Latest / Entretien avec un dentiste / #59 Dre Manon Serre : une odyssée transclasse
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- 0:09Bonjour et bienvenue,
- 0:10vous écoutez Entretien avec un dentiste,
- 0:12le podcast qui parle d'humains dans le monde dentaire.
- 0:14Aujourd'hui,
- 0:15nous allons explorer une thématique à la fois intime et sociologique,
- 0:18celle des transclasses.
- 0:19Ces personnes qui,
- 0:20au fil de leur vie,
- 0:21franchissent les lignes sociales tracées dès l'enfance.
- 0:24Pour en parler,
- 0:25j'ai le plaisir d'accueillir la docteure Manon Serre.
- 0:27Orthodontiste à Montpellier,
- 0:29elle est née en Ardèche dans une exploitation agricole et a grandi loin des codes des milieux qu'elle intégrera plus tard.
- 0:35Le terme transclasse,
- 0:36proposé par la philosophe Chantal Jacquet,
- 0:38désigne ce passage d'un monde social à un autre,
- 0:40sans le juger,
- 0:41ni en termes d'ascension,
- 0:42ni de trahison.
- 0:43Ce n'est pas une promotion,
- 0:45c'est un déplacement,
- 0:46un franchissement,
- 0:47avec tout ce qu'il implique.
- 0:48Écart de langage,
- 0:49de goût,
- 0:50de repères.
- 0:51Ce déplacement,
- 0:52Jacquet le décrit comme une puissance d'agir en situation,
- 0:55une capacité à se construire dans un contexte donné,
- 0:57en composant,
- 0:58avec une combinaison de facteurs,
- 1:00modèles alternatifs,
- 1:01rencontres,
- 1:02ressources affectives et parfois politiques publiques.
- 1:08Le récit de Manon,
- 1:09c'est cela,
- 1:10une histoire de transclasse,
- 1:11de cohésion familiale,
- 1:12de travail acharné,
- 1:13de fierté et de décalage.
- 1:16Tout au long de cet épisode,
- 1:17nous alternerons témoignages personnels,
- 1:19regards philosophiques et sociologiques,
- 1:21notamment ceux de Chantal Jacquet,
- 1:23Pierre Bourdieu ou encore Annie Arnault,
- 1:25qui,
- 1:25en se décrivant comme une immigrée de l'intérieur,
- 1:28parlait de transfuge de classe,
- 1:29un terme plus ancien que transclasse.
- 1:32Là où le transfuge insiste souvent sur le déchirement,
- 1:34la rupture,
- 1:35le mot transclasse proposé par Jacquet vise une lecture plus neutre et complexe.
- 1:40Il met l'accent non sur la fuite,
- 1:41mais sur la traversée,
- 1:43la recomposition,
- 1:44la coexistence des mondes.
- 1:49Musique Moi je suis originaire d'Ardèche,
- 2:00j'ai grandi en Ardèche et je suis restée jusqu'à mes 18 ans.
- 2:03Je suis l'aînée d'une fratrie de trois et mes parents sont agriculteurs.
- 2:08Donc j'ai grandi sur une exploitation agricole avec un gros sens du travail,
- 2:14c'est-à-dire...
- 2:14qu'on vivait dans cette exploitation et on vivait pour l'exploitation.
- 2:20À partir de mes 7 ans,
- 2:21j'ai commencé à travailler dans les champs jusqu'à mon internat.
- 2:26Ce que Manon raconte ici,
- 2:27Pierre Bourdieu l'aurait pensé en termes d'habitus,
- 2:30un ensemble de dispositions sociales incorporées très tôt par le corps et l'expérience quotidienne.
- 2:35Grandir dans une exploitation agricole,
- 2:37c'est apprendre à vivre selon un rythme,
- 2:38des gestes,
- 2:39une logique d'efficacité qui ne dit pas son nom.
- 2:42L'habitus,
- 2:43c'est ce que l'on intègre sans même y penser.
- 2:45La manière de parler,
- 2:46de se tenir,
- 2:47de se représenter l'avenir.
- 2:48C'est une seconde nature qui vient de la socialisation.
- 2:51C'est-à-dire que je retournais même l'été pour travailler sur l'exploitation et ça c'était quelque chose d'important parce que trouver de la main d'oeuvre,
- 2:58ce n'était pas forcément évident.
- 3:01Et puis on nous faisait quand même comprendre qu'on avait vraiment besoin de nous.
- 3:08Donc,
- 3:09vraiment...
- 3:10Merci.
- 3:11Mon parcours initial,
- 3:12c'est ça,
- 3:12c'est le parcours de la terre,
- 3:14de l'agriculture.
- 3:16Et quand on n'était pas à l'école,
- 3:18on était dans les champs quasiment.
- 3:20On partait très peu en vacances parce qu'on ne pouvait pas.
- 3:24Et après,
- 3:27c'était notre façon d'être,
- 3:28notre façon de vivre.
- 3:29Donc,
- 3:29on ne se rendait même pas compte que ça aurait pu être sympa de partir en vacances.
- 3:34On travaillait,
- 3:35on travaillait tout le temps.
- 3:37C'était quoi comme exploitation qu'ils avaient,
- 3:38tes parents ?
- 3:40Alors c'était une exploitation où on avait des vignes et aussi beaucoup d'arbres fruitiers type pêche,
- 3:47nectarines,
- 3:48prunes,
- 3:48pommes et aussi tout ce qui est maraîchage,
- 3:52fruits et légumes de saison d'été avec une boutique de vente directement sur l'exploitation.
- 3:59Donc moi à l'âge de 7 ans j'ai commencé avec mon petit frère qui en avait 5,
- 4:04on ramassait les courgettes,
- 4:05donc on était responsable d'un petit champ de courgettes.
- 4:09Donc,
- 4:09on ramassait les courgettes tous les matins.
- 4:11Mais bon,
- 4:11à ces temps,
- 4:12c'est déjà très complexe d'être autonome sur des choses comme ça.
- 4:17Et puis ensuite,
- 4:19en année,
- 4:19on a diversifié avec des haricots,
- 4:21des tomates,
- 4:22des choses comme ça.
- 4:23Et à partir de 14 ans,
- 4:25j'ai commencé le ramassage des pêches et des nectarines,
- 4:29qui est assez technique.
- 4:30Et là,
- 4:30c'était des horaires beaucoup plus intenses.
- 4:32Donc,
- 4:33ça,
- 4:33c'était sur les vacances d'été.
- 4:35Donc,
- 4:35on travaillait à peu près...
- 4:36près de 6h du matin.
- 4:39On avait une pause pour faire une petite sieste entre midi et 15h.
- 4:43Et puis après,
- 4:43l'après-midi,
- 4:44c'était le calibrage des fruits.
- 4:46Il n'y avait pas que ça,
- 4:47il y avait aussi d'autres choses,
- 4:49de maintenance,
- 4:50aussi de l'exploitation.
- 4:51Et puis,
- 4:51à partir du moment où je suis arrivée en dentaire,
- 4:54là,
- 4:54j'ai eu une activité différente,
- 4:56j'ai pu être à la boutique de frais légumes.
- 4:57Donc,
- 4:58c'était un petit peu moins fatigant.
- 5:01Mais c'est vrai qu'il y avait...
- 5:03En tout cas,
- 5:03je travaillais avec mon frère et ma sœur,
- 5:06et il y avait cette cohésion.
- 5:08Alors après,
- 5:08même,
- 5:09j'ai une amie qui est venue faire les saisons avec nous.
- 5:12Et donc,
- 5:12ça nous a permis,
- 5:13ça m'a permis en tout cas,
- 5:14moi aussi,
- 5:15de voir
- 5:16Comment on travaille en équipe,
- 5:17comment on manage une équipe.
- 5:19J'ai eu une sorte d'immersion professionnelle très précoce.
- 5:22La responsabilité,
- 5:23t'es montée en grade aussi.
- 5:25Voilà,
- 5:25c'est ça,
- 5:25au fur et à mesure des années.
- 5:27Au début,
- 5:28je ne sais pas si on se rend compte,
- 5:29mais le ramassage des pêches,
- 5:30c'est hyper technique.
- 5:31C'est-à-dire qu'on ramassait à maturité,
- 5:33donc il faut choisir le calibre,
- 5:35la maturité,
- 5:35etc.
- 5:37Au début,
- 5:38c'était un enfer.
- 5:39Je me suis dit,
- 5:39je ne vais jamais m'en sortir.
- 5:43Je trouvais ça extrêmement dur,
- 5:44extrêmement...
- 5:45fatigant et je me suis accrochée,
- 5:48j'ai vu que d'année en année ça se passait de mieux en mieux et après effectivement je gérais un peu l'équipe,
- 5:52je gérais les ramasseurs on repérait les coins qu'on pouvait ramasser,
- 5:56voilà donc ça j'ai vu,
- 5:58déjà j'ai compris que des fois les situations galères peuvent s'améliorer avec un peu de boulot et puis petit à petit ce qui était une contrainte est devenu quelque chose de plutôt positif avec mon frère,
- 6:10ma soeur,
- 6:11mes amis c'est devenu un peu ludique finalement
- 6:19À l'école,
- 6:19en fait,
- 6:20c'était plutôt homogène,
- 6:23c'est-à-dire que c'était que des enfants d'ouvriers.
- 6:27On avait aussi pas mal d'enfants,
- 6:30comme l'école,
- 6:30c'était une école de village,
- 6:31c'était une école très petite,
- 6:32le maire de l'école,
- 6:34il faisait construire des HLM pour avoir des familles un peu,
- 6:38on va dire,
- 6:38plutôt défavorisées,
- 6:41qui avaient un grand nombre d'enfants qui viennent sur le village pour pouvoir permettre de maintenir les classes.
- 6:48C'est vrai qu'on avait toute forme de personnage dans cette école,
- 6:53mais on n'avait aucun enfant de catégorie socio-professionnelle plutôt supérieure,
- 7:00on va dire.
- 7:01Quand je regarde un peu le parcours des personnes qui étaient avec moi,
- 7:04alors moi j'ai plutôt des très bons souvenirs de cette école.
- 7:10On était du CP au CM2,
- 7:12tous dans la même classe,
- 7:13on était à peu près 20 au total.
- 7:15et quand je regarde,
- 7:17quand même,
- 7:17il y en a...
- 7:18Il y en a quand même trois depuis qui sont en prison.
- 7:21On a eu des trajectoires qui sont quand même assez opposées.
- 7:25Il y a quand même pas mal de monde qui est resté en Ardèche.
- 7:29Je ne m'en rendais pas du tout compte à l'époque,
- 7:31mais c'est vrai qu'on était tous un peu issus de la même catégorie.
- 7:37Au lycée,
- 7:38après,
- 7:38je suis allée sur Ausha,
- 7:40qui est une plus grande ville.
- 7:41Et là,
- 7:41par contre,
- 7:42il y avait beaucoup plus de mixité.
- 7:43On était 2000 dans le lycée,
- 7:44donc c'était complètement différent.
- 7:47Et là,
- 7:47du coup,
- 7:48tu te rendais compte de certains ados qui partaient en vacances,
- 7:53qui n'avaient pas toute cette charge de travail à faire ?
- 7:56Je me rendais compte quand même avant,
- 7:58parce que mon père avait des amis qui étaient médecins et dentistes.
- 8:04Donc,
- 8:04je voyais ses amis qui venaient en vacances en Nord-Ège,
- 8:07qui nous racontaient qu'ils prenaient l'avion,
- 8:09etc.
- 8:09Donc,
- 8:10ça,
- 8:10je le voyais.
- 8:11Et puis,
- 8:12j'ai commencé à voir aussi que mes amis ne travaillaient pas l'été.
- 8:17Ils avaient des activités.
- 8:18Donc ça,
- 8:19je le voyais,
- 8:19mais comme je ne savais pas ce que c'était,
- 8:22je ne voyais pas non plus ce que je perdais.
- 8:24C'était comme ça et je n'ai jamais eu de regrets,
- 8:27de rancœurs et je n'en ai toujours pas d'ailleurs.
- 8:30Je pense que mes parents ont fait comme ils ont pu,
- 8:33comme ils ont voulu.
- 8:36J'ai la chance maintenant de pouvoir faire ce que je n'ai pas fait avant.
- 8:40Mais bon,
- 8:40pour moi,
- 8:40j'ai toujours eu une sorte de...
- 8:43Voilà.
- 8:44fatalité un peu,
- 8:45c'est comme ça.
- 8:45De toute façon,
- 8:47je n'ai pas trop d'autres possibilités.
- 8:49Le lycée,
- 8:50pour beaucoup de jeunes issus des classes populaires,
- 8:52c'est un premier moment d'éveil.
- 8:53Ce que Bourdieu appelait capital culturel et capital économique devient perceptible.
- 8:59C'est voir ce que les autres savent,
- 9:00ce qu'ils peuvent dire,
- 9:01ce qu'ils possèdent.
- 9:02C'est aussi parfois prendre conscience du manque.
- 9:05J'ai une certaine fierté à venir de ce milieu-là.
- 9:09Je trouve que c'est un beau milieu,
- 9:10c'est un beau métier.
- 9:12après c'est vrai que je
- 9:13pense,
- 9:15alors je vais parler un peu à sa place,
- 9:16mais je pense que mon père avait une forme de complexe.
- 9:20Quand on voyait les amis médecins ou des amis qui avaient un meilleur niveau de vie,
- 9:26je voyais qu'ils discutaient,
- 9:27qu'ils rigolaient et tout,
- 9:28mais quand on rentrait à la maison,
- 9:30ils parlaient de ce que les gens avaient,
- 9:32du fait qu'ils allaient beaucoup au restaurant,
- 9:34qu'ils ne s'embêtaient pas.
- 9:35Donc ça,
- 9:36je l'entendais en off,
- 9:37moi,
- 9:37tu vois.
- 9:39Donc je le percevais comme finalement une certaine jalousie de un peu « regarde-eux tout ce qu'ils ont et regarde-nous tout ce qu'on n'a pas,
- 9:47finalement » .
- 9:48Et c'est vrai que j'entendais clairement le fait d'avoir...
- 9:52C'est ce qu'on me disait.
- 9:55Je ne sais pas si ça correspond à une réalité ou pas,
- 9:58mais en tout cas,
- 9:59je comprenais que nous,
- 10:00on n'avait pas beaucoup d'argent.
- 10:02C'est ce que j'entendais en filigrane dans la discussion que mes parents pouvaient avoir.
- 10:14Quand j'étais petite,
- 10:14j'avais une âme un peu d'artiste.
- 10:16C'est-à-dire que j'ai...
- 10:17J'étais assez rêveuse,
- 10:18assez dans le dessin,
- 10:20etc.
- 10:22Et j'avais très envie de me trouver un talent.
- 10:25J'avais très envie de ça.
- 10:26Tu vois,
- 10:27tu as toujours des gamins qui sont exceptionnels,
- 10:29qui savent bien chanter,
- 10:30bien danser et tout.
- 10:31Mais bon,
- 10:31je ne me suis jamais vraiment trouvée de talent particulier,
- 10:35malheureusement.
- 10:38J'étais plutôt une enfant comme ça,
- 10:40plutôt artistique.
- 10:41Et mon père,
- 10:41si tu veux,
- 10:42pour lui,
- 10:43le côté artistique,
- 10:44ça ne lui parle pas du tout.
- 10:46Ça ne vaut rien.
- 10:47Tout ce qui est culture,
- 10:48etc.,
- 10:49ça ne vaut rien.
- 10:50Dès qu'il voyait un artiste à la télé,
- 10:52il changeait de chaîne,
- 10:53il parodiait volontiers un artiste qui allait parler de sa carrière en disant que c'était un con.
- 10:58Donc,
- 10:58il n'avait pas ce côté-là.
- 11:00À chaque fois que je parlais un peu de cette envie de partir sur un côté un peu artistique,
- 11:05il me disait non,
- 11:05non,
- 11:06mais ça,
- 11:06ça ne vaut rien.
- 11:07Il faut que tu aies un métier stable.
- 11:09Donc,
- 11:10j'ai très vite compris que pour moi,
- 11:11je n'irais pas de ce côté-là.
- 11:13Et ensuite,
- 11:15sur mon envie de faire des études,
- 11:17ça,
- 11:17c'est quelque chose que j'ai décidé assez tôt.
- 11:20Ça a été très motivé par le parcours de ma mère,
- 11:25je dirais.
- 11:26Donc,
- 11:27c'est vrai que là,
- 11:29avec le recul,
- 11:31j'ai grandi vraiment dans une famille patriarcale,
- 11:33qu'on appelle patriarcale.
- 11:34Alors,
- 11:35c'était souvent le cas,
- 11:35tu vois,
- 11:36avant,
- 11:36il y a 20-30 ans.
- 11:38Donc,
- 11:38c'est-à-dire que c'est mon père qui décidait de tout.
- 11:42Si on n'était pas d'accord,
- 11:43la seule option qu'on avait,
- 11:45c'était de se taire.
- 11:46Et c'était pareil pour ma mère.
- 11:47Ma mère était mère au foyer.
- 11:49Elle bossait quand même un petit peu sur l'exploitation.
- 11:53Elle a arrêté ses études pour m'avoir.
- 11:57Qu'est-ce qu'elle faisait comme études ?
- 11:58Elle faisait des études de biologie.
- 12:01Et mon père,
- 12:03je voyais que c'était lui qui décidait de tout,
- 12:06que ma mère...
- 12:07Du fait de son statut,
- 12:08il lui faisait bien comprendre qu'elle ne ramenait pas d'argent à la maison et qu'elle n'avait pas le droit au chapitre.
- 12:14Et je la voyais et je voyais qu'il profitait un peu,
- 12:18de mon point de vue toujours,
- 12:20il la rabaissait beaucoup.
- 12:22Et je me disais,
- 12:23mais c'est fou en fait de voir une femme aussi intelligente qui se retrouve dans cette situation.
- 12:32où elle est complètement prisonnière de ce statut tiraillé entre ses enfants,
- 12:36son mari.
- 12:37Et elle ne pouvait rien faire.
- 12:39Et donc,
- 12:40pour moi,
- 12:41j'ai très vite compris que mon indépendance et ma liberté,
- 12:44c'était de faire des études.
- 12:45Donc ça,
- 12:46c'était clair.
- 12:46Je ne savais pas quelles études,
- 12:48mais je voulais m'accrocher à ça.
- 12:51Ça,
- 12:51c'était important pour moi.
- 12:53Chez Chantal Jacquet,
- 12:54un des moteurs du passage de classe,
- 12:56c'est la ressource affective.
- 12:57Ici,
- 12:58c'est l'exemple d'une mère silencieuse,
- 13:00brillante,
- 13:00contrainte au renoncement.
- 13:02L'étude devient alors un levier d'émancipation et de survie symbolique.
- 13:06Après,
- 13:06j'ai fait mon parcours classique.
- 13:08J'étais bonne élève,
- 13:10j'étais dans le trio de tête,
- 13:11mais pour mon père,
- 13:13ce n'était jamais assez.
- 13:14Il fallait toujours être le meilleur du meilleur du meilleur.
- 13:17Il y a toujours ce truc de
- 13:20« tu aurais pu faire mieux » .
- 13:22Et donc,
- 13:23quand je suis arrivée au lycée,
- 13:24ça s'est plutôt bien passé pour moi au début.
- 13:28Et en terminale,
- 13:29le bac,
- 13:30je ne sais pas,
- 13:30j'étais hyper stressée par cet examen du bac.
- 13:34Et arrive l'épreuve de maths du bac,
- 13:36je rends quasiment aux copies blanches.
- 13:38Donc là,
- 13:40forcément,
- 13:40ça ne se passe pas super bien.
- 13:42Mais méga coup de stress,
- 13:44tu sais,
- 13:44mais vraiment,
- 13:44genre,
- 13:45j'ai dévissé pendant l'épreuve.
- 13:47Et donc,
- 13:48finalement,
- 13:49j'ai mon bac avec mention assez bien.
- 13:51Voilà.
- 13:53la déception ultime de mon père.
- 13:57Ça a été,
- 13:58je pense,
- 13:58un coup très,
- 13:59très dur pour lui.
- 14:01Et moi,
- 14:01le coup dur,
- 14:02ce n'était pas d'avoir la mention assez bien.
- 14:03Finalement,
- 14:04c'était de l'avoir déçu,
- 14:05tu vois.
- 14:06Dans la foulée,
- 14:06je rate mon permis.
- 14:07Alors là,
- 14:07j'étais 18 ans,
- 14:09j'étais au bout du rouleau,
- 14:11mais vraiment.
- 14:12Et là-dessus,
- 14:13comme je ne savais pas trop ce que j'allais faire,
- 14:16Mon père me dit,
- 14:17écoute,
- 14:17la fac de médecine,
- 14:19ça peut être une bonne idée.
- 14:21Et là,
- 14:21j'arrive en fac de médecine,
- 14:23je me dis,
- 14:23bon là,
- 14:23tu as déçu tout le monde.
- 14:24J'étais vraiment,
- 14:26j'avais envie,
- 14:27si tu veux,
- 14:27de me dire,
- 14:29essaye au moins de réussir un truc.
- 14:32Et j'arrive en fac de médecine,
- 14:34donc j'étais à la CTU à Nîmes.
- 14:36Donc la CTU à Nîmes,
- 14:37c'est deux espèces de tours jumelles où tu es dans des chambres de 9 mètres carrés avec des douches mixtes,
- 14:42des toilettes mixtes.
- 14:44Tu n'as même pas de cuisine.
- 14:45C'est quand même un peu hardcore,
- 14:46mais bon,
- 14:47ça m'allait bien.
- 14:48J'étais autonome comme ça.
- 14:51Et là,
- 14:53j'arrive le premier jour de fac de médecine.
- 14:54Et là,
- 14:54je comprends qu'il y a les cours de pré-rentrée,
- 14:57le bizutage,
- 14:58le machin.
- 14:58Donc ça aussi,
- 14:59tu vois,
- 14:59c'est des trucs.
- 15:00Quand tu es issue d'un milieu de médecin ou de dentaire,
- 15:03tu sais comment ça se passe.
- 15:04Quand tu arrives le premier jour,
- 15:06un peu la fleur au fusil,
- 15:08c'est là,
- 15:08c'est très,
- 15:09très étrange.
- 15:10je crois.
- 15:11Ce que Manon traverse
- 15:12Bourdieu le décrit comme un décalage entre habitus et champ.
- 15:15Le corps socialisé dans un monde n'est pas spontanément adapté à un autre.
- 15:19Cela crée un sentiment d'inconfort,
- 15:21une inégale aisance face au code implicite.
- 15:24Le champ,
- 15:24chez Bourdieu,
- 15:25c'est un espace social avec ses propres règles,
- 15:27ses enjeux,
- 15:28ses rapports de force.
- 15:30Le champ universitaire,
- 15:31par exemple,
- 15:31exige un langage,
- 15:33une posture,
- 15:34un rapport au savoir,
- 15:35souvent étranger aux habitus populaires.
- 15:37D'où le décalage,
- 15:38parfois douloureux,
- 15:38à l'entrée dans ces mondes.
- 15:40Et donc là,
- 15:41je me dis,
- 15:43j'ai 9-10 mois devant moi d'études.
- 15:45Et si j'arrive à faire ça,
- 15:48je suis assurée d'avoir quand même un boulot sympa.
- 15:51Et donc là,
- 15:52je me dis,
- 15:52tu lâches pas,
- 15:54tu bosses à fond.
- 15:54Et donc,
- 15:55c'est comme ça,
- 15:56en fait,
- 15:56que je me suis...
- 15:58C'était presque plus réussir l'examen sans trop y croire non plus quand même parce qu'on me dit tellement c'est super difficile.
- 16:06Je ne pensais pas vraiment être à la hauteur de ça.
- 16:10Mais en tout cas,
- 16:10j'avais l'envie et la motivation.
- 16:12Et tu l'as eu du premier coup ?
- 16:14Je l'ai eu du premier coup.
- 16:15Donc,
- 16:16en fait,
- 16:16le premier semestre,
- 16:18j'étais un peu à côté de la plaque.
- 16:21C'est-à-dire que je bossais,
- 16:22j'apprenais les cours,
- 16:23mais je ne me rendais pas compte.
- 16:24Il y a une philosophie du concours à comprendre.
- 16:27Et tant que tu ne l'as pas compris,
- 16:29je pense que tu ne peux pas le réussir.
- 16:30Et en fait,
- 16:30dans la première partie,
- 16:32j'ai bossé un peu comme un bœuf à prendre mes cours,
- 16:35etc.
- 16:36J'ai eu la chance de me faire une amie qui s'appelle Naïda,
- 16:39qui était,
- 16:41elle,
- 16:41pareil,
- 16:41issue d'une classe sociale ouvrière.
- 16:44Et on est restées toutes les deux et on s'est boostées ensemble.
- 16:47C'est-à-dire que quand il y en avait une qui n'allait pas bien,
- 16:49c'était l'autre qui l'a récupérée,
- 16:50etc.
- 16:51Dans ses premiers mois difficiles,
- 16:53l'amitié avec Naïda joue un rôle crucial.
- 16:55Toutes deux issues d'un milieu populaire,
- 16:57elles s'entraident,
- 16:57se motivent,
- 16:58se soutiennent.
- 16:59Chantal Jacquet insiste sur l'importance de ces rencontres structurantes,
- 17:02qui permettent de tenir dans un monde où l'on ne se sent pas toujours légitime.
- 17:06Et donc,
- 17:06premier semestre,
- 17:10je suis dans les 400 premiers,
- 17:12à ma grande surprise,
- 17:13parce que c'est vrai que tant que tu n'as pas passé le concours,
- 17:15tu ne sais pas vraiment ce que ça donne.
- 17:17Et là,
- 17:17je me dis,
- 17:18bon,
- 17:18tu as une chance.
- 17:21J'ai capté comment ça fonctionnait.
- 17:24Et finalement,
- 17:26deuxième semestre,
- 17:26j'ai dentaire.
- 17:28Et Naïda,
- 17:28elle a eu ?
- 17:29Elle a eu médecine brillamment.
- 17:31Donc du premier coup aussi.
- 17:33Et donc on est toujours en contact,
- 17:35on se voit moins.
- 17:38Donc elle est médecin et elle a une petite fille là récemment,
- 17:41elle va plutôt bien.
- 17:46Et dentaire,
- 17:47tu l'avais envisagé ou pas du tout ?
- 17:48Eh bien,
- 17:49je ne l'avais pas forcément envisagé parce que je ne savais pas trop.
- 17:53Je n'avais jamais,
- 17:54enfin j'étais très surprise,
- 17:56tu vois,
- 17:56de pouvoir accéder à ça.
- 17:59Et dentaire,
- 18:01il se trouve qu'en fait j'ai un parcours dentaire absolument chaotique en parallèle de ça.
- 18:06C'est-à-dire qu'à l'âge de 7 ans,
- 18:08je tombe dans la cour du masque chez moi,
- 18:13je me casse une incision centrale,
- 18:14la 11,
- 18:16et là s'en suit un parcours de soins absolument impressionnant.
- 18:20C'est-à-dire que je pars sur un traitement en dos,
- 18:23retraitement en dos,
- 18:24résection apicale,
- 18:25re-résection apicale.
- 18:26Je suis chez le dentiste quasiment tout le temps,
- 18:28provisoire qui tombe.
- 18:30À
- 18:3015 ans,
- 18:31on m'enlève mon insu central.
- 18:33Et là,
- 18:33je me retrouve avec un appareil amovible.
- 18:3615 ans,
- 18:39horrible.
- 18:40Et à l'internat,
- 18:41je posais ma dent dans un verre d'eau le soir avant de coucher.
- 18:44En plus de mon problème d'incisive,
- 18:46j'avais des dents,
- 18:47mais c'était un chantier de ouf.
- 18:49J'avais un pote qui m'appelait le piège à loup,
- 18:50tu vois.
- 18:51Donc j'avais des dents,
- 18:53mais horribles.
- 18:54Donc je dénotais complètement dans le truc.
- 18:57Est-ce que ça a pesé dans la balance aussi,
- 19:00l'idée que c'est des études plus courtes que médecine et économiquement,
- 19:06du coup,
- 19:07un ratio peut-être plus favorable ?
- 19:10Ce concours de médecine,
- 19:11ça a déclenché une passion pour les études pour moi.
- 19:14Je ne sais pas comment te dire,
- 19:15je ne sais pas,
- 19:15ça m'a...
- 19:16En fait,
- 19:16ça a été tellement valorisant pour moi de réussir ça.
- 19:19Enfin,
- 19:20de moi à moi,
- 19:20tu vois,
- 19:21après,
- 19:21je n'avais pas envie de me la claquer auprès des gens.
- 19:23Je comprends,
- 19:24oui.
- 19:25Mais de moi à moi,
- 19:26ça m'a fait tellement du bien de me dire,
- 19:28tu as réussi ça,
- 19:30qu'après,
- 19:30je me suis dit,
- 19:31bon,
- 19:31peut-être que tu as un petit truc pour ça,
- 19:34tu vois,
- 19:34peut-être que tu as...
- 19:36Et c'est d'ailleurs pour ça que j'ai passé l'internat,
- 19:39après.
- 19:40Je n'avais pas...
- 19:41pas envie que ça s'arrête,
- 19:42ces études.
- 19:43Et puis,
- 19:43je n'avais pas trop envie non plus,
- 19:44au début,
- 19:45de rentrer dans le milieu du travail,
- 19:47parce que travailler,
- 19:47je l'avais fait beaucoup.
- 19:50Et donc,
- 19:50je n'avais pas vraiment envie,
- 19:52je n'avais pas encore cette envie de cabinet libéral et tout.
- 19:55Et après,
- 19:56sur le côté financier,
- 19:57comme tu me disais,
- 19:58moi,
- 19:58j'ai eu la chance de bénéficier des bourses plus APL.
- 20:03Et en plus,
- 20:03je bossais l'été,
- 20:04donc je redivisais l'argent que je gagnais l'été,
- 20:07donc ça me rajoutait un petit peu d'argent aussi.
- 20:11Donc,
- 20:12je ne faisais jamais de choses extravagantes,
- 20:14mais ça me convenait bien,
- 20:16j'étais bien comme ça.
- 20:17Manon le dit clairement,
- 20:18sans les bourses,
- 20:19sans l'APL,
- 20:20sans ces petits boulots d'été,
- 20:21elle n'aurait pas pu faire ses études.
- 20:23Ce qu'elle pointe ici,
- 20:24c'est le rôle fondamental des politiques publiques dans certains parcours transclasses.
- 20:28La mobilité sociale ne repose pas que sur le mérite individuel.
- 20:32Elle dépend aussi des filets,
- 20:33des aides,
- 20:34des soutiens qui rendent la traversée possible.
- 20:36Et c'est grâce à ça d'ailleurs que j'ai fait des études.
- 20:38Moi,
- 20:39je l'ai toujours dit,
- 20:39j'ai toujours assumé.
- 20:40Je n'ai vraiment jamais eu honte de ce que j'étais,
- 20:42de où je venais.
- 20:43Pourquoi ?
- 20:44Pourquoi j'aurais eu honte ?
- 20:45Je n'ai rien fait de mal.
- 20:49Déjà,
- 20:49tu vois,
- 20:49j'arrive le jour de la rentrée.
- 20:51Je comprends que tout le monde est rentré depuis une semaine dans des écoles privées au stage de pré-rentrée.
- 20:56Et je suis là,
- 20:56mais OK.
- 20:57Donc là,
- 20:57en fait,
- 20:58j'ai déjà un train de retard.
- 21:01Donc,
- 21:01premier semestre,
- 21:02je faisais le tutorat qui était vachement bien.
- 21:04Les étudiants de médecine,
- 21:06tu sais,
- 21:06de deuxième année.
- 21:06Je dois.
- 21:08C'est super bien.
- 21:09Et au deuxième semestre,
- 21:11j'avais pris...
- 21:11Je ne sais plus ce que j'avais pris.
- 21:13J'avais pris quand même un ou deux cours que je m'étais financée pour...
- 21:18Je ne sais plus.
- 21:19C'est de la physique ou de la biologie,
- 21:21un truc comme ça.
- 21:22Donc,
- 21:22au deuxième semestre,
- 21:23on était dans le game avec Naïda.
- 21:25On avait pris nos cours.
- 21:27Alors,
- 21:27moi,
- 21:27j'avais le permis,
- 21:28mais pas Naïda.
- 21:29Donc,
- 21:30je la trimballais partout,
- 21:31aux cours,
- 21:32à la fac.
- 21:33Enfin,
- 21:34on était tout le temps ensemble.
- 21:35Sauf quand...
- 21:36Elle était au quatrième étage,
- 21:37moi au neuvième.
- 21:38Et donc,
- 21:40c'était les moments où on bossait,
- 21:41on ne se voyait pas,
- 21:42mais on faisait nos pas ensemble.
- 21:43C'était vraiment très,
- 21:45très réconfortant de la voir.
- 21:49Les gens se reconnaissent entre eux.
- 21:51Les meufs,
- 21:51c'est les sacs.
- 21:52Les mecs,
- 21:52c'est les bagnoles.
- 21:53Enfin,
- 21:54voilà.
- 21:54Donc,
- 21:55ou les vacances aussi.
- 21:56Toi,
- 21:56t'es allée où ?
- 21:57Voilà,
- 21:58moi,
- 21:58j'avais rien en commun avec ces gens-là.
- 22:01Je suis arrivée à la fac.
- 22:04Je me suis dit,
- 22:05bon,
- 22:05là...
- 22:05t'arrives dans le grand monde.
- 22:07Donc,
- 22:08je me suis dit,
- 22:09je vais aller m'acheter des petites chaussures,
- 22:11etc.
- 22:12Bon,
- 22:12c'était complètement ridicule.
- 22:14J'étais ridicule,
- 22:15j'étais déguisée à mon entrée à la fac.
- 22:18Bon,
- 22:18ça a un côté mignon,
- 22:19d'un côté,
- 22:19j'avais fait un effort,
- 22:20mais j'étais absolument ridicule.
- 22:22Manon se décrit comme déguisée lors de son entrée à la fac.
- 22:25Cette scène illustre ce que Bourdieu appelait la violence symbolique des codes sociaux.
- 22:29L'effort sincère pour faire bonne figure se heurte au ridicule perçu par les autres.
- 22:34Le sentiment de ne pas être à sa place s'inscrit alors dans les moindres détails du corps et du vêtement.
- 22:39Et les premiers temps,
- 22:41je vois qu'en fait,
- 22:42c'est comme si j'étais transparente.
- 22:43Je n'ai rien à dire à ces gens,
- 22:45je n'ai rien à partager.
- 22:48J'ai l'impression que j'ai dit des trucs,
- 22:49ça tombe à plat.
- 22:52Je me dis bon,
- 22:53ok,
- 22:54là,
- 22:55tu vois qu'il y a un fossé et je me dis,
- 22:58je vais observer.
- 22:59Donc,
- 23:00je parle beaucoup moins.
- 23:01Et j'observe,
- 23:02je vois,
- 23:02tu vois,
- 23:03j'observe un peu la promo et tout.
- 23:05Et donc,
- 23:06effectivement,
- 23:06tout ça,
- 23:08ça se fait malgré eux.
- 23:09Je n'en veux pas aux gens du tout,
- 23:11parce que c'est comme ça,
- 23:13c'est la société qui est comme ça.
- 23:15Et après,
- 23:16finalement,
- 23:17j'ai rencontré des gens qui m'ont permis de me montrer.
- 23:22Et là,
- 23:22j'ai rencontré une amie qui s'appelle Louise,
- 23:28qui a accepté cette différence,
- 23:30cette simplicité.
- 23:31Et ça a été aussi une amitié très importante pour moi.
- 23:34dans ce parcours de non-faire.
- 23:40Mise à l'écart ?
- 23:41Peut-être un peu,
- 23:42parce que de toute façon,
- 23:42je ne connaissais personne.
- 23:43Mais en tout cas,
- 23:45j'avais envie,
- 23:45moi,
- 23:46de m'intégrer.
- 23:46J'avais envie de...
- 23:48Donc,
- 23:49j'ai toujours un abord assez positif.
- 23:51Je ne voulais pas me victimiser en me disant pourquoi ils me font ça et tout.
- 23:55Tu as des anecdotes de choses peut-être marquantes qu'on t'a dit,
- 24:00que tu as vécues,
- 24:01où là,
- 24:02tu t'es sentie en décalage complet ?
- 24:04En troisième année,
- 24:05j'ai été invitée à une soirée chez un assistant de la fac.
- 24:10J'arrive dans la soirée,
- 24:12le mec m'ouvre la porte,
- 24:13je lui fais la bise,
- 24:13c'était le serveur.
- 24:14Bon,
- 24:15tout le monde s'est foutu de ma gueule.
- 24:17Moi,
- 24:18je n'avais jamais imaginé qu'il puisse y avoir un serveur dans une soirée,
- 24:21tu vois.
- 24:22Mais ça,
- 24:23ça me fait beaucoup rire.
- 24:24Quand j'ai une amie proche qui était avec moi aussi ce jour-là,
- 24:28on en rigole encore,
- 24:29si tu veux.
- 24:31mais je pense que finalement
- 24:33Ce côté-là de se dire « bon,
- 24:35c'est pas grave finalement » ,
- 24:36ça m'a apporté parce que j'ai pas lâché,
- 24:39si tu veux.
- 24:40Je me suis dit « c'est pas grave,
- 24:41je continue,
- 24:42c'est pas un problème » .
- 24:43Quand Manon fait la bise au serveur,
- 24:45croyant saluer l'hôte,
- 24:46c'est une scène à la fois drôle et cruelle.
- 24:48Elle révèle le défaut des codes partagés,
- 24:51ce qu'on appelle parfois l'ignorance légitime.
- 24:53Ce n'est pas un manque d'intelligence,
- 24:55mais d'accès préalable aux règles implicites du milieu fréquenté.
- 25:05À un moment,
- 25:05j'étais avec des nanas qui étaient toutes habillées comme des mannequins,
- 25:09qui étaient belles comme des mannequins,
- 25:11etc.
- 25:12Et donc,
- 25:12moi,
- 25:13j'étais à côté et forcément,
- 25:14je jurais,
- 25:15si tu veux,
- 25:16j'étais habillée comme j'étais.
- 25:19Je m'habillais beaucoup à l'époque chez Jennifer,
- 25:23la halle aux vêtements et tout,
- 25:24très bonne,
- 25:25je ne sais pas si ça existe toujours,
- 25:26la halle aux vêtements,
- 25:27mais ce n'était pas le référentiel de la fac dentaire,
- 25:30si tu veux.
- 25:32Et je me dis...
- 25:34Donc c'est mes 20 ans et là ma mère m'offre une montre Dolce & Gabbana.
- 25:39Donc c'était le truc à l'époque,
- 25:41le truc Dolce & Gabbana,
- 25:42c'était le truc de reconnaissance sociale.
- 25:45Et j'arrive à la fac avec ma montre Dolce & Gabbana,
- 25:48j'étais hyper fière d'avoir pour une fois un truc qui était à la mode on va dire.
- 25:56Et là j'ai une de mes potes qui me dit mais attends où est-ce que t'as trouvé ça ?
- 26:01Genre c'était impossible que moi j'ai un truc comme ça.
- 26:04et donc je lui dis c'est ma mère qui me l'a offert pour mon anniversaire et elle me dit c'est une copie donc tu vois genre c'était tellement inconcevable que forcément j'avais pas pu me payer un truc comme ça et donc je lui dis bah non non non c'est vrai donc
- 26:21le groupe se dissipe un peu et elle se repenche vers moi tu sais tu peux me le dire si c'est une copie genre elle a tout même encore aujourd'hui tu leur parles
- 26:32C'était impossible qu'une pouillasse comme moi ait cette montre.
- 26:35Et je l'ai toujours d'ailleurs,
- 26:36cette montre.
- 26:37Mais tu n'as plus la copine par contre.
- 26:39Je n'ai plus la copine.
- 26:42Par contre,
- 26:42j'ai plus cette copine.
- 26:43Je fais partie des gens qui sont restés...
- 26:46Sur le carreau.
- 26:47Sur le côté.
- 26:52Être trans classe,
- 26:53c'est parfois être suspectée,
- 26:54même lorsqu'on a les signes extérieurs de la réussite.
- 26:56Ici,
- 26:57la montre d'Otché Gabana devient un symbole de l'écart.
- 27:00Posséder l'objet.
- 27:01ne suffit pas à être reconnue comme légitime.
- 27:07Et tu vois,
- 27:07pendant les études,
- 27:08tu avais l'impression que le sujet de l'argent,
- 27:12c'était quelque chose qui revenait souvent quand même dans les discussions.
- 27:16Pas forcément l'argent qu'ils avaient,
- 27:18parce que quand on est étudiant,
- 27:19on a l'argent que nos parents nous donnent ou les boulots peut-être qu'on fait pour ceux qui bossent les étés.
- 27:26Mais par contre,
- 27:27de l'argent futur,
- 27:29comme un critère de réussite important.
- 27:33Oui.
- 27:34Alors moi,
- 27:35tu vois aussi,
- 27:35tu me disais pourquoi tu as fait ça,
- 27:37pourquoi tu as choisi ce métier.
- 27:41L'argent,
- 27:41gagner de l'argent,
- 27:43j'ai assez vite aussi étiqueté que c'était important.
- 27:46Parce que je voyais que nous,
- 27:47c'était un facteur limitant de ne pas avoir d'argent.
- 27:49On ne pouvait pas partir en vacances parce qu'on n'avait pas d'argent,
- 27:51on ne pouvait pas avoir ça parce qu'on n'avait pas d'argent.
- 27:53Donc je me suis dit,
- 27:55ça serait bien que tu trouves un métier
- 27:58où l'argent,
- 27:59ça puisse être quelque chose qui ne soit plus limitant pour toi.
- 28:06Ça a compté quand même,
- 28:08je pense,
- 28:08dans mon choix,
- 28:09même si ce n'est pas forcément tendance ou clean de dire un truc comme ça,
- 28:13tu vois.
- 28:14Mais pour moi,
- 28:15je voulais me mettre à l'abri de ça.
- 28:18Et par extension,
- 28:19je voulais aussi mettre à l'abri mon frère et ma sœur.
- 28:22Je ne sais pas pourquoi,
- 28:23depuis toute petite,
- 28:24j'ai ça.
- 28:24Et depuis toute petite aussi,
- 28:26j'avais une extrême peur d'être au chômage.
- 28:28Je ne sais pas pourquoi.
- 28:29J'avais cette peur-là de la précarité,
- 28:33de me retrouver en galère.
- 28:35Ça a toujours été quelque chose de très présent.
- 28:36J'étais une enfant super anxieuse,
- 28:38j'avais des problèmes de sommeil.
- 28:40Après,
- 28:40mon père m'avait toujours dit,
- 28:42de toute façon,
- 28:42à 18 ans,
- 28:43on ne vous aidera plus,
- 28:44on ne vous donnera plus rien.
- 28:46J'avais ce truc,
- 28:46ce stress.
- 28:48Donc,
- 28:49pour moi,
- 28:52ça a été un élément de me dire,
- 28:55au moins,
- 28:56tu vas faire un métier qui te permette aussi d'être confortable.
- 29:03Le rapport à l'argent chez les transclasses est souvent ambivalent.
- 29:06Il n'est pas moteur de carrière,
- 29:07mais antidote à la peur.
- 29:08Ce que Manon exprime ici,
- 29:10c'est l'envie de s'abriter du manque et d'en protéger les siens.
- 29:12Et après,
- 29:13pendant les études...
- 29:15J'en entendais parler,
- 29:18mais je ne voulais pas que ça soit au centre de tout non plus.
- 29:21Pour moi,
- 29:22j'ai compris que j'allais être dentiste,
- 29:23je savais que les dentistes gagnent quand même plutôt bien leur vie,
- 29:26c'est quand même une profession qui est connue pour ça.
- 29:29Mais après,
- 29:30et même encore aujourd'hui,
- 29:31je ne veux pas que l'argent soit le président de ma vie.
- 29:37Mon père voulait que je reste à la fac.
- 29:40Donc mon père n'était pas du tout chaud pour que je m'installe.
- 29:44Mais à ce moment-là,
- 29:46c'est vraiment le moment où je me suis dit,
- 29:48en fait,
- 29:48là,
- 29:48tu vis ta vie.
- 29:49Ça suffit de toujours vouloir essayer d'impressionner ton père,
- 29:54d'essayer de faire ce qu'on te demande,
- 29:56ce qu'on attend de toi.
- 29:57Moi,
- 29:57je savais que mon avenir,
- 29:58il n'était pas à la PAC à ce moment-là.
- 30:00Donc,
- 30:02je me suis dit,
- 30:03bon,
- 30:04je partais plutôt sur une carrière libérale.
- 30:07Et là,
- 30:08j'ai un pote qui me dit,
- 30:11mais...
- 30:12Il y a un petit cabinet qui se vend à Montpellier,
- 30:16aux Arceaux,
- 30:17tu devrais appeler.
- 30:18Je dis franchement,
- 30:19je ne me sens pas.
- 30:20Il me dit,
- 30:21je crois que tu ne te rends pas compte,
- 30:23ça va marcher.
- 30:23Si tu te lances,
- 30:24ça va marcher.
- 30:25Et c'est Spot,
- 30:25si tu veux,
- 30:26qui me donne un peu l'élan de départ.
- 30:28Donc j'appelle le cabinet.
- 30:31Je voulais avoir un plateau technique.
- 30:33Je ne voulais pas partir de zéro,
- 30:34une création,
- 30:35ça m'angoissait.
- 30:36Ça ne me fait pas du tout kiffer d'être dans les catalogues,
- 30:38à choisir des trucs.
- 30:39Je voulais direct être opérationnelle.
- 30:42Et donc,
- 30:44je décide d'acheter ce cabinet.
- 30:45Sauf que je n'en parle pas à mes parents.
- 30:47Parce que je sais très bien qu'ils vont s'opposer.
- 30:52Donc,
- 30:52je fais toute la démarche toute seule.
- 30:54Donc là,
- 30:55c'est un moment assez difficile de ma vie parce que je suis vraiment solo.
- 30:58Je suis solo,
- 31:01mais je me dis,
- 31:03l'avantage,
- 31:04c'est que quand t'as rien,
- 31:05t'as rien à perdre.
- 31:07Je me dis,
- 31:08les banques me suivent.
- 31:10Je sais que je suis quand même plutôt sérieuse.
- 31:12Je paye pour voir,
- 31:13tu vois.
- 31:13D'un côté,
- 31:14je vais voir.
- 31:15Mais ce n'est quand même pas exclu que ça marche.
- 31:18Donc,
- 31:19je suis dans un moment où je suis solo dans mon truc.
- 31:25Et je me dis,
- 31:25tu as envie de faire ça.
- 31:26Tu prends toi,
- 31:27tu le fais et tu verras comment ça se passe.
- 31:29Et là,
- 31:30j'annonce à mes parents que j'ai acheté le cabinet.
- 31:33Et là,
- 31:34mon père me dit,
- 31:34mais tu as fait une grosse connerie.
- 31:37Non,
- 31:37mais tu ne peux pas…
- 31:38tu ne peux pas.
- 31:40Et il fait encore ce qu'il a fait toute sa vie,
- 31:42c'est-à-dire que plutôt que de me soutenir,
- 31:44il me dit,
- 31:44tu ne vas pas y arriver.
- 31:45Et là,
- 31:46il me dit,
- 31:46tu vas te planter,
- 31:47ça va.
- 31:47Et donc là,
- 31:48je dis,
- 31:48stop,
- 31:50on se rappellera quand je serai lancée.
- 31:52De toute façon,
- 31:53tout était signé,
- 31:53donc je n'allais pas rétro-pédaler.
- 31:55Donc là,
- 31:56ça a été une grosse scission avec mon père parce que j'ai fait mon truc.
- 32:02Lui,
- 32:03en fait,
- 32:03si tu veux,
- 32:03dans son référentiel,
- 32:05il est agriculteur en Ardèche.
- 32:07Déjà,
- 32:07de vivre à Montpellier,
- 32:08il ne comprend pas.
- 32:09C'est-à-dire qu'à chaque fois qu'il vient à Montpellier,
- 32:10il me dit « Mais qu'est-ce que tu fous là ?
- 32:12Qu'est-ce que tu te fais chier à vivre ici ? »
- 32:15Déjà,
- 32:16il est dans un truc,
- 32:17il ne fait pas la démarche d'essayer de comprendre ce que je vis.
- 32:20Il est dans le jugement.
- 32:22Et après,
- 32:23pour lui,
- 32:23l'orthodontie,
- 32:24ça le dépasse complet.
- 32:26Il ne comprend même pas le bénéfice d'aligner des dents.
- 32:29Mon métier n'a aucun sens pour lui.
- 32:31la neuroprévention
- 32:33Pourtant,
- 32:33c'est concret,
- 32:34tu vois.
- 32:35C'est concret,
- 32:35mais il est dans un truc où ça n'a aucun intérêt pour lui d'aligner des dents.
- 32:41C'est superficiel,
- 32:42quoi.
- 32:42Ouais,
- 32:42voilà.
- 32:43Et là,
- 32:44en fait,
- 32:44ça nous a vachement éloignés parce qu'il n'était pas forcément obligé de juger ce que je faisais,
- 32:50tu vois.
- 32:50Il aurait pu se dire juste,
- 32:52c'est cool,
- 32:52elle a fait ça,
- 32:53voilà,
- 32:54ça lui plaît et tout,
- 32:55c'est bien.
- 32:55Non.
- 32:55La réussite n'efface pas l'écart.
- 32:57Elle peut même le raviver.
- 32:59L'incompréhension du père de Manon.
- 33:00illustre ce que Chantal Jacquet appelle le stigmate du franchissement,
- 33:04ne plus être reconnue par ceux de son monde d'origine.
- 33:07Tu vois,
- 33:07je fais vachement gaffe à ça avec mes enfants.
- 33:10C'est-à-dire que parfois,
- 33:11tu as l'impression que tes enfants vont se planter.
- 33:13Et donc,
- 33:14pour leur éviter l'échec,
- 33:15tu les mets à l'écart du truc.
- 33:18Et en fait,
- 33:18en les mettant à l'écart,
- 33:19tu leur empêches de vivre des choses et même tu leur donnes une mauvaise image d'eux-mêmes.
- 33:23Et je pense que mon père a fait beaucoup ça avec moi,
- 33:26de me dire « tu ne vas pas y arriver,
- 33:27si tu fais ça,
- 33:28tu ne vas pas t'en sortir » .
- 33:29Et je l'ai cru pendant quelques temps.
- 33:31Et à partir du moment où je ne l'ai plus cru,
- 33:33j'ai vu quand même que j'arrivais à faire certaines choses.
- 33:35Et donc là,
- 33:36le cabinet,
- 33:38finalement,
- 33:38ça a marché.
- 33:40En fait,
- 33:40ça a été beaucoup les amis,
- 33:42beaucoup les potes qui m'ont aidé dans ce moment-là.
- 33:49C'est vrai que là,
- 33:50les concepts ont un peu évolué.
- 33:52Avant,
- 33:52on parlait d'ascenseur social.
- 33:53Alors,
- 33:54ascenseur social,
- 33:54ça avait un côté assez dégueulasse pour deux trucs,
- 33:57je trouvais.
- 33:58C'était que l'ascenseur social,
- 34:01ça signifiait que tu laissais tes potes initiaux,
- 34:04ta famille et tout en bas,
- 34:06tu vois.
- 34:07Et tu leur disais,
- 34:08allez,
- 34:08salut les gars.
- 34:08Et toi,
- 34:09tu prenais l'ascenseur et tu montais,
- 34:10tu t'élevais dans la société.
- 34:12Donc ça,
- 34:12je déteste ça.
- 34:14Parce que ça a un truc genre,
- 34:16je suis mieux.
- 34:17que les autres.
- 34:19C'était un gros problème dans ce concept-là.
- 34:22Et ensuite aussi,
- 34:25ça signifiait qu'il y avait juste à prendre l'ascenseur pour monter,
- 34:27alors que clairement,
- 34:28ce n'est pas ça non plus.
- 34:29Donc,
- 34:30c'est vrai que c'est bien que les concepts aient évolué.
- 34:32Après,
- 34:34le fait d'être trans-classe,
- 34:36trans-fuge de classe et tout,
- 34:37ce n'est pas un truc auquel je pense tous les jours.
- 34:42C'est sûrement beaucoup présent dans ma vie sans que je m'en aperçoive maintenant,
- 34:45parce que ça fait quand même plus de...
- 34:48Ça fait 20 ans que j'ai le concours à peu près,
- 34:51même plus de 20 ans.
- 34:53Donc maintenant,
- 34:54c'est devenu ce mélange entre mes deux classes sociales,
- 34:57ma classe d'origine et ma classe d'adoption.
- 35:00C'est un mélange en permanence.
- 35:02Donc c'est mes retours en Dardèche,
- 35:04mon quart au téléphone et le dentiste que je vais avoir au téléphone aussi.
- 35:09Donc toutes mes journées,
- 35:12toute ma vie.
- 35:14et un mélange,
- 35:15en fait,
- 35:16un voyage permanent entre ces deux classes sociales sans qu'il y en ait une qui soit mieux qu'une autre,
- 35:20selon moi.
- 35:21Manon rejette l'idée d'un sensoire social trop linéaire,
- 35:24trop hiérarchique.
- 35:25Le concept de transclasse,
- 35:26tel que le propose Chantal Jacquet,
- 35:28est plus juste.
- 35:28Il reconnaît la complexité des parcours sans les figer dans une logique de mérite.
- 35:33Après,
- 35:33tu vois,
- 35:35je n'y pense pas tout le temps,
- 35:36mais quand là j'ai été amenée à lire des choses sur le sujet,
- 35:40C'est vrai qu'il y a des choses qui m'ont fait du bien,
- 35:42tu vois,
- 35:42dans des témoignages,
- 35:43des gens qui sentent.
- 35:44C'est vrai que parfois,
- 35:45je me sens complètement à côté de la plaque ou comme on dit,
- 35:48alors c'est un peu clair,
- 35:49mais le cul entre deux chaises,
- 35:51tu vois.
- 35:52C'est toujours un peu inconfort,
- 35:53c'est-à-dire que des fois,
- 35:56quand…
- 35:57Alors,
- 35:57par exemple,
- 35:58j'ai des potes d'Ardèche qui sont des amis d'enfance du collège qui,
- 36:01d'un coup,
- 36:02ont arrêté de me parler parce qu'en fait,
- 36:03ils ont estimé que maintenant,
- 36:05j'étais dans d'autres sphères,
- 36:06que j'évoluais.
- 36:07Alors.
- 36:08Je ne sais pas,
- 36:08tu vois.
- 36:09Peut-être que j'ai absolument fait un cas où je suis devenue complètement égocentrique.
- 36:14Je n'ai pas l'impression.
- 36:16En tout cas,
- 36:16eux,
- 36:16ça leur posait un problème de m'avoir dans leur vie encore maintenant.
- 36:21Je ratais quand même pas mal d'événements parce qu'on n'est plus au même endroit.
- 36:24Mais je n'ai pas eu l'impression de leur avoir manqué de respect ou quoi.
- 36:26Mais ça les gênait,
- 36:28je pense,
- 36:29cette différence de cadre.
- 36:32Ça leur posait un problème à eux.
- 36:34Pas à moi,
- 36:34mais à eux.
- 36:36Donc...
- 36:38C'est vrai que c'est réconfortant des fois quand tu lis des témoignages de personnes qui vivent un peu la même chose que toi,
- 36:44ce truc de te dire,
- 36:45par exemple,
- 36:47dans le relationnel aussi avec certains dentistes,
- 36:49je vois que je n'ai pas les codes,
- 36:50je n'ai pas les codes de communication.
- 36:52Alors,
- 36:52je les ai de plus en plus parce que ça s'apprend et j'ai cette volonté-là.
- 36:56Et même maintenant,
- 36:59quand je rencontre des gens,
- 37:00par exemple,
- 37:00à l'école de mes enfants qui ne savent pas d'où je viens,
- 37:03ils pensent que je suis Montpellierenne.
- 37:05Donc,
- 37:05j'ai été quand même…
- 37:07Ça y est,
- 37:09je me suis fondue un peu dans le décor,
- 37:11sans le vouloir parce que ça n'a jamais été un but non plus.
- 37:14Mais voilà,
- 37:15je ne veux pas renier ce que je suis,
- 37:16parce que je suis très fière de ça.
- 37:17Je suis très fière de mes origines et tout.
- 37:21Mais j'ai quand même évolué.
- 37:23Je suis un peu tout ça,
- 37:25finalement.
- 37:26Annie Ernaux parlait d'être déchirée entre deux mondes.
- 37:29Ce que vit Manon,
- 37:30c'est une position de l'entre-deux.
- 37:32Jamais totalement ici,
- 37:33plus tout à fait là-bas.
- 37:34Ce trouble identitaire
- 37:36est l'un des coups invisibles de la mobilité sociale.
- 37:38Ceux qui sont restés autour de moi,
- 37:40il n'y a pas eu de changement.
- 37:42Et quand je suis...
- 37:44Déjà,
- 37:44je déteste parler de mon boulot en dehors du boulot.
- 37:49C'est vraiment un truc que j'aborde peu.
- 37:51Ou sinon,
- 37:52par exemple,
- 37:53je vais parler de choses,
- 37:55mes techniques,
- 37:56ou demander un conseil à mon frère ou à ma sœur pour un problème que j'ai.
- 38:01Ça va être sous cet abord-là.
- 38:03J'aurais du mal à dire...
- 38:05j'ai eu une réussite professionnelle.
- 38:09J'ai fait ce que j'avais à faire.
- 38:13Je pense qu'il y a eu quand même le côté matériel,
- 38:16c'est incontestable.
- 38:17C'est-à-dire que je voyais bien que pendant toutes mes études où je n'avais pas trop de moyens,
- 38:23je n'étais pas habillée comme tout le monde,
- 38:25je n'avais pas les mêmes choses que les autres,
- 38:27etc.
- 38:29Et qu'à partir du moment,
- 38:30je me rappelle le premier jour,
- 38:32j'étais toujours à découvert sur mon compte.
- 38:36le premier jour où je reçois mon salaire le premier salaire d'orthodontiste je me dis ça y est t'es arrivé non pas vraiment finalement c'est un truc de dingue ce premier salaire tu te
- 38:53dis j'y suis arrivé et forcément le fait de peut-être de
- 39:02de s'habiller différemment,
- 39:03d'avoir des activités aussi un peu différentes et tout,
- 39:07c'est des composantes en fait.
- 39:09Oui,
- 39:09tu sais qu'au-delà de la sécurité financière,
- 39:13c'est surtout un statut,
- 39:15un titre,
- 39:17une reconnaissance.
- 39:19Tu le sens tout ça en fait.
- 39:21Dans les étapes,
- 39:22il y a aussi la thèse.
- 39:23La thèse,
- 39:23oui.
- 39:24La thèse,
- 39:24c'est vraiment une étape.
- 39:26La thèse,
- 39:26même si on sait que tu as des thèses qui sont un petit peu biblio,
- 39:31etc.
- 39:31Ce n'est pas comme une thèse de science,
- 39:33c'est sûr.
- 39:33Mais le fait d'avoir toute la famille qui vient à la fac,
- 39:38les invités,
- 39:39les profs,
- 39:40les trucs,
- 39:41et puis le titre de docteur,
- 39:44c'est quand même un truc,
- 39:45c'est assez impactant.
- 39:48Et puis moi,
- 39:49c'était la première fois que ma famille venait à la fac,
- 39:50qu'ils n'étaient jamais venus avant,
- 39:52qu'ils voyaient les profs,
- 39:53que les profs,
- 39:54généralement,
- 39:54ils disaient des trucs plutôt sympas.
- 39:57Je pense que ça t'assoit dans quelque chose de nouveau pour toi,
- 40:02mais aussi pour les gens qui sont présents.
- 40:08La vie a fait que ça s'est passé comme ça pour moi,
- 40:11mais je me trouve vraiment épanouie dans mon boulot.
- 40:14Pas tous les jours,
- 40:14parce que je n'ai pas envie de...
- 40:16les gens se disent « ah non mais pas moi » ,
- 40:17parce que tu sais quand tu parles,
- 40:18t'as une responsabilité quand même pour les gens qui t'écoutent parce qu'un risque,
- 40:22tu dis « ah,
- 40:23trop de la chance,
- 40:23moi je me sens pas épanouie tous les jours » ,
- 40:24non,
- 40:25non,
- 40:25tous les jours je me sens pas épanouie,
- 40:26il y a des trucs qui me gonflent etc,
- 40:28c'est pas une longue ligne droite.
- 40:31T'as déjà éprouvé le fameux syndrome de l'imposteur c'est-à-dire cette sensation que tu dois constamment prouver ta valeur et
- 40:44Et prouver que tu mérites d'être là où tu en es aujourd'hui.
- 40:48Oui,
- 40:49oui,
- 40:49oui.
- 40:50Ça,
- 40:53c'est très fréquent.
- 40:53C'était peut-être plus vrai au début de mon exercice.
- 40:58J'avais l'impression de ne pas être légitime.
- 41:01Donc,
- 41:03de me dire,
- 41:03mais pourquoi moi ?
- 41:04Pourquoi pas un autre ?
- 41:06Oui,
- 41:07ça m'est arrivé.
- 41:09Là,
- 41:10maintenant que je suis un peu plus installée,
- 41:12ça m'arrive moins.
- 41:13Mais je pense quand même que j'ai un rapport au boulot qui reste là-dedans.
- 41:20Le fait d'avoir finalement bossé toute ma vie,
- 41:23parce que même quand on était petit,
- 41:25on bossait aussi.
- 41:26J'ai l'impression que si j'arrête de bosser,
- 41:27tout va s'arrêter.
- 41:30Mais le syndrome de l'imposteur,
- 41:33c'est très fréquent,
- 41:34et d'autant plus quand on est transfuge de classe.
- 41:42Ce qui est sympa quand tu as connu plusieurs milieux sociaux,
- 41:46c'est que tu es à l'aise avec pas mal de monde.
- 41:49Donc ça,
- 41:49c'est bien.
- 41:50C'est que tu peux,
- 41:51tu arrives à avoir les codes un peu,
- 41:53tu es un peu plus caméléon,
- 41:54tu vois.
- 41:54Je trouve que ça,
- 41:55c'est un côté très sympa parce qu'on est toujours en train de se dire,
- 41:59enfin,
- 41:59j'ai l'impression que le transfuge de classe,
- 42:03on a un abord un peu négatif,
- 42:04genre c'est une galère d'être transfuge de classe.
- 42:06Moi,
- 42:06je ne trouve pas que ça soit une galère,
- 42:07c'est juste une particularité.
- 42:10comme il y a plein de particularités et il faut s'en accommoder.
- 42:16Par contre,
- 42:16c'est un aspect positif,
- 42:18c'est que moi,
- 42:19tu peux me mettre avec l'agriculteur du coin ou le fils de je ne sais pas qui,
- 42:27je vais m'en sortir de la même façon et avec grand plaisir.
- 42:30Donc ça,
- 42:31c'est cool.
- 42:32Manon rappelle que le fait d'être transclasse peut être aussi une force,
- 42:35une capacité d'adaptation,
- 42:36une finesse relationnelle.
- 42:37Il ne s'agit pas seulement d'une blessure à portée,
- 42:40mais d'une complexité à habiter.
- 42:42Après,
- 42:42pour l'accès aux soins,
- 42:45pour les enfants,
- 42:46on a un peu moins ce problème-là parce que c'est quand même plutôt bien pris en charge l'orthodontie jusqu'à 16 ans.
- 42:52C'est plutôt les cas adultes où là c'est plus complexe et c'est vrai qu'il n'y a aucune prise en charge pour les adultes,
- 42:58ce qui est quand même un peu scandaleux parce que tu as vraiment des traitements complexes,
- 43:02tu as des chirurgies,
- 43:03etc.
- 43:04Et là,
- 43:05tu vois que tu as plein de gens qui sont dans des situations hyper compliquées,
- 43:09qui n'ont pas de moyens et qui ne peuvent pas accéder à l'orthodontie.
- 43:17Merci à Manon Serre pour la confiance et la sincérité de son témoignage.
- 43:20Merci aussi à Pauline Bussy pour le montage de cet épisode.
- 43:23La musique de cet épisode est Asi Road de Nicolas Deferrand et Laurent Verneret.
- 43:29Si vous souhaitez soutenir ce podcast,
- 43:31vous pouvez contribuer à la cagnotte participative dont le lien est disponible dans le descriptif de l'épisode.
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- 43:47A très bientôt pour un prochain épisode.