Latest / À propos / 7 octobre, radicalisation et apprentissages : Cécile Lemoine raconte cinq années de correspondance en Israël - « À propos », le podcast du Soir
Transcript
- 0:00Cet épisode d'À propos
- 0:01est diffusé avec le soutien de Ferbel qui
- 0:03met les produits équitables au cœur de l'actualité.
- 0:09Le soir,
- 0:10repensons notre quotidien.
- 0:15Bonjour, vous écoutez À propos le podcast d'actualité du journal Le Soir.
- 0:19Tous les jours,
- 0:20c'est l'expertise de notre rédaction dans vos
- 0:23oreilles. Format un peu particulier.
- 0:32Ce matin,
- 0:32on a ouvert le micro à une de nos anciennes plumes.
- 0:35Cécile Lemoine est désormais notre ex-correspondante en Israël.
- 0:39Elle raconte cinq ans de couverture de l'actualité dans
- 0:42un pays bouleversé par le 7 octobre.
- 0:44Je m'appelle Pierre Fagnard.
- 0:46À propos,
- 0:47voici l'actualité comme vous l'entendez.
- 0:50Grand angle.
- 0:52Fin décembre,
- 0:52notre correspondante en Israël,
- 0:54Cécile Lemoine,
- 0:55écrivait ses derniers papiers pour le soir.
- 0:57Elle a décidé de rentrer en France,
- 0:59d'où elle vient,
- 1:00et d'arrêter la correspondance depuis Jérusalem.
- 1:02Elle était arrivée en 2021.
- 1:045 ans plus tard,
- 1:05elle quitte un pays profondément changé.
- 1:07Entre les 2,
- 1:08il y a eu
- 1:09le 7 octobre.
- 1:09Avec elle,
- 1:10on a pris le temps de raconter le quotidien d'un correspondant,
- 1:13d'une correspondante
- 1:14en temps calme
- 1:15et en temps de guerre.
- 1:16Elle nous dit aussi comment elle a vu le pays changer sous ses yeux.
- 1:20Bonjour Cécile.
- 1:21Bonjour Pierre.
- 1:22Alors pendant
- 1:22plusieurs années,
- 1:23vous avez été notre correspondante,
- 1:24la correspondante du soir
- 1:26à Jérusalem.
- 1:27Depuis quelques jours,
- 1:28quelques semaines,
- 1:29vous avez cessé d'écrire pour nous.
- 1:31D'abord, est-ce que vous pouvez nous expliquer en quelques mots dans quel cadre,
- 1:34dans quel contexte est-ce que vous êtes arrivée
- 1:36en 2021,
- 1:37si je ne me trompe pas,
- 1:38en Israël ?
- 1:39Oui, c'est ça.
- 1:40Je suis
- 1:40arrivée en 2021
- 1:41à Jérusalem
- 1:42et je suis arrivée dans
- 1:43un contexte
- 1:44un petit peu particulier.
- 1:46C'est que je suis arrivée avec un statut de volontaire
- 1:48où j'ai
- 1:49travaillé malgré tout pour
- 1:50un magazine
- 1:51qui s'appelle Terre Sainte,
- 1:52qui est un petit magazine
- 1:53qui appartient
- 1:55à un ordre religieux qui s'appelle les Franciscains.
- 1:57Et c'est un magazine qui est
- 1:59de 60 pages,
- 2:00qui est produit tous les deux mois et qui est uniquement dédié
- 2:03à Israël et à la Palestine,
- 2:05avec un focus chrétien du coup,
- 2:06parce que comme on appartient à un ordre
- 2:09religieux. Et c'est un magazine pour lequel donc du coup j'ai été volontaire pendant deux
- 2:12ans, qui m'a permis de couvrir une grande partie des dynamiques du
- 2:16pays et en fait de plonger en douceur dans ce laboratoire
- 2:20humain et sociétal qui est
- 2:23Jérusalem et puis
- 2:25Israël et la Palestine
- 2:26plus globalement.
- 2:27Donc ça a été une entrée en matière super super riche
- 2:31et qui m'a ensuite permis de,
- 2:33je pense,
- 2:34d'avoir des bases un peu plus solides pour
- 2:36encaisser le
- 2:377 octobre et effectivement
- 2:39le début comme pigiste qui a pour moi vraiment commencé en septembre 2023.
- 2:44Et où,
- 2:45effectivement, j'ai été piste pour Le Soir et pour
- 2:48111 journal quotidien français aussi.
- 2:50Et où voilà,
- 2:51les choses se sont beaucoup précipitées après le 7 octobre,
- 2:53effectivement. On va
- 2:55évidemment y revenir,
- 2:56le moment de
- 2:57bascule gigantesque que le
- 2:597 octobre représente.
- 3:01Mais là,
- 3:01discuter un petit peu avec vous,
- 3:03c'était aussi l'occasion
- 3:05de lever un coin du voile,
- 3:06de faire un peu de lumière sur le métier de correspondant,
- 3:08sur le travail de pigiste à l'étranger,
- 3:11parce que
- 3:12je pense que nos auditeurs ont parfois un
- 3:13petit peu du mal à se rendre compte.
- 3:15Vous, votre quotidien avant le 7 octobre
- 3:17en tout cas.
- 3:18Alors, il y a un petit peu de l'actualité sur laquelle
- 3:20les journaux pour lesquels vous travaillez vous demandent de rebondir parfois,
- 3:23mais le gros
- 3:24du travail,
- 3:25c'est surtout de trouver des sujets et d'essayer de les vendre,
- 3:27d'essayer de
- 3:28convaincre les rédactions d'acheter vos sujets.
- 3:30Oui, exactement.
- 3:31C'est exactement ça.
- 3:32Il y a une grosse partie du travail qui est
- 3:35une veille sur l'actualité,
- 3:36effectivement, essayer de proposer des sujets
- 3:38en rebond.
- 3:39Donc ça on est plutôt sur de l'actualité chaude,
- 3:42sur une temporalité d'un jour ou deux jours maximum.
- 3:45Et puis ensuite il y a des sujets un peu plus au long cours
- 3:48qui là vont prendre peut-être plus
- 3:49deux semaines ou un mois à faire parce qu'il faut faire du terrain,
- 3:52il faut rencontrer des gens,
- 3:53avoir des
- 3:53infos. Donc ces sujets-là,
- 3:56ils étaient peut-être un peu plus compliqués à vendre
- 3:59avant le
- 3:597 octobre parce que
- 4:00les caméras n'étaient pas du tout
- 4:02tournées sur la région.
- 4:04Et en fait on
- 4:05est dans
- 4:06Israël et la Palestine,
- 4:07c'est un conflit qui dure depuis plus de 75 ans aujourd'hui.
- 4:09Et tous les sujets ont déjà été traités.
- 4:12Tous les sujets
- 4:14ont déjà été abordés d'une manière ou d'une autre.
- 4:17Et quand ils reviennent dans l'actualité,
- 4:19c'est parce que,
- 4:20en général,
- 4:20la situation empire.
- 4:22Donc c'est pas un,
- 4:23c'est pas une
- 4:23zone qui
- 4:26je pense est très vendeuse dans le sens où
- 4:29où ce qui se passe
- 4:30et ce qui est horrible à constater au quotidien.
- 4:35intéresse moins
- 4:36les audiences,
- 4:38l'électorat, parce que c'est loin et il y a cette politique
- 4:42du mort kilomètre qui joue et parce que
- 4:45c'est un conflit qui est complexe,
- 4:47qu'il faut forcément rentrer
- 4:50dans plein d'éléments d'explication pour que les articles soient compréhensibles et que
- 4:55le lecteur ou l'auditeur puisse
- 4:57comprendre les enjeux de ce qui se passe.
- 4:59Donc je pense que ces deux effets là combinés rend
- 5:04avant le 7 octobre en tout cas,
- 5:05a rendu la matière
- 5:07israélo-palestinienne un peu moins
- 5:10attractive, ce qui
- 5:14était frustrant,
- 5:15mais qui nous permettait de travailler au plus long cours.
- 5:19Je pense qu'on avait plus de place pour les sujets
- 5:22plus lents,
- 5:23plus analytiques,
- 5:25plus en profondeur.
- 5:26Ce qui est évidemment,
- 5:28avec le 7 octobre,
- 5:29tout va changer.
- 5:30On avait fait,
- 5:31un an
- 5:32après les événements,
- 5:33un podcast ensemble
- 5:34avec un autre de nos
- 5:36anciens correspondants,
- 5:36Samuel Forey,
- 5:37où vous nous aviez un peu raconté ces jours-là.
- 5:39On ne va pas refaire tout le détail là,
- 5:41mais là,
- 5:41est-ce que vous pouvez juste nous redire
- 5:42le matin du 7 octobre 2023 ?
- 5:45Vous êtes dans quel état d'esprit quand vous réveillez et
- 5:48puis quand la nouvelle tombe et comment s'organise la journée ?
- 5:51Ça a été.
- 5:53Les alarmes ont sonné à Jérusalem autour de 7 h du matin,
- 5:56je crois.
- 5:57Et je me souviens m'être réveillée en étant surprise,
- 5:59en me demandant,
- 5:59mais qu'est-ce qui se passe ?
- 6:01Parce qu'on n'était pas dans
- 6:02un contexte guerrier,
- 6:04on n'était pas
- 6:05dans un contexte de tension.
- 6:07Il y avait des tensions en Cisjordanie,
- 6:09on vit toujours un petit peu
- 6:12tendu, mais il n'y avait pas
- 6:14d'échange de roquettes,
- 6:15il n'y avait pas de
- 6:17hausse de
- 6:17ton entre
- 6:18Israël et le Hamas à ce moment-là.
- 6:20C'est quelque chose qui revient tous les
- 6:22ans, mais à ce moment-là,
- 6:22on n'était pas dans ce contexte-là,
- 6:24donc je me suis demandé mais qu'est-ce qui se passe ?
- 6:27Et en fait,
- 6:27très vite,
- 6:28dans les boucles WhatsApp dans lesquelles j'ai été,
- 6:30notamment dans une boucle WhatsApp animée par un journaliste gazaoui
- 6:33francophone, On a très vite reçu des
- 6:36images de ce qui se
- 6:38passait à la frontière et notamment
- 6:40les exactions et les meurtres commis par
- 6:43les militants du Hamas
- 6:44qui traversaient et qui donc
- 6:45entraient dans les kibboutz
- 6:46et dans les bases militaires.
- 6:47Et très
- 6:48vite on a vu des vidéos arriver où je me suis
- 6:50dit oh là alors là il y a rien qui va,
- 6:51c'est pas normal,
- 6:52on n'est pas dans les modes opératoires habituels.
- 6:54On voyait passer des vidéos.
- 6:58enfin de militants du Hamas qui écrasaient les têtes de soldats
- 7:01qui avaient eu à peine le temps
- 7:03de mettre leur gilet pare-balles,
- 7:04ils étaient encore en caleçon de leur nuit.
- 7:06Enfin, on était dans un truc où on
- 7:08sentait que tout le monde avait été pris
- 7:10par surprise.
- 7:11C'était chaotique.
- 7:12On n'avait vraiment aucune idée de ce qui se passait.
- 7:14Donc en fait,
- 7:17Très vite,
- 7:18j'ai compris que
- 7:18c'était pas normal.
- 7:19Donc j'ai envoyé des messages à mes différentes rédactions
- 7:22qui ont mis du temps à se réveiller.
- 7:23On était un samedi.
- 7:25Les rédactions,
- 7:25c'est pas le jour où elles travaillent le plus.
- 7:28Elles sont le plus réactives
- 7:29le samedi matin.
- 7:30Ça a mis un petit peu de temps à se lancer.
- 7:33Et puis entre-temps,
- 7:34on comprenait un peu plus
- 7:36l'ampleur, même si on a mis je crois que ça a mis une
- 7:39semaine à ce qu'on sache le nombre total de morts qui était 2200.
- 7:42Donc voilà,
- 7:43essayer de comprendre un peu
- 7:45ce qui se passe.
- 7:46Et donc j'ai fait le choix de rester à Jérusalem,
- 7:48contrairement à d'autres collègues qui eux sont partis direct sur le terrain.
- 7:51Moi je suis pas
- 7:52journaliste de guerre à la base,
- 7:53donc je
- 7:54j'étais pas équipée,
- 7:57j'avais pas forcément les réflexes pour faire
- 7:59ça. Donc du coup,
- 8:00le premier jour,
- 8:00je suis restée à Jérusalem à essayer de comprendre la situation.
- 8:03J'ai vu la ville se fermer complètement,
- 8:05enfin pas se fermer mais.
- 8:08La tension montait,
- 8:09j'imagine. Après
- 8:10même juste parler de tension,
- 8:12c'est pas assez fort comme terme.
- 8:14Et les sirènes sonnaient en continu.
- 8:15En fait,
- 8:15on avait des sirènes peut-être toutes les deux minutes.
- 8:18Donc la partie israélienne,
- 8:20la partie ouest de la ville,
- 8:21s'est complètement barricadée.
- 8:23Côté palestinien,
- 8:24ça klaxonnait un peu au début et puis après
- 8:27les gens sont rentrés chez eux.
- 8:28Donc il y a eu vraiment cette espèce de
- 8:30chape de plomb qui est tombée sur
- 8:32la ville et sur le pays de manière générale.
- 8:34Je suis allée sur le terrain le 8 octobre.
- 8:37où là
- 8:38j'ai fait toutes les
- 8:39erreurs d'un journaliste débutant
- 8:42en zone
- 8:44de guerre parce que pour le coup,
- 8:45c'était vraiment la guerre.
- 8:46À ce moment-là,
- 8:48j'ai été proche de Gaza en n'étant pas équipée,
- 8:51j'avais pas de gilet pare-balle,
- 8:52je suis partie toute seule.
- 8:54Je me suis fait vraiment peur parce que à ce moment-là,
- 8:56on ne savait pas qui était encore
- 8:58qui était encore
- 8:59dans les territoires israéliens ou pas,
- 9:01qui était en embuscade ou pas.
- 9:03Je suis tombée sur des corps,
- 9:04sur des voitures qui avaient été laissées à l'abandon avec des vitres explosées.
- 9:07Donc à
- 9:08ce moment-là,
- 9:08j'ai fait demi-tour en me disant faut pas risquer le truc
- 9:12et je me
- 9:12suis dit qu'à partir de maintenant,
- 9:13je travaillerai plus toute seule et
- 9:15plus en étant
- 9:16pas au courant vraiment de ce qui se passe.
- 9:18Donc c'est des leçons qu'on apprend un peu
- 9:21par l'expérience et
- 9:22en se mettant
- 9:24Par l'erreur,
- 9:24en fait,
- 9:25ça a été instructif.
- 9:26En se mettant aussi en danger,
- 9:28il faut aussi le dire,
- 9:29tout s'est bien passé,
- 9:30heureusement. Mais
- 9:31ce n'était pas très malin
- 9:32et je m'en suis rendu compte après pourquoi.
- 9:34Et vous
- 9:36disiez tout à l'heure quand
- 9:38l'impression peut-être en arrivant à Jérusalem en 2021,
- 9:42c'était l'histoire d'une
- 9:44un peu une ville-monde,
- 9:45creusée de culture,
- 9:47la croisée de plein de chemins,
- 9:48etc. À
- 9:49partir du 7 octobre à midi,
- 9:52à partir du 8 octobre,
- 9:53vous voyez directement le pays changer ou il faut
- 9:55quand même un tout petit peu de temps.
- 9:56C'est un
- 9:57processus qui a mis un peu de temps à se mettre en place.
- 9:59Je pense que c'est effectivement un processus qui a mis du temps.
- 10:02J'ai longtemps été fascinée par
- 10:04Jérusalem, comme
- 10:05j'expliquais tout à l'heure,
- 10:06cette ville,
- 10:07enfin, c'est le pays.
- 10:08Mais parce que Jérusalem,
- 10:09je pense,
- 10:09c'est microcosme,
- 10:11c'est le laboratoire de l'humanité.
- 10:13C'est à dire que
- 10:13à Jérusalem,
- 10:14on a.
- 10:15On a tout le monde en fait,
- 10:17on a les trois monothéismes,
- 10:18on a des gens qui viennent d'absolument
- 10:20tout, enfin le monde entier,
- 10:22il y a des.
- 10:24Le poids de l'histoire
- 10:25qu'on sent dans les
- 10:26Maghrébins, enfin,
- 10:27il y a les trois,
- 10:29même chez les chrétiens,
- 10:30il y a des Indiens,
- 10:31il y a des Chinois,
- 10:32il y a des
- 10:32Philippins. Enfin voilà,
- 10:33il y a vraiment ce monde.
- 10:36Et en fait,
- 10:36effectivement, c'est pas du jour au lendemain,
- 10:38mais c'est quand même allé très vite.
- 10:39Il y
- 10:39a eu cette espèce
- 10:41de raidissement.
- 10:43de la pensée
- 10:44des esprits,
- 10:45d'enfermement aussi de la pensée des esprits.
- 10:47C'est-à-dire que tous les gens,
- 10:48surtout du côté israélien,
- 10:50tous les gens qui étaient un petit peu à gauche,
- 10:52la gauche
- 10:52démocrate, libérale,
- 10:56tous ces gens-là,
- 10:57du jour au lendemain,
- 10:58par l'impact
- 11:00qu'a eu les massacres
- 11:01et par l'ampleur des massacres,
- 11:03se sont complètement raidis
- 11:06et sont devenus
- 11:08On penchait plus à droite.
- 11:10En fait,
- 11:10il y a eu un truc
- 11:11de raidissement vers
- 11:12les arguments sécuritaires.
- 11:13Ça veut dire que,
- 11:15en l'espace d'une semaine,
- 11:16je pense,
- 11:16une fois qu'on a eu un peu les chiffres et les premiers témoignages.
- 11:20Et les gens ont dit c'est OK
- 11:23de bombarder Gaza comme ils vont le bombarder pendant deux ans.
- 11:25Il y a eu cette espèce
- 11:28de légitimation de la violence
- 11:30qui allait être employée après coup.
- 11:33Et plus physiquement,
- 11:35ce qui a été très facile de noter,
- 11:37c'est la place de l'arme
- 11:39et des
- 11:40armes dans
- 11:41l'espace public.
- 11:42Ça c'est pareil,
- 11:43je pense en l'espace de dix jours,
- 11:44on a
- 11:45vu les gens,
- 11:46parce que
- 11:46les jeunes gens
- 11:48allaient en réserve,
- 11:49rejoignaient les réserves de l'armée israélienne.
- 11:51Donc beaucoup d'uniformes,
- 11:53beaucoup d'armes,
- 11:54les gens se sont aussi armés
- 11:55seuls. Il y a un port d'armes
- 11:57qui est
- 11:58autorisé en Israël.
- 11:59Donc voilà,
- 12:00on a vu les
- 12:01armes partout dans l'espace public
- 12:03peu après et c'est toujours le cas aujourd'hui.
- 12:05Oui, c'est ça,
- 12:06ce que
- 12:06vous expliquez là,
- 12:07j'ai l'impression,
- 12:08un truc qu'on a pu aussi
- 12:10observer de
- 12:11l'extérieur, c'est qu'on sait que c'est évidemment un conflit
- 12:13extrêmement compliqué,
- 12:15extrêmement compliqué à comprendre aussi,
- 12:17dans lequel il n'y a déjà pas beaucoup de place pour la nuance.
- 12:19Mais j'ai l'impression,
- 12:20avec ce que vous expliquez là,
- 12:21après le 7 octobre,
- 12:22il n'y avait plus de nuance du tout.
- 12:23C'est même pas qu'il y avait une petite place,
- 12:25c'est que
- 12:26c'était blanc,
- 12:26c'était noir et il n'y avait rien au milieu.
- 12:29Oui, c'était exactement ça.
- 12:31Et ça a été le cas pour une
- 12:33majorité de la population.
- 12:34Après donc il y a eu les populations minoritaires,
- 12:36par exemple les Arabes israéliens
- 12:38ou donc les Palestiniens
- 12:39citoyens d'Israël,
- 12:41qui ont du coup dû vivre dans cette espèce d'entre-deux où
- 12:44il y avait cette
- 12:45peut-être sympathie,
- 12:47empathie avec leurs voisins israéliens
- 12:49parce que bah voilà,
- 12:49ils parlent la langue,
- 12:51ils vivent dans les mêmes sociétés et en même temps cette vision d'horreur,
- 12:56parce que
- 12:57ils sont aussi,
- 12:58enfin ils ont aussi vu les images des bombardements
- 13:00hyper violents sur Gaza
- 13:02les dans les 10 h après,
- 13:04enfin même pas dans l'après-midi après les
- 13:05massacres. Donc du coup,
- 13:07ces gens-là,
- 13:07par exemple,
- 13:08se sont retrouvés un peu
- 13:10entre 2
- 13:12entre 2 mondes,
- 13:12entre 2 narratifs,
- 13:14entre 2
- 13:152 émotions.
- 13:17Et je sais que c'est pour ces gens-là,
- 13:18pour en avoir beaucoup parlé avec eux quand
- 13:19j'ai pu les rencontrer pendant mes reportages,
- 13:21ça a été compliqué.
- 13:22Et il y a une grosse
- 13:23répression de la parole
- 13:25arabe israélienne.
- 13:26Il y a eu beaucoup d'arrestations de gens qui postaient,
- 13:28ne serait-ce par exemple qu'un drapeau palestinien
- 13:30sur leur page Facebook
- 13:32ou qui postaient des messages en disant qu'ils soutenaient
- 13:34ou qui
- 13:35comprenaient les gestes du Hamas.
- 13:36Enfin voilà,
- 13:36il y a eu
- 13:37vraiment ce
- 13:38raidissement des esprits,
- 13:40c'est aussi constaté
- 13:41sur tout un spectre de la vie quotidienne et de l'implémentation de la force.
- 13:47Il y a
- 13:48au niveau de
- 13:49un petit peu des allers-retours entre la situation du pays et
- 13:52votre pratique professionnelle.
- 13:54Mais après le 7 octobre,
- 13:56ça veut dire que
- 13:57j'imagine qu'à ce moment-là,
- 13:58les rédactions avaient
- 13:59plus facilement,
- 14:00enfin avaient
- 14:01l'oreille plus attentive.
- 14:03Par contre,
- 14:03on est,
- 14:05j'ai l'impression,
- 14:05on arrive dans le journalisme de guerre et le
- 14:09compte rendu,
- 14:10le compte rendu de
- 14:11bombardement, etc.
- 14:12Il n'y avait plus tellement peut-être un peu
- 14:14moins la place pour des sujets de société,
- 14:16d'aller faire parler les gens etc
- 14:18et s'intéresser à leur quotidien.
- 14:21Ça a été un peu en deux temps
- 14:23parce que donc il y avait forcément eu,
- 14:25on va dire le premier mois,
- 14:26ça a été hyper intense.
- 14:29Il y
- 14:30avait de la demande tout le temps.
- 14:31On essayait de je pense collectivement comprendre ce qui
- 14:33s'était passé et ce qui avait amené à ça.
- 14:35Donc il
- 14:35y a eu de la place pour des
- 14:36sujets un peu plus longs pour essayer de
- 14:38forcément raconter les
- 14:39horreurs, mais aussi essayer de comprendre les origines
- 14:42de qu'est-ce qui a mené à des actes aussi
- 14:47aussi durs quoi.
- 14:48Et inversement,
- 14:48je pense que
- 14:51ça a été le cas notamment avec Le Soir.
- 14:52Il y a une grosse couverture de ce qui se passait à Gaza en parallèle.
- 14:55Donc en fait,
- 14:56en fait,
- 14:56la guerre
- 14:57en tant que telle on l'a vécu.
- 14:59Enfin moi je l'ai vécu à distance parce que
- 15:01le terrain de guerre c'est devenu Gaza et Gaza
- 15:04encore aujourd'hui,
- 15:05les journalistes étrangers peuvent pas y entrer de manière
- 15:07indépendante. C'est qu'avec l'armée israélienne,
- 15:10ils choisissent qui ils veulent faire entrer et ce qu'ils leur montrent.
- 15:12Donc ça a été plutôt,
- 15:15je pense,
- 15:16en tout
- 15:17cas moi
- 15:18personnellement et
- 15:18les correspondants de manière plus globale,
- 15:20les terrains sur lesquels on a pu se déplacer et rencontrer les gens.
- 15:23C'était post attaque.
- 15:24Après, il y a eu toute la Cisjordanie qu'il a fallu aussi couvrir et
- 15:30le pareil,
- 15:30le raidissement
- 15:31sécuritaire et de l'occupation militaire qui s'est produit avec
- 15:35les villes fermées,
- 15:36les routes fermées,
- 15:37plus de checkpoint,
- 15:38plus de barrières donc ça.
- 15:39Mais c'est pas des terrains de guerre comme on l'entend avec
- 15:42des lignes de front fixes,
- 15:43avec un ennemi,
- 15:45et cetera.
- 15:46C'est beaucoup plus compliqué en fait,
- 15:47c'est beaucoup plus
- 15:49la guerre,
- 15:49elle était inaccessible pour nous,
- 15:50on a trouvé plus les conséquences.
- 15:53de d'une journée d'attaque.
- 15:56Mais voilà,
- 15:57est ce que je pense que ce qui a été aussi
- 16:00très riche,
- 16:01mais aussi très
- 16:02intense à gérer
- 16:03dans la correspondance,
- 16:04c'est que on
- 16:05avait vraiment le cerveau divisé en trois
- 16:08avec un cerveau en Cisjordanie,
- 16:10un cerveau
- 16:11côté israélien,
- 16:12un cerveau à Gaza
- 16:14parce qu'il fallait
- 16:15rapporter tout ce qui se passait
- 16:17et les journaux ont pas toujours les moyens d'avoir
- 16:20des correspondants dans ces trois
- 16:21endroits. Donc en étant sur
- 16:23place, on se retrouve à
- 16:26couvrir ces trois endroits là avec plus ou moins de difficultés d'accès.
- 16:31Donc c'est ça qu'il a fallu gérer.
- 16:32Mais je pense que
- 16:34les médias,
- 16:34enfin je trouve en tout cas la presse écrite,
- 16:36a fait son travail
- 16:38d'analyse et de long cours
- 16:41et de
- 16:41prise de perspective.
- 16:42Il y a eu la couverture de l'actualité chaude,
- 16:44mais il y a aussi eu le réflexe de vouloir comprendre
- 16:46pourquoi tout ça s'est passé.
- 16:49Je voulais voir aussi,
- 16:49c'est évidemment
- 16:51bon, vu le
- 16:52l'ampleur des massacres et de la suite des
- 16:54événements, et cetera.
- 16:55Un sujet qui
- 16:56a beaucoup fait parler hors d'Israël,
- 16:58aussi en Belgique,
- 16:59en France,
- 17:00avec plein de gens qui avaient tous un commentaire,
- 17:03qui étaient persuadés de
- 17:04détenir une vérité sur telle situation ou telle situation.
- 17:07Vous, depuis Israël,
- 17:09vous avez ressenti aussi cette espèce de
- 17:12tout d'un coup d'omniscience de la connaissance sur le conflit de
- 17:14la part de
- 17:15gens qui n'ont a priori jamais mis les pieds
- 17:17dans ces régions-là.
- 17:19Ouais, et puis c'était très frustrant.
- 17:20Je pense
- 17:21que c'est malheureusement,
- 17:24je ne dirais pas une des dérives du journalisme,
- 17:26mais quelque chose qui
- 17:28va à l'encontre de ce que nous on
- 17:30nous apprend dans les écoles de journalisme ou sur le terrain,
- 17:32c'est qu'il y a vraiment deux mondes en fait.
- 17:34Il y
- 17:36a le monde des éditos et des éditorialistes,
- 17:38des gens qui donnent leur opinion,
- 17:40le monde des experts qui sont invités sur les plateaux
- 17:42et le monde des gens qu'on invite juste pour commenter.
- 17:45Et il y a le monde des gens qui sont sur le terrain
- 17:48et qui font un travail,
- 17:50je pense,
- 17:51un peu plus
- 17:51invisibilisé par la manière dont fonctionnent les médias aujourd'hui,
- 17:54qui mettent beaucoup en valeur les contenus sur les réseaux sociaux qui font le buzz.
- 17:58Or, le travail au long cours,
- 17:59le travail
- 18:01d'investigation, de terrain,
- 18:02ce n'est pas du contenu qui est mis en valeur sur les réseaux sociaux.
- 18:04C'est très ingrat.
- 18:07Donc je pense qu'il y a cette dichotomie là en fait.
- 18:09Et effectivement,
- 18:09je pense que le conflit,
- 18:11c'est un conflit qui est émotionnel,
- 18:13c'est un conflit qui est clivant,
- 18:14c'est un conflit sur lequel tout le monde a une opinion.
- 18:18Donc forcément,
- 18:18ça a suscité
- 18:20beaucoup de
- 18:21débats passionnés,
- 18:22mais et qui malheureusement,
- 18:24encore une fois,
- 18:25je pense dans le modèle médiatique
- 18:26actuel, a pas mis en valeur le travail
- 18:31de terrain.
- 18:32Ouais, un peu moins en tout cas.
- 18:34Je ne vais
- 18:34pas vous demander de
- 18:35résumer quatre ans et demi,
- 18:37cinq ans
- 18:38en deux mots,
- 18:39mais au final,
- 18:40vous en retenez quoi ?
- 18:41Vous en retirez quoi de cette expérience de correspondante ?
- 18:47J'en retire
- 18:48beaucoup de choses.
- 18:49Je suis encore en train de faire le point moi-même.
- 18:52Je suis rentrée qu'il y a deux jours,
- 18:54trois jours,
- 18:55donc je suis encore en train de faire le point moi-même.
- 18:57Je pense que ça m'a énormément appris sur
- 19:01le métier déjà.
- 19:03C'est quand même
- 19:04on fait un travail enfin d'avoir cette capacité aujourd'hui de
- 19:07travailler sur le terrain,
- 19:08c'est quand même
- 19:10d'aller dehors,
- 19:11de rencontrer des gens.
- 19:11C'est quand même un
- 19:13un luxe je pense
- 19:15dans le milieu journalistique actuel qui est quand même beaucoup basé dans des rédactions et
- 19:19voilà. Donc
- 19:20je me rends compte d'avoir eu beaucoup de chance
- 19:22de pouvoir pratiquer
- 19:24cette version là du journalisme.
- 19:27J'ai appris énormément.
- 19:28C'est un pays et c'est une terre où
- 19:33On apprend énormément de choses
- 19:35par rapport au collectif.
- 19:37C'est le Moyen-Orient,
- 19:39c'est encore une zone qui est très
- 19:41tournée vers
- 19:42vers le clan,
- 19:43vers la famille,
- 19:44vers on prend soin de sa communauté.
- 19:47Et ça,
- 19:48je pense qu'on l'a un petit peu perdu
- 19:50dans nos sociétés européennes occidentales,
- 19:52plus individualistes.
- 19:53Donc je pense que ça m'a reconnecté un peu ce
- 19:55tout cette
- 19:57ce mode de d'agir et de
- 19:59d'être. Voilà,
- 20:01je pense que j'ai rencontré des personnes qui m'ont marqué à vie.
- 20:04C'est un pays qui est tellement
- 20:07confronté à des questions
- 20:08existentielles en permanence
- 20:10que dans les relations humaines,
- 20:12amicales, on va très vite en profondeur.
- 20:15Il n'y a pas le temps de blablater sur
- 20:20la dernière expo ou quoi.
- 20:21Enfin direct,
- 20:22on est mis
- 20:23dans le bain de.
- 20:25des injustices auxquelles on a été confrontés,
- 20:28de la difficulté de faire notre métier parfois
- 20:30dans certaines zones,
- 20:31notamment en Cisjordanie.
- 20:32Donc on rentre beaucoup plus en
- 20:36profondeur avec les gens qu'on rencontre,
- 20:40qui nous livrent peut-être plus facilement aussi leurs histoires.
- 20:42Il y
- 20:42a moins cette timidité.
- 20:45Les gens ont très envie de partager,
- 20:46de faire donner à voir
- 20:49leur point de vue
- 20:50parce que beaucoup ils ont l'impression que on
- 20:52raconte pas bien les histoires et donc du coup il faut absolument corriger.
- 20:56Ce qu'ils considèrent comme la vérité,
- 20:57c'est de
- 20:58part et d'autre,
- 20:58Israéliens et Palestiniens.
- 20:59Donc il y a un côté,
- 21:00c'est très facile de faire
- 21:01ce métier en termes d'accès aux contacts et aux
- 21:03informations, mais on se retrouve pris aussi.
- 21:06Et ça,
- 21:07je pense que c'est
- 21:08une vraie,
- 21:08un vrai apprentissage aussi.
- 21:09On se retrouve pris dans des narratifs
- 21:11où le mensonge,
- 21:12l'exagération, le détournement des faits
- 21:16font partie intégrante des récits.
- 21:19Et je pense que trouver
- 21:20le juste milieu
- 21:23là-dedans, sans prétendre trouver
- 21:25la vérité,
- 21:26ou en tout cas
- 21:27essayer au maximum de décrire les réalités.
- 21:30Je pense que ça questionne aussi tout
- 21:32plein de choses dans le thème de travail journalistique.
- 21:35Et donc
- 21:36voilà, beaucoup
- 21:39d'apprentissage ces cinq dernières années.
- 21:42Ça vous a beaucoup appris à vous,
- 21:43ça nous a beaucoup appris à nous aussi.
- 21:45Merci beaucoup pour ce témoignage,
- 21:46pour les
- 21:47articles que vous avez
- 21:48écrits pour nous pendant toutes ces années.
- 21:50Et puis beaucoup de bonheur pour la suite.
- 21:52Merci beaucoup.
- 21:57À propos,
- 21:58c'est fini pour aujourd'hui,
- 21:59mais on revient demain matin.
- 22:00Merci de votre écoute.
- 22:02Si vous en voulez encore,
- 22:03tous nos podcasts sont disponibles dans l'application du soir.
- 22:06Rendez-vous dans le store de votre smartphone
- 22:09ou de votre tablette pour la télécharger.
- 22:11À demain.
- 22:16Nous, agricultrices Faire Belle,
- 22:18on aime prendre les choses en
- 22:19main pour travailler,
- 22:20mais encore plus pour faire bouger les choses.
- 22:22Notre lait équitable rémunère décemment les 550
- 22:25agriculteurs de notre coopérative et respect nos valeurs de qualité,
- 22:28de goût
- 22:29et de proximité.
- 22:30Alors, vous aussi,
- 22:31en magasin,
- 22:32prenez les choses en main,
- 22:33choisissez Faire Belle.