Latest / Les Bonnes Ondes | Le Maroc en sons et en récits / Comment écrire l'avortement clandestin ? | L'Événement, avec Annie Ernaux
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- 0:02Avertissement, cet épisode aborde des thèmes sensibles,
- 0:06certains propos ou extraits cités peuvent heurter la sensibilité des auditeurs et auditrices.
- 0:11L'écoute est recommandée à un public averti.
- 0:17Cet épisode d'En Roue Livres a été réalisé grâce au soutien de l'Institut Français du Maroc.
- 0:23En Roue Livres, saison 2, spécial SIEL.
- 0:26L'Événement d'Annie Ernaux, publié en 2000 aux éditions Gallimard,
- 0:30est disponible aussi en version poche chez Folio.
- 0:33Annie Ernaux, bonjour.
- 0:35Bonjour.
- 0:36Merci d'avoir accepté mon invitation.
- 0:38Merci à vous de m'avoir invitée.
- 0:46« Juste au moment où je descendais de la table,
- 0:50mon gros pull-over retombant sur mes cuisses,
- 0:53le gynécologue m'a dit que j'étais sûrement enceinte.
- 0:58Ce que je prenais pour un mal à l'estomac était la nausée.
- 1:01Il m'a tout de même prescrit des piqûres pour faire revenir les règles,
- 1:05mais il n'avait pas l'air de croire qu'elles auraient de l'effet.
- 1:09Sur le pas de la porte, il souriait jovialement.
- 1:14"Les enfants de l'amour sont toujours les plus beaux".
- 1:18C'était une phrase affreuse.
- 1:22Je suis rentrée à pied, à la cité universitaire.
- 1:26Dans l'agenda, il y a "Je suis enceinte".
- 1:31C'est l'horreur. »
- 1:34Le 8 novembre 1963, Annie Ernaux, née Duchesne, étudiante de 23 ans,
- 1:40apprend qu'elle est enceinte.
- 1:41Pour elle, c'est clair, elle ne veut pas de cette grossesse.
- 1:45Pas à ce moment-là.
- 1:46Elle veut avorter.
- 1:48Mais comme les faits se déroulent 12 ans avant la légalisation de l'avortement en France,
- 1:52par la loi Veil, celui-ci se déroule de manière clandestine.
- 1:57« Et, comme d'habitude, il était impossible de déterminer
- 2:02si l'avortement était interdit parce que c'était mal,
- 2:06ou si c'était mal parce que c'était interdit.
- 2:10On jugeait par rapport à la loi.
- 2:13On ne jugeait pas la loi.
- 2:20Je ne pensais pas que je puisse en mourir. »
- 2:29Pour la jeune lectrice de 21 ans que j'étais, en lisant ce récit,
- 2:32mon premier de l'écrivaine,
- 2:34ces réflexions de la jeune Annie ont résonné fort.
- 2:37Très fort.
- 2:44« Si beaucoup de romans évoquaient un avortement,
- 2:46ils ne fournissaient pas de détails sur la façon dont cela s'était exactement passé,
- 2:54entre le moment où la fille se découvrait enceinte
- 2:57et celui où elle ne l'était plus.
- 3:00Il y avait une ellipse.
- 3:01À la bibliothèque, j'ai cherché dans le fichier au mot "avortement".
- 3:10Les références ne concernaient que des revues médicales.
- 3:14J'espérais trouver des renseignements pratiques,
- 3:17mais les articles ne parlaient que des suites de l'avortement criminel.
- 3:23Et celles-ci ne m'intéressaient pas. »
- 3:28Aucune ellipse dans L'Événement.
- 3:31Aucune concession à ce besoin viscéral de revenir sur ce traumatisme.
- 3:36Revenir.
- 3:37Car Annie Ernaux a déjà évoqué son interruption volontaire de grossesse
- 3:41dans son premier livre, son premier cri, selon ses mots,
- 3:45« Les Armoires vides », publié en 1974 chez Gallimard.
- 3:53L'on pourrait alors se demander pourquoi il était nécessaire pour elle,
- 3:55après 26 ans, de raconter son histoire avec son style auto-socio-biographique,
- 4:01avec son écriture factuelle.
- 4:03Je pense parce que quand je m'en suis emparée en 1974,
- 4:08je crois que ça obéissait d'abord à un désir de m'inscrire en tant que femme en écrivant.
- 4:13Et que c'est en partant d'une sorte de convention littéraire.
- 4:20Parce qu'il est certain que dans cet avortement tel que je l'ai vécu,
- 4:24ce n'était pas le moment de me rappeler toute ma vie.
- 4:26En fait, c'est ça.
- 4:27Je m'en suis servie de cette façon-là.
- 4:30Et que quelque part, je n'étais pas allée au fond des choses.
- 4:34La réalité qu'avait été cet avortement.
- 4:37Il y a la deuxième raison, c'est qu'en France, à cette époque-là,
- 4:43la loi était passée, mais en même temps c'était,
- 4:46comme je l'ai écrit au début du livre,
- 4:48le même silence revenait sur les femmes qui avortaient.
- 4:54On n'en parlait pas.
- 4:55On n'en parlait pas.
- 4:56Donc la mémoire était effacée déjà.
- 4:58La mémoire de comment ça se passait.
- 5:01On ne voulait même plus rien.
- 5:04Comme pour tout ce qu'ont vécu les femmes.
- 5:07Et à ce propos, dans L'Événement, elle note ceci :
- 5:13« Avec ce récit, c'est du temps qui s'est mis en marche.
- 5:16Et qui m'entraîne malgré moi.
- 5:19Je sais maintenant que je suis décidée à aller jusqu'au bout.
- 5:23Quoi qu'il arrive.
- 5:25De la même façon que je l'étais à 23 ans.
- 5:29Quand j'ai déchiré le certificat de grossesse.
- 5:34Je veux m'immerger à nouveau dans cette période de ma vie.
- 5:37Savoir ce qui a été trouvé là.
- 5:40Cette exploration s'inscrira dans la trame d'un récit.
- 5:44Seul capable de rendre un événement qui n'a été que du temps au-dedans
- 5:48et au-dehors de moi.
- 5:50Un agenda et un journal intime tenus pendant ces mois
- 5:54m'apporteront les repères
- 5:56et les preuves nécessaires à l'établissement des faits.
- 6:00Je m'efforcerai par-dessus tout de descendre dans chaque image.
- 6:04Jusqu'à ce que j'aie la sensation physique de la rejoindre.
- 6:08Et que quelques mots surgissent dont je puisse dire
- 6:12c'est ça.
- 6:14D'entendre à nouveau chacune de ces phrases indélébiles en moi.
- 6:18Dont le sens devait être alors si intenable ou à l'inverse si consolant.
- 6:22Que les pensées aujourd'hui me submergent de dégoût ou de douceur. »
- 6:30C'est donc dans un langage parfois à la limite du soutenable
- 6:33que nous suivons cette femme de 23 ans, un peu perdue, mais déterminée.
- 6:38Déterminée et sans soutien, celui dont elle est enceinte
- 6:40la laissant, comme elle l'écrit sur son agenda, se débrouiller seule.
- 6:49Annie se fait poliment, mais fermement éconduire par un généraliste, le docteur N.
- 6:53Comme pour beaucoup d'autres médecins, le choix est vite fait
- 6:56entre le risque d'une carrière brisée et une aiguille à tricoter dans le vagin.
- 7:01Une aiguille à tricoter dans le vagin.
- 7:08« Je tâtonnais sans trouver le col de l'utérus.
- 7:13Et je ne pouvais m'empêcher d'arrêter dès que je ressentais de la douleur.
- 7:19Je me suis rendu compte que je n'y arriverais pas seule.
- 7:24J'étais désespérée par mon impuissance.
- 7:27Je n'étais pas à la hauteur.
- 7:29Rien.
- 7:31Impossible ou quoi.
- 7:33Je pleure et j'en ai plus que marre. »
- 7:38« Il se peut qu'un tel récit provoque de l'irritation ou de la répulsion.
- 7:45Soit taxé de mauvais goût.
- 7:48D'avoir vécu une chose, quelle qu'elle soit, donne le droit imprescriptible de l'écrire.
- 7:54Il n'y a pas de vérité inférieure.
- 7:57Et si je ne vais pas au bout de la relation de cette expérience,
- 8:00je contribue à obscurcir la réalité des femmes.
- 8:04Et je me range du côté de la domination masculine du monde. »
- 8:09Cette bonne vieille domination masculine qui sévit encore, mais nous y reviendrons.
- 8:14Pour Annie, cette première tentative échoue donc.
- 8:16Le docteur N, conscient qu'elle ne s'arrêtera pas là,
- 8:19se borne à lui prescrire des antibiotiques.
- 8:22Sans plus de détails.
- 8:24« Au moins voulait-il m'empêcher de mourir d'une septicémie.
- 8:27Ni lui ni moi n'avions prononcé le mot "avortement" une seule fois.
- 8:35C'était une chose qui n'avait pas de place dans le langage. »
- 8:42Deuxième tentative.
- 8:46La faiseuse d'anges, Madame P.R.
- 8:49Recommandation d'une connaissance qui est, elle aussi, passée par là.
- 8:53Madame P.R. lui explique le procédé.
- 8:55L'introduction d'une sonde à l'aide d'un spéculum.
- 8:58Spéculum qu'elle rapporte de la clinique dans laquelle elle travaille.
- 9:01Ni eau savonneuse ni eau de Javel ne sont utilisées.
- 9:05Tarif 400 francs.
- 9:07Rendez-vous le 15 janvier.
- 9:13« Il me semble que cette femme,
- 9:16qui s'active entre mes jambes,
- 9:18qui introduit le spéculum,
- 9:21me fait naître.
- 9:24J'ai tué ma mère en moi à ce moment-là.
- 9:28Il y a eu une douleur atroce.
- 9:32Elle disait
- 9:35"Arrêtez de crier, mon petit.
- 9:39Il faut bien que je fasse mon travail."
- 9:44Ou peut-être d'autres mots encore qui ne signifiaient qu'une chose.
- 9:49L'obligation d'aller jusqu'au bout.
- 9:52Des mots que j'ai retrouvés ensuite dans des récits de femmes
- 9:57qui avortaient clandestinement.
- 10:00Comme s'il ne pouvait y avoir à ce moment-là
- 10:03que ces mots de la nécessité et, parfois, de la compassion.
- 10:10Je ne sais plus combien de temps cela lui a pris pour enfoncer la sonde.
- 10:16Je pleurais.
- 10:18J'ai cessé d'avoir mal.
- 10:21Seulement une sensation de pesanteur dans le ventre.
- 10:25Elle a dit que c'était fini.
- 10:27Je ne devais toucher à rien.
- 10:29Elle avait mis une grosse couche de coton
- 10:33au cas où je perdrais de l'eau.
- 10:35Je pouvais aller au cabinet tranquillement, marcher.
- 10:40Dans un ou deux jours, ça partirait.
- 10:43Sinon, il fallait lui téléphoner. »
- 10:48Et c'est ce que fait Annie le soir du 17, puisqu'il ne se passe toujours rien.
- 10:56Troisième tentative.
- 10:57Le 18 janvier, elle retourne chez Mme P.R.
- 10:59pour remplacer la sonde précédemment posée par une autre.
- 11:06« Comme la première fois, elle m'a fait passer dans la chambre.
- 11:10Je n'avais plus peur de ce qu'elle allait faire.
- 11:13Je n'ai pas eu mal.
- 11:15Elle s'est écriée :
- 11:16"Vous êtes en plein travail !"
- 11:20C'était une phrase de sage-femme.
- 11:21Je n'avais pas pensé jusqu'ici
- 11:25que tout cela pouvait se comparer à un accouchement.
- 11:29Elle ne m'a pas demandé un supplément d'argent,
- 11:31mais de lui renvoyer la sonde après,
- 11:33parce qu'il lui était difficile de s'en procurer de ce modèle.
- 11:38Dans mon compartiment au retour de Paris,
- 11:41une femme se limait les ongles interminablement. »
- 11:50Et puis, le lendemain soir,
- 11:53l'expulsion.
- 11:57« J'ai ressenti une violente envie de chier.
- 12:01J'ai couru aux toilettes de l'autre côté du couloir
- 12:03et je me suis accroupie devant la cuvette,
- 12:06face à la porte.
- 12:07Je voyais le carrelage entre mes cuisses.
- 12:10Je poussais de toutes mes forces.
- 12:12Cela a jailli comme une grenade
- 12:13dans un éclaboussement d'eau qui s'est répandu jusqu'à la porte.
- 12:18J'ai vu un petit baigneur pendre de mon sexe
- 12:21au bout d'un cordon rougeâtre.
- 12:23Je n'avais pas imaginé avoir cela en moi.
- 12:25Il fallait que je marche avec,
- 12:28jusqu'à ma chambre.
- 12:30Je l'ai pris dans une main.
- 12:31C'était d'une étrange lourdeur
- 12:33et je me suis avancée dans le couloir
- 12:36en le serrant entre mes cuisses.
- 12:37J'étais une bête.
- 12:40C'était une scène sans nom,
- 12:41la vie et la mort en même temps.
- 12:44Une scène de sacrifice. »
- 12:46Refuser le droit à l'avortement aujourd'hui,
- 12:49est-ce s'arroger encore le droit
- 12:50de sacrifier les femmes encore et encore ?
- 12:52Ah oui, évidemment.
- 12:55C'est bien entendu que
- 12:57c'est vraiment une œuvre
- 12:59contre les femmes.
- 13:01D'abord elles risquent leur vie
- 13:02et puis surtout on leur enlève le choix.
- 13:05C'est en même temps le choix
- 13:06de leur propre existence, bien sûr.
- 13:09Et on oublie qu'une femme qui veut avorter
- 13:10finira par trouver le moyen d'avorter.
- 13:12Toujours. C'est des millénaires.
- 13:15Mais toujours au risque de leur vie.
- 13:21Après l'expulsion, Annie et O,
- 13:23une voisine de dortoir
- 13:24venue l'aider, ne savent pas quoi faire
- 13:26du fœtus.
- 13:28Elles pleurent, silencieusement.
- 13:31Et le jettent dans la cuvette des toilettes.
- 13:34Elles tirent la chasse d'eau.
- 13:36Mizuko,
- 13:37c'est ainsi qu'on appelle au Japon
- 13:38les embryons avortés.
- 13:41Mizuko, les enfants de l'eau.
- 13:44Et alors qu'Annie pense que c'est fini,
- 13:46survient l'hémorragie.
- 13:54« Dans la salle d'opération,
- 13:57j'ai été nue.
- 13:59Les jambes relevées et sanglées
- 14:01dans des étriers, sous une lumière
- 14:03violente.
- 14:05Je ne comprenais pas pourquoi il fallait m'opérer.
- 14:09Il n'y avait plus rien à me retirer
- 14:11du ventre.
- 14:13J'ai supplié le jeune chirurgien
- 14:15de me dire ce qu'il allait me faire.
- 14:17Il s'est planté devant mes cuisses
- 14:19ouvertes en hurlant.
- 14:21"Je ne suis pas le plombier !"
- 14:24Ce sont les dernières
- 14:25paroles que j'ai entendues avant de sombrer
- 14:27dans l'anesthésie.
- 14:30"Je ne suis pas
- 14:32le plombier."
- 14:35Cette phrase,
- 14:37comme toutes celles
- 14:38qui jalonnent cet événement,
- 14:40des phrases très ordinaires,
- 14:43proférées par des gens
- 14:44qui les disaient sans réfléchir,
- 14:47déflagrent
- 14:48toujours en moi.
- 14:51Ni la répétition, ni un commentaire
- 14:53sociopolitique ne peuvent en atténuer la violence.
- 14:57Je ne l'attendais pas.
- 14:59Fugitivement, je crois
- 15:01voir un homme en blanc avec
- 15:03des gants de caoutchouc qui me roue
- 15:05de coups en me hurlant.
- 15:07"Je ne suis pas le plombier."
- 15:10Et cette phrase
- 15:11que lui avait peut-être inspirée un sketch
- 15:13de Fernand Raynaud, qui faisait alors rire
- 15:15toute la France,
- 15:17continue de hiérarchiser le monde
- 15:19en moi, de séparer
- 15:21comme un coup de trique les médecins,
- 15:23des ouvriers et des femmes qui avortent.
- 15:27Les dominants des dominés. »
- 15:34On en revient à cette question de domination
- 15:36qui est loin d'être anodine.
- 15:38Car le lendemain, l'interne de garde
- 15:40semble un peu honteux
- 15:42d'avoir, je cite,
- 15:44« traité une étudiante de la fac de lettres
- 15:46comme une ouvrière de textile
- 15:48ou une vendeuse de Monoprix. »
- 15:50La honte. La honte est aussi du côté
- 15:52de la jeune Annie, dès le moment où
- 15:54elle découvre sa grossesse.
- 15:56« Première à faire des études supérieures
- 15:58dans une famille d'ouvriers et de petits commerçants,
- 16:01j'avais échappé à l'usine
- 16:02et au comptoir.
- 16:04Mais ni le bac, ni la licence de lettres
- 16:06n'avaient réussi à détourner
- 16:08la fatalité de la transmission
- 16:10d'une pauvreté dont la fille enceinte
- 16:12était, au même titre que l'alcoolique,
- 16:15l'emblème.
- 16:17J'étais rattrapée par le cul
- 16:19et ce qui poussait en moi, c'était
- 16:21d'une certaine manière
- 16:23l'échec social. »
- 16:26La honte, mais aussi
- 16:27la peur, glaçante et paralysante,
- 16:29la culpabilité, l'extrême
- 16:31solitude, toutes ces émotions
- 16:33sont présentes dans la narration de cet événement,
- 16:35inoubliable pour son autrice.
- 16:42« Pendant des années,
- 16:43la nuit du 20 au 21 janvier a été
- 16:45un anniversaire.
- 16:48Je sais aujourd'hui qu'il me fallait
- 16:51cette épreuve et ce sacrifice pour
- 16:52désirer avoir des enfants.
- 16:55Pour accepter cette
- 16:56violence de la reproduction dans mon corps
- 16:58et devenir à mon tour
- 17:01lieu de passage des générations.
- 17:05J'ai fini de mettre en mots ce qui m'apparaît
- 17:07comme une expérience humaine totale
- 17:09de la vie
- 17:10et de la mort,
- 17:12du temps, de la morale
- 17:14et de l'interdit, de la loi.
- 17:18Une expérience vécue d'un bout à l'autre,
- 17:21au travers du corps. »
- 17:24Vous commencez ce livre en empruntant
- 17:26les mots de l'écrivain et poète Michel Leiris,
- 17:28« Mon double vœu,
- 17:29que l'événement devienne écrit et que l'écrit soit événement. »
- 17:33Est-ce que votre vœu s'est réalisé ?
- 17:35Un peu, quand même.
- 17:38Je crois qu'effectivement,
- 17:40c'est le sens de mon écriture.
- 17:42Oui, c'est que
- 17:44ce qui est vécu
- 17:46devienne l'écriture
- 17:47et que l'écriture soit l'événement.
- 17:50L'événement, c'est ça.
- 17:52En 2021, L'Événement devient un film.
- 17:54L'adaptation, signée par Audrey Diwan,
- 17:56a remporté le Lion d'or
- 17:58à la 78e édition
- 18:00de la Mostra de Venise.
- 18:01L'actrice Anamaria Vartolomei,
- 18:03qui campe le rôle principal, a reçu le Lumière
- 18:06de la meilleure actrice et le César
- 18:08du meilleur espoir féminin.
- 18:09Qu'est-ce que vous en avez pensé de cette adaptation ?
- 18:11Elle était vraiment très bien.
- 18:13Bien sûr, au prix
- 18:15du sacrifice de l'écriture,
- 18:17parce qu'on ne peut jamais représenter l'écriture.
- 18:20Et c'était très bien qu'elle
- 18:21ne le fasse pas, même, je veux dire,
- 18:23suggérer.
- 18:25Là, on est en plein,
- 18:27dans le vif, vraiment.
- 18:29Et c'est fait avec
- 18:31beaucoup de justesse.
- 18:33C'est vraiment un film très très juste.
- 18:36Annie Ernaux a
- 18:37avorté en 1964.
- 18:39Elle a écrit ce livre en 2000.
- 18:41Aujourd'hui, elle rappelle que l'avortement
- 18:43clandestin est toujours un sujet
- 18:45d'actualité. Et au fond,
- 18:47la réalité nous a aussi,
- 18:49je veux dire, rattrapés, parce que
- 18:51la lutte, enfin, je veux dire,
- 18:53il y a toujours,
- 18:54toujours eu des opposants.
- 18:57Et ce qui était extraordinaire,
- 18:59c'est qu'à l'époque où j'écrivais,
- 19:01il y avait toujours des groupes en France
- 19:03qui s'attachaient
- 19:04dans les hôpitaux.
- 19:07Ou en face des cliniques, etc.
- 19:09Ce qu'on appelle aujourd'hui les militants et militantes
- 19:11pro-vie, c'est ça ?
- 19:12Pro-vie, qui existait déjà.
- 19:15Et puis, on a vu ce qui s'est
- 19:17passé aux États-Unis, maintenant.
- 19:19Tout à fait, avec un fameux backlash.
- 19:20Et ça, je ne l'ai pas prévu en écrivant.
- 19:22Le backlash, vous ne l'aviez pas prévu ?
- 19:25Le backlash,
- 19:26je pense que, oui, c'était
- 19:28toujours une possibilité. Mais je pense toujours
- 19:30que c'est compliqué
- 19:33parce que là, depuis
- 19:34que les femmes ont la contraception,
- 19:37qu'elles peuvent avorter.
- 19:39Conclusion, elles sont
- 19:41les maîtresses de la vie.
- 19:43Mais ça ne se dit pas.
- 19:45On ne le dit pas
- 19:46parce qu'effectivement, on sait
- 19:49qu'on va en prendre plein la figure.
- 19:51Plein la figure,
- 19:52si on le dit. Bon, je le dis ici, quand même.
- 19:55Il y a le backlash, le retour
- 19:56de bâton, en effet, dans certains pays.
- 19:58Il y a les chiffres.
- 20:00Les chiffres au niveau mondial.
- 20:02Les chiffres toujours édifiants.
- 20:35Au Maroc, l'avortement
- 20:37est toujours criminalisé par une loi.
- 20:39L'une des plus sévères d'Afrique.
- 20:41Seules les femmes dont la santé physique
- 20:43est en danger ont le droit
- 20:45d'avorter.
- 21:12Si la mort en est résultée,
- 21:15la peine est la réclusion de 10 à 20 ans.
- 21:18L'article 454 précise
- 21:20quant à lui
- 21:21qu'est punie de l'emprisonnement de 6 mois
- 21:23à 2 ans et d'une amende de
- 21:25120 à 500 dirhams,
- 21:27la femme qui s'est intentionnellement
- 21:29fait avorter ou a tenté de le faire
- 21:31ou qui a consenti à faire usage
- 21:33de moyens à elle indiqués
- 21:34ou administrés à cet effet.
- 21:40Bien entendu, comme partout
- 21:42dans le monde, des IVG sont
- 21:44pratiquées quotidiennement.
- 21:46L'Association de lutte contre l'avortement
- 21:48clandestin avance depuis
- 21:50plus de 10 ans déjà une
- 21:52estimation entre 600 et
- 21:54800 par jour. Des chiffres
- 21:56certainement en deçà de la réalité.
- 21:58Tout comme celui de 8 000
- 22:00nouveau-nés abandonnés chaque année
- 22:01dans le plus beau pays du monde.
- 22:04Pratiquées secrètement par des médecins
- 22:06qui facturent au prix fort
- 22:07ou par des faiseuses d'anges dans des conditions
- 22:10souvent insalubres,
- 22:11les femmes qui avortent encourent
- 22:13de nombreux risques.
- 22:16Hémorragie,
- 22:17infection, perforation
- 22:19de l'utérus par un objet pointu
- 22:22ou tranchant, intoxication,
- 22:24lésion de l'appareil génital
- 22:25et des organes internes par insertion
- 22:27d'objets dangereux dans le vagin ou l'anus,
- 22:30suicide ou meurtre
- 22:31au nom du crime d'honneur.
- 22:35En 2015, un projet de réforme a été
- 22:37mené suite à une initiative royale.
- 22:40Il aboutit à des propositions
- 22:41de léger assouplissement de la loi.
- 22:44Élargir l'autorisation d'avorter
- 22:45aux cas de force majeure.
- 22:48Autrement dit,
- 22:50les cas de viol, d'inceste,
- 22:51de malformation ou de maladie
- 22:53incurable du fœtus.
- 22:55Après avoir été adopté en Conseil de Gouvernement
- 22:58en juin 2016,
- 22:59ce projet a été tout simplement enterré.
- 23:03Il conviendrait,
- 23:04affirme-t-on, d'attendre le projet
- 23:05de révision du Code pénal,
- 23:08révision qui ne semble toujours pas
- 23:10admise, dix ans plus tard.
- 23:13En attendant cette hypothétique réforme,
- 23:16des femmes meurent chaque jour.
- 23:18Des nouveau-nés, dont les grossesses
- 23:20n'ont pas pu être interrompues,
- 23:22sont jetés dans des poubelles.
- 23:24Car on ne le redira
- 23:25jamais assez, les femmes
- 23:27qui veulent avorter le feront.
- 23:29« Toujours, c'est des millénaires,
- 23:33mais toujours
- 23:34au risque de leur vie. »
- 23:36Lire ou relire L'Événement,
- 23:37c'est s'aventurer dans un récit direct,
- 23:40net, cru
- 23:41et détaillé. C'est ne pas céder
- 23:43aux euphémismes et au détournement
- 23:45des regards. C'est se plonger dans une
- 23:47narration sans pathos,
- 23:49ni complaisance, pas même
- 23:51à l'égard de la jeune Annie. Une narration
- 23:53que l'on pourrait trouver froide ou détachée,
- 23:56mais qui n'est que le reflet
- 23:57d'une violence, encore une,
- 23:59à l'égard des plus vulnérables.
- 24:01Lire ou relire L'Événement met aussi
- 24:03La Place, La Honte,
- 24:06Les Années et bien d'autres ouvrages
- 24:08de celle qui, à 85
- 24:09printemps, continue d'affirmer
- 24:12qu'écrire naît d'un besoin,
- 24:14d'une nécessité,
- 24:15de la vie telle qu'on l'éprouve.
- 24:18Parole d'un Prix Nobel de littérature ?
- 24:20Plutôt celle d'une écrivaine.