur qu'est-ce qu'on va apporter aux autres.
- 8:29Et si,
- 8:29en croyant faire le bien,
- 8:30je n'avais finalement pensé qu'à moi ?
- 8:32Sur place,
- 8:33j'ai commencé à douter de mes motivations,
- 8:35à me demander si je n'étais pas venue pour me prouver quelque chose.
- 8:38Et puis il y avait ce regard que je portais sur l'autre,
- 8:41sur les patients,
- 8:41sur leurs conditions de vie,
- 8:42sur leurs réactions.
- 8:44Sans m'en rendre compte,
- 8:45j'étais peut-être prisonnière de stéréotypes.
- 8:49Et puis il y avait les photos.
- 8:50Celles qu'on prend sans y penser,
- 8:52dans la rue,
- 8:52des enfants,
- 8:53parfois même pendant les soins.
- 8:55On veut garder une trace,
- 8:56témoigner,
- 8:57partager.
- 8:58Mais à quel prix ?
- 8:59Je me souviens d'avoir posté quelques images et d'avoir ressenti un malaise.
- 9:02À mon retour,
- 9:03je les ai vite retirées.
- 9:04Parce qu'au fond,
- 9:05je ne leur avais pas demandé leur avis.
- 9:07C'est ce que décrit très bien l'anthropologue Maurizio Esposito de la Rosa.
- 9:10Il travaille sur Madagascar depuis presque 10 ans.
- 9:13Cette tendance à réduire l'autre à une image.
- 9:15Une image qui nous rassure.
- 9:16T'as deux formes de...
- 9:18misérabilisme face à ces pays-là que l'Occident souvent présente,
- 9:24que d'un côté il y a la pauvreté extrême dans les situations de famine ou de guerre,
- 9:29etc.,
- 9:30qui est affichée tout le temps aussi par les pubs humanitaires.
- 9:34Madagascar en fait partie,
- 9:36notamment avec la famine dans le sud et la sécheresse qu'il y a eu récemment.
- 9:40Et de l'autre côté,
- 9:41il y a les autorisations de
- 9:43« ils sont pauvres mais sont héros » ,
- 9:45etc.
- 9:46Tu as les deux formes de misérabilisme qui sont présentes dans l'imaginaire même d'une personne comme toi,
- 9:54comme moi,
- 9:54quand on va dans ces pays-là.
- 9:56Après,
- 9:56la réalité est aussi entre les deux.
- 10:00c'est-à-dire moi quand je suis allé à
- 10:03Vivre en brousse,
- 10:05j'ai vu en effet une grosse pauvreté,
- 10:09mais qui contredit aussi le fait de dire que Madagascar,
- 10:12c'est le pays le plus pauvre au monde,
- 10:14parce qu'on vit avec moins de
- 10:162 dollars par jour.
- 10:18En fait,
- 10:18les gens,
- 10:18quand ils sont à la brousse,
- 10:19ils ont des lisières,
- 10:20ils ont souvent des élus,
- 10:22donc ils sont des pêcheurs,
- 10:25ils sont sur la côte,
- 10:26donc ils n'ont pas vraiment besoin d'argent.
- 10:28et après ils en ont besoin pour acheter
- 10:33des filets pour la pêche ou des outils dont ils ont besoin.
- 10:36Donc ils font des petits commerces aussi avec les produits qu'ils cultivent.
- 10:40Et c'est vrai que les gens qui vivent à la campagne,
- 10:43qui ont accès aux terres,
- 10:44aux animaux,
- 10:46à la pêche,
- 10:46etc.,
- 10:48peuvent vivre de peu et sont bien.
- 10:51Par contre,
- 10:52c'est tous les gens qui vivent autour des grandes villes avec l'idée d'aller chercher un travail salarié,
- 11:00de gagner de l'argent.
- 11:01pas accès,
- 11:02disons,
- 11:03à des biens dans leur pays rural d'origine ou ils sont vraiment dans la misère.
- 11:11Dans une misère de laquelle c'est très difficile de s'en sortir parce que,
- 11:16voilà,
- 11:16sans argent,
- 11:16ils ne vivent pas.
- 11:17On le voit à Tanna,
- 11:19les gens dans la rue,
- 11:20etc.,
- 11:21qui viennent avec l'espoir de trouver un travail,
- 11:23qui se retrouvent mondiaux dans les rues.
- 11:27La réalité est un peu entre les deux.
- 11:34Deux récits qui masquent la complexité,
- 11:37les systèmes,
- 11:37les inégalités,
- 11:38et qui renforcent parfois le mythe du sauveur.
- 11:41Mais face à ces récits simplificateurs,
- 11:42j'ai aussi découvert une autre posture,
- 11:44celle d'un engagement réfléchi,
- 11:46structuré,
- 11:47encadré.
- 11:48J'ai compris que certains faisaient de l'aide leur métier.
- 11:50Pas un élan ponctuel,
- 11:51pas un projet de vacances,
- 11:52mais un véritable travail,
- 11:54avec ses codes,
- 11:54ses risques,
- 11:55ses exigences.
- 11:57Et c'est ce que m'a appris Marianne.
- 11:58J'ai travaillé pour différentes organisations,
- 12:00j'ai travaillé pour Handicap International,
- 12:02j'ai travaillé pour le Comité international de la Croix-Rouge,
- 12:05pour une organisation britannique qui fait du déminage qui s'appelle MAG,
- 12:10et pour une organisation danoise de protection qui s'appelle le Conseil danois pour les réfugiés.
- 12:16J'ai majoritairement et principalement travaillé au Sahel,
- 12:19donc au Tchad,
- 12:21au Niger,
- 12:21au Nigeria,
- 12:23au Togo,
- 12:23au Bénin,
- 12:24au Sénégal.
- 12:25Et j'ai eu une expérience aussi d'un an et demi en Afghanistan.
- 12:30Moi,
- 12:30je suis spécialisée dans le domaine de l'action contre les mines et dans la réduction de la violence armée.
- 12:37Donc,
- 12:37je travaille principalement sur des projets de déminage.
- 12:42Donc,
- 12:43moi,
- 12:43je coordonne des projets de déminage.
- 12:46Donc,
- 12:46ça va de chercher des fonds,
- 12:48écrire des rapports,
- 12:49coordonner des activités sur les terrains,
- 12:51évaluer la qualité des projets sur le terrain.
- 12:53Et je travaille sur du déminage,
- 12:56de la prévention,
- 12:57donc l'éducation en risque de mine,
- 12:59pour prévenir les risques,
- 13:01pour prévenir les gens,
- 13:02comment reconnaître le danger et comment y répondre.
- 13:04Je travaille sur de l'assistance aux victimes,
- 13:06donc comment on fait quand une personne a été blessée ou a été tuée par un engin explosif et comment lui apporter tout le soutien nécessaire,
- 13:15que ce soit un soutien physique,
- 13:17médical.
- 13:17psychosociale,
- 13:18réintégration économique.
- 13:20Et puis je travaille aussi beaucoup avec des autorités dans les pays dans lesquels je travaille pour essayer de travailler avec eux sur la durabilité des projets,
- 13:28pour essayer de faire en sorte que l'action contre les mines et le déminage fassent partie des priorités nationales.
- 13:34On aide des autorités nationales à mettre en œuvre des projets aussi.
- 13:39On les appuie techniquement.
- 13:42On essaie de travailler avec eux pour faire en sorte que
- 13:45que les initiatives soient durables dans le temps.
- 13:49Après avoir échangé avec Marianne,
- 13:50ma cousine,
- 13:51j'ai lu,
- 13:52j'ai creusé,
- 13:52j'ai travaillé,
- 13:53j'ai aiguisé mon sens critique.
- 13:55Je suis tombée sur des articles,
- 13:56des textes,
- 13:57des analyses.
- 13:58Et j'ai compris que mes doutes,
- 13:59sur place,
- 13:59n'étaient pas isolés,
- 14:01qu'ils étaient partagés,
- 14:02qu'ils étaient légitimes.
- 14:03Mais ça m'a coûté du temps,
- 14:05de l'énergie,
- 14:06de la charge mentale.
- 14:07Parce qu'accepter que ce que l'on a fait n'est peut-être pas juste,
- 14:10pas utile,
- 14:11voire contre-productif,
- 14:12ce n'est pas facile.
- 14:13Parce que certains...
- 14:14me verrait comme une semeuse de troubles.
- 14:16Mais tant pis,
- 14:16je préfère en parler.
- 14:18Et moi,
- 14:19je n'avais pas été formée.
- 14:20Je n'étais pas préparée.
- 14:22J'étais juste animée par l'envie d'aider.
- 14:24Mais est-ce que ça suffit,
- 14:25l'envie d'aider ?
- 14:26Est-ce que le désir sincère de faire du bien peut remplacer une réflexion,
- 14:29une formation,
- 14:30une vraie connaissance du terrain.
- 14:44J'étais partie avec l'idée que j'avais quelque chose à offrir.
- 14:46Mes compétences,
- 14:47mon temps,
- 14:48ma bonne volonté.
- 14:49Mais personne ne m'avait dit que ce serait plus complexe,
- 14:51que le bien,
- 14:52ça se fabrique,
- 14:52ça se construit,
- 14:53ça se questionne.
- 14:54Je ne m'étais pas interrogée sur l'impact de ma venue,
- 14:56ni sur la manière dont j'allais m'intégrer à une équipe.
- 14:59Je ne savais pas qui décider,
- 15:01ni pour qui on était là.
- 15:02Et cette ignorance,
- 15:03je la découvre après coup.
- 15:04C'est dur à avaler,
- 15:05parce que j'aurais dû m'en douter,
- 15:07parce que j'aurais pu m'informer,
- 15:08parce que j'aurais voulu faire mieux.
- 15:10C'est là que Chloé Sanguinetti m'a parlé d'une boîte à outils.
- 15:13Un ensemble de questions à se poser avant de partir.
- 15:16Moi,
- 15:16je ne l'avais pas.
- 15:17Et pourtant,
- 15:17ça aurait pu tout changer.
- 15:19Ces outils-là,
- 15:19c'est plutôt des questions à se poser à soi-même qui potentiellement t'empêcheront d'avoir un impact négatif.
- 15:24Donc,
- 15:25se demander pourquoi tu pars,
- 15:26effectivement,
- 15:27quelles sont tes compétences,
- 15:28combien de temps j'ai sur place,
- 15:30est-ce que je connais le pays,
- 15:31est-ce que je connais la situation politique du pays,
- 15:34est-ce que je suis préparée à mon départ,
- 15:36est-ce que je suis prise en charge à mon retour et avec quel organisme je pars.
- 15:40En fait,
- 15:40c'est possible aussi de faire des recherches,
- 15:43de demander à d'autres volontaires qui sont déjà partis avec cet organisme ce qu'eux en ont pensé.
- 15:49Mais ce n'est pas une recette magique pour éviter de tomber dans des travers,
- 15:52c'est sûr.
- 15:54Et c'est justement cette absence de préparation,
- 15:55cette illusion d'aller faire le bien sans s'interroger,
- 15:58qui fait écho à une autre parole,
- 15:59celle de Flora Bastiani.
- 16:01Elle m'a dit quelque chose de simple,
- 16:02mais de radical.
- 16:03Si le but,
- 16:04c'est moi-même,
- 16:05alors ça ne peut pas être éthique.
- 16:07La quête personnelle,
- 16:08l'amélioration de soi,
- 16:09Ce n'est pas un mal en soi.
- 16:11Mais si c'est la seule boussole,
- 16:12alors ce n'est plus du soin.
- 16:13Car le soin,
- 16:14c'est une rencontre,
- 16:15un lien,
- 16:15une responsabilité partagée.
- 16:17Le problème de la quête personnelle,
- 16:19c'est que justement,
- 16:20il n'y a pas de visée éthique.
- 16:23C'est-à-dire que c'est très très bien de vouloir vivre autre chose.
- 16:29Ça s'entend,
- 16:30il y a des moments de la vie,
- 16:31oui.
- 16:32où le quotidien ne correspond plus,
- 16:36on a besoin de prendre du recul,
- 16:38on peut avoir le sentiment qu'en vivant autre chose,
- 16:40en revenant,
- 16:40on va pouvoir repenser ses pratiques,
- 16:42par exemple,
- 16:43quelque chose comme ça.
- 16:44Mais en fait,
- 16:46la quête pour soi,
- 16:48c'est à son propre service,
- 16:50c'est-à-dire qu'en vue de moi,
- 16:53je mets des moyens en œuvre.
- 16:55Ça n'est pas incompatible avec l'éthique,
- 16:57ce n'est pas ce que je veux dire,
- 16:58mais ça ne peut pas constituer une forme d'éthique.
- 17:01parce qu'en fait,
- 17:02là où c'est moi le but,
- 17:04là où c'est moi la finalité de mon action,
- 17:07m'améliorer moi-même,
- 17:08me donner du temps pour penser,
- 17:12appréhender les choses différemment,
- 17:14là où c'est moi qui suis mon but,
- 17:16ça n'ouvre pas à un cheminement éthique parce que l'éthique,
- 17:21elle naît de la rencontre.
- 17:22Tu lui diras si elle a mal,
- 17:24elle me le dit,
- 17:25elle lève la main,
- 17:25elle me le dit.
- 17:30Ce que dit Flora.
- 17:30m'a profondément remuée.
- 17:32Parce qu'au fond,
- 17:33si je suis honnête,
- 17:34j'étais aussi partie pour moi,
- 17:35pour vivre quelque chose de fort,
- 17:37pour retrouver du sens,
- 17:38pour me sentir utile.
- 17:39Mais si,
- 17:39comme elle le dit,
- 17:40le soin est de la rencontre,
- 17:42alors pourquoi ne m'étais-je pas sentie en lien ?
- 17:44Pourquoi ce malaise,
- 17:45ce décalage ?
- 17:47Chloé,
- 17:47elle,
- 17:47elle a ressenti la même dissonance.
- 17:50Mais des années plus tard,
- 17:51en regardant en arrière,
- 17:52en menant ses propres recherches.
- 17:54Et ce qu'elle a découvert,
- 17:55c'est une forme de honte.
- 17:56Ça,
- 17:57c'est aussi très problématique.
- 17:58C'est pour ça qu'il y a une certaine honte,
- 17:59en fait.
- 18:00Je me suis sentie tellement bête de m'être dit que j'étais meilleure que ces personnes-là,
- 18:05en fait.
- 18:05C'était vraiment ça,
- 18:06tu vois,
- 18:06de me dire,
- 18:07mais il y a des profs vietnamiens sur place,
- 18:10mais je me prends pour qui,
- 18:12en fait ?
- 18:13Un peu,
- 18:13c'était ça.
- 18:14Et donc,
- 18:15c'est difficile,
- 18:15je pense qu'elle vient de là,
- 18:16la honte,
- 18:17un peu,
- 18:17parce que quand tu te rends compte du problème,
- 18:19déjà,
- 18:19le problème,
- 18:20c'est assez facile à comprendre,
- 18:22quand on te le met en face,
- 18:23et après,
- 18:24tu te dis,
- 18:24ok,
- 18:24j'aurais pu éviter ça depuis longtemps,
- 18:26en fait.
- 18:28Il faut faire une vraie introspection sur soi-même.
- 18:30Il faut déconstruire des idées préconçues qu'on peut avoir en se posant des questions sur soi-même,
- 18:36c'est-à-dire est-ce que je vais vraiment aider sur place ?
- 18:39Est-ce que mon impact va être durable ?
- 18:41Est-ce que j'ai des compétences qui répondent à un besoin ?
- 18:43Est-ce que je réponds à un vrai besoin local ?
- 18:46Et surtout,
- 18:47il y a plein d'autres questions à se poser aussi.
- 18:49Pourquoi je pars ?
- 18:51C'est quoi vraiment qui m'intéresse là-dedans ?
- 18:53Est-ce que j'y vais ?
- 18:54Forcément,
- 18:55personne ne va jamais dire j'y vais pour me faire mousser et mettre des photos sur Instagram.
- 18:59Mais si on déconstruit vraiment,
- 19:01ça peut en faire partie et ça peut aussi poser problème.
- 19:04Moi aussi,
- 19:05j'ai eu honte.
- 19:06Mais aujourd'hui,
- 19:06je veux comprendre et raconter.
- 19:11Je suis partie avec l'envie de bien faire.
- 19:13Je suis revenue avec une foule de questions et le désir de les poser à voix haute.
- 19:18Dans l'épisode suivant...
- 19:19je raconterai ce qui s'est passé sur le terrain,
- 19:21les soins,
- 19:21les conditions,
- 19:22les premiers doutes.
- 19:24Si vous aimez cet épisode,
- 19:26n'oubliez pas de laisser des étoiles,
- 19:27un commentaire et de le partager.
- 19:29Vous pouvez aussi participer à la Cagnotte Tipeee pour soutenir mon travail et que ce podcast reste libre et indépendant.
- 19:36Merci à Pauline Bussy pour le montage et à Maxime Moitieu pour la musique originale.