Latest / Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan / 6. L’épreuve du temps (2007-2010)
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- ISABEL RICHER : Je m’appelle Isabel Richer, et vous écoutez Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan. En septembre 2006, le Canada a mené l’opération Medusa. Il s’agissait du plus grand engagement de combat mené par le pays depuis la guerre de Corée. Douze militaires du Canada ont perdu la vie. Et des centaines de talibans ont été tués. Ce fut une victoire tactique qui, sans mettre fin à la guerre, l’a transformée. Les forces talibanes restaient dépassées lors des combats ouverts contre les forces de la coalition. Elles ont donc changé de tactique. Elles se sont concentrées sur une insurrection de type guérilla, destinée à exercer une pression constante, mais imprévisible, sur les troupes de l’OTAN et la population afghane. DAVID FRASER : L’opération Medusa a marqué un tournant dans la manière dont la mission allait être menée. RICHER : Le brigadier-général David Fraser était commandant de l’OTAN dans le sud de l’Afghanistan pendant l’opération Medusa. FRASER : Ça a été un tournant. Après, les talibans n’ont plus attaqué comme auparavant, en tir direct. Ils sont passés à l’insurrection, aux engins explosifs improvisés. C’était le grand changement. La situation est devenue plus dangereuse pour nous. ANDREW BURTCH : Ce n’était plus comme si nous opérions dans une région où la plupart des gens étaient heureux de nous voir, et où il n’y avait que quelques éléments perturbateurs occasionnels susceptibles d’aller poser une mine sur la route. Nous étions en territoire hostile, face à une force ennemie bien implantée qui inventait habilement de nouvelles méthodes pour atteindre et tuer des militaires du Canada. RICHER : Andrew Burtch, historien spécialiste de l’après-1945 au Musée canadien de la guerre, est notre guide cette saison. BURTCH : Chaque fois qu’on quittait la base, il fallait faire preuve de vigilance. Si les talibans savaient, par exemple, qu’on emprunterait un itinéraire précis, ils le parsemaient d’engins explosifs improvisés, sachant que la patrouille devrait s’arrêter pour les désamorcer. Ils pouvaient alors en placer un deuxième, qui exploserait au moment où l’on s’occuperait du premier. RICHER : La dangerosité croissante des engins explosifs improvisés s’est tragiquement imposée à nous le 8 avril 2007, le dimanche de Pâques. La compagnie Hotel du 2e Bataillon du Royal Canadian Regiment escortait d’imposants convois de l’OTAN vers la province de Helmand dans le cadre de l’opération Achilles. Elle devait ensuite retourner à l’aérodrome de Kandahar pour se reposer. Pour traverser le terrain, il fallait franchir un karez, un ancien système d’irrigation souterrain qui ressemble à une série de trous profonds creusés dans le sol du désert. La patrouille a repéré un espace de quatre mètres entre deux de ces trous et a décidé de le franchir. Elle avait déjà emprunté ce passage auparavant. Ce qu’elle ignorait, c’est que les talibans avaient placé une bombe à plaque de pression dans cet espace, probablement au cours des jours précédents. Lorsque le véhicule blindé léger, ou VBL, l’a franchi, l’explosion a frappé directement sous le compartiment des troupes. Six militaires ont été tués sur le coup : le sergent Donald Lucas, le caporal Aaron Williams, le soldat Kevin Kennedy, le soldat David Greenslade, le caporal Christopher Stannix et le caporal Brent Poland. Deux autres ont subi des blessures. DENNIS LEBLANC : Les autres ont repris le même chemin et, nous, nous avons pris un autre itinéraire, et c’est là que c’est arrivé. On ne peut rien y faire, et je le sais maintenant. RICHER : Le caporal-chef Dennis LeBlanc était commandant d’équipage au sein de ce même bataillon ce jour-là. Il a eu de la chance. Son propre groupe avait emprunté un autre itinéraire. LEBLANC : C’est la nature même de la guerre. J’ai perdu un bon ami. Son indicatif était 22 Bravo, compagnie Hotel. Nous avons perdu six hommes en une seule journée. Et ça, ça m’a vraiment touché de plein fouet. L’un d’entre eux était mon mentor, le sergent Donny Lucas. J’avais travaillé avec lui au sein du bataillon avant notre déploiement. Quand nous avons eu la cérémonie sur la rampe et qu’on a chargé tous ces frères d’armes dans l’avion, ça a changé quelque chose en moi. Après ça, ce n’était plus une simple cérémonie. On aurait dit que toutes les deux semaines, on embarquait une personne dans l’avion. Et c’est dur. Je ne peux pas l’oublier. Ça fait mal. RICHER : Les engins explosifs improvisés tuaient des troupes canadiennes depuis 2003. Et ce modèle de VBL constituait une amélioration par rapport aux jeeps Iltis et aux G-Wagen non blindés utilisés plus tôt dans la mission. Les militaires lui confiaient leur vie. BURTCH : L’engin explosif improvisé, ou EEI, désigne en abrégé toute une variété de dispositifs différents. On les appelle ainsi parce qu’ils ne correspondent pas à ce qu’on rencontrait habituellement lors des combats précédents. On pouvait subir une attaque par des roquettes, des obus de mortier, des bombes aériennes, des mines terrestres, des mines antipersonnelles ou des mines antichars. La tactique des personnes insurgées consistait à utiliser tout ce qui leur tombait sous la main, qu’il s’agisse de munitions conventionnelles ou d’engins qu’elles fabriquaient elles-mêmes, et à les câbler pour qu’ils explosent et détruisent la cible visée. RICHER : Les talibans utilisaient souvent des objets ménagers courants qu’on trouve dans n’importe quel foyer afghan, comme des autocuiseurs ou des bidons jaunes d’huile de cuisson. Ils les remplissaient d’engrais à base de nitrate d’ammonium ou d’autres explosifs, puis les enterraient sous la route. Il en résultait une explosion de grande ampleur capable d’endommager ou de détruire un véhicule blindé. Et ces engins explosifs improvisés étaient relativement petits, portables et faciles à dissimuler. Des exemples de leurs composants sont exposés au Musée canadien de la guerre. BURTCH : Cela signifiait que si l’on partait en patrouille à pied, il fallait porter une attention particulière à des choses telles que des tas d’ordures. Il fallait repérer des traces de terre remuée ou tout autre élément susceptible d’être utilisé. Il fallait garder les yeux grands ouverts en permanence. CHUCK COTE : Nous suivions toute cette opération par l’intermédiaire de l’Équipe de liaison et de mentorat opérationnels, ou ELMO, et la situation était particulièrement tendue à ce moment-là. RICHER : L’adjudant Chuck Cote s’est entretenu par téléphone avec le Musée canadien de la guerre en 2021. En 2008, il effectuait sa troisième mission en Afghanistan au sein de l’ELMO. La mission de l’ELMO consistait à former et à encadrer les militaires de l’Armée nationale afghane, en vivant et en patrouillant à leurs côtés. C’était l’une des tâches les plus dangereuses de toute la mission. Le 1er juin, le groupe de Cote et ses partenaires d’origine afghane ont procédé à un déploiement pour sécuriser un complexe soupçonné d’abriter des talibans. Il a été porté à leur attention qu’un sergent d’un peloton voisin avait été blessé par des tirs d’armes légères. COTE : Tous les jours… Il se passait quelque chose tous les jours. Chaque fois que nous sortions. Il y avait très peu de missions où nous n’entrions pas en contact avec les forces ennemies. RICHER : On a demandé à l’équipe de Cote d’assurer une position de couverture afin que l’autre unité puisse évacuer son militaire blessé. Le major Mark Campbell était avec Cote. Le soldat Anthony Price aussi. Ils ont pris position, espacés les uns des autres, le long d’un mur. Ils ne savaient pas qu’ils se trouvaient près d’un engin explosif improvisé. COTE : J’ai vu Mark déplacer son poids. Et l’instant d’après, je me suis retrouvé à trois mètres dans les airs. Le souffle m’a touché au flanc, puis au visage, m’a rendu aveugle et a traversé mon gilet pare-balle. Je me suis réveillé aveugle, adossé à un mur, un peu plus loin en face. Après ça, Jake Patton m’a prodigué les premiers soins, puis nous avons commencé l’évacuation. RICHER : L’engin explosif improvisé avait été enterré près du mur. Des éclats ont déchiré le côté du visage de Cote et lui ont transpercé les yeux. Il a été temporairement aveuglé. Les jambes du major Campbell ont été détruites. Lorsque Cote a repris conscience, il était aveugle et désorienté. Le soldat Price était également blessé. COTE : Mon sergent-major afghan me tenait la main en pleurant. J’essayais de sortir ma gourde de mon équipement, mais il m’en empêchait, car il ne savait pas quelles étaient mes blessures. Il pleurait, puis Jake s’est approché et m’a soigné. J’entendais Anthony hurler, il était en état de choc, et j’ai demandé à Jake ce qui se passait. Il a dit : « J’ai besoin d’aide. », et j’ai dit : « Écoute, je peux marcher. Lui, non. Il sera mes yeux et je le porterai. » RICHER : Ensemble, alors qu’ils étaient toujours sous le feu ennemi, ils se sont dirigés vers le point d’évacuation. Tout le monde a survécu. Après près de deux semaines de convalescence, Cote a réintégré son unité à Masum Ghar. Il venait à peine de reprendre ses fonctions lorsque les talibans ont lancé l’une de leurs attaques les plus audacieuses à ce jour. Le 13 juin 2008, un combattant taliban a conduit un camion-citerne rempli d’explosifs jusqu’aux portes de la prison de Sarpoza, à l’ouest de la ville de Kandahar. L’engin a explosé, créant une brèche gigantesque qui a permis à environ 1 000 personnes détenues de s’échapper, dont des centaines de combattants talibans. Cote se trouvait avec son équipe de l’ELMO dans le district de Panjwayi, à environ 30 kilomètres de la prison. COTE : Nous avons appris la nouvelle de l’évasion. Et d’un seul coup, l’état d’alerte est passé au niveau maximal. Notre commandant adjoint de l’ELMO nous a ordonné de former une force ad hoc composée de troupes canadiennes et de nous rendre dans la vallée de l’Arghandab pour les pourchasser et régler la situation. RICHER : Quelques jours après l’évasion, des centaines de combattants évadés avaient gagné le district d’Arghandab, à 15 kilomètres de la ville de Kandahar. Le 18 juin, les forces canadiennes et afghanes ont lancé une attaque contre ce district qui a duré moins de deux jours. La zone a été nettoyée, sans aucune perte canadienne, mais tout le monde savait que les talibans reviendraient. BURTCH : L’insurrection prenait de l’ampleur et se déroulait d’une manière qui sapait les objectifs généraux de la coalition, en semant le chaos et en ébranlant la confiance dans la capacité de l’OTAN et de ses partenaires à assurer la sécurité dans cette région. Il en résultait un nombre croissant de mortalités et de blessures, ainsi qu’un flot incessant de mauvaises nouvelles en provenance d’Afghanistan. RICHER : À la mi-2008, les routes menant à la ville de Kandahar comptaient parmi les tronçons les plus dangereux de la région. En particulier la route Fosters, qui reliait les bases canadiennes et les avant-postes de combat à la ville de Kandahar et aux villages situés entre les deux. Le caporal-chef Ryan Flavelle, transmetteur au sein du 2e Bataillon de la Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, a passé les premiers mois de sa mission à tenter de maintenir cette route ouverte. RYAN FLAVELLE : Ce n’était pas vraiment une route au sens où on l’entend au Canada. Il y avait des sentiers, des chemins et des passages par lesquels on pouvait rouler ou faire passer un âne. C’était exactement comme ça. Mais ce n’était pas comme l’autoroute 2 ou la 401. Il n’y avait pas de ligne droite qui ressemblait vraiment à une route. Nulle part. Toutes les routes tournaient. RICHER : Pendant les deux premiers mois de sa rotation, l’équipe de combat de Flavelle a mené ce qu’elle appelait des « opérations ping-pong », faisant des allers-retours sur la route pour empêcher les talibans de poser des engins explosifs improvisés. Mais le caractère sinueux de la route créait des angles morts à chaque virage. FLAVELLE : C’était littéralement impossible. On pouvait faire des allers-retours sur cette route indéfiniment. Mais dès qu’on prenait un virage, on perdait la capacité de contrôler ce tronçon. Alors, les talibans se la coulaient douce : « tiens, on ne les voit plus ». Et hop, ils surgissaient. Il leur fallait deux minutes pour poser un engin explosif improvisé, voire moins. Ni vu ni connu. Ça a été notre lot pendant pratiquement toute la mission. RICHER : La route était devenue un labyrinthe mortel truffé d’engins explosifs improvisés. Se déplacer dans ces districts était pénible et prenait beaucoup de temps. BURTCH : C’était une charge physique énorme, car le terrain était très exigeant, mais aussi une charge psychologique énorme qui pesait sur les troupes canadiennes. Cela signifiait aussi que ce qui aurait dû être un trajet assez court d’un point A à un point B exigeait souvent de zigzaguer, de franchir un mur, de grimper par-ci, de traverser un oued à gué, avec tous les désagréments que cela impliquait, juste pour se rendre sur le lieu d’un combat, avant de devoir en revenir. Je ne peux pas imaginer le fardeau que cela a dû représenter pour ces personnes sur de nombreux mois. Mais je ne peux m’empêcher d’admirer ces gens qui, malgré tous ces risques, ont continué de s’aventurer au-delà du périmètre de sécurité et de les assumer. RICHER : Des militaires n’avaient même pas besoin de quitter leur base pour courir le risque de succomber à un engin explosif improvisé. Le 22 octobre 2009, le caporal Hilliard Kahpeaysewat a fêté son anniversaire en appelant sa mère en Saskatchewan. Il était en poste à Spin Boldak, près de la frontière pakistanaise. HILLIARD KAHPEAYSEWAT : J’avais le téléphone satellite, il était 5 heures du matin, mais, au Canada, c’était déjà le lendemain, il était 17 heures. J’ai donc appelé ma mère et je lui ai dit : « Je suis triste. Je suis dehors dans le noir, en train de surveiller les villages. » Au même moment, en contrebas, un type s’est mis à ramper, et il portait un engin explosif improvisé. Il se dirigeait vers la porte. Et ça a explosé pendant que je parlais à ma mère. Ça a été le chaos total. Tout le monde a ouvert le feu dans cette zone. J’entendais ma mère : « Rentre tout de suite. C’est quoi? C’était quoi, ça? Oh mon Dieu. » Je lui ai fait vivre un véritable traumatisme rien qu’en passant cet appel. ELEANOR TAYLOR : Ce dont je n’avais pas vraiment pris la mesure, c’était à quel point la transition entre la saison agricole et la saison des combats était brutale, et cela s’est produit presque immédiatement après notre arrivée. RICHER : La majore Eleanor Taylor était officière d’infanterie au sein de la compagnie Charles, 1er Bataillon, du Royal Canadian Regiment. En 2010, elle a été déployée dans le district de Panjwayi, où elle commandait des troupes à la base de patrouille de Sperwan Ghar. Elle pensait être arrivée parfaitement formée pour faire face à la menace constante des engins explosifs improvisés. TAYLOR : La formation que nous avons reçue avant de partir en Afghanistan était remarquable. C’était la meilleure formation que j’aie jamais reçue de toute ma carrière militaire. Et il y a eu des moments, pendant cette formation, où je me suis dit : « C’est vraiment exagéré. Il est impossible que ce genre de choses se produise toutes à un rythme aussi effréné. » J’étais contente que nous les fassions, me disant que c’était formidable d’être surpréparée, qu’il s’agissait de bons exercices pour la compagnie, mais que ces évènements ne se dérouleraient pas ainsi. Et ce que j’ai vécu, c’est qu’ils se sont produits non seulement de cette manière, mais avec davantage de complexité, et à un rythme plus soutenu. RICHER : La compagnie Charles venait à peine de se déployer lorsqu’un engin explosif improvisé a explosé à moins d’un kilomètre de sa base. Le maitre Douglas Blake a été tué, et les attaques sporadiques se sont poursuivies. TAYLOR : Nous avons subi une série d’embuscades, toutes menées de manière synchronisée à l’échelle du groupement tactique. Nous avons réussi à les gérer. Les troupes se sont comportées de manière admirable. Notre quartier général a fait preuve d’une efficacité exceptionnelle, mais ça a été une période de transition difficile. RICHER : La majore Taylor avait servi dans des endroits comme le Kosovo et la Bosnie. Elle savait à quoi ressemblait un déploiement difficile, mais conventionnel. Rien ne l’avait préparée au rythme de Panjwayi. TAYLOR : Il y avait des jours où, en tant que compagnie, nous nous trouvions sur plusieurs positions différentes. Et toutes ces positions étaient simultanément engagées dans une forme de combat ou d’affrontement. L’un de nos postes de contrôle devait faire face à un tir de mortier. Un autre devait gérer une attaque à l’engin explosif improvisé. Un autre encore se trouvait au cœur d’une embuscade tandis qu’une autre personne ou moi-même menions un affrontement décisif avec un chef important. Et tout cela se passait en même temps. RICHER : À présent, la nature de la guerre avait changé. Les grandes batailles orchestrées des années précédentes, comme l’opération Anaconda et l’opération Medusa, avaient cédé la place à une campagne implacable et épuisante consistant à esquiver les engins explosifs improvisés et à éviter les embuscades. TAYLOR : Nous vivions cela au jour le jour. Je ne me sentais pas constamment stressée. Nous savions toujours qu’une embuscade était possible. Chaque fois que nous devions faire face à un engin explosif improvisé, nous savions qu’il y avait de fortes chances qu’une embuscade se prépare. Nous disposions d’une puissance de feu écrasante, nous savions donc que nous pouvions remporter le combat si nous parvenions à l’engager. Mais la crainte était toujours que nous n’ayons pas l’occasion de vraiment l’engager, qu’ils frappent puis s’enfuient, et que nous devions faire face aux conséquences. Pour moi, la plus grande angoisse, c’était de ne pas bien faire mon travail. C’était bien plus grave que la possibilité de mourir dans cet environnement. C’était la crainte de laisser tomber ces gens auxquels je tenais profondément. C’était ma plus grande peur : celle de tout faire foirer. RICHER : Vers la fin de sa mission, la majore Taylor se trouvait au poste de commandement avec un journaliste embarqué. Après des mois d’engins explosifs improvisés, d’embuscades et de plaques de pression dissimulées dans la terre, elle a été menacée par l’une des armes les plus anciennes de tout arsenal. Un obus de mortier a atterri directement sur leur poste de commandement. Heureusement, il n’a pas explosé. TAYLOR : Nous avons simplement frôlé la mort. Nous aurions dû mourir. Et ça ne s’est pas produit. Mais c’était ça, en grande partie, l’expérience de l’Afghanistan. Il y a eu beaucoup de situations où nous l’avons échappé belle. Je ne pense pas qu’il y ait eu une seule personne déployée hors du périmètre de sécurité qui n’ait pas frôlé la mort de très près. Oui, c’est arrivé. Et une fois de plus, lorsque cela est arrivé, tout le monde a échangé un regard, reconnaissant la chance que nous avions eue, avant de simplement passer à autre chose. RICHER : Mais certaines des armes les plus efficaces des talibans ne faisaient jamais de bruit. On les appelait les « lettres de nuit », une tactique d’intimidation visant à dissuader la population de coopérer avec les forces étrangères. BURTCH : Dès qu’il y avait des signes de progrès dans une communauté où les choses semblaient évoluer en faveur de la coalition, des personnalités locales ou des membres de la population recevaient soudainement, la nuit, une lettre déposée à leur porte disant : « Arrêtez ce que vous faites, ou nous vous tuerons. Nous savons où vous habitez et où vit votre famille. » RICHER : Comme bon nombre de personnes ne savaient pas lire, ces menaces étaient lues à haute voix par les mollahs ou les personnes ainées locales dans les mosquées. Elles visaient à semer la peur dans des villages entiers. La fréquentation scolaire chutait. Le personnel sous-traitant démissionnait. Les figures communautaires se taisaient. BURTCH : Cela freinait une partie des progrès réalisés, intimidait, voire chassait de la région des personnes qui étaient peut-être en mesure d’améliorer des aspects tels que la sécurité et la gouvernance sur le terrain et d’établir des partenariats crédibles avec les forces internationales. Toute une gamme de tactiques était employée dans le but de saper ou de détruire la présence de l’OTAN en Afghanistan au cours de ces années. Parallèlement, les talibans ne visaient pas seulement les forces de la coalition, mais de plus en plus les personnes avec lesquelles la coalition travaillait. Cela s’étendait à toutes les communautés situées le long de la route, mais aussi aux forces alliées du gouvernement Karzaï et aux oppositions aux talibans, qui étaient de plus en plus souvent la cible d’assassinats. LEBLANC : À chaque attaque à l’engin explosif improvisé, la population était partout autour. Les talibans ne s’en prenaient donc pas seulement à nous, qui étions la cible, mais aussi à des gens ordinaires qui essayaient simplement de vivre leur vie. RICHER : En tant que commandant d’équipage, le caporal-chef Dennis LeBlanc a passé son déploiement à parcourir certains des terrains les plus dangereux de la province de Kandahar, conduisant des responsables de haut niveau sur le terrain. Il a vu comment la guerre touchait la population. LEBLANC : Les propriétaires de commerces, les enfants qui jouent sur la route… Tout le monde se retrouvait pris au piège. Ça m’a vraiment marqué. C’est l’un des traumatismes que j’ai dû surmonter au fil des années. Encore aujourd’hui, ça me fait mal de voir des blessures à des enfants ou quelque chose de ce genre. RICHER : Fin 2009, le président Barack Obama avait approuvé l’envoi de 30 000 militaires des États-Unis supplémentaires. Et Kandahar, la zone d’opérations du Canada, était au cœur de ce déploiement. BURTCH : En gros, il y avait l’enjeu quotidien de la sécurité, qui s’est présenté dès le commencement, mais qui s’est aggravé jusqu’en 2010. À mesure que davantage de troupes américaines affluaient à Kandahar, le nombre de talibans et d’autres forces alliées opposées à cette présence augmentait également, puisque leur volonté était de poursuivre leur campagne et de remporter la victoire à Kandahar. RICHER : Sur le terrain, ce renforcement signifiait aussi davantage de routes à sécuriser et à parcourir, et donc davantage de risques en général. Lorsque le pire se produisait, les troupes à proximité dispensaient des soins médicaux d’urgence sur le terrain. On a dû en transporter beaucoup vers l’Unité médicale multinationale de rôle 3, à l’aérodrome de Kandahar. Le Canada a eu le commandement de cette installation de l’OTAN de février 2006 à octobre 2009, puis a fourni du personnel sous le commandement de la marine américaine jusqu’en 2011. Plus de 850 membres du personnel médical canadien y ont œuvré. Au moment où le Canada a transféré le commandement, cette installation était devenue l’un des centres de traumatologie les plus sollicités au monde, atteignant ce que l’on estime être le taux de survie le plus élevé jamais enregistré pour des victimes de guerre. NICOLE MAHONEY : Nous disposions d’un scanographe et d’outils d’imagerie diagnostique pour des échographies ou des radiographies. Nous avions des salles d’opération, une unité de soins intensifs, un service d’hospitalisation pour patientèle, un service dentaire, tout y était. RICHER : La capitaine Nicole Mahoney a été physiothérapeute à l’hôpital de rôle 3 d’octobre 2009 à mai 2010. Elle a été interviewée par téléphone en aout 2010. MAHONEY : Nous voyions beaucoup de traumatismes crâniens et des blessures dues à des explosions, selon que les personnes blessées se trouvaient dans un véhicule ou à pied, et selon qu’elles avaient ou non perdu un membre. Il y avait toujours ce risque, évidemment. Mais si elles se trouvaient dans un véhicule, ou suffisamment éloignées de la mine ou de tout autre engin qui avait explosé quand elles étaient à pied, et qu’elles avaient simplement été projetées, on constatait alors des traumatismes crâniens, et des problèmes au cou et au dos, ainsi que des maux de tête. C’est ce qu’on voyait le plus souvent. RICHER : Certaines des blessures les plus dévastatrices étaient dues à des attaques par engins explosifs improvisés. Des membres arrachés par le souffle, des tissus mous déchiquetés par l’explosion, des militaires au corps criblés de centaines d’éclats, de terre et de débris. BURTCH : Le niveau de soins sur place était tel que, si vous parveniez à l’hôpital de rôle 3, quelle que soit la gravité de vos blessures, vous aviez de fortes chances de survivre. Pas dans tous les cas. Il y avait des personnes qui arrivaient et pour lesquelles il n’y avait plus rien à faire. Mais l’idée était que, si l’on parvenait à stabiliser la personne sur le terrain et à l’acheminer vers l’hôpital de rôle 3 dans un délai donné, à condition qu’elle n’ait pas perdu trop de sang, qu’elle ne soit pas en état de choc et qu’elle puisse respirer, elle pouvait alors subir une intervention chirurgicale et bénéficier d’autres soins permettant de stabiliser son état avant de poursuivre son traitement. RICHER : L’hôpital de rôle 3 soignait également tout le monde. Les militaires du Canada, les forces de la coalition, l’Armée nationale afghane et la police afghane. Il soignait aussi la population afghane, hommes, femmes et enfants, et, parfois, des combattants talibans. CECILIA HO : Le délai d’évacuation le plus court pour la patientèle canadienne était inférieur à six heures. Dès que la personne était stabilisée, elle partait. Les militaires de l’OTAN ne restaient pas très longtemps à l’hôpital, mais nous ne pouvions évacuer la patientèle afghane, nous devions donc nous occuper d’elle. RICHER : La capitaine Cecilia Ho a été infirmière en soins intensifs de septembre 2008 à mai 2009. Mais soigner la population afghane ajoutait une difficulté supplémentaire. HO : La première semaine, j’ai dû interrompre les soins prodigués à trois personnes d’origine afghane en raison de leurs blessures traumatiques graves, qui ne leur laissaient guère de qualité de vie. Et compte tenu du système de santé en Afghanistan, il était impossible que ces trois personnes survivent sans aucun soin. RICHER : Le travail médical au rôle 3 était incessant. Le personnel devait souvent assumer plusieurs rôles à la fois. HO : Ici, au Canada, si vous faites partie du personnel infirmier en soins intensifs, vous restez toujours aux soins intensifs. Si vous faites partie du personnel infirmier des urgences, vous restez dans la salle de traumatologie ou aux urgences. Si vous faites partie du personnel infirmier en en salle de réveil, vous restez en salle de réveil. Il n’y a pas de mélange des fonctions. Mais là-bas, vous deviez tout faire. Vous pouviez faire partie du personnel infirmier en salle de réveil, mais aussi être en service on en avait plein les bras avec 25 personnes requérant des soins. Vous alliez les aider. Vous pouviez donc tout faire en une seule journée. LEE-ANNE QUINN : Des journées de 16 heures, sept jours sur sept, sans aucun jour de congé. Et vous vous occupiez des personnes, les unes après les autres, encore et encore. RICHER : La majore Lee-Anne Quinn était infirmière praticienne au sein de la 5e Ambulance de campagne. QUINN : On recevait des vagues de personnes blessées, parfois jusqu’à 45. On disposait de 13 baies d’urgence. La personne responsable de la chirurgie ou celle qui était de garde ce jour-là, chargée du triage, sortait de la tente pour trier toutes les personnes requérant des soins. Celles qui allaient mourir n’entraient pas dans notre tente. Elles étaient dirigées vers la tente de gauche avec leurs camarades. Et celles qui avaient une chance de survivre entraient dans la baie d’urgence. C’était le chaos absolu, à son paroxysme. RICHER : Pour les personnes qui n’avaient pas survécu, les militaires du Canada qui avaient perdu la vie au combat, un rituel solennel avait lieu à l’aérodrome de Kandahar. Leurs cercueils recouverts du drapeau étaient embarqués dans un avion lors d’une cérémonie sur la rampe. Leurs camarades leur faisaient leurs adieux, puis c’était le retour à la routine. BURTCH : C’est quelque chose que j’ai du mal à concevoir, et je pense que la plupart des gens ont du mal à le concevoir : qu’on puisse s’attendre à ce que vous continuiez. Mais l’un des principes qui régissent le service des militaires canadiens est cette notion de responsabilité illimitée : on attend de vous que, jusqu’à la mort, vous accomplissiez votre mission et exécutiez les ordres qui vous sont donnés. Tout le monde garde cela à l’esprit. Et cela signifie que le fait qu’une personne soit morte ou ait été blessée ne change en rien la mission qui vous a été confiée. RICHER : En 2010, la mission canadienne en Afghanistan entrait dans sa phase finale. Après des années de combats intenses, l’accent était désormais mis sur la formation des forces de sécurité afghanes afin qu’elles puissent prendre le relai. BURTCH : Même si le travail se poursuivait et progressait vers ces objectifs, je ne pense pas qu'on soit jamais arrivé au point où les troupes canadiennes auraient pu se dire : « Bon, la situation est suffisamment au point pour qu’on puisse passer le relai. » En fait, la décision a plutôt été : « Bon, nous avons fait notre part. » Et en 2011 : « Bon, nous allons désormais endosser un rôle différent, malgré les espoirs des parties alliées qui souhaitaient que nous continuions indéfiniment à occuper cette position très difficile à Kandahar. » RICHER : Puis vint le 2 mai 2011. Des Navy SEALs des États-Unis ont pénétré dans un complexe à Abbottabad, au Pakistan, et tué Oussama ben Laden. Abbottabad était une ville militaire et un centre d’entrainement de l’armée pakistanaise. Ben Laden s’y cachait depuis des années. Enfin, l’homme dont les agissements avaient envoyé les militaires du Canada en Afghanistan était mort. Un peu plus de deux mois plus tard, les dernières troupes de combat canadiennes quittaient Kandahar. Mais d’autres restaient sur place, pour une mission différente, dans une autre ville. Cette fois-ci, de retour à Kaboul. DEAN MILNER : J’avais simplement le sentiment que l’Armée nationale afghane n’était pas encore prête. C’est un combat qui s’inscrivait dans la durée. Cela prendrait beaucoup de temps. J’avais donc l’impression qu’il restait encore énormément de travail à accomplir. RICHER : La transition vers la formation des forces afghanes et la signification de vouloir passer le relai d’une guerre qui n’était peut-être pas encore terminée. C’est ce que nous aborderons dans le prochain épisode de Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan. Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan est une production de Lisa Gabriele et de Neil Morrison. La productrice adjointe est Hailey Choi. Le montage sonore de la série a été réalisé par Cameron McIver. Jenny Ellison et Steve McCullough sont la productrice déléguée et le producteur délégué du Musée canadien de la guerre. Andrew Burtch est notre historien tout au long de cette série. Des ex-militaires que vous avez pu entendre dans cet épisode ont livré leur témoignage dans le cadre du projet d’histoire orale du Musée, intitulé « Leur histoire ». Pour en savoir plus, rendez-vous à museedelaguerre.ca ou consultez les liens dans les notes de la série. Ici Isabel Richer. Merci de votre écoute. Version française par: Power of Babel Direction de plateau : Stéphanie Broschart Traduction et adaptation par : Caroll Cafardy Ingénieur de son : Chris Leon Mixage français par: David Moreau La cheffe de projet est : Chantale Renée Supervision par : Eric Geringas Avec les voix de: Sébastien Bertrand, Jean-François Blanchard, Liliane Clune, Eric D'Alo, François Godin, Dave Jenniss, Emilie Josset, Ève Mangin, Louise Naubert, Pierre Simpson, Denis Trudel