Latest / Des voix et des droits, le podcast de la LDH / Episode 31 « Des Voix et des droits », le podcast de la LDH, avec Daniel Gros, référent de la LDH à Mayotte (Partie 1)
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- Pour ce numéro spécial de Des Voies et des Droits, nous sommes dans l'actualité de ce début d'année 2025 en nous rendant à Mayotte, suite au passage du cyclone Chido, dont les dévastations viennent s'ajouter à des dizaines d'années de gestion désastreuse du 101e et plus pauvre des départements français. Département où, vous allez l'entendre, les français locaux ont moins de droits et de ressources que ceux des autres départements. Depuis Mayotte, le référent local de la LDH, Daniel Gros, nous résume la situation dramatique des habitants maorais et comoriens. Comoriens et maorais, ils font pas de différence. Quand ils s'épousent, ils regardent pas la carte d'identité parce que c'est chez le caddie, et le caddie, il s'en fout de la nationalité. C'est les Comoriens, c'est les mêmes que, donc ils se voient à la mosquée, ils se voient partout, ils ont des projets de vie ensemble. Donc, en fait, c'est comme s'il y avait deux niveaux, un niveau politique, de lutte, d'enjeu politique, la France contre les Comores, les états, j'entends, et puis on continue sa vie comme si de rien n'était parce qu'on n'a pas à nous dicter notre conduite, voilà. Et il y a la loi Elan qui autorise les préfets à détruire les bidonvilles sur un simple arrêté. Ça ne veut pas dire qu'ils doivent mettre les gens à la rue comme ça, mais il y a quand même une loi immonde, infâme, tout ce qu'on veut, qui a été promulguée en octobre 2018, c'est-à-dire qu'il faut se rendre compte quand même, là je vais être un peu critique, mais il faut se rendre compte que M. Macron a été élu en mai 2017, et en 2018, c'est-à-dire juste le temps de faire ses lois, de préparer ses lois, de les faire passer à l'Assemblée nationale et de les promulguer, il y en a deux, une en septembre 2018, l'autre en octobre 2018. Et la loi Elan, en octobre 2018, autorise les préfets sur simple arrêté à détruire des bidonvilles, c'est-à-dire à mettre les gens à la rue, à les déloger, sous prétexte que, on va dire bêtement comme ça, les casentaux ne sont pas dignes de l'humanité et de la nation. Alors l'humanité c'est pour dire, on aide les gens à ne pas vivre comme des animaux, et la nation, la France ne peut pas se permettre d'accepter un tel habitat indigne. Alors ça pourrait être progressiste comme vision, mais le problème c'est qu'on ne reloge pas les habitants, on les déloge, on déloge des pauvres qui n'ont pas accès à d'autres types de logements. Donc en fait, moi ici à Mayotte, je me suis beaucoup intéressé à cet enjeu avec le maître Gahem, Marjane Gahem, on a fait un binôme là-dessus, un combat assez long à tous les deux, et on a réussi à faire reculer le préfet à plusieurs reprises. Mais au bout du compte, l'État, comme c'est des affaires d'État considérables, c'est des enjeux considérables, et le juge des référés, le juge du tribunal administratif, baissait la garde à un moment, et puis renonçait à maintenir l'illégalité des arrêtés. Comment est-ce que l'État français est capable de faire la différence entre ce qu'il appelle un bidonville et des habitations traditionnelles ? Parce qu'au fond, globalement dans les Comores, on vit dans des habitations en tôle. Ça, c'est vraiment la question vraiment intéressante. En plus, il y a plusieurs points de convergence par rapport à l'habitat traditionnel. C'est-à-dire qu'en fait, Mayotte est un département depuis 2011, officiellement. C'est-à-dire qu'à partir de 2011, énormément de choses ont changé. L'État civil, parce que l'État civil comme rien, c'est le nom de la personne et le nom du père. Donc, il y a le grand-père, le père et un fils. Le grand-père, lui, il a son prénom, son nom personnel. Il va le transmettre comme nom du père à son fils, qui aura aussi un nom personnel. D'accord ? Et le père, à son envoi à lui, va transmettre son nom, qui sera le nom du père et un nom personnel. C'est-à-dire qu'il n'y a pas un nom transmis dans la famille. Il n'y a pas une filiation familiale fixée. C'est-à-dire que ça ne correspond pas du tout à l'État civil français ou européen. C'est-à-dire qu'un nom de famille qui se transmet, c'est toujours un nom du père, mais c'est toujours le même, en fait. Alors qu'au Comores, par exemple, on donne un nom au grand-père qui s'appelle Abou. Il va avoir un fils qui s'appelle Mohamed. Donc, Mohamed s'appellera Mohamed, nom du père Abou, Mohamed Abou. Et le fils de ce Mohamed-là, il va s'appeler, par exemple, Omar. Ça sera Omar Mohamed et Abou disparaîtra. Et la France, en 2011, a modifié l'État civil et l'a fixé sur le nom du père, le père actuel. Donc, ça a fait des transformations d'usages. C'est-à-dire qu'on a transformé le nom du père en nom de famille. Donc, ça, c'est le premier point qui a perturbé énormément les gens. Il faut voir que ça perturbe énormément la vie des gens parce qu'ils ne comprennent pas, ils n'ont pas l'habitude. D'ailleurs, les mamans, une fois qu'elles ont un enfant, elles s'appellent, par exemple, Aïcha. Elle a un enfant qui s'appelle Abdou. Une fois qu'elle a cet enfant-là, elle s'appellera Mamadou, Mamadou. Voilà. Elle ne s'appellera plus Aïcha pour la communauté. C'est-à-dire que son statut de mère sera officialisé pour tout le monde. Et il y a aussi une autre chose qui va nous relier plus au quartier pauvre. Il y a le problème du foncier, qui était un foncier collectif. C'est-à-dire qu'il n'était pas sur une personne, sur une tête, mais sur un village, un quartier. C'est-à-dire les terres à disposition du quartier, du village. Quand quelqu'un arrivait, ou une famille, voilà, un mariage, tout ça, la famille s'agrandit, le village se réunit pour accorder une terre à cette nouvelle famille. Par exemple, quelqu'un qui occupe une terre, il y a sa maison sur cette terre, et puis il y a un jardin de quoi nourrir la famille. Et le jardin peut s'agrandir en fonction de la taille de la famille, et ou se rétrécir s'il n'y a plus lieu. C'est-à-dire que les terres ne sont pas… Une terre qui n'est plus cultivée est une terre qui est disponible. En 2011, on passe dans un foncier titrisé sur une personne, sur une tête, en général la tête du chef de famille. Mais cette transformation du foncier, qui n'est pas terminée, c'est-à-dire la moitié des terres seulement sont cadastrées, actuellement peut-être un peu plus maintenant, mais en fait c'est un processus très long, les personnes qui sont informées, les élites, elles captent les terres. Il y a des enjeux sur les terres, et il y a des gens qui s'enrichissent, c'est-à-dire qui s'enrichissent en captant les terres. Quand il y a des transformations comme la révolutionnaire, avec des expropriations et toutes sortes de… On connaît ça pour la révolution française aussi, il y a eu des richesses dans la bourgeoisie qui se sont faites parce que les personnes étaient en position d'accaparer. Et donc ici, il y a des familles qui ont été en position d'accaparer des terres. Ça n'existait pas avant, parce qu'avant le système, il était situé de telle sorte que personne ne pouvait capter. Ce n'était pas possible, c'était le village, c'est-à-dire la communauté, qui décidait quelle terre était donnée en usufruit, on va dire, en usage, jusqu'à ce qu'il n'en ait plus besoin. Et on a transformé le foncier en foncier d'investissement. Donc les gens, quand ils arrivent, alors il y a beaucoup d'arrivés depuis les commorces, c'est certain, quand ils arrivent, ils ont besoin de terre, alors ils continuent, selon l'usage antérieur, ils se mettent là où il y a de la place, là où c'est libre, là où ce n'est pas cultivé, où ce n'est pas habité, donc c'est réputé disponible, c'est-à-dire selon le système ancien. Donc personne n'a le sentiment de se polier quelqu'un. Et alors ça peut former d'immenses bidonvilles, c'est certain. Disons que ça étend le village, le village urbain, assez coçu, plus ou moins coçu, ça l'étend vers la campagne, ça mord sur la campagne. Et les bidonvilles mordent sur la campagne et se mettent dans des endroits les plus ponctus, parce que c'est une île, c'est une île montagneuse, donc dès qu'on s'éloigne du littoral de 20 mètres, on est dans les pontes. Sauf dans des anciennes plaines, dans des anciens volcans. Il y avait aussi un usage qui a disparu avec la départementalisation, c'est que les maisons, ce sont des maisons des femmes. Les maisons appartiennent aux femmes et se transmettent de mère en fille. Et c'est des maisons modestes, c'était des maisons de deux pièces, il y avait la chambre de la mère, la foco-mama et la foco-baba. Dans ce qu'on appelle les bangas, les casentaux, on continue cette séparation et cette fonction aussi de tourner vers l'extérieur, tourner vers l'intérieur. Ça c'est bien conservé, c'est-à-dire qu'en fait les populations pauvres ont besoin des traditions pour maintenir une certaine cohérence de leur vie, que ce ne soit pas dénuée de sens en fait. Et il y a des cours intérieurs, c'est assez impressionnant, c'est bien pensé. Alors avant c'était végétal, maintenant c'est que de la tôle, parce que de toute façon végétal on ne se pièderait pas, la démographie est trop importante, la population est trop nombreuse pour penser à faire des maisons végétales. Mais bon, la préfecture a démoli dans un quartier que j'ai suivi, des maisons végétales traditionnelles, elle les a démolis comme des casentaux. C'est-à-dire qu'en fait c'est des maisons qu'on met dans des musées, mais on ne les tolère pas dans la vie réelle en fait. L'État se permet de détruire des maisons, les seules maisons accessibles aux pauvres. Parce qu'il faut savoir qu'à Mayotte, les allocations familiales servies sont beaucoup minorées par rapport à la France. Donc tout le monde est pauvre. En fait, il faut bien se mettre dans la tête que 80% de la population de Mayotte est sous le seuil de pauvreté nationale. Le revenu médian est de 260 euros, ça veut dire que la moitié de la population vit avec moins de 260 euros. Et que de 50% à 80, les 30 qui sont juste après sont sous le seuil de pauvreté. Alors que la vie à Mayotte est plus chère d'environ 20% par rapport à la métropole. Les gens n'ont pas droit aux APL, aux très rares. Et de toute façon, il n'y a pas de logements sociaux disponibles. Donc, quelqu'un qui travaille au SMIC va toucher 900 euros parce que le SMIC est 80% de celui qui est servi en métropole. Le RSA est 50% de celui qui est servi en métropole. Donc en fait, la pauvreté de l'île de Mayotte est organisée. Elle est organisée par le gouvernement. L'État français fait tout pour que Mayotte reste pauvre. Intentionnellement ou pas, c'est ce qui se passe, c'est le résultat. Et les gens ne peuvent donc pas louer des maisons dans le parc immobilier légal et social, encore moins parce qu'il y a très très peu de logements sociaux. Donc les gens sont condamnés à vivre dans des casentoles. Alors il y a des casentoles, non pas seulement dans les bidonvilles, il y a des casentoles partout. N'importe où dans les villes, on a une cour, il y a la maison au milieu, il y a l'enceinte privative qui entoure la parcelle. Et bien tout le long encadre la maison des casentoles, 8, 10. Et c'est des petits rapports parce qu'on loue 50 euros la casentole aux habitants. Donc en fait, il y a des bidonvilles partout. Si on veut parler commercial, il y a des bidonvilles partout. Les casentoles, il y en a partout. Alors celles qui sont dans les villages, elles sont protégées parce qu'en fait le bulldozer, il ne va pas aller dans les cours privatives détruire les casentoles. Mais des casentoles, il y en a partout, partout, partout. Sinon les gens ne peuvent pas vivre, les gens ne peuvent pas habiter. Alors l'État, qu'est-ce qu'il fait ? Il a détruit les casentoles, il a détruit 36 quartiers depuis 2019, 36. Il a mis à la rue 12 000 à 15 000 personnes. Je mets cette fourchette large parce qu'en fait, l'État ne compte pas qu'ils délogent. Parce qu'il ne compte pas. Pourquoi ? Parce que compter, ça l'oblige à justifier où il les a relogés. Donc il ne compte pas, il ne dit même pas de qui il s'agit. Du coup, personne ne va voir, ça n'intéresse personne. Mais il n'y a jamais eu de commission parlementaire pour voir comment était appliquée la loi ELAN et les drames humains que ça pouvait provoquer. Ça, ça n'existe pas. Tout le monde s'en a dû faire. Donc c'est un scandale absolu cette histoire-là. L'État veut continuer. La dernière démolition qu'il a faite, c'est le 2 décembre. 12 jours plus tard arrive le cyclone qui détruit toutes les casentoles, toutes, même celles qui sont dans les cours, dans les cours des villes. Elles ont été détruites parce que ça… En fait, la casentole, elle est immédiatement détruite, mais elle est très rapidement reconstruite. C'est son avantage. Les maisons en dur, en perpins, tout ça, les toits en charpente, tout ça, tout est envolé et ce n'est pas réparé. Mais les quartiers, ils sont remontés. La moitié des cases sont ressorties de terre. Et il y a le problème des matériaux, tout ça qui est compliqué pour ces personnes. Mais on n'a pas le choix. On a des maisons en tôle parce qu'on est obligé de vivre dedans. Et malgré les interdictions de reconstruire des casentoles qui viennent d'être décrétées par le premier ministre, c'est complètement stupide. Mais voilà, il décrète que c'est interdit de reconstruire les bidonvilles. Il ne dit pas comment il va reloger les gens. Il dit que c'est interdit. Donc les gens le font, ils s'en moquent, les gens, qu'il soit interdit ou pas. Et en fait, les quartiers de casentoles se reconstruisent bien. C'était Daniel Gros, référent local de la LDH à Mayotte. Nous nous retrouverons dans un second épisode.