Latest / Entretien avec un dentiste / Madagascar, une mission, mille questions - 2/3 : Qui aide qui ?
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- 0:02Madagascar,
- 0:03une mission,
- 0:03mille questions.
- 0:09Soignez ailleurs,
- 0:10soyez questionnés ici.
- 0:18Série documentaire de Florence Etcheverry.
- 0:21On est arrivé là à l'hôtel ?
- 0:22Oui.
- 0:22On est à Tadal Arrive.
- 0:24On va peut-être pouvoir se reposer un peu.
- 0:29C'est impressionnant parce qu'en même temps,
- 0:30c'est un sabot.
- 0:31Et en même temps,
- 0:31c'est super pauvre.
- 0:32Il y a un espèce de paradoxe de trouver ça beau.
- 0:35Les couleurs,
- 0:36les gens.
- 0:37C'est quand même la misère.
- 0:43Épisode 2.
- 0:44Qui est qui ?
- 0:47C'est quoi les oiseaux qu'on entend là,
- 0:48Roland ?
- 0:49C'est Kiriti.
- 0:51Là,
- 0:52on a pareil.
- 0:52On a d'un côté le fleuve et de l'autre côté l'océan.
- 0:57Et oui,
- 0:57on est de l'autre côté là.
- 0:58Voilà.
- 0:59Dans l'épisode précédent,
- 1:00j'ai raconté mon départ pour Madagascar en 2024,
- 1:03deux semaines pour une mission dentaire avec mon assistante Cécile.
- 1:06Une mission proposée par Julie,
- 1:07une consoeur qui avait déjà participé au podcast et que j'apprécie beaucoup.
- 1:11Julie part régulièrement soigner dans le Grand Nord du Canada,
- 1:14elle s'intéresse particulièrement aux questions d'éthique,
- 1:16de santé publique,
- 1:17d'accès aux soins.
- 1:18On partage,
- 1:18je pense,
- 1:19une idée du soin assez proche.
- 1:21On devait y aller ensemble,
- 1:22mais à la dernière minute,
- 1:23elle n'a pas pu venir.
- 1:24Je suis donc partie seule,
- 1:25avec Cécile.
- 1:27Je ne m'étais pas préparée à ce que cette mission soulève autant de questions.
- 1:30Et ce podcast,
- 1:31c'est une tentative d'y répondre sans prétendre y parvenir.
- 1:34Avant de partir,
- 1:35j'ai échangé avec deux personnes.
- 1:37Julie d'abord,
- 1:37qui avait participé à la mission l'année précédente,
- 1:40et un autre dentiste qui part régulièrement avec cette association depuis de nombreuses années.
- 1:44Nos échanges ont surtout porté sur la logistique,
- 1:46l'équipement,
- 1:47les trajets,
- 1:47les risques infectieux.
- 1:49Je m'inquiétais pour moi,
- 1:50pas vraiment pour les autres.
- 1:51Et je ne me suis pas vraiment interrogée sur le sens de cette démarche,
- 1:54pourquoi j'y allais.
- 1:55Les doutes et les questions ont commencé dès le début de la mission,
- 1:57et continuent d'occuper mon esprit encore aujourd'hui,
- 1:59un an après.
- 2:00Alors,
- 2:01pour chercher des réponses,
- 2:02j'ai fait appel à des experts.
- 2:04Un sociologue,
- 2:04un anthropologue,
- 2:05une humanitaire de métier,
- 2:06une documentariste.
- 2:12Une fois sur place,
- 2:13le groupe se forme très vite.
- 2:14Nous sommes environ 80 soignants,
- 2:16répartis sur 4 zones,
- 2:17et nous passons le premier week-end dans un hôtel à Tanna,
- 2:20au programme Briefing Médico-Sanitaire.
- 2:22consignes de sécurité et visites de la capitale pour ceux qui le souhaitent.
- 2:26La logistique est très bien rodée,
- 2:28l'association est dirigée par d'anciens militaires qui connaissent parfaitement le terrain.
- 2:31Et je dois dire que c'était très rassurant.
- 2:33Marianne Schmittlin,
- 2:34spécialiste des actions humanitaires en zone de conflit,
- 2:37l'explique bien.
- 2:38Dans les situations d'urgence,
- 2:39on retrouve souvent d'anciens militaires,
- 2:41parce qu'il faut une organisation rigoureuse,
- 2:43une chaîne logistique huilée.
- 2:45Sauf que là,
- 2:45on n'était ni dans un conflit,
- 2:46ni dans une urgence.
- 2:48L'humanitaire,
- 2:48c'est sauver la vie des gens.
- 2:49Donc en général,
- 2:50concrètement...
- 2:51Il faut quand même avoir un peu de bouteille pour essayer de mettre en place des programmes.
- 2:56Pour moi,
- 2:56l'humanitaire,
- 2:57c'est les pays en conflit,
- 2:59c'est les pays qui font face à des catastrophes naturelles,
- 3:03c'est vraiment des situations d'urgence.
- 3:04C'est-à-dire que c'est ça l'humanitaire.
- 3:07Et donc du coup,
- 3:07ça mène le fait que la situation d'urgence demande une organisation très précise.
- 3:15On va retrouver dans beaucoup d'organisations humanitaires,
- 3:19déjà beaucoup d'anciens militaires qui travaillent dans ça.
- 3:20des organisations humanitaires,
- 3:21généralement deuxième carrière,
- 3:23on retrouve des fonctionnements qui sont très proches des fonctionnements militaires.
- 3:28Mais pourquoi ?
- 3:29Parce qu'en fait,
- 3:30il faut un approvisionnement logistique extrêmement rapide,
- 3:33extrêmement rodé,
- 3:33extrêmement efficace.
- 3:34Il faut des chaînes de commandement qui viennent très vite,
- 3:37qui permettent d'aller d'un endroit A à un endroit B,
- 3:40d'aller faire ce qu'on appelle le dernier kilomètre pour accéder aux populations les plus touchées ou les plus vulnérables de façon rapide,
- 3:47efficace et adaptée.
- 3:49Il faut réussir à avoir les informations sur le terrain.
- 3:51Donc ça,
- 3:52pour le coup,
- 3:53l'humanitaire,
- 3:54c'est pas que des blancs qui vont sur le terrain.
- 3:5695%
- 3:58des humanitaires aujourd'hui,
- 3:59c'est des staffs nationaux,
- 4:00c'est des staffs locaux.
- 4:02Les staffs internationaux représentent une toute petite minorité dans ce champ-là.
- 4:06Et c'est important,
- 4:07c'est vraiment sauver des vies.
- 4:09Lors de ce week-end commun à tous les groupes,
- 4:11les dentistes sont briefés à part,
- 4:12par une consoeur retraitée habituée des missions.
- 4:15Elle nous donne quelques rudiments de langue locale,
- 4:17ouvre la bouche.
- 4:18Ferme,
- 4:18crache,
- 4:19est-ce que tu as mal ?
- 4:20Pour qu'on sache comment on dit respire.
- 4:43Elle
- 4:43nous explique que certains enfants traînent autour des campements pour voler des masques,
- 4:47des gants.
- 4:47Elle nous raconte aussi qu'il faut parfois refuser d'extraire certaines dents,
- 4:50notamment chez les jeunes femmes,
- 4:52parce qu'elles veulent se les faire remplacer à des fins esthétiques par des prothésistes de fortune.
- 4:5610 000 arrière-hier,
- 4:57pareil,
- 4:57pour deux dents ?
- 4:59Non,
- 5:00il y a deux dents là.
- 5:01Deux dents,
- 5:02ça fait combien là ?
- 5:0420 000 arrière-hier.
- 5:0620 000.
- 5:07Non,
- 5:07elle veut en faire faire un,
- 5:08mais je demandais.
- 5:08Et elle nous livre une astuce qu'elle utilise depuis longtemps.
- 5:11Dire à une femme allaitante que si elle ne se fait pas extraire une dent abîmée,
- 5:15ça pourrait faire tourner le lait de son bébé.
- 5:17Ce jour-là,
- 5:17Je ne réagis pas,
- 5:18mais cette phrase me reste en tête.
- 5:21Andri Erisoa Andriana Solo,
- 5:23sociologue malgache,
- 5:24m'expliquera plus tard qu'il ne faut jamais mentir,
- 5:27même avec de bonnes intentions,
- 5:28et que ce genre de message,
- 5:30quand il ne repose sur rien,
- 5:31peut renforcer une position de dominant qui décribilise l'action.
- 5:34Il faut vraiment être transparent avec eux,
- 5:40même si c'est difficile à comprendre.
- 5:42Il ne faut pas leur raconter des bobards pour qu'ils aient se soigner,
- 5:46ça ne marche pas ça.
- 5:47Il faut qu'ils comprennent vraiment pourquoi.
- 5:50ils doivent se soigner,
- 5:51quels sont les facteurs qui entraînent ce problème de santé là et comme ça ils peuvent agir,
- 5:57ah donc ça je peux éviter,
- 6:00je peux arrêter ça,
- 6:01je peux moi je pense en matière de soins dentaires par exemple ils comprennent,
- 6:09on leur dit que c'est le sucre c'est une hygiène boucale qui font qu'on est des caries ou pas,
- 6:17voilà mais on oublie
- 6:20de leur dire que c'est aussi la consommation d'alcool,
- 6:24c'est aussi une alimentation équilibrée,
- 6:28mais malheureusement,
- 6:29là-dessus,
- 6:29ils ne peuvent pas trop vraiment agir parce que ils n'ont pas tout pour s'offrir une alimentation équilibrée.
- 6:38C'est aussi la cigarette,
- 6:40tu vois.
- 6:41Donc,
- 6:43il faut vraiment leur dire avec les mots qu'ils comprennent,
- 6:48les mots qu'ils...
- 6:49peuvent entendre,
- 6:51mais vraiment la vérité.
- 6:53Ce petit truc blanc que j'enlève,
- 6:56c'est la plaque.
- 6:59Dis-lui que c'est quelque chose qui est dans son corps.
- 7:01C'est son corps qui fabrique ça.
- 7:03Tous les jours.
- 7:07C'est à cause de ça qu'elle a les dents qui s'abîment.
- 7:11Disons,
- 7:12j'ai eu deux patientes avant-hier et aujourd'hui,
- 7:15avec les anesthésies,
- 7:17justement,
- 7:17au niveau des 11-21,
- 7:18qui ont saigné du nez.
- 7:20Quand on est dans un groupe,
- 7:21on crée une bulle.
- 7:22Et cette bulle éloigne la pensée critique.
- 7:24On agit ensemble,
- 7:25on se rassure ensemble.
- 7:26Et souvent,
- 7:27on arrête de douter.
- 7:28C'est ce que soulignent aussi Maurizio Esposito de la Rosa,
- 7:31anthropologue,
- 7:32et Flora Bastiani,
- 7:33philosophe qui travaille sur l'éthique du soin.
- 7:35Quand on est pris dans un collectif,
- 7:37dans une aventure,
- 7:38on se regarde entre soi.
- 7:39Et on oublie de regarder autour.
- 7:41Sur les faits de groupe,
- 7:42tu as deux problèmes principaux.
- 7:44Et c'est une des raisons pour lesquelles les anthropologues travaillent seuls.
- 7:47C'est d'un côté...
- 7:49Quand un groupe témoigne avec les gens sur place,
- 7:53parce que vous faites,
- 7:54j'imagine,
- 7:56vos actions,
- 7:58et ensuite vous allez vous coucher d'un autre côté,
- 8:00vous êtes séparés de la population sur place,
- 8:03etc.
- 8:03Vous mangez entre vous,
- 8:05probablement,
- 8:06avec un ou deux représentants locaux,
- 8:08etc.
- 8:10Ce qui crée déjà une distance par rapport à la situation,
- 8:14au contexte local dans lequel vous êtes.
- 8:17alors que
- 8:18Si on part seul ou si on part avec des médiateurs qui sont déjà des locaux,
- 8:24en fait,
- 8:24on est tout de suite immergé dans la situation locale.
- 8:28Et du coup,
- 8:30on se rend plus facilement compte du feedback de nos actions,
- 8:34des conséquences de nos actions.
- 8:36Du coup,
- 8:36on est plus sensible et plus alerte à la réalité locale que si on est un groupe et qu'on fait des actions qui nous sont...
- 8:44imposées,
- 8:45dirigées,
- 8:46programmées à l'avance,
- 8:47etc.,
- 8:48sur lesquelles ensuite on ne voit pas les conséquences parce qu'on fait les actions,
- 8:50on y va,
- 8:51on mange ensemble,
- 8:52on discute,
- 8:53on rigole,
- 8:53puis on se couche et on oublie en fait aussi les gens sur place,
- 8:58on n'a pas envie de vraies relations avec les gens sur place,
- 9:01etc.,
- 9:03qui créent une forme de distance à la fois cognitive et relationnelle par rapport aux gens que normalement on voulait aider.
- 9:13On peut se dire Merci.
- 9:14J'ai des collègues ou des confrères qui m'ont parlé de mission humanitaire.
- 9:19Ils en étaient très heureux et c'était une belle expérience humaine.
- 9:23J'ai aussi envie de vivre ça,
- 9:25pour moi,
- 9:25parce que j'ai envie de me sentir bien dans ce rôle-là,
- 9:28d'aider des gens qui en ont besoin,
- 9:30etc.
- 9:31Je peux partir de ce point-là et puis finalement,
- 9:34comme toi,
- 9:35cheminer dans la réflexion et me rendre compte qu'il y a autre chose qui devrait se passer.
- 9:42Parfois,
- 9:42cette autre chose qui devrait se passer,
- 9:44elle est aussi rendue difficile par le contexte de l'organisation qui pourrait avoir tendance à produire de l'entre-soi.
- 9:52C'est-à-dire,
- 9:54d'abord,
- 9:54tu vas faire une mission dans laquelle tu te retrouves à plusieurs,
- 10:00dans un contexte où on t'explique les attendus et où on te pose un cadre,
- 10:05où en fait,
- 10:06c'est un cadre qui spontanément...
- 10:10regroupe les gens entre eux,
- 10:11c'est-à-dire venir d'un même contexte social,
- 10:16culturel,
- 10:17d'être soignant,
- 10:18mais d'être soignant dans un contexte européen.
- 10:22Tout ça,
- 10:23plus le partage de la langue.
- 10:26fait que spontanément,
- 10:28tu vas te réunir,
- 10:29avoir plus d'échanges,
- 10:31entre guillemets,
- 10:31je dirais internes,
- 10:33c'est-à-dire passer du temps ensemble,
- 10:36déjeuner ensemble,
- 10:37passer des moments informels ensemble.
- 10:39Et ça solidifie sans doute une position qui n'est pas une position qui permet la rencontre,
- 10:48puisque ça reste de l'entre-soi.
- 10:50Et en fait,
- 10:51c'est une des limites,
- 10:52c'est que...
- 10:53Se retrouver à plusieurs dans une action humanitaire,
- 10:56c'est évidemment théoriquement tout à fait bénéfique parce que ça va permettre de faciliter certaines choses et parce que ça va engager plus facilement parce qu'on sait qu'on ne va pas être seul à se confronter à la situation,
- 11:13etc.
- 11:14Mais paradoxalement,
- 11:15c'est peut-être aussi un des obstacles majeurs qui va empêcher d'être vraiment plongé dans...
- 11:23une autre culture,
- 11:24donc pas de comprendre cette autre culture,
- 11:27c'est pas ce que je veux dire,
- 11:28mais plutôt d'être confronté aux différences.
- 11:31C'est-à-dire qu'aller au bout du monde,
- 11:33mais rester entre soi,
- 11:35ça a cette limite de ne pas sentir que finalement,
- 11:40ce qu'on croit apporter n'est pas ce qui est le plus adapté.
- 11:45L'effet de groupe,
- 11:46c'est aussi ça,
- 11:47un entre-soi qui nous donne l'illusion du bien,
- 11:49mais qui empêche la rencontre.
- 11:51Car comme me l'a expliqué Flora,
- 11:54En fait,
- 11:58les manières de faire le soin dépendent du contexte,
- 12:02ça c'est une évidence.
- 12:04Mais l'éthique,
- 12:05elle ne repose pas forcément sur le contexte,
- 12:07puisqu'elle naît de la relation humaine.
- 12:10Toutes les fois où on est dans la relation avec une personne autre,
- 12:17l'éthique peut naître.
- 12:19C'est-à-dire que c'est la rencontre.
- 12:22qui crée la condition pour l'éthique.
- 12:24Donc ce n'est pas les particularités du lieu,
- 12:29des moyens,
- 12:30etc.
- 12:30Ce n'est pas tout ça qui permet ou pas l'éthique,
- 12:34ou qui fait que l'éthique va être différente,
- 12:37par exemple,
- 12:37qui aurait des singularités éthiques liées au contexte.
- 12:41Mais en fait,
- 12:43l'éthique,
- 12:43c'est toutes les fois où on entre en relation avec un autre être humain,
- 12:49on peut rentrer dans une relation éthique
- 12:51pas évidemment donc en fait pour schématiser je peux soit quand je rencontre quelqu'un donner la priorité à mon intérêt et utiliser l'autre dans mon intérêt soit entendre et être à sa disposition pour entendre ce dont il a besoin et finalement le
- 13:09seul point de départ de l'éthique c'est ça quel que soit le contexte je dirais que ce qui change c'est pas l'éthique c'est à dire que ce qui change
- 13:21C'est la manière d'aborder l'autre.
- 13:23Parce que l'éthique,
- 13:25comme je disais,
- 13:26même si c'est compliqué de dire universel,
- 13:28en fait,
- 13:28c'est juste dire qu'il s'agit de rencontrer l'autre.
- 13:33Mais quand on est dans un contexte bien connu,
- 13:36bien maîtrisé,
- 13:38qui est culturellement le nôtre,
- 13:42on a tendance,
- 13:43et c'est tout à fait naturel,
- 13:44ce n'est pas un reproche de le dire,
- 13:46à croire que la personne qu'on rencontre est comme nous.
- 13:50pense comme nous,
- 13:51qu'elle a les mêmes points de repère,
- 13:52qu'elle a la même manière de comprendre les situations et en fait c'est faux.
- 14:00C'est-à-dire que ce soit dans le contexte du cabinet ou dans un contexte hyper exotique par rapport à ça,
- 14:10l'autre n'est pas nous.
- 14:12C'est-à-dire qu'on a tendance spontanément à oublier cette différence,
- 14:18mais cette différence existe dans
- 14:19tous les cas.
- 14:21Et en fait,
- 14:21le contexte autre,
- 14:24c'est-à-dire dans le cadre d'une mission humanitaire par exemple,
- 14:28où on se trouve dans un pays qu'on ne connaît pas,
- 14:31avec des mœurs qu'on ne connaît pas,
- 14:33avec un langage auquel on n'a pas accès,
- 14:37tout ça se cumule pour mettre en évidence cette différence des autres.
- 14:42C'est-à-dire que là,
- 14:43on est confronté de manière très franche à la limite de notre
- 14:49compréhension.
- 14:50Mais en réalité,
- 14:51cette expérience-là,
- 14:53elle devrait renseigner sur l'expérience de tous les jours dans le contexte le plus commun.
- 15:00Parce que cette différence qui se montre plus forte dans un contexte où on est décalé,
- 15:08déplacé,
- 15:11elle révèle en fait quelque chose qui a lieu tout le temps.
- 15:14C'est-à-dire qu'on croit toujours savoir
- 15:17quelque chose sur l'autre,
- 15:19mais que ce n'est qu'une croyance.
- 15:21Et cette croyance,
- 15:22lorsqu'elle ne fonctionne pas,
- 15:23on est démuni parce que la seule chose qui reste,
- 15:26c'est justement la rencontre et l'attention à cette altérité.
- 15:30Et donc il y a évidemment là aussi deux réactions possibles,
- 15:34c'est-à-dire on peut soit refuser d'être soumis en quelque sorte à cette différence et cette altérité et dire je sais ce que j'ai à faire et je vais le faire comme je l'entends,
- 15:47ou on peut être attentif à l'autre justement et à ce dont il a besoin qui n'est pas forcément ce dont on croit qu'il a besoin.
- 15:57ce qui va lui être utile dans son fonctionnement,
- 16:00dans sa manière de vivre,
- 16:01etc.
- 16:02Après ces deux jours de préparation,
- 16:04avec mon groupe,
- 16:04je rejoins notre premier village après une longue route.
- 16:07Là,
- 16:08les soins commencent.
- 16:09L'association a installé les postes de consultation dans une vieille bâtisse coloniale,
- 16:13un peu délabrée,
- 16:14prêtée par des propriétaires locaux.
- 16:16Je suis installée dehors,
- 16:17sur une table de kiné.
- 16:18Pas de fauteuil,
- 16:19pas de lumière.
- 16:20À côté de moi,
- 16:20un autre dentiste,
- 16:21son assistante et notre interprète commune.
- 16:24Les patients s'enchaînent,
- 16:25les extractions uniquement.
- 16:27Dans carrières,
- 16:27infectées,
- 16:28souvent à l'état de racine.
- 16:30Les gens crachent dans un seau de sable.
- 16:32Une fois terminés,
- 16:33nous leur donnons un doliprane.
- 16:34Tout le monde boit dans le même gobelet,
- 16:35plongé dans un seau d'eau.
- 16:37Les instruments trempent quelques minutes dans un bac de javel,
- 16:40puis dans du viractis.
- 16:41On les essuie avec le même chiffon,
- 16:43toute la semaine.
- 16:44Le sida est très présent dans la région.
- 16:46Je pense aux contaminations croisées.
- 16:48Mais je continue,
- 16:49je fais comme je peux.
- 16:50Même si je me sens ailleurs,
- 16:51pas vraiment dans un soin.
- 16:53Flora Bastiani,
- 16:54philosophe,
- 16:54parle justement de ce dilemme.
- 16:56Quand on exerce dans un contexte dégradé,
- 16:58imparfait,
- 16:58sans les standards habituels,
- 17:00refuser d'agir,
- 17:01ce serait abandonner les gens.
- 17:03Mais faire quand même,
- 17:04est-ce encore du soin ?
- 17:05Ce problème du bénéfice et du risque,
- 17:07il est très complexe à gérer dans un contexte peu connu,
- 17:11que tu ne maîtrises pas,
- 17:13parce qu'effectivement,
- 17:14le soin que tu peux faire à ce moment-là peut causer plus de torts finalement que de biens,
- 17:20mais c'est difficilement anticipable aussi parce que...
- 17:25En fait,
- 17:26le dilemme,
- 17:26c'est quoi ?
- 17:27C'est de dire,
- 17:29je ne soigne pas,
- 17:30je me retire de ce type de soins qui est tellement sans suivi,
- 17:36imparfait,
- 17:37dans des conditions complexes,
- 17:39qui ne respectent pas les mesures basiques d'un bon exercice.
- 17:49parce qu'une fois que tu es dans la situation,
- 17:53si tu veux...
- 17:54Pousser à ce que les conditions évoluent,
- 17:57un des moyens c'est de dire je ne le ferai pas tant que les conditions ne sont pas réunies.
- 18:02Mais là,
- 18:03ça veut dire aussi que pour faire pression sur l'organisation de cette mission,
- 18:08tu laisses un peu tomber les gens qui sont en face de toi et qui peuvent venir à la consultation.
- 18:14Donc c'est te mettre dans une situation impossible parce qu'il n'y a pas de bon choix.
- 18:19Tu es devant des personnes,
- 18:20évidemment,
- 18:21tu veux les soigner de ton mieux.
- 18:23Et en même temps,
- 18:25tu sais que pour pouvoir améliorer au moins l'organisation,
- 18:31peut-être pas les moyens,
- 18:32mais au moins l'organisation,
- 18:34il faudrait se confronter finalement à cette organisation-là.
- 18:40C'est assez délicat comme dilemme,
- 18:43mais ça c'est un vrai dilemme,
- 18:44c'est-à-dire est-ce que ce que je privilégie,
- 18:47c'est un bien sur le long terme ?
- 18:51sans certitude de pouvoir l'atteindre non plus ?
- 18:54Ou est-ce que ce que je privilégie,
- 18:55c'est le soin sur le court terme qui va peut-être améliorer immédiatement la vie de ces gens,
- 19:02mais en évaluant en même temps ce risque ?
- 19:06C'est vrai que c'est une position confortable dans laquelle il n'y a pas vraiment de bonne réponse.
- 19:15Je parle peu,
- 19:16je m'en remets à mon interprète.
- 19:17Et même si elle parle et comprend bien le français,
- 19:19je ressens comme un effet de distorsion,
- 19:21une distance.
- 19:22Je m'exprime comme on parle à des enfants.
- 19:24Je me sens maladroite,
- 19:25dans mes gestes comme dans mes mots.
- 19:27Il n'y a pas de lien.
- 19:28Je n'ai pas utilisé,
- 19:29et dès que je mets ici,
- 19:30c'est que j'ai utilisé.
- 19:32Comme ça,
- 19:32c'est même plus simple pour vous.
- 19:34Comme l'a dit Flora Bastiani,
- 19:36le soin est une rencontre.
- 19:37Et cette rencontre repose sur un cadre,
- 19:39une culture,
- 19:40un langage commun.
- 19:41Mais là,
- 19:42rien ne correspond,
- 19:42j'ai l'impression de jouer un rôle.
- 19:44Le premier jour...
- 19:45un enfant hurle pendant une extraction.
- 19:47Le dentiste à côté de moi,
- 19:48démuni,
- 19:49lui dit « C'est pas vrai,
- 19:50tu n'as pas mal. »
- 19:53Là,
- 19:53il a mal.
- 19:54Si,
- 19:54il a mal.
- 19:56Mais tu me le laisses sinon.
- 19:58Et je propose de prendre en charge tous les enfants.
- 20:00C'est ce que je fais.
- 20:01Je n'ai pas d'outil.
- 20:02Mais il y a quelques années,
- 20:03j'ai suivi une formation en hypnose que je n'avais jamais vraiment utilisée jusque-là.
- 20:07Alors j'essaie.
- 20:08Je parle doucement.
- 20:09Je raconte une histoire.
- 20:10Je fais appel à leur sens et à leur imagination.
- 20:13On peut lui dire...
- 20:14Imagine que tu es en train de jouer au foot avec tes copines.
- 20:17Là,
- 20:18on peut la faire partir sur un vrai terrain de foot,
- 20:21avec des vrais buts,
- 20:24avec du gazon qui est super bien coupé,
- 20:26qui sent bon le gazon qui vient d'être coupé.
- 20:29L'herbe,
- 20:29tu sais,
- 20:29coupée.
- 20:31Elle met sa tenue.
- 20:32On peut partir du début où elle se prépare avec ses copines.
- 20:35Elle met son tee-shirt,
- 20:36son short,
- 20:37ses baskets.
- 20:43Et toujours leur dire si tu veux,
- 20:44si tu es d'accord.
- 20:49Ce que j'ignorais,
- 20:49c'est que cette hypnose,
- 20:51aussi douce et bienveillante me semblait-elle,
- 20:53aurait pu être très mal interprétée.
- 20:55Une chercheuse croisée en chemin m'a alertée.
- 20:57Dans les croyances malgaches,
- 20:58l'idée qu'un ou une inconnue puisse entrer dans l'esprit d'un enfant peut s'apparenter à de la sorcellerie.
- 21:03À Madagascar,
- 21:04les liens avec les ancêtres sont omniprésents.
- 21:07Le monde visible et invisible s'entrelacent.
- 21:10Et ce n'est pas seulement une question de croyance,
- 21:11ce sont des repères,
- 21:12des règles de vie,
- 21:14des interdits transmis par les anciens,
- 21:15les fadis.
- 21:17Maurizio Esposito de la Rosa,
- 21:18anthropologue,
- 21:19en parle très justement dans notre entretien.
- 21:21Il explique à quel point ces fadis structurent les gestes du quotidien,
- 21:25et combien nous,
- 21:26occidentaux,
- 21:26les ignorons.
- 21:27Il y a plusieurs religions à Madagascar depuis très très longtemps.
- 21:31L'islam est présent à Madagascar depuis le
- 21:34XIe, le IIe siècle.
- 21:36Le christianisme est arrivé aussi assez tôt avec les portugais déjà au XVIIe siècle.
- 21:43Et on retrouve un peu les deux un peu partout,
- 21:45comme les grosses religions monothéistes.
- 21:49Et disons,
- 21:50la religion locale,
- 21:51les cultes locaux sont souvent des cultes qui sont dédiés à des ancêtres.
- 21:58et à des rois morts dans les royautés locales.
- 22:04Et ça,
- 22:07le culte des ancêtres,
- 22:08c'est quelque chose qu'on retrouve partout et qui unifie les musulmans,
- 22:12les chrétiens,
- 22:13etc.,
- 22:13avec des degrés différents.
- 22:16Mais même cette culture ancestrale-là,
- 22:20elle est assez façonnée par l'islam,
- 22:24par les origines.
- 22:26musulmane des premières groupes de population qui sont arrivés à Madagascar,
- 22:33déjà islamisés.
- 22:37Mais il ne faut pas non plus consacraliser le fadi.
- 22:41Le fadi,
- 22:41c'est aussi parfois des allergies,
- 22:43etc.
- 22:43Parce qu'un ancêtre était allergique à un fruit,
- 22:48et du coup,
- 22:50la lignée de cet ancêtre ne peut pas manger de ces fruits-là,
- 22:52parce que son ancêtre était...
- 22:55étaient allergiques.
- 22:55Donc ça,
- 22:56on appelle ça aussi un fadi.
- 22:58Et en même temps,
- 23:00tu as des fadis qui sont d'ordre plus religieux et sacrés,
- 23:05qui n'ont pas forcément d'explication physique,
- 23:09auxquels s'ajoutent aussi les fadis chrétiens,
- 23:12les fadis musulmans.
- 23:13Donc les monothéismes ajoutent des fadis en plus,
- 23:17mais c'est vrai que les fadis que partage tout Madagascar sont liés surtout à leur culte des ancêtres.
- 23:24Et diffèrent de groupe de population à groupe de population et de famille en famille aussi.
- 23:29Ou d'individus aussi,
- 23:30les allergies individuelles sont souvent appelées aussi des fadis.
- 23:34Et les gens disent non,
- 23:35je ne peux pas manger ça parce que c'est fadi pour moi.
- 23:38Ou c'est fadi pour mes ancêtres.
- 23:39Ou c'est fadi pour cette région parce que la terre a des fadis.
- 23:44Sur cette région-là,
- 23:45on ne peut pas faire ces choses-là parce que cette région a des fadis particuliers.
- 23:51Quelques jours plus tard,
- 23:52on avait traversé les Pangalans avec nos sacs et nos valises.
- 23:55Comme souvent dans ces missions,
- 23:56on emporte un peu de chez soi,
- 23:58pour se sentir moins loin,
- 23:59moins déraciné.
- 24:00Ce soir-là,
- 24:01dans le petit hôtel où l'équipe était hébergée,
- 24:03Cécile,
- 24:04mon assistante,
- 24:05a coupé des tranches de saucisson emmenées par l'un d'entre nous,
- 24:07juste avant le débriefing du soir.
- 24:10Le personnel de l'hôtel nous a vus,
- 24:11et la rumeur a circulé,
- 24:13très vite.
- 24:14Quelques heures plus tard,
- 24:15Cécile glisse dans la douche et se luxe le coude.
- 24:17Sur place,
- 24:18on ne parle que de ça,
- 24:19la violation du Fadi.
- 24:21Ici,
- 24:22le port est impur,
- 24:23le fleuve est sacré,
- 24:24et faire traverser du cochon sur les eaux du canal,
- 24:26c'est un interdit majeur.
- 24:28Dans les esprits,
- 24:29l'enchaînement des événements,
- 24:30le saucisson,
- 24:31puis l'accident,
- 24:32ce n'est pas un hasard,
- 24:33c'est une transgression,
- 24:34une conséquence.
- 24:37Le lendemain,
- 24:38les patients viennent bien moins nombreux.
- 24:40Hasard ou coïncidence,
- 24:41je ne sais pas.
- 24:42Ce que je sais,
- 24:43c'est que Cécile a été évacuée en hélicoptère vers Tanna.
- 24:45La mission pour elle,
- 24:46c'est d'arrêter là.
- 24:50Oh !
- 24:50Dis donc,
- 24:50ils ont mis du temps,
- 24:51hein ?
- 24:52Oui !
- 24:54Oh là là,
- 24:55c'est un peu...
- 24:56On aura des nouvelles.
- 24:57Elle est restée à l'hôtel de Tana,
- 24:59notre QG,
- 24:59et a trouvé une autre manière d'aider,
- 25:01en faisant de la prévention auprès du personnel par petits groupes.
- 25:04Et je me suis dit que peut-être,
- 25:05elle avait été plus utile que moi.
- 25:14Ce que j'ai vécu là,
- 25:15ce n'est pas une anecdote folklorique.
- 25:17Ce n'est pas une histoire bizarre qu'on raconte en rentrant,
- 25:19c'est un rappel.
- 25:20Un rappel que nous ne savons pas.
- 25:22Que ce que nous croyons anodin peut ailleurs heurter,
- 25:25blesser,
- 25:25désorganiser.
- 25:27Maurizio Esposito de la Rosa explique que les fadis ne sont pas juste des croyances personnelles.
- 25:32Ce sont des prescriptions collectives transmises par les ancêtres et socialement régulées.
- 25:36Les transgresser,
- 25:37c'est bousculer l'ordre établi.
- 25:39Les différentes populations de Madagascar sont vraiment très ancrées à leurs fadis ou à leurs interdits.
- 25:46que les étrangers ne connaissent pas forcément.
- 25:49La plupart des étrangers qui arrivent,
- 25:51je ne parle pas des touristes,
- 25:52mais souvent des gens qui travaillent sur place,
- 25:55soit dans le milieu humanitaire,
- 25:56soit dans le milieu économique,
- 26:00souvent font un peu d'eau,
- 26:04même avec l'idée que ce sont des vieilles superstitions dont il ne faut pas tenir compte.
- 26:09C'est souvent le cas,
- 26:10ce qui choque et fâche beaucoup les gens sur place.
- 26:16Parce que pour eux,
- 26:17c'est très important.
- 26:18Donc,
- 26:19il faut tenir compte de la perspective des gens sur place qui tiennent à ces interdits qui parfois sont sacrés pour eux.
- 26:30Et c'est ça qui rend aussi difficile le développement à Madagascar.
- 26:36C'est presque rhétorique de le dire maintenant,
- 26:38parce qu'on le répète depuis des décennies,
- 26:40mais c'est vrai que l'accoutumance australe est assez forte,
- 26:45surtout dans le milieu rural.
- 26:47Mais si tu veux,
- 26:49en fait,
- 26:49elle est très forte quand on vit dans le village rural,
- 26:52mais les gens qui vont à la campagne souvent fuient aussi ces interdits,
- 26:55ces fadis.
- 26:57Donc la vie en ville est...
- 26:59un peu plus libres.
- 27:00Les gens,
- 27:00souvent,
- 27:01cherchent aussi cette liberté contre les contraintes qui sont des contraintes en fait collectives que les uns se mettent aux autres.
- 27:08Mais un individu isolé,
- 27:10mis dans un nouveau contexte,
- 27:12n'a pas forcément ces contraintes qu'on a quand on va dans un village et quand la vie est collective.
- 27:23C'est aussi ça,
- 27:24soigner ailleurs.
- 27:25C'est soigner dans un monde qu'on ne connaît pas.
- 27:27Un monde où les gestes,
- 27:28que l'on croit bienveillants,
- 27:29peuvent aussi être mal interprétés.
- 27:31Où nos mots,
- 27:31nos regards,
- 27:32nos silences peuvent traverser les frontières invisibles et parfois provoquer un malaise.
- 27:36Dans notre groupe,
- 27:37l'ambiance était excellente.
- 27:38On s'est tout de suite très bien entendus.
- 27:40Et quand Cécile s'est blessée,
- 27:41cette solidarité s'est incarnée,
- 27:43concrètement.
- 27:44Un médecin a organisé son évacuation,
- 27:46une infirmière l'a perfusée en urgence.
- 27:48et deux autres se sont relayées toute la nuit pour la surveiller.
- 27:50Chaque soir,
- 27:51on débriefait la journée.
- 27:52On rigolait beaucoup.
- 27:53Certains jouaient aux cartes,
- 27:54et pendant les traversées en bateau,
- 27:56entre deux villages,
- 27:57on chantait.
- 27:58L'eau,
- 27:58la lumière,
- 27:59les paysages,
- 28:00c'était magnifique.
- 28:01Il y avait quelque chose d'un peu suspendu,
- 28:03une parenthèse,
- 28:04presque une colonie de vacances.
- 28:05C'est un monde,
- 28:09une vie profonde.
- 28:12C'est un monde,
- 28:13une vie profonde.
- 28:13C'est un monde avec moi,
- 28:16et d'autres.
- 28:31Avec les interprètes,
- 28:32on partageait aussi de très bons moments.
- 28:39Mais très vite,
- 28:39j'ai ressenti une gêne.
- 28:41Il ne mangeait pas avec nous,
- 28:42il dormait dehors sous des tentes,
- 28:44et nous dans des chambres.
- 28:45C'est comme si on vivait ensemble,
- 28:47sans vraiment vivre ensemble.
- 28:52C'est le train qui passe à côté.
- 28:55Maurizio parle de cette hiérarchie implicite,
- 28:57de ce traitement différencié entre les membres européens et les relais locaux.
- 29:01Et c'est là que l'on touche à quelque chose de plus profond.
- 29:04D'abord,
- 29:05j'ai noué en relation d'amitié avec mes interprètes du début.
- 29:11C'est déjà abonner à la première hiérarchie que c'est interprète et nous.
- 29:18Donc si en plus de ce que tu me décris,
- 29:21on met déjà une hiérarchie entre l'interprète qui est celui qui nous donne un premier accès à la réalité locale et nous,
- 29:28ça crée une première distance qui s'ajoute ensuite à la distance entre les gens sur place,
- 29:34l'interprète et nous.
- 29:35Donc c'est vrai que là,
- 29:37on est totalement mis à distance à la culture marrakech en général et aux réalités locales en particulier,
- 29:46alors que vivre...
- 29:47En immersion,
- 29:49comme volontaire,
- 29:50comme humanitaire,
- 29:52etc.,
- 29:53ça change tout.
- 29:54On est beaucoup plus sensibles.
- 29:56Et puis il y a ce moment.
- 29:57Un soir,
- 29:58dans un village,
- 29:59des femmes viennent.
- 30:00Elles chantent.
- 30:01Elles dansent pour nous.
- 30:02Comme un cadeau,
- 30:03un remerciement.
- 30:27Parmi elles,
- 30:28je reconnais une patiente du matin.
- 30:29Je lui avais arraché une dent,
- 30:30une dent de devant,
- 30:31je crois.
- 30:32Et je me suis demandé,
- 30:33est-ce qu'elle dansait vraiment pour nous remercier ?
- 30:35Ou est-ce que c'était une mise en scène,
- 30:36une attente implicite,
- 30:38une manière de tenir leur place dans un scénario qu'on ne leur avait pas vraiment demandé d'écrire,
- 30:42mais qu'elle connaissait déjà ?
- 30:44Et si ce scénario-là,
- 30:45on le rejouait nous aussi,
- 30:46sans le vouloir ?
- 30:47Il faut...
- 30:49tenir compte de l'histoire du pays où en fait Madagascar a été colonisé par les Français à partir de la fin du
- 30:5919ème siècle jusqu'aux années 60 1960 mais avant ça il y a eu disons la monarchie de la capitale actuelle des Mernas qui a aussi en quelque sorte
- 31:16colonisé les autres loyautés locales
- 31:20Et ça,
- 31:20c'est vu aussi comme une invasion par les gens,
- 31:23par exemple,
- 31:23de la côte,
- 31:24qui ont encore des conflits avec le groupe sociopolitique de la capitale qui,
- 31:32à l'époque de la colonisation française,
- 31:35a été utilisé comme corps intermédiaire avec la population.
- 31:38Du coup,
- 31:38encore aujourd'hui,
- 31:39quand il y a des missions,
- 31:40que ce soit écologiques,
- 31:42humanitaires,
- 31:42etc.,
- 31:43les Français ou les étrangers qui arrivent,
- 31:46arrivent souvent dans la capitale.
- 31:47et ils ont souvent des experts locaux qui viennent de la capitale.
- 31:51Du coup,
- 31:51quand on arrive dans un pays de la côte,
- 31:54par exemple là où tu as été,
- 31:56on se retrouve face à la même configuration de la période coloniale,
- 32:01c'est-à-dire il arrive le français avec le maire de la capitale,
- 32:04qui soit apporte de l'aide,
- 32:06soit impose une forme de pouvoir,
- 32:11que ce soit symbolique ou économique,
- 32:13etc.,
- 32:14qui rappelle en quelque sorte aussi l'époque.
- 32:17coloniale
- 32:19Que ce soit dans sa configuration relationnelle,
- 32:24où le français avec les mernas qui arrivent sur place sont vus comme des étrangers qui renvoient à cette période-là.
- 32:33Maurizio Esposito de la Rosa est anthropologue.
- 32:35Il travaille sur Madagascar depuis plus de dix ans.
- 32:38Il observe les mécanismes sociaux,
- 32:39culturels et politiques qui se rejouent dans les actions dites humanitaires.
- 32:43Dans ce passage,
- 32:44il évoque l'histoire coloniale de Madagascar et le statut ambivalent de l'étranger.
- 32:48à la fois respecté,
- 32:49envié et redouté.
- 32:50Un statut chargé d'un imaginaire,
- 32:52souvent inconscient,
- 32:53mais très puissant.
- 32:54Si tu me permets,
- 32:55je vais faire une petite digression historique,
- 32:57parce que c'est important pour comprendre le rapport que les Madagascars ont avec les étrangers,
- 33:01du coup avec l'aide étrangère,
- 33:04c'est le fait que
- 33:06Madagascar étant une île,
- 33:07l'étranger a un statut ambivalent pour les gens de Madagascar depuis des siècles,
- 33:13parce que c'est à la fois ce qui est riche,
- 33:16Je suis...
- 33:16ce qui est beau,
- 33:17ce qui vient de l'étranger.
- 33:20Et il y a aussi une certaine méfiance envers ce qui vient de l'étranger.
- 33:24Donc les deux sentiments sont présents dans l'histoire de Madagascar depuis toujours.
- 33:29Et les rois même qui ont dominé
- 33:31Madagascar depuis le
- 33:33XVIe siècle au moins,
- 33:35jouent aussi la figure d'étrangers,
- 33:38parce que c'est souvent des lignées qui se réclament d'origine d'ailleurs.
- 33:43souvent des pays musulmans ou de l'Indonésie,
- 33:46etc.
- 33:48Et qui joue aussi par ce rôle de roi étranger,
- 33:53le rôle de ceux qui portent la richesse sur place,
- 33:56et qui garantissent en fait la fertilité des terres,
- 33:59etc.
- 34:01Donc il y a un statut même religieux de l'étranger,
- 34:05dans l'histoire culturelle de Madagascar,
- 34:08et politique.
- 34:09Et en plus,
- 34:11il faut ajouter que les rois sont...
- 34:13toujours été ceux qui en fait négociaient avec les puissances étrangères occidentales,
- 34:19européennes ou arabes,
- 34:20etc.
- 34:21Donc il y a aussi cette idée que c'est les supérieurs hiérarchiques locaux qui ont le pouvoir de négocier avec les étrangers et qui servent aussi à capter la richesse étrangère et la porter à Madagascar.
- 34:36Ça c'est quelque chose qu'on retrouve aussi dans d'autres régions d'Afrique qu'on politologue.
- 34:42a appelé des stratégies d'extraversion,
- 34:46donc de comment les élites locales arrivent à capter la richesse étrangère et la porter sur place.
- 34:53Et l'aide,
- 34:53si tu veux,
- 34:54rentre un peu dans cette dynamique-là,
- 34:58parce que c'est une sorte de richesse qui est apportée à la population,
- 35:01dans la population allemande,
- 35:03et qui est habituée à recevoir par un supérieur hiérarchique,
- 35:07que ce soit l'élite aristocratique.
- 35:10local ou que ce soit un blanc directement qui arrive sur place et apporte cette richesse.
- 35:15C'est aussi pour ça que les gens sont toujours en demande quand quelqu'un vient de l'extérieur pour avoir ce soit des médicaments,
- 35:23de l'argent ou des objets de valeur qui viennent de l'étranger parce que tout ce qui vient de l'étranger c'est en soi quelque chose de riche et de plus valorisé que les objets sur place et en plus il faut ajouter cette Merci.
- 35:37de dimension hiérarchique supérieure qui apporte l'aide ou la richesse de l'extérieur.
- 35:44Donc,
- 35:45pour que l'aide ne rentre pas dans cette structure hiérarchique,
- 35:52c'est assez compliqué à Madagascar et c'est sûr que pour établir des relations plus égalitaires dans lesquelles l'aide peut passer de manière différente par rapport à ses dynamiques passées,
- 36:05Il faut passer longtemps sur place,
- 36:06il faut passer beaucoup de temps sur place et surtout écouter les exigences locales des gens sur place.
- 36:17Il parle aussi du mythe du sauveur blanc,
- 36:18de cette posture qui nous échappe,
- 36:21parce qu'on ne se vit pas comme des sauveurs,
- 36:22mais qu'on est quand même perçu comme tel,
- 36:24et que si l'on n'en a pas conscience,
- 36:26on prend toute la place sans s'en rendre compte.
- 36:28Cette question du sauveur blanc,
- 36:29c'est une question assez épineuse.
- 36:34qu'on retrouve aussi dans la question environnementale aujourd'hui.
- 36:37C'est-à-dire,
- 36:38le savoir blanc,
- 36:39c'est aussi notre face du destructeur blanc,
- 36:43ou de l'exploitateur blanc.
- 36:44Donc les deux choses vont ensemble.
- 36:47C'est aussi un sentiment de culpabilité de certains pour ce que les autres ont fait,
- 36:53d'aller aider les gens que d'autres personnes de notre entourage,
- 36:59ou de notre nationalité,
- 37:00etc.,
- 37:02ont exploité.
- 37:05C'est un syndrome propre à des pays coloniaux et en logique coloniale,
- 37:10post-coloniale.
- 37:13Je dis qu'on le retrouve aussi dans les questions environnementales aujourd'hui,
- 37:16parce qu'aujourd'hui,
- 37:18on présente l'homme comme le sauveur de l'environnement.
- 37:22qui est aussi l'autre visage de l'homme qui a en fait exploité la planète.
- 37:30Donc il y a une certaine idée de supériorité,
- 37:33que ce soit de l'homme avec le gros hache ou de l'homme blanc colonial,
- 37:39qui se retrouve dans les deux cas.
- 37:41On donne trop de pouvoir à l'homme sur les gens ou sur l'environnement,
- 37:46alors que ce qu'il faudrait faire...
- 37:48Et même en tant que sauveur,
- 37:49c'est encore donner trop de pouvoir à notre pouvoir d'action en tant qu'occidentaux ou en tant qu'hommes avec le gros H.
- 37:59Alors que ce qu'il faudrait faire,
- 38:01c'est amoindrir,
- 38:02en fait,
- 38:03être un peu plus humble et dire,
- 38:05voilà,
- 38:07c'est pas nous qu'on va sauver la planète,
- 38:09c'est pas nous qu'on va sauver les gens dans leur pays.
- 38:13Et il faut aussi se libérer de cette idée.
- 38:17On est colonialiste dans le sens le plus large possible qu'on a construit dans notre histoire occidentale,
- 38:25de l'histoire impérialiste,
- 38:29que ce soit envers l'environnement et les ressources naturelles,
- 38:33que ce soit envers les autres pays et les autres populations qui étaient vues en fait comme ressources naturelles.
- 38:38Du coup,
- 38:39l'approche était la même.
- 38:41et la réaction à cette à cette
- 38:44approche impérialiste,
- 38:46celle du sauveur blanc ou du sauveur de la planète,
- 38:48est un peu le contre-coup ou l'autre face de cette approche colonialiste et impérialiste dans le sens plus large,
- 38:55si tu veux.
- 38:56Il évoque ici la logique coloniale qui persiste dans certaines formes d'aide,
- 38:59et la responsabilité morale que cela implique pour celles et ceux qui viennent de l'extérieur.
- 39:04Et pourtant,
- 39:05même si ces asymétries culturelles,
- 39:07sociales ou symboliques me questionnaient,
- 39:09il faut aussi regarder la réalité.
- 39:11À Madagascar,
- 39:12l'accès aux soins est une vraie difficulté.
- 39:14Madagascar s'est connu pour cette exception particulière du fait que depuis l'indépendance il n'y a pas eu de guerre intestine et malgré ça le niveau de revenus
- 39:31a baissé depuis les années 60,
- 39:33depuis l'indépendance.
- 39:35C'est assez une exception même en Afrique où la situation n'est pas des meilleures.
- 39:40Et ça,
- 39:41ça se voit aussi dans les infrastructures de l'État,
- 39:44parce qu'au moins là où j'ai travaillé,
- 39:47que j'ai pu voir avec mes yeux,
- 39:49les écoles ne fonctionnent pas,
- 39:51ils n'ont pas de personnel qualifié qui peut aller enseigner.
- 39:55Du coup,
- 39:55dans les campagnes,
- 39:56souvent il y a un enseignant qui va un mois sous l'année presque.
- 40:03Donc les enfants ne sont pas scolarisés,
- 40:04ils ont un accès aux soins très compliqué,
- 40:08parce que souvent pour rejoindre...
- 40:10L'hôpital,
- 40:11ils doivent prendre un bateau,
- 40:13ils doivent prendre un taxi-bus.
- 40:16Souvent,
- 40:16ils n'ont pas d'argent pour se payer ce voyage-là.
- 40:20Même pour arriver à l'hôpital,
- 40:21il faut parfois une journée,
- 40:23voire deux jours.
- 40:24Donc,
- 40:26c'est très compliqué.
- 40:27Même les structures hospitalières ne sont pas très fournies,
- 40:31ni en personnel,
- 40:32ni en matériel.
- 40:33Donc,
- 40:34ça,
- 40:34c'est très compliqué.
- 40:36Par contre,
- 40:36ils ont un accès aux soins.
- 40:40Ils ont accès aux médecines même à la bourse.
- 40:43C'est-à-dire que les petites épiceries vendent des antibiotiques.
- 40:48Tout ça sans prescription,
- 40:49ce qui ajoute des problèmes plutôt que de résoudre.
- 40:54Notamment avec les antibiotiques,
- 40:55c'est un gros souci parce qu'ils prennent des antibiotiques comme du doliprane pour soigner les maux de tête,
- 41:02etc.
- 41:03Ce qui rend les bactéries plus difficiles.
- 41:09Il explique que malgré l'absence de guerre,
- 41:11le pays s'est appauvri.
- 41:12Et que cette pauvreté se voit particulièrement dans la difficulté d'accès aux soins et à l'édification.
- 41:17Dans certaines régions,
- 41:18il faut marcher des kilomètres pour consulter.
- 41:20Et les structures de santé manquent de tout.
- 41:22Et même quand un soignant est là,
- 41:24la bouche n'est pas la priorité.
- 41:25Parce que la perception d'une maladie,
- 41:29dans cette population-là,
- 41:31il y a la perception de la gravité.
- 41:34Une maladie,
- 41:35une pathologie est grave lorsque c'est en train de la fièvre,
- 41:41lorsqu'il y a vomissement de sang,
- 41:43lorsqu'il y a vomissement,
- 41:45lorsqu'il y a diarrhée.
- 41:46Tu vois,
- 41:48ces symptômes alarmants,
- 41:51ça,
- 41:52pour eux,
- 41:53là,
- 41:53il faut agir quand il y a ça.
- 41:55Pour les soins dentaires,
- 41:56pour les dents,
- 41:58ils se disent personne.
- 42:00On n'a pas eu de mort à cause de caries ou d'enters.
- 42:04Tu vois,
- 42:05donc,
- 42:05ils ne se posent même pas la question.
- 42:07Ce n'est pas une priorité.
- 42:09Ils vont se rendre compte quand ils ont mal aux dents,
- 42:13une rage dentaire.
- 42:15Mais là,
- 42:15ils vont encore...
- 42:18utiliser les astuces de grand-mère,
- 42:20les pâtes de feuilles de je ne sais pas quoi,
- 42:23pour soulager un petit repos,
- 42:26de l'eau froide,
- 42:27tout ce que tu veux.
- 42:28Et ça va s'arrêter là.
- 42:30Voilà.
- 42:31Aller soigner les dents,
- 42:32ça ne fait pas du tout partie de leur priorité.
- 42:36Ils ne vont jamais faire ces kilomètres-là pour un soin dentaire,
- 42:40encore moins pour un contrôle.
- 42:43Ils y vont,
- 42:44ça va être vraiment pour...
- 42:46extraire cette dent qui me rend fou,
- 42:49qui me rend malade.
- 42:50On enlève ça une bonne fois pour toutes et c'est bon.
- 42:53Dans quatre jours,
- 42:54je peux reprendre mes activités habituelles.
- 42:57Andrie,
- 42:58sociologue malgache,
- 42:59explique que les soins dentaires sont souvent considérés comme secondaires.
- 43:02Qu'on arrache une dent que lorsque la douleur devient insupportable.
- 43:05Pas pour soigner,
- 43:06juste pour continuer à vivre.
- 43:08Quand l'idée ou l'approche vient de ces gens-là,
- 43:14c'est plus facile.
- 43:15Donc le rôle après de ces humanitaires relayés par les développeurs-là,
- 43:21c'est de superviser.
- 43:24Est-ce que leur approche est bonne ?
- 43:27Qu'est-ce qu'on peut ajuster un peu,
- 43:29modifier un peu,
- 43:30toujours avec eux ?
- 43:32Comment on peut faire ?
- 43:33Ils vont trouver eux-mêmes la manière pour les éduquer.
- 43:40C'est ça,
- 43:40il ne faut pas du tout que les humanitaires...
- 43:44où les ONG de développement imposent.
- 43:49Il faut vraiment que ça vienne d'eux,
- 43:50il faut qu'ils soient impliqués et il faut que la prévention,
- 43:57l'éducation et la sensibilisation soient permanentes grâce à ces personnes locales.
- 44:02André insiste aussi sur le fait que le soin ne doit pas s'imposer,
- 44:05que l'aide ne doit pas être descendante,
- 44:07qu'on ne vient pas sauver,
- 44:08on vient collaborer et que sans demande locale,
- 44:10sans partenariat,
- 44:11le soin devient un acte d'autorité.
- 44:13Je me rends compte que cette mission,
- 44:14même si elle m'a beaucoup bousculée,
- 44:16était aussi un révélateur de mes limites,
- 44:17de mes automatismes et peut-être aussi de mes privilèges.
- 44:20Je pensais partir pour soigner,
- 44:22mais j'ai surtout reçu une leçon de vie et de regard.
- 44:31Mais je ne voudrais pas donner l'impression que tout cela n'aurait pas eu de sens,
- 44:34parce que malgré mes doutes,
- 44:35mes maladresses et les imperfections de cette mission,
- 44:37il y a aussi eu quelque chose de juste,
- 44:39de sincère.
- 44:40Et cela tient peut-être à une chose simple,
- 44:42le besoin d'aide là-bas est immense.
- 44:44De base,
- 44:45il faut savoir que c'est une population en grande précarité.
- 44:49En dehors de sinistres ou de catastrophes,
- 44:53c'est déjà une population en grande précarité,
- 44:55en grand besoin.
- 44:57Et si un sinistre ou une catastrophe frappe,
- 45:01c'est encore plus alors qu'ils sont demandeurs et ils acceptent bien les aides humanitaires.
- 45:08Ils vont fonctionner.
- 45:09en mode de survie.
- 45:12On accepte parce qu'on en a besoin.
- 45:15On est,
- 45:16comment dire,
- 45:17dans ce mode de survie-là.
- 45:19Ils ne peuvent pas se permettre de refuser ou de se poser les questions.
- 45:23Qui sont ces humanitaires ?
- 45:25D'où viennent ces aides-là ?
- 45:27Ils vont généralement accepter et ils accueillent bien les humanitaires qui arrivent sur le terrain.
- 45:34On peut même entendre des...
- 45:36Des propos du genre,
- 45:38heureusement que les VASA sont là pour nous aider.
- 45:44Les VASA,
- 45:44c'est les étrangers blancs,
- 45:48parce qu'on est un peu abandonnés par l'État,
- 45:50parce qu'on est oubliés.
- 45:52On peut entendre ce genre de propos sur le terrain.
- 45:58Mais en résumé,
- 45:59oui,
- 46:01c'est des populations qui acceptent.
- 46:05généralement,
- 46:06facilement,
- 46:07les aides humanitaires.
- 46:09On peut se demander,
- 46:11est-ce que quand il s'agit d'aides humanitaires d'origine française,
- 46:16est-ce que ça pose problème ?
- 46:17Est-ce qu'il y a méfiance ?
- 46:19Est-ce qu'ils ne se disent pas que c'est une autre forme de colonisation ou de manipulation ?
- 46:27Moi,
- 46:27je dirais non,
- 46:29parce que,
- 46:30encore une fois,
- 46:31dans ce contexte,
- 46:32Dans un contexte d'urgence ou de grand besoin,
- 46:36il ne se pose pas de question,
- 46:37ils le reçoivent et acceptent de tout.
- 46:40Cette demande,
- 46:41ce besoin,
- 46:41cette urgence parfois vitale existe.
- 46:43Et c'est précisément pour cela que l'aide humanitaire ne peut pas être improvisée,
- 46:47qu'elle ne peut pas être laissée au bon sentiment ou à la bonne volonté.
- 46:50C'est un métier avec un champ qui est très clair.
- 46:54C'est un métier qui...
- 46:56professionnel et qui n'est pas un métier d'amateur.
- 46:58C'est pour moi,
- 46:59et j'espère,
- 47:00et je pense que j'arrêterai d'être humanitaire le jour où je n'y croirai plus.
- 47:03Donc c'est un métier qui a du sens aussi et qui est censé continuer à avoir du sens,
- 47:07même si parfois c'est difficile.
- 47:08Je suis extrêmement critique du champ humanitaire pour plein de raisons.
- 47:12Je connais très peu d'humanitaires autour de moi qui ne le sont pas.
- 47:15On est tous assez critiques en interne du fonctionnement du champ humanitaire parce qu'il y a énormément de travers.
- 47:21Mais pour moi,
- 47:22c'est quand même un métier avant tout.
- 47:23C'est un métier
- 47:25qui demande des capacités,
- 47:29qui demande de l'expérience,
- 47:30qui demande,
- 47:30comme dans tous les métiers,
- 47:32une formation de base.
- 47:34Et puis,
- 47:35c'est un métier qui,
- 47:36je pense aussi,
- 47:38a du sens derrière et dans lequel je trouve encore du sens aujourd'hui.
- 47:42Et j'ai compris que ce métier,
- 47:43je ne le connaissais pas,
- 47:44que je m'étais lancée sans les codes,
- 47:46sans la préparation ni le recul nécessaire.
- 47:48Et ce manque de recul,
- 47:49je n'étais sans doute pas la seule à l'avoir.
- 47:54Dans le prochain épisode,
- 47:55je parlerai du retour,
- 47:57de ce moment où la mission s'arrête,
- 47:58mais où les doutes restent,
- 48:00de ce qui se passe quand on rentre et qu'on repense au quotidien,
- 48:02mais qu'à l'intérieur,
- 48:03quelque chose a changé.
- 48:07Merci à Pauline Bussy pour le montage et à Maxime Wattieu pour la composition musicale.
- 48:14Si vous avez envie de soutenir ce podcast,
- 48:16vous pouvez le faire via la cagnotte participative Tipeee.
- 48:18Les liens sont dans la description de l'épisode.