Latest / Des voix et des droits, le podcast de la LDH / Episode 30 « Des Voix et des droits », le podcast de la LDH, avec Emmanuel Naquet, coresponsable du groupe de travail « Mémoires, histoire, archives » de la LDH
Transcript
- Vous savez que depuis 25 ans, qu'on commençait, les 1995, on commençait à avoir des actes terroristes, on a fait 30 lois, 30 lois réduisant les libertés. Malheureusement, ce n'est pas ça qui a résolu la question. Donc le problème, c'est que les lois répressives, les lois sécuritaires réduisent les libertés de tous, sans pour autant trouver un remède à ce qui est la cause du terrorisme. Cette voix, c'est celle de Maître Henri Leclerc, qui fut notamment président de la Ligue des droits de l'homme de 1995 à 2000, et depuis président d'honneur jusqu'à son décès le 31 août 2024. Pour ce numéro spécial de Des Voix et des Droits, hommage à Henri Leclerc, nous allons retracer très rapidement sa carrière et sa forte personnalité, avec Emmanuel Naquet, co-responsable du groupe de travail LDH Mémoire, Histoire, Archive. Aux yeux de l'opinion publique, des médias, enfin je ne sais pas comment le dire, il apparaît surtout comme un immense pénaliste. Effectivement, il était extrêmement respecté par ses pairs. Il avait cette voix chaude, dont il faisait usage pour aller jusqu'au cœur des consciences, donc des juges et des jurés. Mais souvent, ce qui est oublié, c'est aussi que c'était quelqu'un qui avait une très grande connaissance de la procédure pénale. Il a joué de son art oratoire, il a joué de son souffle aussi, de son rythme, mais c'était pour instiller le doute, c'était toujours pour convaincre et pour jouer aussi sur les arcades du dossier. Donc, il allait au fond de ses dossiers, c'était quelqu'un d'extrêmement travailleur, dans un entretien qui a été fait par la contemporaine, les archives où sont aujourd'hui déposées, le lieu où sont aujourd'hui déposées les archives de la Ligue. Il avait fait une campagne d'entretien de grand ligueur. Il rappelle qu'il dormait très peu, c'est quelqu'un qui dormait vraiment très, très peu. Après, il y avait aussi les audiences, c'était vraiment le défenseur, donc à l'audience, devant les cours d'assises, il était capable d'interroger sur des détails, comme il était capable de surgir comme ça, on raconte souvent ça. Je ne l'ai vu que rarement lors de ses assises, mais en même temps, ce n'était pas un homme d'artifice de la parole, je pense vraiment, il s'agissait pour lui d'éclairer par l'humanité sa défense. Donc, il y a le tribun, mais il y a aussi l'avocat et on l'oublie souvent dans sa biographie, quand on travaille sur sa trajectoire. Il y a aussi l'avocat des humbles, et jusqu'au bout, il l'est resté. Donc, il y avait sa célébrité, mais il a plaidé tout au long de son cheminement d'homme du droit pour les paysans du Larzac, pour les pêcheurs, pour les travailleurs, les mineurs du Nord, les ouvriers de l'Ype et effectivement, quand on met l'accent à juste titre sur son cabinet, le cabinet d'Ornano, du pouvoir d'Ornano, qui l'avait cofondé dans un quartier populaire de Paris, effectivement, c'était emblématique de sa perception de la justice, parce qu'il y avait une organisation très égalitaire et en même temps, c'était un cabinet ouvert avec des tarifs ajustés, une boutique du droit qui était accessible à tous. Donc, souvent, ça, on l'oublie. Donc, et puis, j'ajouterais que cette conception de la justice, c'est lié aussi au fait qu'il était engagé à l'extrême gauche. Donc, c'était un avocat dégauchiste pendant un temps et pendant longtemps, d'ailleurs. Le futur écologiste Daniel Cohn-Bendit, l'architecte Roland Castro, le journaliste Serge Lully ont été défendus par lui et c'est un homme qui a eu aussi un parcours, comme on dit, partidaire, c'est-à-dire inscrit à des partis. Donc, notamment, il a fait partie de la direction du Parti Socialiste Unifié, qui était une dissidence de la vieille SFIO, quand la SFIO était en crise, à l'ancêtre du Parti Socialiste. Et à ce titre, d'ailleurs, il a aussi assisté des journaux, en fait. Donc, Libération, il a assisté aussi des syndicats, comme la CFDT ou l'UNEF. Donc, ce n'était pas uniquement une belle carrière d'avocat pénaliste. C'est véritablement une trajectoire engagée. Et moi, j'aime bien dire aussi d'une authentique justice. Pourquoi ? Parce qu'il a aussi pensé l'évolution de la procédure pénale, en fait, pour l'adapter à une société plus démocratique. Mais il a fait partie de réflexions collectives. Il y a la célèbre, mais pas assez célèbre, en fait, Jean-Pierre Dubois dit qu'il allait effectivement sous-estimer la commission d'Elma Smarty. C'était une grande juriste. Il a fait partie de cette commission pour travailler sur la procédure pénale. Et puis, au-delà des lieux institutionnels, il a participé à un nombre d'organisations, d'associations qui ont cherché à penser, à réformer la justice. Le groupe d'information sur les prisons, l'Observatoire international des prisons. La prison, c'était vraiment un combat qui était très cher à son cœur. Et puis, jusqu'au syndicat des avocats de France, mais aussi des structures qui étaient très années 60-70, le groupement d'action judiciaire, le mouvement d'action judiciaire qui est issu de ce groupement d'action judiciaire, qui cherchait à réfléchir sur cette justice. Je pense que c'est vraiment un premier point important pour lui. Il était donc défenseur des étrangers aussi. Oui, tout à fait. Cette empathie, en fait, elle va jusqu'à l'autre, avec une majuscules, si j'ose dire. Alors, avec un tournant dans sa trajectoire, c'est la guerre d'Algérie. En fait, c'est vraiment un tournant politique pour lui, puisqu'il a pris la défense des indépendantistes algériens. Il a participé à ce qu'un politicien a appelé, Éric Agrojanski, il a appelé ce tournant, le tournant de la génération algérienne. Effectivement, il y a toute une cohorte d'avocats anticolonialistes. Et Henri Leclerc, il a participé avec d'autres, comme Pierre Stibbe, comme Yves de Chezel, comme Jean-Jacques de Félix, comme Yves Jouffin, qui va devenir président de la Loi de l'Homme. Donc, comme aussi les historiens, Madeleine Réberiaud, qui a été la première femme présidente de la Loi de l'Homme. Pierre Vidal-Naquet, l'historien connu. Et en fait, il a aussi travaillé avec des associations, par le biais de la guerre d'Algérie, je pense, dans un moment post-colonial. Il a travaillé avec des associations comme le GISTI, le Groupe d'Information et de Soutien des Travailleurs Immigrés, qui existe toujours, qui a été fondé en 1972, donc qui a maintenant un peu plus de 50 ans. Et c'est par, justement, la défense des indépendantistes et donc les connaissances qu'il a nouées avec un certain nombre de confrères, en fait, qui sont aussi ligueurs, mais aussi par la défense des étrangers, qu'il revient à la Ligue au début des années 80, parce qu'en fait, il avait adhéré à la Ligue Droite de l'Homme et participé à son comité central en 1967. Et il revient au début des années 80 dans le cadre, justement, du combat pour le droit de vote des étrangers. L'association, après Henri Noguère, est dirigée par Yves Jouffa, un avocat, justement, qui avait été un avocat des anticolonialistes. Eh bien, cet avocat, lui, confie la présidence de la Commission Immigrés. Et c'est une commission extrêmement importante qui va centraliser, comment dire, toute l'action de défense, notamment, puisque c'est plus large que ça, mais notamment des sans-papiers, avec des juristes ou des grands commis de l'État. Je pense à Daniel Lauchac, je pense à Jean-Michel Bélerger, par exemple. Et puis, des moments médiatisés, par exemple, l'occupation de l'église Saint-Bernard, où il raconte cette anecdote, c'est-à-dire qu'il y va comme président de la Ligue Droite de l'Homme et puis, il revêt sa robe d'avocat et il va défendre, en fait, ses sans-papiers au tribunal. Donc, c'est vraiment lui, en quelque sorte, cet engagement total. – Oui, alors justement, tu l'as cité, il devient président de la Ligue des Droits de l'Homme et il est, à un moment donné, peut-être l'un des plus visibles de ses présidents parce que, justement, il a déjà toute cette carrière, cette visibilité derrière lui. – Oui, tout à fait, mais en même temps, il a une longue vice-présidence par rapport, quand on regarde les accessions à la présidence de la Ligue, souvent, les vice-présidents sont assez courtes, c'est-à-dire que les présidents sont déjà vice-présidents quelques années avant, ils sont, en quelque sorte, dans les tuyaux de l'organisation et lui, non, en fait, mais c'est parce qu'en même temps, il a son cabinet, effectivement, il est très investi par ailleurs et cette présidence, elle est importante parce que c'est un moment de cohabitation, donc ça n'a pas été facile pour lui, cohabitation entre Jacques Chirac, président de la République et Lionel Jospin, donc Premier Ministre et donc l'association, elle n'hésite pas, en quelque sorte, à être critique, y compris contre la gauche plurielle, c'est ce qu'on a appelé la gauche plurielle, donc, au temps de Lionel Jospin, Premier Ministre et d'ailleurs, il raconte souvent cette anecdote qui correspond évidemment à un fait qui a été marquant pour la LDH, c'est-à-dire qu'elle fête son premier centenaire en 1998 et du fait des critiques de l'association contre quelques éléments de la politique de Lionel Jospin, Lionel Jospin ne se rend pas, en fait, au congrès du centenaire en 1998. Mais pour l'association, c'est effectivement une présidence importante aussi parce qu'au sein d'une équipe qui est très étroite, en fait, donc les droits de l'homme, l'importance du secrétariat général, l'importance des vice-présidences, etc., est réelle, donc il travaille avec Michel Tubiana, donc secrétaire général, président de la Ligue des droits de l'homme aussi un temps, avec deux hommes qui sont essentiels, Bertrand Main et Bernard Vallon, qui sont issus de la régénération de la Ligue, avec Catherine Teul aussi. Et en fait, il met en place des réformes pour moderniser l'association. Il opère le changement de siège de l'association, ce qui n'était pas évident, en fait, il prend la décision, parce que l'association était Rugendolence, c'était un siège qui était très ancien, qui datait de 1931, donc qui n'était pas du tout fonctionnel. Et puis, j'y reviens sur ce centenaire, il hasse, comment dire, avec d'autres, donc Bertrand Main, notamment, l'idée de ce manifeste, mais qui est finalisé par sa plume, et il met notamment en avant, après l'affaire Dreyfus, cent ans après l'affaire Dreyfus, le concept de raison économique. L'affaire Dreyfus, c'était une lutte contre la raison d'État pour un homme, Alfred Dreyfus, et puis pour tous les hommes. Et donc, pour lui, il s'agit, dans ces années de fin du XXe siècle, de combattre aussi la raison économique. Les injustices sociales et économiques étaient, à ses yeux, très importantes. Donc, Henri Leclerc est président de la Ligue des droits de l'homme de 1995 à 2000, mais après une longue vice-présidence. Voilà, tout à fait, une longue vice-présidence, parce qu'il fallait qu'il soit en capacité, matériellement, d'être président de la Ligue. Il raconte dans les entretiens à La Contemporaine, justement, qu'il avait la chance d'avoir un chauffeur avec lequel il s'entendait très bien, qui lui permettait de passer par la Ligue avant d'aller à son cabinet. Enfin, il faisait sans cesse des allers-retours, parce que c'est une période où, c'était il y a 25 ans, donc c'était une période où il fallait passer matériellement à la Ligue pour signer des papiers, etc. Et donc, il avait une organisation très optimale de son temps. Oui, surtout qu'il fallait aussi, en tant que président de la Ligue, et puis, en fonction de l'actualité, il fallait aussi être présent dans les médias, quand même. Je crois qu'il avait une présence importante. Il était toujours, je pense qu'il devait être un bon client pour les médias qui étaient ravis de le recevoir, non ? Oui, tout à fait. Oui, et puis jusqu'à la fin de sa vie. Donc, il était vraiment, comment dire, identifié à la Ligue. Même quand il a été plus président, il était souvent invité comme président d'honneur. Et régulièrement, il disait non, mais invité d'autres membres du bureau national, le président ou la présidente en place, etc. Mais effectivement, c'est un oratoire, cette facilité de parole, en fait. Et puis, le fait qu'il surprenait. Donc, c'est quelqu'un qui pouvait prendre des positions qui étaient souvent iconoclastes sur un certain nombre de points, notamment en matière de liberté de droit. On a le sentiment, quand on regarde les toutes dernières interviews qu'il a pu donner, que l'âge n'a pas eu de prise d'emprise sur au moins son cerveau. Oui, tout à fait. En fait, moi, je me rappelle, il m'avait dit qu'il n'avait pas peur de mourir, mais qu'il avait peur d'être malade. En fait, à la fin de sa vie, il était devenu presque aveugle. Il avait du mal à se déplacer. Il souffrait de ne plus pouvoir lire. Mais en même temps, il a gardé cette vivacité d'esprit jusqu'au bout. Quasiment jusqu'au bout, il participait aux comités nationaux, ce qui étaient autrefois les copines des centraux. Et donc, il était là, il intervenait. La totalité de l'Assemblée l'écoutait, j'allais dire, presque religieusement, parce que c'était vraiment une parole qui comptait, en fait, une parole qui allait dans la profondeur des choses et qui avait une hauteur de vue exceptionnelle. Et donc, l'un de ses chevaux de bataille, ça a été jusqu'au bout, les libertés. Voilà, les libertés et les droits, en fait. Donc, il a défendu devant des tribunaux militaires, des appelés qui étaient dans un temps poursuivis. Alain Gessmar, une figure importante de l'extrême gauche en France, avait été poursuivi. Il l'a défendu. Les libertés, c'était aussi pour lui, par exemple, la fin de la loi Sécurité et Liberté, qui était une loi qui, à ses yeux, confondait sécurité et sûreté et qui était plus sécuritaire que libérale, en fait. Donc, il était très attentif aussi à la question de la garde à vue, qu'il était aussi très soucieux de la condition des détenus. Donc, il a milité pour l'abolition de ce qu'on a appelé rapidement les quartiers de haute sécurité. Il était très favorable aussi à l'ouverture du recours pour le citoyen devant la Cour européenne des droits de l'homme. Il était très inquiet, justement, de l'évolution, à ses yeux, problématique, d'une jurisprudence trop anglo-saxonne, la Cour européenne des droits de l'homme. Et, par exemple, mais en même temps, tout en considérant que c'était une structure essentielle, la liberté d'expression, donc, à ses yeux, c'était extrêmement important. Par exemple, quand il considérait qu'il y avait des rapages, qu'il ne fallait pas d'interdiction avant, mais qu'il fallait avoir recours aux juges judiciaires pour sanctionner ces dérapages. J'ai évoqué tout à l'heure le fait qu'il avait été l'avocat de Serge Juli, de Libération. Il a été aussi l'avocat du Canard enchaîné. Donc, c'est bien la défense des libertés, y compris contre les lois antiterroristes. Et puis, toute cette superposition d'une législation, à ses yeux, attentatoire, en fait, aux libertés. Et dans ces combats aussi, il y a la présomption d'innocence, qui est, à mon avis, très importante aussi dans sa conception de la justice. Les libertés, c'est aussi le fait qu'il s'agissait, à ses yeux, de ne pas interdire le voile à l'école, par exemple. Mais donc, d'intégrer les jeunes filles musulmanes qui s'affirmaient ainsi. Donc, c'est extrêmement important parce que les libertés étaient, dans cette perception inséparable, de l'égalité, de la fraternité, de la dignité, voilà. C'était Emmanuel Nakey, co-responsable du groupe de travail LDH Mémoires, Histoires, Archives.