Latest / Des voix et des droits, le podcast de la LDH / Épisode 7.1 ” Des voix et des droits”, le podcast de la LDH, avec Arié Alimi, membre du Bureau national de la LDH (1ère partie)
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- En cet automne 2023, les éditions La Découverte publient le livre de l'avocat Arie Halimi, « L'État hors la loi, logique des violences policières ». Arie Halimi est aussi membre du Bureau National de la Ligue des Droits de l'Homme et donc l'invité de ce nouveau numéro du podcast de la LDH, « Des Voix et des Droits ». Bonjour Arie Halimi. Bonjour. Alors si je veux me faire un peu l'avocat du diable, chacun ses clients, les violences policières, depuis Papon jusqu'à Marcellin, de Charonne à l'heure du Monsieur le Prince, des voltigeurs au Bravem, quoi de nouveau sous le soleil ? En fait, ce sont toujours des violences policières, ça a toujours existé, indéniablement, y compris dans les mouvements ouvriers et les grèves ouvrières, donc ça ne date pas d'hier. Je pense même que peut-être l'usage de la violence date de l'exercice du pouvoir, donc ça remonte encore à bien plus loin. En revanche, on est dans une époque contemporaine où on a vu s'accélérer certains phénomènes de violences policières depuis une dizaine d'années. Et puis surtout, il y a eu des vidéos qui ont permis de documenter, voir et permettre à ces violences de sortir des radars, dans leur multiplicité, parce qu'effectivement, au moment de la mort de Malik Ousekine, rue Monsieur le Prince, par les voltigeurs, ça a créé un émoi national, comme d'autres affaires de violences policières. Mais on n'avait pas conscience de la multiplicité et peut-être du fait que ça n'était pas qu'un simple phénomène individuel de bavure, mais on commence à s'en rendre compte qu'il y a quelque chose qui relève de l'institution policière, voire peut-être même de l'État lui-même, et c'est ça qui est un peu nouveau. Alors, je vais mettre peut-être un petit bémol, on n'en avait pas conscience peut-être au centre de Paris, moi qui ai grandi à la Courneuve, on l'a toujours su. – Alors, j'ai grandi à la Courneuve, figurez-vous, aussi, au 4000, et effectivement, et d'ailleurs, je le raconte, mais moi-même, enfant, je n'avais pas forcément conscience de ces violences, et ado non plus, étrangement, et ado non plus, peut-être parce qu'on ne le voit pas même quand on est dans le quartier, qu'elles existent. Je m'en suis rendu compte plus tard, quand je suis devenu avocat, que j'ai eu à défendre des gamins arrêtés dans les cellules de garde à vue, et au début, aussi, j'aurais pu me dire, ce sont les risques du métier. Quand on vend du stup en bas de chez soi, on pourrait se dire, bon, ben, on se fait interpeller, c'est violent, une interpellation. En tout cas, c'est ce qu'on pense a priori, et puis, je pense que c'est ce que pensent la plupart des avocats, au fur et à mesure, notamment pour banaliser la chose, prendre de la distance. Et puis, je ne sais pas pourquoi, on ne s'explique pas pourquoi, il y a eu un moment d'indignation telle que j'ai considéré qu'il n'était pas possible de laisser faire. Et c'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à déposer des plaintes pour les personnes que je défendais et qui avaient un aubeur noir, un bras cassé, des hématomes, des équimaux, systématiquement, après avoir été interpellés, voire sans avoir été interpellés. Et c'est à partir de 2009 que cette pratique des dépôts de plaintes s'est accélérée. Au tout début, sans véritable résultat, puisqu'effectivement, il y a une imperméabilité de la justice aussi, c'est un des problèmes structurels des violences policières, c'est qu'il n'y a pas de sanctions. Mais pour résumer, oui, effectivement, on en avait conscience dans un certain microcosme intellectuel, on en avait conscience dans les quartiers, quand on y vit pleinement, mais on n'avait pas conscience du caractère structurel et institutionnel à ce point, je pense. Et les vidéos, le fait qu'il y ait eu un transfert des violences policières de certaines armes, de certaines techniques, de certaines unités, comme par exemple les BAC, les CSI, vers les grandes villes dans le cadre du maintien de l'ordre, a permis au plus grand nombre de prendre conscience du caractère et pluriel et institutionnel. Oui, alors pluriel, ça c'est important, puisqu'il y a différentes formes de violences policières. Il y a un moment qui me paraît important, c'est le basculement quand la manif du 1er mai, qui était une manif Bon Enfant et Familiale, devient un moment nassé et anxiogène, égazé. C'est une espèce de tradition comme ça qu'on décide de foutre en l'air sans raison autre. C'est vraiment une volonté politique. Oui, je pense que c'est un moment qui a traumatisé beaucoup de personnes qui, traditionnellement, participaient à la fête des travailleurs. Le moment où le secrétaire général de la CGT est égazé. Ça, c'est quand même un moment incroyable, parce que c'était une manifestation institutionnelle, historique, traditionnelle, reconnue par les autorités, protégée par les autorités policières, avec un service d'ordre à part. Et là, on se retrouve avec des violences policières, puisque le simple fait d'user de gaz lacrymogène peut être constitutif de violences policières, contre le cœur même de cette manifestation. Alors, ça ne veut pas dire que c'est là que ça a commencé. Ça a commencé bien avant. Ça a affleuré à la conscience plus générale. D'autant que c'est peut-être la première année où c'est documenté depuis l'intérieur des manifestations, puisqu'il y a là les premiers vidéoreporters libres, si je dois dire, la street press. Il y avait eu le mouvement des Gilets jaunes juste avant, ce qui a permis la naissance... Alors, un petit peu avant quand même, il y avait eu aussi Nuit debout. Il y avait eu également la mobilisation sur la loi travail, où on avait commencé à voir ce dispositif de maintien de l'ordre qui changeait radicalement. La doctrine avait évolué. On passait de celle de Grimaud, de manière mythifiée, évidemment, en mai 68, avec garder à distance et ne pas éviter toute blessure, tant du côté des manifestants que du côté des policiers, avec une forme de respect, y compris en sacrifiant, entre guillemets, les fonctionnaires de police dans cette doctrine, c'est ce que dit Grimaud, à une doctrine radicalement différente où on vient au contact, où on pénètre, où on infiltre, où on interpelle et où on percute. C'est ça la nouvelle doctrine. Et ça, ça commence quand ? Ça commence, je pense qu'on peut le situer, au gouvernement de François Hollande. Alors, on voit poindre une évolution dans les quartiers populaires avec Nicolas Sarkozy, le fameux Karcher, l'usage des flashballs. Et les flics sont pas là pour le coup. Voilà, la fin de la police de proximité, l'adjonction à la brigade anticriminalité de la CSI. Ça, c'est dans les quartiers. Et juste après, Manuel Valls, qui reprend la balle, en fait, et qui va parce qu'il a une mauvaise expérience de Notre-Dame-des-Landes, où ils ont perdu politiquement, objectivement. Et donc, il va y avoir Syvins avec la mort de Rémi Fraisse. Et on commence à voir une inflexion de la doctrine du maintien de l'ordre avec une violence délibérée, avec un usage manifestement disproportionné de la force, des armes et de la contrainte. Et puis là, ça commence, c'est la glissade, mais une glissade extrêmement rapide, extrêmement violente, extrêmement brutale. Et on peut parler de brutalisation du maintien de l'ordre avec, à la fois, des instructions qui vont conduire à un nombre de mutilations considérables, documentées notamment par David Dufresne et par d'autres médias qui ont montré. Et je pense que si on n'avait pas eu, effectivement, ces journalistes de terrain, ces documentaristes de la vie militante, on n'aurait pas forcément pu le montrer au grand public. Et donc, oui, on arrive à ce moment-là, au 1er mai, où toute la sphère militante et politique et syndicale a pris conscience définitivement du point de bascule dans le maintien de l'ordre et dans le regard de l'État à l'égard de la société civile, finalement. Donc ça, c'est l'une des brutalisations. Oui, je pense que... Juste pour rester là-dessus, elle est soutenue aussi par... Il y a une porosité des pouvoirs, parce qu'elle est soutenue aussi par le judiciaire et, on l'a vu avec certaines commissions d'enquête, par le parlementaire. Tout le monde part du principe que de toute façon, les flics ont raison. Et quand vous avez été convoqués par la commission parlementaire, c'était parce que vous aviez côtoyé des gens violents. Ce n'était pas parce que vous aviez défendu des gens parfois accusés à tort. Oui, on a été convoqués comme des membres de la Ligue des droits de l'homme, comme les sous-lèvements de la terre, anciennement dissous, plus dissous, et donc finalement convoqués en tant que tels. Oui, c'est complètement dingue cette histoire, mais on a été convoqués parce que je pense qu'ils ont voulu un petit peu intimider à nouveau la société civile et essayer de récupérer de l'information en dépit du caractère stratégiquement secret des actions militantes. Donc oui, concrètement. Et puis, ils ont voulu montrer qu'il y avait une sorte de violence inhérente au militantisme de gauche, d'extrême-gauche, d'ultra-gauche, on l'appelle comme on veut l'islamo-gauchisme, enfin voilà. Toutes ces phrases qui ne veulent rien dire. Évidemment, on a été convoqués pour ça. Mais pour revenir à un petit moment, parce que vous m'aviez posé une question et je n'ai pas complètement répondu. Il y a plusieurs violences policières. Oui, mais en fait, jusqu'à maintenant, on ne parlait que des violences policières. D'ailleurs, on ne parlait pas des violences policières puisque le gouvernement considère que les violences policières, ça n'existe pas. Et on a même une forme de prohibition à en parler. Et à chaque fois, ils sont tous alignés, ministère, gouvernement, président de la République, députés, tous. Quand on leur parle de violences policières, ils disent clairement, ça n'existe pas. Et il y a même certaines chaînes d'information continue comme BFM où ils ont, d'un point de vue rédactionnel, l'interdiction de parler des violences policières. Et quand ils sont obligés d'en parler parce que l'invité en parle, de mettre des guillemets. Donc, vous voyez qu'il y a une vraie guerre. En plus de la guerre qui se mène sur le terrain, il y a une guerre sémantique parce qu'évidemment, dans le mot violences policières, il y a quelque chose qui est de l'ordre du performatif. Et on se rend compte que le simple fait d'accepter et de reconnaître l'existence des violences policières met déjà en branle l'institution policière, mais peut-être l'État lui-même. Et c'est une des réflexions que j'ai essayé de mener dans ce livre. Pourquoi est-ce que deux mots sont aussi dangereux pour l'État ? Et après, pour faire accepter cette expression, je pense qu'il faut arriver à creuser le phénomène et donc à le documenter. Alors, je ne suis pas sociologue, je ne suis pas chercheur. Et donc, cet ouvrage est un essai. Et il se fonde uniquement sur mon expérience professionnelle et les dossiers que je traite et les familles et les victimes que je défends. Et le regard que je porte, évidemment, ça peut être contesté d'un point de vue sociologique ou pas, je ne sais pas. Mais ce que j'ai pu observer, c'est une tripartition dans les violences policières. Et classifier, c'est déjà comprendre le phénomène. Et ce que je vois, c'est effectivement d'abord les violences de type ethno-racial, visant globalement les personnes dans les quartiers populaires, avec une origine qui est de l'ordre du refoulement colonial, post-colonial, et qui montre qu'en fait, il y a eu une ségrégation. Ça est amplement documenté dans les quartiers populaires. Même Manuel Valls la reconnaît avec une forme d'apartheid. Donc je ne peux pas aller plus loin que lui. Et que ces violences policières qui sont commises au jour le jour, dans le cadre notamment des contrôles dites au faciès, et bien ces violences policières, elles ont pour fonction d'abord d'instaurer une territorialisation du lieu privé, c'est-à-dire qu'on voit progressivement dans les dossiers, l'intrusion dans les immeubles d'habitation, voire dans les appartements. Ça, c'est une première chose. Et puis surtout, de confirmer le phénomène de la ségrégation, c'est-à-dire que la violence imprime cette ségrégation et la maintient définitivement. Ça, c'est la première partie. Les deuxièmes violences policières que j'observe, ce sont les violences policières contre l'expression politique, de manière générale, ou contre l'expression de rue, dans sa composante d'expression des opinions collectives au sens constitutionnel du terme, les manifestations, qu'elles soient politiques ou festives. Il y a aussi des tuffers. Je pense d'ailleurs à Steve Maïaka-Inisaou, qui est décédé à Nantes. Je pense aux tuffers qui nous ont rejoints dans la mobilisation de la sécurité globale, parce qu'évidemment, d'abord, il y a toujours quelque chose de politique dans l'expression corporelle. Ça, c'est infiniment politique, évidemment. Mais en plus, oui, il y a une forme de volonté de territorialisation de l'espace public. L'État, dans ses violences qu'ils ont commises et qu'ils commettent de plus en plus dans les manifestations, dites à ceux qui s'expriment dans la rue, la rue nous appartient. La rue m'appartient à moi, État, et pas à vous. Alors que même que c'est un commun absolu, la rue, c'est justement l'un des seuls communs. Et puis, il y a cette troisième violence policière qui est apparue, ou en tout cas, qui a explosé en 2017, avec l'avènement de l'article L435-1 du Code de la sécurité intérieure. C'est un peu barbare, mais concrètement, c'est quoi ? C'est... Après l'affaire de Magnanville où deux policiers ont été tués par un terroriste, après l'affaire de Vierry-Châtillon où il y a une voiture de police qui a été brûlée, qu'est-ce qui se passe ? On a un mouvement de policiers en colère. La base policière qui arrive sous les fenêtres de Vendôme, comme à l'époque où Badinter avait permis l'abolition de la peine de mort et ils viennent le menacer. On a le même phénomène. Ils viennent sous les fenêtres de la place Vendôme, menaçant le gouvernement. Et qui a peur ? Les syndicats de police. Pourquoi ? Parce que les syndicats de police ont peur de perdre leur base et donc leurs adhérents. Évidemment, ils vont voir François Hollande. Ils leur disent ce qui se passe. François Hollande dit, on va voir, on va se débrouiller. J'appelle Cazou, Cazeneuve. Ils ont rendez-vous avec Cazeneuve. Et ils leur promettent finalement une évolution de l'usage des armes avec un allégement des conditions d'usage des armes et de la légitime défense, parce que c'est une ancienne des syndicats de police que de réclamer la présomption de légitime défense, c'est-à-dire un droit de tuer, pour résumer. Ils vont adopter un texte qu'ils vont faire voter au Parlement. Ce texte ne va pas changer grand-chose, sauf qu'avec les sénateurs, il va être modifié, il va être écrit avec les pieds. Donc c'est un texte extrêmement mal rédigé. Ce texte va unifier l'usage des armes par les gendarmes et par les policiers, alors qu'avant, c'était un peu distinct. Et surtout, il va créer des hypothèses de légitime défense ou d'usage des armes. Mais en fait, ce texte, si on en reste toujours sur les critères traditionnels de la légitime défense, à savoir nécessité et proportionnalité, ce qui implique qu'il y ait un péril contre soi et une nécessité et une proportionnalité dans l'usage de la force ou des armes, en réalité, il va être interprété complètement différemment par le directeur général de la police nationale à l'époque, qui va émettre une circulaire et qui va dire en fait, on est sorti de la légitime défense, on a le droit d'user de son arme, notamment le poing, s'agissant par exemple des refus d'obtempérer. Si vous envisagez qu'il pourrait y avoir un danger futur, et là, on passe dans My Neighborhood Report, on passe dans l'appréciation subjective du policier et finalement, on élargit radicalement la possibilité de tirer et donc de tuer. On est dans ce qui pourrait arriver, mais pas dans ce qui se passe réellement. Exactement, et là, concrètement et objectivement, on a une explosion du nombre de tués par balles policières au volant de leur véhicule et on observe ces phénomènes, on observe aussi le phénomène de manière générale dans la circulation routière, je pense à Cédric Chouviat, qui est mort étranglé par des policiers au moment d'un simple contrôle routier, alors qu'il est livreur, qu'il n'a que cinq enfants, qu'il est en train de travailler parce qu'il y a une montée en puissance entre les deux et que ce matin-là, il est tué. Donc concrètement, cette catégorie de violence policière qui est liée au flux de circulation et qui va viser à territorialiser pas uniquement un territoire, mais un mouvement, cette catégorie, pour moi, c'est une catégorie à part entière et c'est la troisième catégorie dont parle l'ouvrage. Arie Halimi, avocat et membre du Bureau National de la Ligue des Droits de l'Homme dont l'essai « L'État hors la loi, logique des violences policières » édité par La Découverte, vient d'arriver chez vos libraires. À suivre.