Latest / le Grenier de la FM / Débat : Carbone 14 : Libération sauvage ou chaos irresponsable des ondes
Transcript
- 0:00Vous êtes entré dans le grenier de la FM, là où les ondes
- 0:02reprennent vie ? Bienvenue.
- 0:03Aujourd'hui, on plonge dans les archives sonores pour exhumer
- 0:06une expérience radiophonique qui a qui a marqué au fer rouge le
- 0:10début des années 80, carbone 14. Née bon dans l'effervescence de
- 0:14la libéralisation des ondes en France juste après 1981, cette
- 0:17radio libre parisienne fut un météore aussi brillant que
- 0:20controversé. Elle rompait vraiment
- 0:21radicalement avec le paysage d'avant hein, dominé par le RTF
- 0:25puis Radio France et les grandes stations dites périphériques.
- 0:29ERTL Europe un, enfin celle qui émettait depuis l'étranger.
- 0:31La question qui va nous occuper c'est donc celle-ci.
- 0:35Carbone 14 fut elle avant tout une France de libération
- 0:37culturelle, un espace où la parole brute sans phare a pu
- 0:40enfin éclater, brisant les tabous.
- 0:42Ou bien s'agissait il surtout d'une entreprise de provocation
- 0:44systématique, jouant avec le chaos et flirtant avec Ben une
- 0:48forme de nihilisme privilégiant le choc à tout prix ?
- 0:52Je défendrai la première perspective.
- 0:56Celle d'une rupture salutaire et et d'une libération nécessaire.
- 1:01Et de mon côté, je soutiendrai que cette prétendue libération a
- 1:05trop souvent servi de paravent à une dérive vers la provocation
- 1:09gratuite, le désordre érigé en système et une forme
- 1:14d'irresponsabilité aux conséquences parfois parfois
- 1:17assez lourdes. Pour moi, carbone 14 représente
- 1:19une. Une déflagration indispensable.
- 1:22Dans le paysage médiatique de l'époque.
- 1:23Après des décennies de contrôle étatique ou de format.
- 1:26Très, très calibré sur les périphériques, cette radio a.
- 1:29Offert une alternative radicale. Ce qui frappe d'emblée dans les.
- 1:32Archives c'est cette. Liberté de ton absolue, presque
- 1:35sauvage. Quoi, on entendait une langue.
- 1:37Parlée directe, parfois. Crue, loin du.
- 1:40Langage chattier, ou. Bon, faussement décontractée,
- 1:42des professionnels installés, c'était, comme le disait une de
- 1:45ces animatrices phares, super Nana, la vraie vie qui entrait
- 1:48dans le poste. Mais au-delà du style,
- 1:50l'essentiel. Je pense, c'est.
- 1:51L'ouverture de l'antenne. Carbone 14A, donné la parole
- 1:53sans. Filtre ou presque.
- 1:55À ses auditeurs. Sur des thématiques.
- 1:56Systématiquement occultées ou ou traitées avec des pincettes
- 1:59ailleurs, la sexualité bien sûr. Dans toute sa.
- 2:01Diversité et sa crudité. Parfois.
- 2:03Comme en témoignent d'innombrables appels.
- 2:05Mais aussi le mal-être, les frustrations sociales, la
- 2:08politique vu d'en bas, la religion abordée de manière
- 2:11éconoclaste, jusqu'à ces débats improbables sur Dieu et Lucifer,
- 2:15cette énergie brute, cette authenticité revendiquée, même
- 2:19si c'était bordélique. Faisait de carbone 14 un miroir
- 2:22assez unique d'une société française qui bougeait, loin des
- 2:25images d'Épinal. Super Nana, justement, elle
- 2:28incarne ça. Une femme qui prend le micro,
- 2:30tutoie tout le monde, parle cage de cul, de politique qui
- 2:33s'impose face aux figures masculines comme la fesse.
- 2:35C'était une affirmation de puissance et de liberté qui
- 2:37était en soi Ben révolutionnaire.
- 2:39Sur les ondes, c'était la promesse d'une radio où l'on
- 2:41parle de vous et où vous pouviez parler.
- 2:44Oui, je comprends l'attrait pour cette image de rupture et et
- 2:47d'authenticité. Pourtant, quand on écoute
- 2:50attentivement ces mêmes archives, une autre lecture
- 2:53s'impose, peut être moins romantique.
- 2:56Pour moi, la quête de provocation n'était pas un
- 2:58moyen, mais bien la fin en soi chez carbone 14, une provocation
- 3:03souvent vide de sens et surtout dénuée de toute forme de
- 3:07responsabilité éditoriale ou même éthique.
- 3:11La vulgarité omniprésente, le langage ordurier, n'étaient pas
- 3:14des dérapages occasionnels, mais une sorte de.
- 3:17De lignes éditoriales implicites, quoi.
- 3:20Des émissions au titre évocateur comme poubelle Night.
- 3:23Bon, ça pose le décor. Plus grave, aborder des sujets
- 3:26comme la pédophilie en déclarant Nonchalamment, on s'en fout
- 3:29royalement avant d'ouvrir l'antenne, ce n'est plus de la
- 3:33libération de parole, ça, c'est de la complaisance dans le
- 3:35sordide pour faire du Buzz avant l'heure.
- 3:37Ce chaos à l'antenne, cette impression de n'importe quoi
- 3:40permanent, n'était en fait que le reflet d'une désorganisation
- 3:44interne criante. Si l'on en croit les
- 3:46témoignages, y compris ceux de figures centrales comme la
- 3:49fesse, ils décrivaient une station où ils devaient tout
- 3:52faire, où des musiciens invités pouvaient poireauter des heures
- 3:56aux standards faute de pilotes dans l'avion.
- 3:58Ce n'est pas de la spontanéité créative, ça, c'est de
- 4:01l'amateurisme qui confine à l'irrespect.
- 4:03Et cette approche, ce culte du désordre et du choc
- 4:06systématique, elle flirte dangereusement avec le
- 4:09nihilisme, ce rejet de toute valeur, de toute construction,
- 4:12au profit d'une. D'une jouissance de la
- 4:15destruction et du chaos. La fin brutale de la radio, les
- 4:18critiques acerbes, la saisie, tout ça montre bien les limites
- 4:21explosives de ce modèle. L'épisode du prétendu violeur en
- 4:26direct, canular ou pas, est emblématique de cette absence
- 4:30totale de garde-fou. De cette façon de jouer avec le
- 4:33feu sans penser aux conséquences, à la panique
- 4:36potentielle des auditeurs justement.
- 4:38Abordons ce point crucial, libération de la parole ou
- 4:41transgression pour la transgression ?
- 4:43J'insiste, carbone 14A eu le mérite de faire voler en éclats
- 4:46des tabous tenace, la sexualité par exemple.
- 4:49Oui, les appels étaient parfois crus, dérangeants même, mais il
- 4:53disait quelque chose de désir, de frustration, de
- 4:56questionnement bien réel, tu partout ailleurs, super Nana,
- 4:59avec son style direct, refusait les euphémismes, elle appelait
- 5:02un chat, un chat, et ça, c'était nouveau, surtout venant d'une
- 5:05femme à l'antenne même ce fameux débat sur le luciférianisme,
- 5:08aussi baroque qu'il puisse paraître rétrospectivement.
- 5:12Ouvraient un espace pour parler de spiritualité, de croyance, de
- 5:15rejet des institutions religieuses d'une manière
- 5:17totalement inédite à la radio. C'était une exploration sans
- 5:20concession des marges des zones, nombre de la société et de
- 5:23l'individu. N'était ce pas là une fonction
- 5:25essentielle, même si elle était parfois déstabilisante ?
- 5:28C'est là où nos perspectives divergent vraiment sur la valeur
- 5:32intrinsèque de cette transgression.
- 5:34Pour moi, elle était trop souvent superficielle, gratuite,
- 5:37voire contre-productive. Prenons les fausses pubs ou les
- 5:40canulars téléphoniques de la fesse.
- 5:42C'était souvent drôle, certes, mais ça tournait beaucoup autour
- 5:45de la provocation facile, du gag parfois humiliant, le ton
- 5:49général à l'antenne, fréquemment agressif, insultant même envers
- 5:53les auditeurs qui appelaient traité de blaireau ou pire, est
- 5:56ce que ça servait réellement une cause ?
- 5:58Quant à l'exemple que j'ai cité sur la pédophilie, il est
- 6:01terrible cette phrase, on s'en fout royalement.
- 6:04Disqualifie d'emblée toute prétention et une libération
- 6:06sérieuse de la parole sur un sujet aussi grave.
- 6:09C'est du pur cynisme, la recherche du frisson malsain.
- 6:12Et pour le débat sur le Luciférianisme, les extraits
- 6:16disponibles montrent moins une exploration ouverte qu'une
- 6:19plateforme offerte à des. Discours potentiellement
- 6:21sectaires. Sans réelle contradictoire.
- 6:24Sans mise en ? Perspective critique sérieuse,
- 6:26on frôle la promotion à volontaire, en fait la
- 6:29transgression. Pour avoir du sens, elle doit
- 6:31servir un propos, une critique, une.
- 6:32Réflexion quand elle. Devient son propre but.
- 6:35Elle n'est plus que du bruit, une agitation stérile qui peut
- 6:38même devenir dangereuse par son irresponsabilité.
- 6:42Mais cette Voix du peuple que vous semblez un peu méprisée,
- 6:46n'était elle pas justement la force de carbone 14 ?
- 6:50C'est le 2e point. La radio des sans voix contre le
- 6:53chaos irresponsable. Super Nana le disait sans
- 6:56détour, c'était la radio des Blaireaux, des cons qui
- 6:59traînent. Une formule choc, oui, mais qui
- 7:01désignait une réalité. Donnez la parole à ceux qui ne
- 7:04l'avaient jamais sans le filtre sociologique ou ou bien pensant
- 7:08des médias établis. Les archives regorgent de ces
- 7:11appels d'auditeurs lambdas avec leurs vies, leurs problèmes,
- 7:14leurs coups de gueule exprimés sans phare.
- 7:16C'était vraiment la radio où on parlait de vous et plus
- 7:19important encore, où vous parliez vous même.
- 7:22Cette absence de filtre, cette proximité brute, c'était sa
- 7:25singularité et sa valeur. Un miroir peut être déformant,
- 7:28grossissant, mais un miroir d'une partie de la France
- 7:31invisible ailleurs. N'y avait il pas là quand même
- 7:34une forme de démocratisation radicale de la parole ?
- 7:37Mon analyse diffère sur ce point.
- 7:39Cette absence de filtre que vous valorisez, je la vois comme la
- 7:43cause directe du chaos et de l'irresponsabilité.
- 7:47L'épisode du violeur. Ah oui, cet épisode en est la
- 7:51démonstration la plus glaçante, que ce soit un canular macabre
- 7:54de la fesse, ce qui en dit long sur son propre rapport aux
- 7:57limites. Ou un appel réel mal géré ?
- 8:00Le résultat est le même, la panique potentielle à l'antenne,
- 8:03l'incapacité manifeste à maîtriser la situation,
- 8:06l'exposition brutale d'une absence totale de déontologie et
- 8:10de préparation. Donner la parole sans aucun
- 8:13cadre, sans aucune médiation réfléchie, ce n'est pas
- 8:16forcément démocratique. Ça peut aussi être simplement
- 8:19dangereux et et anxiogène. Et ce chaos n'était pas qu'à
- 8:23l'antenne. Les plaintes de la Fesse sur le
- 8:25fonctionnement interne de voir tout faire, le manque de
- 8:28sérieux, l'improvisation permanente montrent bien que
- 8:31cette absence de structure n'était pas un choix idéologique
- 8:34libertaire assumé, mais plutôt une défaillance
- 8:38organisationnelle. En réalité, il pointait lui même
- 8:41un manque de ligne politique, un vide derrière l'agitation.
- 8:44Donner la parole sans filet, sans projet éditorial autre que
- 8:48tout est permis, ce n'est pas donner une voix au peuple, c'est
- 8:51risquer d'amplifier la cacophonie, voire le pire.
- 8:55Venons en alors à l'impact, à l'héritage. 3e point, phénomène
- 8:58culturel durable ou simple feu de paille provocateur malgré sa
- 9:03courte durée de vie, moins de 2 ans dans sa forme la plus
- 9:06emblématique, carbone 14A laissé une trace, une trace indélébile.
- 9:10Elle reste un mythe, un symbole puissant de cette période de
- 9:13foisonnement et de libération des ondes après 81.
- 9:15Son souvenir, sa légende, comme le disent certains, perdurent
- 9:18bien au-delà de ce qu'ils l'ont écouté.
- 9:20Des figures comme super Nana sont devenues des icones.
- 9:23Son parcours ultérieur témoigne de l'impact qu'a eu cette
- 9:26expérience initiale. Elle a montré qu'une autre radio
- 9:29était possible, plus libre, plus directe, plus en phase avec une
- 9:32certaine réalité sociale, carbone 14 par son existence
- 9:35même et son audace folle. À repousser les frontières de ce
- 9:39qui était imaginable à la radio en France, n'est ce pas là un
- 9:42héritage culturel significatif finalement ?
- 9:44Je suis. Plus sceptique sur la profondeur
- 9:46et la nature de cet héritage. Certes, le nom de carbone 14
- 9:50reste connu, mais est ce que ce n'est pas avant tout pour ses
- 9:53scandales, ses excès, son côté freakshow radiophonique ?
- 9:56Hum. La mémoire collective retient
- 9:59plus facilement le chaos et la provocation que d'éventuels
- 10:02apports constructifs. Sa brièveté même est un indice.
- 10:06Un modèle basé sur la transgression permanente et le
- 10:08désordre finit par s'autodétruire ou par être
- 10:11stoppé net. Les critiques virulentes de
- 10:13l'époque, comme celle du chroniqueur Philippini et la
- 10:16saisie finale par les autorités ne sont pas anodines.
- 10:18Elles témoignent d'un rejet et de l'impasse du modèle.
- 10:21On peut même avancer une hypothèse plus sombre en
- 10:24incarnant la radio libre sous son jour le plus extrême et le
- 10:27plus incontrôlable. Carbone 14 n'a t elle pas
- 10:30involontairement nuit à la cause des autres radiolivres
- 10:33naissantes, n'a t elle pas renforcé aux yeux d'une partie
- 10:35du public, des des pouvoirs publics, l'équation radio Libre
- 10:39égale désordre et irresponsabilité, justifiant
- 10:43ainsi potentiellement une reprise en main future.
- 10:46Un météore fascinant, oui, mais dont la lumière brutale a peut
- 10:49être aussi contribué à obscurcir le ciel pour d'autres.
- 10:52Un feu de paille mémorable sans doute, mais dont il reste
- 10:55surtout des cendres. Et une légende sulfureuse, quoi.
- 10:57Bon, pour conclure, je persiste à penser que carbone 14, avec
- 11:01toutes ses imperfections et ses débordements assumés, a
- 11:04représenté un moment crucial de liberté radicale.
- 11:07Une expérience extrême, certes, mais qui a permis de de
- 11:10dynamiter les conventions d'une radio qui ronronnait, d'ouvrir
- 11:13des brèches pour une parole plus directe et de refléter sans
- 11:16phare une part de la société française souvent invisible.
- 11:19Son héritage, c'est cette audace, cette volonté de tester
- 11:22les limites qui a, qu'on le veuille ou non, marqué
- 11:24l'histoire des médias. Et pour ma part ?
- 11:26Si je reconnais volontiers l'énergie folle et l'originalité
- 11:29indéniable de cette aventure radiophonique, mes réserves
- 11:32demeurent fortes quant à ses dérives.
- 11:34Le culte de la provocation pour la provocation, l'absence
- 11:38flagrante de responsabilité éditoriale et se flairent
- 11:41permanent avec le chaos et une forme de nihilisme me semblent
- 11:44problématiques. Carbone 14 est un objet d'étude
- 11:47passionnant sur les ambiguïtés de la liberté d'expression, mais
- 11:51elle fonctionne aussi comme un avertissement sur les impasses
- 11:53d'une liberté absolue et sans contrepoids.
- 11:56Au fond, carbone 14 reste sans doute l'incarnation la plus
- 12:01spectaculaire des tensions, des excès, mais aussi de la
- 12:05créativité débridée qui ont caractérisé les débuts de la
- 12:07radio libre en France après 1981.
- 12:09Une histoire complexe, loin des jugements.
- 12:13Simplistes. Absolument.
- 12:15Et les archives sonores et les témoignages qui subsistent
- 12:19offrent justement une matière incroyablement riche.
- 12:22Pour que chacun puisse explorer cette complexité et se forger sa
- 12:26propre idée sur cet épisode unique de notre paysage
- 12:30radiophonique. Écouter ses échos du passé avec
- 12:33nos oreilles d'aujourd'hui, en considérant ces différentes
- 12:36facettes, est sans doute la meilleure façon d'en saisir la
- 12:39portée réelle. Le grenier de la FM, là où la
- 12:42mémoire des ondes reprend vie.