Latest / Des voix et des droits, le podcast de la LDH / Épisode 9.4 “Des voix et des droits”, le podcast de la LDH, avec Joëlle Bordet, membre du Comité national de la LDH
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- Dans ce dernier épisode de ce numéro de « Des voix et des droits », Joëlle Bordet, qui est membre du comité national de la LDH et psychosociologue, forte de ses décennies de travaux sur le terrain, va maintenant s'intéresser notamment au sort des jeunes filles de ces mêmes territoires défavorisés. Parce que les filles aussi peuvent tout à fait se confronter à la difficulté du travail. Mais en général, la question féminine, elle va être plutôt du côté du poids qui se rejoue, de refaire rapidement des familles et des enfants. On est sur une autre problématique, mais qui va avec celle des garçons. Alors ça, c'est un autre sujet, mais on voit bien que les garçons, pour un certain nombre, dans la relation avec les jeunes filles, et en se mariant, j'allais dire, ça les fait travailler la zone grise. Ça a tendance à les renvoyer sur le salariat. Et donc, comme ils ont peur aussi de mal tourner, plein de jeunes, ils ont peur de mal tourner. Ce n'est pas un plaisir de quitter l'école et de ne pas avoir de boulot. Ce n'est pas un plaisir de dépendre des circuits d'îles. Ce n'est pas un plaisir d'avoir à remplir le frigidaire parce qu'il faut aller dans les points de deal. Moi, je ne crois pas. Tous les jeunes que j'ai interviewés, bien sûr, il y en a qui vont aussi pour acheter des marques, etc. Mais ce n'est pas l'enjeu principal aujourd'hui. L'enjeu principal, c'est réellement la survie. Donc, tant que les familles sont dans la survie comme on le fait, et c'est vrai que le mariage, rapidement se fixer dans une famille, devenir une belle personne, devenir aussi une belle personne dans la religion, ça compte pour tenir le rapport de force avec la zone grise. Parce que la zone grise, elle est attirante. Et elle est attirante parce qu'il y a cette confrontation directe, pulsionnelle, aussi avec les policiers, avec ce monde-là, et qu'on y trouve un certain nombre de jouissances. C'est des adolescents, c'est des jeunes adultes. La question de la transformation de la jouissance, elle est au cœur de la question adolescente. C'est vrai que je suis une clinicienne de l'adolescence et je vois très bien comment renoncer à la jouissance de l'adolescence, c'est tout le travail narcissique de devenir adulte. Alors là, il y a un bouquin d'un psychologue qui s'appelle Erickson, que je trouve très d'actualité, qui s'appelle « La crise d'identité à l'adolescence ». Et c'est exactement ce qu'il décrit. Ce travail-là, il est nécessaire à faire à l'adolescence pour pouvoir ne pas aller du côté du pulsionnel, pour tous les adolescents. Il y en a, les classes bourgeoises, ça sera la drogue directement, etc. Mais cet enjeu-là, il est pour tous les adolescents. Quand on vit dans un quartier comme celui-là, l'attirance vers effectivement l'argent rapide, la confrontation, la force, elle est là. Je veux dire, ça fait partie de la vie. Et c'est vrai que quand ils ont des relations avec des jeunes filles, d'une certaine façon, ça les tient par rapport à ça. Moi, j'ai écrit un article qui s'appelle « Portez le voile comme un diadème pour assumer sa féminité et assurer sa réputation ». Parce que les filles, en fait, elles ont un rôle aujourd'hui dans le fait de protéger les garçons. Et ça, je l'ai vu dans plein de groupes. C'est-à-dire que les filles qui portent le voile ont une autorité, ça confère une autorité d'être quelqu'un de bien par rapport à des garçons qui risquent de mal tourner. Et il y a une dialectique entre les filles et les garçons. Et ça, c'est complètement important pour des éducateurs, par exemple, de pouvoir travailler la dialectique des deux. La police, elle n'est pas non plus toujours que du côté de la confrontation de la force. Vous avez aussi des policiers et des policières qui travaillent sur les violences familiales. Il y a des assistantes sociales dans les commissariats de police. Il faut aussi regarder la partie sociale des commissariats de police. Et c'est vrai qu'à l'époque, avant Sarkozy, il y avait eu un gros développement des assistantes sociales dans les commissariats de police. Et par exemple, la question du traitement des violences sexuelles, elle est très importante. Les violences, c'est très très important, l'accueil aux commissariats de police. Parce que tout ça, c'est des jeux d'équilibre. Donc, on peut effectivement isoler les amendes forfaitaires, mais en fait, il faut les resituer pour vraiment resituer que ça fait partie de tout un paysage et que, bien sûr, en tant que juriste, moi je comprends tout à fait qu'on travaille que sur l'amende forfaitaire, mais moi, en tant que psychosociologue, mon boulot, c'est plutôt de resituer l'amende forfaitaire dans le paysage et qu'est-ce que ça veut dire pour un jeune et une famille d'être confrontés à ça. Donc, c'est vrai qu'il y a une logique du côté du gouvernement, parce que quand même, la réponse au révolt de 2000 de juin, vous avez vu ce qu'ils sortent les réponses, c'est des rapports punitifs sur les familles. L'amende à 137 euros maintenant, le risque de perdre son logement social, alors c'est pas complètement nouveau, le contrat signé par le locataire qui se garantit qu'il n'y a pas de nuisance à l'extérieur, ça fait partie du rapport avec les bailleurs sociaux depuis toujours. Mais là, aujourd'hui, s'il y a effectivement un rapport entre la justice, les préfectures et les bailleurs sociaux pour virer, moi c'est la première fois que j'entends ça, c'est des familles aujourd'hui qui virent leurs jeunes de plus de 16 ans, qui fait des conneries pour protéger les petits et ne pas perdre le logement. J'ai entendu ça 5-6 fois ces derniers mois, après les révoltes. Donc moi, quand j'entends ça 5 fois sur des territoires, c'est que c'est un phénomène. Et ça alors, où est-ce qu'on est quoi ? Où est-ce qu'on est de la protection des plus pauvres ? Et où est-ce qu'ils sont eux, ceux qui ont été virés par leur famille à 16 ans ? Exactement, et où est-ce qu'ils vont aller là ? Qu'est-ce qu'ils deviennent ? Et là vraiment, on est en train de créer là, et là vous avez raison, on est en train de créer des systèmes de violences. En particulier, moi je travaille beaucoup avec les gangs au Brésil, pas directement mais indirectement, on voit bien que la construction d'un gang, c'est quand même des jeunes qui se retrouvent sans la possibilité de revenir dans les familles. Les gangs dans la rue au Brésil, c'est des jeunes qui sont de la rue et pas dans la rue, c'est-à-dire qu'ils sont vraiment de la rue, ils vivent de la rue. Et ils vivent dans la rue, c'est ça qu'on veut en France. Mais avec ces jeunes-là, on ne va pas y arriver. Là, ça va faire monter la force, on sait bien quand même. Et en plus, les gangs de jeunes, je veux dire, ils sont manipulables par toutes les forces politiques. Donc moi, c'est vrai que ça m'inquiète beaucoup. Moi, quand j'ai entendu ça, franchement, je me suis dit, mais là, on rentre dans quelque chose de très très grave. C'est-à-dire que la socialisation, ça sera la prison, ça sera la rue, et ça ne sera plus la famille. Alors là, quand on voit que la seule chose qu'il y a là dans mes travaux sur l'esprit critique, je fais un module qui s'appelle « Qu'est-ce qui fait peur, qu'est-ce qui rassure ? » On fait un photolangage et ils prennent une photo qui fait peur et une photo qui rassure. Mais les trois quarts des photos qui rassurent, c'est la famille. C'est la famille, c'est les grands-parents. Ce n'est jamais une institution, quand même, c'est vrai, c'est toujours la famille et les grands-parents. Donc si ces jeunes-là, on les coupe des familles, mais qu'est-ce qui va rester ? Comment ils vont effectivement pouvoir se réassurer et faire les efforts qu'il faut pour, j'allais dire, renoncer à la jouissance immédiate ? C'est impossible. Non, moi je suis très inquiète, je suis très très inquiète. Parce que je pense que là, il y a un rapport de force punitif qui est moralisant et qui est très très destructeur du rapport du lien social à l'intérieur du rapport entre les jeunes et les familles. C'est la première fois que j'entends ça à ce point-là. Voilà, c'était donc Joël Bordet, psychosociologue et membre du comité national de la LDH.