Latest / Entretien avec un dentiste / Madagascar, une mission, milles questions - 3/3 : Dans la zone grise
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- 0:01Madagascar,
- 0:02une mission,
- 0:03mille questions.
- 0:08Poignée ailleurs,
- 0:09se questionner ici.
- 0:17Une série documentaire de Florence Etcheverry.
- 0:20On est arrivé là à l'hôtel ?
- 0:21Oui.
- 0:21Donc là on est à Tadanarive.
- 0:23On va peut-être pouvoir se reposer un peu.
- 0:28C'est impressionnant parce qu'en même temps c'est beau.
- 0:30Et en même temps,
- 0:30c'est super pauvre et il y a un espèce de paradoxe de trouver ça beau.
- 0:34Les couleurs,
- 0:35les gens,
- 0:36c'est quand même la misère.
- 0:37Épisode 3,
- 0:42dans la zone grise.
- 0:44Cet épisode est le dernier d'une série de trois.
- 0:46Dans le premier,
- 0:47j'ai raconté mon départ pour Madagascar en octobre 2024,
- 0:50avec mon assistante Cécile,
- 0:52pour une mission dentaire qui regroupait médecins,
- 0:54infirmiers,
- 0:54pharmaciens,
- 0:55spécialistes et dentistes.
- 0:57Dans cet épisode,
- 0:58j'ai interrogé l'envie d'aider.
- 0:59Dans le second,
- 1:00j'ai raconté le déroulé de la mission,
- 1:02ce qui m'a marqué,
- 1:02ce qui m'a dérangé.
- 1:04Aujourd'hui,
- 1:05j'aimerais essayer d'y voir plus clair.
- 1:06Est-ce que ce que j'ai fait,
- 1:07c'était de l'humanitaire ?
- 1:09Ou est-ce que c'était du volontourisme,
- 1:10comme me l'a dit ma cousine ?
- 1:12Ou quelque chose entre les deux ?
- 1:13Une zone crise,
- 1:14plus difficile à cerner,
- 1:15et donc plus difficile à critiquer.
- 1:17Dans cet épisode,
- 1:18je poursuis ma réflexion avec mes cinq intervenants.
- 1:21Une philosophe,
- 1:21une humanitaire de métier,
- 1:23un anthropologue,
- 1:23une sociologue et une documentariste.
- 1:26Ensemble,
- 1:26on va parler de responsabilité,
- 1:28de limite,
- 1:28d'éthique.
- 1:29et de ce que signifie aider.
- 1:33Une fois rentrée,
- 1:34la phrase de ma cousine Marianne Schmittlin m'a traversée comme une flèche.
- 1:38« Tu sais,
- 1:38ce que t'as fait,
- 1:39c'est pas de l'humanitaire,
- 1:40ça s'appelle du volontourisme. »
- 1:42Alors j'ai voulu creuser,
- 1:43interroger ce mot et comprendre où se situait mon expérience.
- 1:46Chloé Sanguinetti,
- 1:47réalisatrice de documentaire « The Volontourist » ,
- 1:50donne une définition claire de ce que recouvre ce terme.
- 1:53Il faut vraiment faire une distinction entre...
- 1:57L'humanitaire,
- 1:57même entre l'humanitaire et le développement en soi,
- 1:59et le volontourisme.
- 2:01En fait,
- 2:01le volontourisme,
- 2:02ce n'est pas de l'humanitaire,
- 2:03ce n'est pas du développement.
- 2:05C'est des entreprises de tourisme qui se sont immiscées dans une brèche et qui utilisent la motivation de certaines personnes qui ne sont pas forcément faites pour faire de l'humanitaire.
- 2:14L'humanitaire,
- 2:15c'est des gens qui sont formés,
- 2:18qui sont préparés au départ,
- 2:19préparés au retour,
- 2:20qui sont extrêmement compétents,
- 2:21et c'est un système qui se questionne.
- 2:24Très régulièrement,
- 2:26les acteurs avec lesquels je travaille aujourd'hui au sein de Unagi,
- 2:29ce sont des acteurs humanitaires qui existent depuis des années,
- 2:32qui sont sur des terrains,
- 2:32qui travaillent avec des acteurs locaux,
- 2:34qui déjà n'accepteraient jamais de prendre des volants touristes,
- 2:38et qui font un travail très professionnel.
- 2:41Ils font des évaluations,
- 2:42ils font des suivis-évaluations,
- 2:43ils ont des approches,
- 2:44ils ont des outils méthodologiques,
- 2:46il y a des besoins qui sont ciblés,
- 2:47ils répondent à des besoins.
- 2:49Le volant tourisme,
- 2:50ce sont ces voyages humanitaires packagés,
- 2:52proposés par des agences sans vraie formation.
- 2:54sans compétences vérifiées.
- 2:55Ce n'était clairement pas mon cas.
- 2:57J'ai la qualification,
- 2:58j'étais inscrite au conseil de l'ordre de Madagascar et ça,
- 3:01Chloé l'a bien identifié.
- 3:03Là où toi et moi,
- 3:04c'est très différent et c'est très intéressant de mettre nos expériences en miroir,
- 3:08c'est que la mienne tombe complètement dans les définitions du volontarisme,
- 3:12la tienne est effectivement à cette frontière-là.
- 3:14Et en fait,
- 3:15il y a des critiques à faire sur le système humanitaire,
- 3:17ça c'est même pas une question.
- 3:20Et c'est des critiques même qui sont encore plus...
- 3:23structurelle,
- 3:24qui pose la question du racisme constant dans ce système-là,
- 3:28du complexe du sauveur blanc,
- 3:29etc.
- 3:30C'est plutôt,
- 3:31moi je trouve qu'il faut faire ces deux critiques,
- 3:35tu sais,
- 3:36presque à part.
- 3:38Prendre ces deux sujets à part,
- 3:40comme ça déjà on peut aller dans le fond de chaque sujet,
- 3:42plutôt que de les mélanger.
- 3:44Et effectivement sur le tien,
- 3:46sur ton expérience,
- 3:48c'est beaucoup plus délicat.
- 3:51Parce que toi,
- 3:52tu es parti avec une compétence,
- 3:54et qu'on t'a demandé une compétence,
- 3:55et que tu répondais à un besoin.
- 3:57Alors que d'habitude,
- 3:57la définition du volontarisme,
- 3:59c'est souvent des gens qui ne répondent pas à un besoin,
- 4:02qui sont un peu inutiles.
- 4:04Donc toi,
- 4:04tu rentres un peu dans un double problème,
- 4:09ton expérience à toi.
- 4:11Mais malgré cela,
- 4:12un malaise s'est installé.
- 4:14Flora Bastiani,
- 4:14philosophe de l'éthique du soin,
- 4:16évoque le sentiment d'être utilisé,
- 4:17une forme d'utilitarisme.
- 4:19Dans cette organisation humanitaire,
- 4:21on t'utilise,
- 4:23c'est-à-dire on fait de toi un outil qu'on va placer à certains endroits.
- 4:30Tu es là pour,
- 4:31je ne sais pas comment l'exprimer,
- 4:34mais il y a une forme d'utilitarisme dans cette manière de voir les choses.
- 4:40C'est-à-dire,
- 4:42tu as des compétences,
- 4:43on va te faire exercer les compétences à cet endroit-là où nous on considère que c'est utile.
- 4:49Mais tu es qu'un élément dans une organisation où finalement tu es comme un rouage de cette machine.
- 4:58Le ressenti de responsabilité,
- 5:00le ressenti de ne pas faire le soin dans les bonnes conditions,
- 5:05dans des conditions qui seraient plus acceptables et tout ça,
- 5:09c'est un ressenti qui paraît inutile à cette organisation parce qu'elle,
- 5:12elle ne te demande pas de te poser des questions,
- 5:15elle te demande de faire à cet endroit-là ponctuellement ce qu'elle attend de toi.
- 5:20donc il y a vraiment une forme utilitariste de cette conception aussi du soin si tu es d'accord pour obéir à
- 5:28Je vais faire ce qu'on me dit,
- 5:30sans me poser de questions.
- 5:32Ça peut marcher,
- 5:33mais ce n'est pas éthique en tout cas,
- 5:35ça c'est sûr.
- 5:37Je me suis aussi souvenu de cette image de Bernard Kouchner en 1992,
- 5:41portant un sac de riz en Somalie sous l'œil des caméras.
- 5:44Un geste fort,
- 5:44symbolique.
- 5:45Mais aujourd'hui,
- 5:46le monde a changé et cette image a vieilli.
- 5:49Marianne Schmittlin,
- 5:49humanitaire de terrain.
- 5:51C'est un peu,
- 5:51je pense aussi,
- 5:52le...
- 5:53Le mythe,
- 5:54c'est le mythe de l'humanitaire des années 80,
- 5:56parce que dans les années 80,
- 5:57c'était un peu comme ça que ça se passait.
- 5:59C'était des mecs qui partaient à pied,
- 6:02il faut que tu lises la BD qui s'appelle Le Photographe,
- 6:05qui est exceptionnelle.
- 6:07C'est l'humanitaire des années 80,
- 6:09où je vais faire de l'opération en brousse,
- 6:12tout seul,
- 6:13un peu avec ma bite et mon couteau.
- 6:15Ce n'est plus du tout comme ça que ça se passe aujourd'hui.
- 6:17Il y a un côté un peu fantasmé,
- 6:19on en rêve un peu tous de ce genre d'humanitaire.
- 6:22Mais en fait,
- 6:22ce n'était pas du bon humanitaire.
- 6:24Il ne faut pas se mentir,
- 6:25ça n'avait pas un gros impact.
- 6:27Et pas un bon impact non plus.
- 6:29Flora Bastiani,
- 6:30philosophe,
- 6:31enfonce le clou.
- 6:32Croire qu'on va venir faire le bien dans une société qu'on ne connaît pas,
- 6:35ponctuellement,
- 6:36c'est reproduire une posture coloniale.
- 6:37Croire qu'on va venir ponctuellement faire le bien dans une société,
- 6:44c'est exactement la démarche non seulement du sauveur,
- 6:48mais du colon,
- 6:49en quelque sorte,
- 6:50qui est...
- 6:51une démarche très paternaliste.
- 6:53Couper avec ça,
- 6:55c'est,
- 6:56comme je disais,
- 6:57identifier ses motivations,
- 6:59pourquoi on le fait,
- 7:00et finalement,
- 7:01si la motivation principale c'est de mettre son expertise à la disposition de personnes qui n'ont pas pu développer,
- 7:09pour des raisons contextuelles,
- 7:11cette expertise-là,
- 7:12sans doute que ça passe peut-être par d'autres moyens qui ne sont pas seulement aller soigner directement des gens,
- 7:18mais aussi un peu
- 7:19partage entre professionnels,
- 7:21entre pairs,
- 7:22qui permet aussi d'améliorer les pratiques d'une manière beaucoup plus durable et d'une manière qui pourrait permettre aussi d'accéder aux repères éthiques dont j'ai parlé tout à l'heure,
- 7:35c'est-à-dire la collégialité,
- 7:38l'autonomie de la personne soignée et une forme d'équité plus forte aussi,
- 7:43parce qu'on va partager des compétences qui vont rester.
- 7:48et qui donc vont être ensuite au service de beaucoup plus de personnes qu'une mission ponctuelle de quelques jours.
- 7:57Et ce que me dit Maurizio Esposito de la Rosa,
- 7:59anthropologue spécialiste de Madagascar,
- 8:01c'est que cette mission,
- 8:02telle que je l'ai vécue,
- 8:03s'apparente plus à une forme de tourisme humanitaire.
- 8:06De ce que tu me décris,
- 8:07je dirais que c'est une forme de tourisme humanitaire,
- 8:10qui est très répandue maintenant.
- 8:13Même là où je travaille,
- 8:14j'ai vu souvent des gens arriver pour travailler dans les écoles,
- 8:17etc.
- 8:18Et je ne pense pas que ces actions ponctuelles qui ont pour but de faire plaisir aux Occidentaux plus qu'aider les gens locaux,
- 8:28d'apaiser la conscience des gens qui habitent dans les pays riches,
- 8:33plutôt que d'aider vraiment les pauvres sur place,
- 8:36je ne pense pas que c'est un dispositif qui est très utile sur le long terme.
- 8:46Sur le chemin du retour,
- 8:47une conversation avec des confrères m'a marquée.
- 8:50Ce qu'il en ressortait,
- 8:51c'était
- 8:51« là-bas, au moins,
- 8:52les patients ne se plaignent pas » .
- 8:54Pas comme ici,
- 8:55où il faut revoir Madame Michu pour un appareil mal ajusté.
- 8:58Comme si,
- 8:58finalement,
- 8:59le silence d'un patient allégeait notre part de responsabilité.
- 9:02Comme si le soin devenait plus légitime quand la personne ne réclame rien.
- 9:05Bien sûr,
- 9:06parce qu'il n'y a pas le poids du cadre quotidien.
- 9:09Oui,
- 9:09oui,
- 9:09bien sûr.
- 9:11C'est-à-dire,
- 9:12c'est direct,
- 9:13ce n'est pas à toi de...
- 9:15ne te préoccuper de certaines choses.
- 9:18Et d'ailleurs,
- 9:19tu ne te préoccupes de rien,
- 9:20parce qu'il n'y aura pas de suivi.
- 9:21La personne,
- 9:22tu ne vas la voir qu'une seule fois.
- 9:24Dans la plupart des cas,
- 9:25j'imagine,
- 9:25tu ne la vois qu'une seule fois.
- 9:27Donc,
- 9:28c'est sûr que le rapport de soins,
- 9:32il est beaucoup moins engageant.
- 9:36C'est beaucoup moins un engagement vis-à-vis des autres,
- 9:39puisque tu peux pratiquer à chaque fois,
- 9:42ponctuellement,
- 9:43dans un...
- 9:45Une demande qui est parfois directe,
- 9:47j'imagine,
- 9:48parce que les gens ne se déplacent pas comme ça sans savoir ce qu'ils...
- 9:51enfin,
- 9:53sans demande.
- 9:54Donc,
- 9:56je comprends ce que tu veux dire.
- 9:57Et en même temps...
- 9:59Il ne devrait pas y avoir un relativisme culturel vis-à-vis du soin,
- 10:03c'est-à-dire que mettre à profit son expertise pour des patients,
- 10:11théoriquement,
- 10:12ça devrait être toujours de la même manière qu'on le fait.
- 10:16C'est-à-dire,
- 10:17évidemment,
- 10:18ton expertise ne tient pas à la capacité à organiser ton activité administrativement,
- 10:25à gérer ton cabinet,
- 10:26etc.,
- 10:27tes rendez-vous.
- 10:28Ce n'est pas ce dont je veux parler,
- 10:29mais au fond,
- 10:31le cœur du métier de soignant,
- 10:33ça devrait toujours être soigner.
- 10:36Mais soigner en se passant de la communication,
- 10:39de la rencontre,
- 10:40du suivi,
- 10:41de l'inquiétude pour ce qui va suivre,
- 10:46c'est-à-dire des suites opératoires,
- 10:52est-ce que finalement,
- 10:53s'il y a une suite ?
- 10:54dans un mois,
- 10:55la personne trouvera un interlocuteur,
- 10:58etc.
- 10:59Ne pas se préoccuper de ça.
- 11:01Est-ce que c'est vraiment soigné ?
- 11:04Ça peut donner le sentiment que ça simplifie les choses,
- 11:08mais en fait,
- 11:10ça enlève une part de la responsabilité aussi,
- 11:13du sentiment de responsabilité qui,
- 11:16dans le quotidien,
- 11:18est compliqué aussi du point de vue du soignant.
- 11:22Un autre point m'a marqué.
- 11:23Cette obsession du chiffre.
- 11:24Le nombre de dents extraites devenait un indicateur,
- 11:26une unité de mesure.
- 11:28Comme si plus on arrachait,
- 11:29plus on aidait.
- 11:30Comme si l'impact se comptait en extraction.
- 11:32Même en partant aider,
- 11:33difficile d'échapper à la quantifrénie,
- 11:35à notre addiction aux chiffres et à la performance.
- 11:38Ici,
- 11:38ce n'est plus le chiffre d'affaires,
- 11:39mais le nombre de dents arrachées qui compte.
- 11:41Parmi les actes médicaux que vous avez pratiqués,
- 11:45c'est sûr qu'il y a eu des bénéfices pour les gens sur place,
- 11:49mais ponctuels.
- 11:51Il faut aussi tenir compte,
- 11:53je pense que peut-être les gens qui sont conscients,
- 11:56que le fait de quantifier les actes médicaux,
- 12:01c'est aussi dû à la logique libérale que la médecine aujourd'hui,
- 12:07dans les hôpitaux occidentaux,
- 12:08c'est la même chose.
- 12:08Maintenant,
- 12:09c'est l'acte médical qui est rémunéré plus que le suivi du patient,
- 12:14etc.
- 12:15Donc,
- 12:15c'est toute logique.
- 12:17quantitative basée sur le profit et forcément délétère sur le long terme.
- 12:23Et cela aussi rentre dans cette logique-là à mon avis de quantifier les missions,
- 12:29de quantifier les actes médicaux,
- 12:32de quantifier le nombre de volontaires qui arrivent,
- 12:34etc.,
- 12:35sans forcément se soucier des relations et des liens humains qui sont créés par ces missions.
- 12:43C'est forcément néfaste sur le long terme.
- 12:48C'est souvent l'argument ultime,
- 12:49celui qu'on entend pour clore la discussion.
- 12:51C'est toujours mieux que rien.
- 12:52Mais est-ce vrai ?
- 12:54Est-ce que l'aide,
- 12:54même maladroite,
- 12:55même imparfaite,
- 12:56reste bénéfique ?
- 12:57Simplement parce qu'elle existe ?
- 12:59C'est une question que j'ai posée à Marianne Schmittlin,
- 13:01humanitaire de métier,
- 13:02qui a travaillé dans de nombreuses zones de conflit,
- 13:04sur des projets d'urgence,
- 13:06comme de développement.
- 13:07Et pour elle,
- 13:07l'intention ne suffit pas.
- 13:09Ok,
- 13:09on arrive,
- 13:09on est là pour sauver des vies,
- 13:11on est là dans l'immédiat parce que vraiment il y a un besoin urgent,
- 13:14mais on pense toujours à l'avenir.
- 13:15On pense toujours à,
- 13:16ok,
- 13:17le jour où on s'en va,
- 13:19est-ce qu'il y a encore plus de gens qui vont mourir parce qu'ils ont été dépendants de nous ?
- 13:22Je vais reprendre juste un exemple qui,
- 13:23je pense,
- 13:24est hyper parlant.
- 13:27Esther Duflo,
- 13:27que certaines personnes qui nous écoutent le connaissent probablement,
- 13:30qui a été prix Nobel d'économie,
- 13:32a beaucoup travaillé sur l'aide,
- 13:34sur le système et l'économie de l'aide.
- 13:36Et en fait,
- 13:36elle parle,
- 13:37elle prend une analogie qui est hyper intéressante,
- 13:38qui est l'analogie de la moustiquaire.
- 13:40Et elle dit,
- 13:41dans un terrain humanitaire,
- 13:44À un moment donné,
- 13:44il y a une organisation qui va venir et qui va distribuer des moustiquaires.
- 13:48Jusque-là,
- 13:48on se dit,
- 13:49super,
- 13:50génial,
- 13:50distribution de moustiquaires,
- 13:51les gens vont éviter le paludisme,
- 13:53etc.
- 13:54Et six mois plus tard,
- 13:56elle revient et remarque que les gens n'utilisent pas de moustiquaires.
- 14:00Et alors,
- 14:00il y avait deux problèmes.
- 14:01Le premier problème,
- 14:02c'est que c'était dans un terrain où il n'y avait jamais eu de moustiquaires avant.
- 14:06Donc,
- 14:07il y avait eu distribution,
- 14:07mais il n'y avait pas eu d'explication de comment on utilisait une moustiquaire,
- 14:11qu'est-ce qu'on faisait avec la moustiquaire,
- 14:12où est-ce qu'on la mettait.
- 14:13Du coup,
- 14:14les gens ne l'avaient pas forcément utilisé comme moustiquaire.
- 14:16Ils les avaient utilisés parfois pour faire d'autres choses.
- 14:20Ça,
- 14:20c'est le premier élément.
- 14:21Il faut une certaine sensibilisation,
- 14:24une certaine formation quand on va distribuer des choses.
- 14:28Deuxième chose,
- 14:28et qui je pense est encore plus grave,
- 14:30c'est que le seul vendeur de moustiquaires du village,
- 14:35qui était la personne,
- 14:36du coup,
- 14:37lui,
- 14:37il a été ruiné parce qu'on a distribué toutes les moustiquaires gratuitement.
- 14:41Donc,
- 14:41lui,
- 14:41il n'y avait plus personne qui lui achetait des moustiquaires.
- 14:43Bon,
- 14:43on va se dire,
- 14:44OK,
- 14:44sur une grande population,
- 14:45il y a un gars qui a été un petit peu lésé,
- 14:48ça a été un effet négatif,
- 14:49mais bon,
- 14:50à la limite,
- 14:51c'est un sur beaucoup,
- 14:52OK.
- 14:53Mais en fait,
- 14:53le pire,
- 14:53c'est que six mois plus tard,
- 14:54plus personne ne veut acheter nos stickers.
- 14:56Pourquoi ?
- 14:57Parce qu'il y a six mois,
- 14:58on l'a eu gratuitement.
- 14:59Et donc là,
- 15:00on a un effet pervers de l'aide.
- 15:02Et ça,
- 15:02c'est hyper important,
- 15:03d'essayer d'anticiper tous ces éléments-là,
- 15:07en disant comment on fait pour qu'une action soit positive et durable,
- 15:13pas uniquement aujourd'hui,
- 15:14mais aussi dans deux ans,
- 15:15mais aussi dans six ans,
- 15:16mais aussi dans dix ans,
- 15:16pour essayer de changer les comportements,
- 15:18essayer de changer les mentalités,
- 15:20essayer d'avoir des comportements plus sûrs.
- 15:22Parce qu'aider,
- 15:23ce n'est pas seulement donner,
- 15:24c'est aussi expliquer,
- 15:25accompagner,
- 15:26comprendre les usages et s'adapter aux réalités locales.
- 15:29Et surtout,
- 15:30mesurer les effets.
- 15:31C'est ce qu'a fait Andriya Erisoa Andriyana Solo,
- 15:34sociologue malgache.
- 15:35Elle a participé à des études d'impact sur plusieurs programmes d'aide dans son pays.
- 15:39Et parfois,
- 15:39ce qu'elle a observé n'a rien à voir avec les intentions initiales.
- 15:42Moi,
- 15:42j'ai eu l'occasion de faire des études d'impact d'intervention humanitaire ou d'élevement.
- 15:55Et malheureusement,
- 15:56il y a eu des cas.
- 15:59ou c'était un échec total parce que ça ne congénait pas du tout aux besoins de ces populations-là.
- 16:04Ou parce qu'il y a plusieurs facteurs qui n'ont pas été considérés et qui font que la mission ou bien le programme n'a pas atteint ses objectifs.
- 16:21J'ai fait l'étude d'impact d'une mission humanitaire.
- 16:28C'était pour le Kéré.
- 16:30Kéré,
- 16:31c'est la grande famine qui frappe le Grand Sud tous les ans.
- 16:37Cette année-là,
- 16:39ça frappait plus fort,
- 16:42parce que c'était beaucoup de sécheresse que tous les ans.
- 16:46Donc ce programme alimentaire est arrivé sur cette zone-là.
- 16:51Ils ont proposé des aides alimentaires.
- 16:55parce que c'était la grande famille.
- 16:57Et on contrepartit ce programme-là,
- 17:01demandant à la population de fournir la main-d'œuvre pour l'installation,
- 17:09la construction d'un système d'addiction d'eau.
- 17:14Le but,
- 17:15c'est qu'il y aurait à la fin de la mission un système d'eau,
- 17:23d'addiction d'eau,
- 17:24pompe et tout ça.
- 17:25et qu'en même temps,
- 17:26eux,
- 17:26ils ont de quoi manger.
- 17:30Donc,
- 17:30c'était comme ça.
- 17:31Tous les jours,
- 17:32il y avait des populations,
- 17:34des hommes et femmes qui allaient sur le chantier.
- 17:37Et au retour,
- 17:38en fin d'après-midi,
- 17:39quand ils rentraient,
- 17:40ils rentraient toujours avec un sac de nourriture.
- 17:42Voilà.
- 17:43D'accord ?
- 17:44Ils mangeaient.
- 17:46C'était ça l'objectif,
- 17:47ils rentraient toujours avec la nourriture.
- 17:49Quand j'ai fait l'étude qualitative et quantitative,
- 17:54il se trouvait que...
- 17:55Premièrement,
- 17:56le système d'addiction d'eau n'a jamais fonctionné parce qu'il n'y avait jamais eu d'arrivée d'eau ou de pluie qui fait que ça ne servait à rien.
- 18:07Les buses et tout ça étaient bouchées et les pompes n'ont jamais servi.
- 18:12Tu vois,
- 18:13il y a ça.
- 18:14Donc ça veut dire qu'il y a un manque d'études de faisabilité technique avant de penser à ça.
- 18:21Deuxièmement,
- 18:22Quand j'ai posé la question à ces populations-là,
- 18:25s'ils ont mieux mangé,
- 18:29si la famille a mieux mangé depuis ce programme et cette mission-là,
- 18:35ils ont dit oui et non.
- 18:37Oui,
- 18:37parce qu'il y avait de la nourriture,
- 18:40mais ces nourritures-là,
- 18:42ils ne pouvaient pas les donner manger au sein du ménage.
- 18:47Il a fallu pour eux garder.
- 18:51une partie pour vendre.
- 18:53Ils vendaient en fait pour avoir de l'argent pour pouvoir acheter autre chose.
- 18:58Donc,
- 19:00ils mangeaient moins que ce qui est prévu en fait,
- 19:03que ce soit en termes de quantité ou le nombre de personnes dans le ménage.
- 19:07Il y en avait qui continuaient à manger très peu.
- 19:11Peut-être ils ont favorisé les enfants et les femmes enceintes par exemple.
- 19:17Et il y avait les adultes qui mangeaient moins.
- 19:19qui mangeaient toujours moins.
- 19:23Deuxièmement,
- 19:24sur le chemin du retour des chantiers,
- 19:27avec leur sac de nourriture,
- 19:29ils se faisaient attaquer.
- 19:31Oui,
- 19:31parce que c'est connu par tout le monde,
- 19:34donc ils rentraient avec quelque chose,
- 19:35ils se faisaient tout le temps attaquer,
- 19:37c'était source de stress,
- 19:38ils se faisaient agresser tout le temps.
- 19:40Donc,
- 19:42quand j'ai mis ça dans le rapport,
- 19:44on s'est rendu compte que...
- 19:47Effectivement,
- 19:48il fallait une autre approche.
- 19:52On a posé des questions à ces gens-là.
- 19:55Est-ce que c'est ce que vous aviez voulu ?
- 19:57Ils ont dit non,
- 19:58on aurait voulu que ça soit autrement,
- 20:00qu'il n'y ait pas de trajet à faire,
- 20:02par exemple,
- 20:03parce que ce n'était pas sécure pour nous,
- 20:07et qu'il fallait d'autres choses pour qu'on n'ait pas eu besoin de vendre les nourritures qu'on nous donnait.
- 20:16Ça,
- 20:17c'est un exemple.
- 20:18Ce qu'elle décrit,
- 20:19ce sont des actions.
- 20:20qui,
- 20:21loin de renforcer l'autonomie des populations,
- 20:22ont créé de la dépendance,
- 20:24ou pire,
- 20:25détruit les dynamiques locales existantes.
- 20:27Alors,
- 20:28est-ce que c'est vraiment mieux que rien ?
- 20:30Ou est-ce que c'est parfois pire que rien ?
- 20:34Et Chloé Sanguinetti témoigne aussi de l'effet inverse.
- 20:37Ses missions peuvent parfois dissuader de s'engager à nouveau.
- 20:39Il y a des impacts qui sont négatifs,
- 20:43tu vois,
- 20:44physiquement,
- 20:45par exemple.
- 20:46Un volontaire qui part construire un puits,
- 20:48qui ne sait pas construire un puits.
- 20:50qui va construire une structure qui,
- 20:51en fait,
- 20:52va être dangereuse parce qu'elle ne va pas tenir debout,
- 20:54elle ne va pas fonctionner.
- 20:56Bon,
- 20:56ça,
- 20:56c'est juste,
- 20:57c'est dangereux,
- 20:58c'est condescendant,
- 21:00c'est une forme d'aide complètement inutile.
- 21:02Il y a des effets néfastes qui sont encore plus dangereux que ça.
- 21:05Par exemple,
- 21:06le volontariat en orphelinat,
- 21:08c'est un des exemples qu'on cite souvent comme étant les pires travers du volontourisme,
- 21:13parce que la demande très forte des volontaires qui veulent partir travailler avec des enfants,
- 21:18et encore plus.
- 21:19avec des enfants orphelins,
- 21:21parce que tu as une gratification instantanée quand tu travailles avec des enfants,
- 21:25que tu as l'impression de ne pas avoir besoin de compétences.
- 21:28En fait,
- 21:29cette mode-là de vouloir faire du volontariat en orphelinat a créé un réel trafic d'enfants dans le monde entier.
- 21:36On sait qu'on a 60 ans de recherche qui nous prouvent que les enfants qui sont vraiment orphelins ne doivent pas être pris en charge dans des structures comme des orphelinats.
- 21:45Il vaut mieux qu'ils soient dans des familles d'accueil et des structures beaucoup plus petites.
- 21:48Sinon,
- 21:48ils ont plein de retards d'apprentissage,
- 21:52de développement,
- 21:52etc.
- 21:53On sait ça dans le monde,
- 21:55c'est pour ça qu'il n'y a plus forcément d'orphelinats en France,
- 21:57etc.
- 21:58Pourtant,
- 21:58on continue d'aller dans des orphelinats dans des pays qui sont plus pauvres,
- 22:03parce qu'on a envie d'aider,
- 22:04mais en fait,
- 22:05on s'est rendu compte que
- 22:0780% des enfants dans le monde qui sont placés dans des orphelinats ne sont pas orphelins.
- 22:12Ils ont des parents,
- 22:13ils ont au moins un ou deux parents biologiques qui peuvent s'occuper d'eux.
- 22:16La raison pour laquelle les parents se les mettent dans ces orphelinats,
- 22:19c'est la pauvreté et c'est parce qu'ils veulent leur offrir une vie meilleure.
- 22:24Le fait qu'il y ait autant de volontaires internationaux qui viennent par tapis roulant dans ces orphelinats continue à créer une demande et donc continue à ce que ces orphelinats existent.
- 22:37Donc ça,
- 22:38c'est une vraie dérive.
- 22:39Et moi,
- 22:39j'ai habité au Cambodge pendant trois ans et demi.
- 22:42J'en ai vu des structures comme ça.
- 22:43Souvent,
- 22:44c'est des structures.
- 22:45Des faux orphelinats qui vont garder les enfants dans un état de précarité,
- 22:49mais total,
- 22:50parce que les volontaires internationaux sont plus enclins à donner de l'argent à l'orphelinat qui tombe en ruine et les enfants qui sont malades et qui sont sales,
- 22:59plutôt que l'orphelinat d'à côté qui est flambant neuf.
- 23:02Donc en fait,
- 23:02ça amène des dérives qui sont vraiment terribles,
- 23:04mais c'est une vraie réalité de terrain.
- 23:07Et après,
- 23:08tu as effectivement des impacts un peu insidieux sur...
- 23:13L'engagement,
- 23:14j'ai vu par exemple des volontaires,
- 23:17quand je leur posais des questions pendant le film,
- 23:19qui se rendaient compte que ce qu'ils étaient en train de faire,
- 23:22c'était soit complètement négatif,
- 23:24soit inutile.
- 23:25Et ça,
- 23:25c'est des jeunes qui,
- 23:27pour moi,
- 23:27ne se réengageront jamais.
- 23:28Ils vont être un peu traumatisés de s'être engagés là-dedans.
- 23:32Même pour toi,
- 23:32je pense que ton expérience t'a tellement marqué que potentiellement,
- 23:35tu ne le referas jamais.
- 23:36En tout cas,
- 23:38tu ne le referas jamais dans ce cadre-là.
- 23:39Mais peut-être que même dans un bon cadre,
- 23:41tu auras peur de te tromper.
- 23:45Encore aujourd'hui,
- 23:46c'est difficile pour moi de parler de cette mission,
- 23:48parce que critiquer une action qu'on croit bonne dérange profondément.
- 23:52C'est une expérience que Chloé Sanguinetti connaît bien.
- 23:54Dans son documentaire,
- 23:55The Voluntourist,
- 23:56elle interroge la frontière floue entre aide et mise en scène.
- 23:59Et elle a vu de très près à quel point remettre en question ce genre de démarche peut susciter de l'incompréhension.
- 24:05En fait,
- 24:05en critiquant le volontourisme,
- 24:06on ne critique pas l'aide humanitaire,
- 24:08ce n'est pas du tout le but.
- 24:10Par contre,
- 24:10effectivement,
- 24:11le volontourisme,
- 24:12comme c'est un espèce de...
- 24:15De milieux non régulés,
- 24:19où les gens,
- 24:19effectivement,
- 24:21on leur dit « Vous n'avez que besoin d'avoir des bonnes intentions. »
- 24:23Et donc,
- 24:24sur la base de ces bonnes intentions,
- 24:26vous n'avez pas besoin de questionner votre action et votre impact.
- 24:29Là,
- 24:29c'est difficile de venir le critiquer.
- 24:31Moi,
- 24:31je sais qu'après la sortie du film,
- 24:34j'ai heurté beaucoup de gens parce qu'ils étaient tellement persuadés d'avoir fait quelque chose de bien que moi,
- 24:39en leur disant « En fait,
- 24:40non,
- 24:40vous avez construit un puits qui sûrement est en train de tomber. »
- 24:44qui n'étaient pas utiles,
- 24:45etc.
- 24:46Les gens étaient plutôt...
- 24:48En tout cas,
- 24:49de mon point de vue,
- 24:50j'ai trouvé qu'ils n'étaient pas forcément sur la défensive,
- 24:52mais ils étaient très tristes et ils avaient honte.
- 24:55d'avoir participé à un système qui n'aidait pas,
- 24:57ou au contraire,
- 25:00qui était négatif.
- 25:01Des personnes persuadées d'avoir fait le bien,
- 25:03qui se sont senties blessées,
- 25:04honteuses.
- 25:05Parce que lorsqu'on agit avec de bonnes intentions,
- 25:07on s'attend à être remercié,
- 25:08et pas remis en question.
- 25:10Maurizio Esposito de la Rosa,
- 25:11anthropologue,
- 25:12va plus loin.
- 25:13Il parle d'un piétisme très ancré dans l'imaginaire humanitaire.
- 25:16Le fait d'agir par pitié,
- 25:17dans un élan de compassion,
- 25:19mais sans remettre en question les rapports de pouvoir que ces actions reproduisent.
- 25:22Oui,
- 25:23c'est ça depuis longtemps.
- 25:25C'est un problème dans notre société,
- 25:29ce que certains ont appelé la politique de la pitié,
- 25:32où en fait on fait recours aux émotions pour faire passer des actions,
- 25:37souvent politiques,
- 25:39qui ne sont pas mises en discussion parce qu'on les couvre,
- 25:41je crois,
- 25:42avec cette couche émotionnelle de sentiments face à l'affichage de la souffrance des autres.
- 25:50Donc c'est difficilement...
- 25:52critiquable,
- 25:53mais comme dit
- 25:55Didier Fassin,
- 25:56il faut bien séparer quand même la raison humanitaire,
- 26:00le sentiment humanitaire de la morale humanitaire.
- 26:02Donc c'est deux choses qu'il faut,
- 26:05au moins pour les gens,
- 26:06les professionnels,
- 26:07il faut bien tenir en compte,
- 26:09même avec le risque d'aller à l'encontre du sens commun,
- 26:15du sens de ce que les autres pensent.
- 26:19Ça me fiche de ce que...
- 26:21Nous,
- 26:21devant nos télés,
- 26:22on pense,
- 26:23ce qui importe,
- 26:24c'est que ces actions ont un effet réel sur place.
- 26:28Donc il faut avoir le courage de lutter contre ce piétisme qui entoure l'humanitaire.
- 26:33Didier Fassin,
- 26:34qu'évoque ici Mauricio,
- 26:35est médecin,
- 26:36anthropologue et sociologue.
- 26:37Il a travaillé sur les politiques de santé,
- 26:39d'immigration et sur l'humanitaire.
- 26:41Dans son livre « La raison humanitaire » ,
- 26:43il analyse comment dans nos sociétés,
- 26:45l'aide repose sur la compassion,
- 26:46sur l'émotion et non sur le droit ou la justice.
- 26:49Il parle d'une politique de la pitié,
- 26:51un regard qui place le soignant ou l'intervenant en position de supériorité morale et qui justifie l'action en invoquant la souffrance sans toujours remettre en question les causes profondes de cette souffrance.
- 27:01Son travail nous invite à sortir de cette posture et à réfléchir à ce que produit vraiment notre aide.
- 27:07Et c'est aussi ce que souligne Marianne Schmittlin.
- 27:09Elle a beaucoup entendu comme moi cette expression à la mode « partir,
- 27:12c'est sortir de sa zone de confort » .
- 27:14Mais pour elle,
- 27:14c'est tout l'inverse.
- 27:16On y reste complètement quand on fait ce genre d'émission,
- 27:18dans sa zone de confort.
- 27:19Enfin,
- 27:19dans la mesure où on sort de confort,
- 27:20c'est-à-dire qu'on dort sur un lit de camp pendant deux semaines,
- 27:22ok,
- 27:22très bien,
- 27:23mais à côté de ça,
- 27:24on reste dans ses propres idées que je fais des choses bien.
- 27:28Alors que sortir de sa zone de confort,
- 27:29c'est vraiment la réflexion que toi,
- 27:31tu es en train de te faire,
- 27:32de dire,
- 27:33est-ce que réellement,
- 27:35c'est nécessaire,
- 27:35c'est utile,
- 27:36est-ce que ça marche ?
- 27:39Toutes ces réflexions-là,
- 27:40ça,
- 27:40c'est sortir de sa zone de confort,
- 27:41c'est parce que ça te met réellement en difficulté,
- 27:43et tu me l'as dit,
- 27:44ça a été très dur.
- 27:45toi,
- 27:45si tu veux,
- 27:46immédiatement après la mission,
- 27:47mais aussi à partir du moment où tu as commencé à en parler,
- 27:50de dire,
- 27:51en fait,
- 27:51à un moment donné,
- 27:52quand on t'a dit une,
- 27:54deux,
- 27:54trois fois non,
- 27:55il n'y a rien qui va dans ce que tu as vécu,
- 27:58le courage et le sortir de cette zone de confort,
- 28:00c'est de se dire en fait...
- 28:02Ouais,
- 28:03je vais essayer de remettre et de reposer les choses à plat.
- 28:05Rester dans sa zone de confort,
- 28:06c'est de dire,
- 28:07je suis partie,
- 28:07c'était merveilleux.
- 28:09J'ai vu vraiment la pauvreté.
- 28:12Il faudra que je t'envoie des vidéos qui sont géniales,
- 28:14qui s'appellent
- 28:15Radiade. C'est vraiment une satire un peu de l'aide humanitaire avec des Africains qui envoient des radiateurs en Norvège,
- 28:24parce que tu comprends,
- 28:24ils ont très froid l'hiver.
- 28:26Et du coup,
- 28:27ils rassemblent plein de radiateurs et puis ils envoient les radiateurs en Norvège.
- 28:31Évidemment,
- 28:31ils font un clip avec une chorégraphie parce qu'il y a eu un moment donné où tous les artistes faisaient des clips avec des petits arrières.
- 28:39Et du coup,
- 28:39ils se mettent à envoyer des trucs en Norvège.
- 28:42Et c'est vraiment le côté absurde et ridicule.
- 28:46Mais c'est aussi,
- 28:48il faut sortir de ces clichés-là.
- 28:49Et c'est vraiment ça,
- 28:50sortir de Zazen.
- 28:54Il y aura toujours des gens pour te dire « Ah,
- 28:56c'est merveilleux ! »
- 28:57Il y aura toujours des gens pour te dire ça et pour aller regarder,
- 29:00mais ça dans tous les domaines si tu veux.
- 29:02Même toi,
- 29:02j'imagine en tant que dentiste,
- 29:03tu dois rencontrer parfois d'autres dentistes qui te disent « Je ne fais que des choses formidables,
- 29:09ce que je fais dans ma cabine,
- 29:11c'est beaucoup mieux que tous les autres. »
- 29:13Et en fait,
- 29:13tu vas creuser un petit peu,
- 29:15tu te rends compte que c'est pas du tout aussi merveilleux que ça,
- 29:18mais c'est la façon dont ils le présentent.
- 29:19Je pense que les gens qui vont faire du volontourisme,
- 29:21c'est exactement la même chose,
- 29:23ils se voilent la face.
- 29:24Ils regardent le positif,
- 29:25ils se disent « ah ben voilà,
- 29:26moi j'ai été voyager et tout machin » .
- 29:27Le problème,
- 29:28c'est qu'ils ne se posent pas la question de
- 29:30« ben en fait,
- 29:30en face de moi,
- 29:31il n'y avait pas un zoo en fait,
- 29:33il y avait des frais humains » .
- 29:34Sortir de sa zone de confort,
- 29:36dit-elle,
- 29:36c'est accepter de se remettre en question.
- 29:38C'est regarder en face ce que l'on croyait savoir,
- 29:40et parfois,
- 29:41c'est changer de point de vue.
- 29:45Alors,
- 29:45comment aider mieux,
- 29:47ou plus justement,
- 29:47plus durablement ?
- 29:49Quand j'ai interrogé Maurizio Esposito de la Rosa,
- 29:51anthropologue,
- 29:51sur les conditions du net...
- 29:52pertinente,
- 29:53sa réponse a été très claire.
- 29:54Il faut passer du temps,
- 29:56s'ancrer,
- 29:57comprendre les réalités locales avant d'agir.
- 29:59C'est sûr que il faut pour établir des relations,
- 30:05comme je l'ai dit tout à l'heure,
- 30:06des relations plus égalitaires dans lesquelles l'aide peut passer de manière différente par rapport à ce dynamique passé.
- 30:13Il faut passer longtemps sur place,
- 30:15beaucoup de temps sur place,
- 30:16et surtout écouter les exigences locales des gens sur place.
- 30:22Parce que souvent ces aides sont aussi programmées à partir des pays du Nord qui ont une idée assez uniforme des exigences des gens plus pauvres ou des gens plus démunis,
- 30:35etc.
- 30:36Et qui ne sont pas forcément les exigences des gens sur place,
- 30:41que ce soit dans un pays,
- 30:42mais à l'intérieur du pays,
- 30:44que ce soit dans un village ou un autre.
- 30:45Parce que les mêmes villages n'ont pas les mêmes nécessités que dans d'autres pays.
- 30:51Il y a un problème entre les programmes uniformisés qui sont conçus dans les pays du Nord et les exigences des différentes populations des pays du Sud.
- 31:03Et la seule manière pour combler ce décalage,
- 31:07ce gap,
- 31:08c'est de faire des enquêtes de terrain.
- 31:11Donc là aussi,
- 31:12le rôle des anthropologues et des anthropologues qui travaillent aussi dans les agences de développement est important parce que c'est les gens qui passent le plus de temps dans un lieu et qui...
- 31:21ils comprennent mieux les exigences locales.
- 31:24Donc,
- 31:25soit les humanitaires deviennent eux-mêmes des anthropologues et comprennent mieux les exigences locales,
- 31:34soit on se retrouve toujours dans cette dynamique d'incompréhension et de hiérarchie entre les pays du Nord et les pays du Sud.
- 31:45Ce temps long,
- 31:46cette écoute active,
- 31:48Marianne Schmittler en parlait elle aussi.
- 31:49Elle insiste sur un point essentiel.
- 31:51trop souvent,
- 31:51on évalue une action humanitaire du point de vue de celui qui agit,
- 31:54jamais de ceux qui reçoivent.
- 31:56Je pense qu'il y a un gros enjeu à écouter.
- 31:58Écouter ces gens-là,
- 31:59écouter ce qu'ils ont à dire.
- 32:04Dans l'absolu,
- 32:04je comprends que les gens peuvent avoir une vision hyper contrastée en disant,
- 32:08ben non,
- 32:09nous,
- 32:10on pense que c'est vachement bien,
- 32:12mais en fait,
- 32:12est-ce qu'on a posé la question aux gens ?
- 32:14Ce qu'ils ont pensé.
- 32:16Et c'est-à-dire que quand on dit poser la question,
- 32:17c'est poser correctement la question.
- 32:19C'est pas dire à la sortie...
- 32:20de t'arracher là-dedans.
- 32:21On a dit,
- 32:22t'es content que je t'ai arraché là-dedans ?
- 32:23Bien sûr,
- 32:23il va te dire oui.
- 32:25Il y a un côté où justement,
- 32:27si tu veux,
- 32:27c'est ça aussi,
- 32:29j'en reviens,
- 32:30je le mentionnais tout à l'heure,
- 32:31c'est la question de l'évaluation,
- 32:32la question de l'évaluation des besoins,
- 32:35de l'évaluation de l'impact,
- 32:36de l'évaluation de la redevabilité auprès des bénéficiaires qui est hyper importante,
- 32:40même si je pense qu'aujourd'hui,
- 32:40elle prend énormément...
- 32:43Dans l'humanitaire,
- 32:44on a vraiment,
- 32:44dans l'humanitaire professionnalisé,
- 32:45on a vraiment genre été limite dans l'autre on passe notre vie à évaluer tout ce qu'on fait et donc du coup
- 32:50dépense énormément.
- 32:51En fait,
- 32:52évaluer correctement,
- 32:53ça coûte très cher.
- 32:54Ça coûte très cher parce que ça demande des méthodologies de collecte de données,
- 32:59ça demande des méthodologies de recherche,
- 33:01ça demande des chercheurs indépendants,
- 33:02ça demande des personnes qui collectent l'information,
- 33:06ça demande des gens qui l'analysent l'information,
- 33:08ça demande des interprètes,
- 33:09des gens qui écrivent,
- 33:09enfin,
- 33:10voilà.
- 33:11Là,
- 33:11moi,
- 33:11j'en ai fait une il n'y a pas longtemps.
- 33:12Ça prend une plombe,
- 33:13en fait,
- 33:13de faire ça.
- 33:14Et donc,
- 33:14du coup,
- 33:15le faire de façon indépendante et de faire en sorte que les gens disent vraiment ce qu'ils pensent et pas uniquement des choses qui te font plaisir,
- 33:23ça demande un effort.
- 33:24Donc,
- 33:24je pense qu'aussi,
- 33:24en fait,
- 33:25la question fondamentale,
- 33:26c'est comment ces personnes-là,
- 33:28est-ce qu'elles se sont posées la question de est-ce qu'on va poser la question aux premières personnes qui sont affectées et pas uniquement à moi,
- 33:34comment je me sens ?
- 33:36Écouter,
- 33:36mesurer,
- 33:37questionner l'impact réel,
- 33:39c'est ce que défend aussi André Erissoa.
- 33:40Andriana Solo,
- 33:41sociologue malgache.
- 33:43Pour elle,
- 33:43toute aide devrait viser l'autonomie et pas créer une dépendance.
- 33:47Il faudrait vraiment qu'on puisse transformer les aides humanitaires en actions de développement.
- 33:54Il faut que les aides humanitaires soient le début d'actions de développement.
- 33:59Ça veut dire qu'ils pourraient perdurer et qui conduira ces populations-là vers l'autonomie.
- 34:05Et comment ça peut se faire de mon point de vue ?
- 34:08La prévention,
- 34:09ça veut dire
- 34:10Travailler avec des autorités locales.
- 34:14Quand je dis autorités locales,
- 34:17ça peut être des autorités politiques,
- 34:21mais un peu plus proche de la population encore.
- 34:26On peut,
- 34:27par exemple,
- 34:27travailler avec les directeurs d'écoles,
- 34:31les chefs de villages,
- 34:34les associations de femmes,
- 34:37de jeunes,
- 34:39peu importe.
- 34:40Et s'il faut en créer,
- 34:41il faut en créer.
- 34:42Et s'il s'agit que d'une ou deux personnes,
- 34:46mais pas des associations ou d'un groupement,
- 34:50ce n'est pas grave.
- 34:51L'idée,
- 34:51c'est de repérer des personnes ou des ressources humaines sur qui on peut compter pour continuer et pour mettre en place la prévention.
- 35:07Quand je dis prévention,
- 35:07ce n'est pas uniquement en matière de santé.
- 35:10C'est vraiment que ce soit en matière de cyclone,
- 35:14d'inondation,
- 35:15peu importe,
- 35:16et surtout en matière de santé,
- 35:18c'est vraiment utile.
- 35:19La sensibilisation.
- 35:21Parce que l'intervention des êtres humanitaires,
- 35:23c'est pour une courte durée.
- 35:27Une mission ponctuelle ne peut pas,
- 35:28à elle seule,
- 35:29changer durablement les choses.
- 35:30Surtout si elle ignore les structures existantes.
- 35:33André rappelle l'importance de travailler en partenariat,
- 35:35d'intégrer les forces vives locales,
- 35:36au lieu d'agir à côté ou à leur place ?
- 35:39C'est vrai que les aides,
- 35:41les humanitaires ou même les organismes de développement ne peuvent pas agir seuls en arrivant avec des aides,
- 35:52un grand cœur et tout ça.
- 35:55Parce qu'il faut conjuguer avec ce qu'il y a déjà sur place.
- 35:59C'est là qu'on a besoin des autorités locales et le gouvernement,
- 36:06les dirigeants.
- 36:06pour savoir qu'est-ce qu'il y a en place,
- 36:09qu'est-ce qu'on peut mettre en place et qui peut fonctionner avec ce qu'il y a déjà en place.
- 36:17C'est ça,
- 36:18faire intelligemment.
- 36:20Parce que les humanitaires ne peuvent pas agir en indépendance comme ça.
- 36:26Il faut qu'il y ait partenariat,
- 36:28collaboration avec ceux qui sont déjà sur place.
- 36:32Les centres de santé de base,
- 36:34les autorités locales,
- 36:35les chefs de village,
- 36:37parce qu'ils connaissent le terrain,
- 36:39ils connaissent ces populations-là,
- 36:41ils savent ce qui est déjà fait ou pas fait.
- 36:44Ils connaissent aussi ces populations-là,
- 36:47donc interagir avec eux est le plus intelligent.
- 36:50C'est comme ça qu'on peut ne pas être en concurrence,
- 36:56mais plutôt être en collaboration.
- 36:59Parce qu'on a les mêmes objectifs et dès que ces populations-là reviennent.
- 37:03Aujourd'hui,
- 37:04le monde humanitaire et le monde du développement se rapprochent.
- 37:07On essaie toujours de faire de l'humanitaire en pensant à la suite,
- 37:12en pensant aussi justement aux effets de moyens et de long terme,
- 37:15d'où le fait qu'on travaille systématiquement avec les autorités pour essayer de faire en sorte que ce qu'on fait aujourd'hui ne soit pas nuisible demain.
- 37:26En fait,
- 37:26assez simplement,
- 37:27je pense que oui,
- 37:29vouloir aider,
- 37:31ça suffit pour agir justement,
- 37:34oui,
- 37:36mais pas aider n'importe comment.
- 37:37Ça veut dire qu'aujourd'hui,
- 37:41il faut partir dans des conditions en connaissant le champ de l'humanitaire,
- 37:45en connaissant l'environnement dans lequel tu trouves,
- 37:47en connaissant les structures existantes sur place et en essayant de faire en sorte de s'intégrer dans un système existant plutôt que d'arriver comme un cheveu sur la soupe.
- 37:56en se disant
- 37:57« je vais être gynéco pendant une semaine dans ce village-là,
- 38:02et après quand je serai partie,
- 38:04il n'y aura plus de gynéco jamais,
- 38:06et du coup il n'y aura jamais aucun suivi qui sera fait suite à ma visite » .
- 38:10Ça,
- 38:10ce n'est pas bon en fait.
- 38:11Donc oui,
- 38:12vouloir aider,
- 38:13il y a plein de façons d'aider.
- 38:14Et aider,
- 38:15ça ne veut pas forcément dire aller sur le terrain et mettre en place des projets.
- 38:20Ça,
- 38:20c'est un métier.
- 38:21Par contre,
- 38:22aider différemment,
- 38:24ça peut être…
- 38:24Alors,
- 38:24c'est très triste et les gens ne veulent plus spécialement faire ça,
- 38:27mais ça peut être aussi de faire des dons,
- 38:29parce que ça,
- 38:29c'est hyper important aussi.
- 38:31C'est un peu le nerf de la guerre,
- 38:32on ne va pas se mentir.
- 38:33Et après,
- 38:34ça peut être aussi,
- 38:35si on souhaite le faire,
- 38:36il y a une forme d'engagement professionnel qui,
- 38:40malheureusement,
- 38:40ne se limite pas à deux ou trois semaines par an d'aller
- 38:45faire un petit tour dans un pays en développement.
- 38:47Mais alors,
- 38:48quand on veut aider,
- 38:49concrètement,
- 38:49quand on veut s'engager autrement que faire un don financier,
- 38:52comment s'y retrouver ?
- 38:53Flora Bastiani,
- 38:54philosophe,
- 38:55m'a donné des repères précieux,
- 38:56des principes éthiques,
- 38:57simples mais exigeants.
- 38:59D'abord,
- 38:59l'autonomie,
- 39:00ne jamais faire à la place,
- 39:01mais aider à faire.
- 39:03Alors,
- 39:03il n'y a pas de bonne solution.
- 39:04Simplement,
- 39:05je crois qu'il faut se souvenir que,
- 39:07du point de vue de l'éthique,
- 39:09il y a des points de repère.
- 39:12manière de procéder,
- 39:13c'est-à-dire que c'est pas des choses comment dire c'est pas des points de repère théoriques mais c'est des points de repère qui t'indiquent une manière de procéder dans laquelle tu as le plus de chances d'agir d'une manière qui correspond au respect de l'autre d'abord c'est respecter l'autonomie des autres et
- 39:35là effectivement c'est rechercher la meilleure manière de communiquer Merci.
- 39:41Être dans l'explication,
- 39:44essayer de rechercher un feedback,
- 39:46essayer d'utiliser des moyens inédits,
- 39:51peut-être dans le contexte courant,
- 39:53pour pouvoir transmettre des informations et permettre à la personne d'elle-même bien s'expliquer.
- 40:01L'autonomie,
- 40:02c'est une des clés de l'éthique.
- 40:06et si déjà ce préalable-là ne peut pas être respecté.
- 40:11évidemment,
- 40:12ça te met dans une position impossible sur le plan de l'éthique parce que tu ne peux pas avoir l'impression,
- 40:18si tu ne respectes pas l'autonomie des personnes soignées,
- 40:21de faire un soin qui s'inscrit dans une démarche éthique.
- 40:28Ensuite,
- 40:28la collégialité.
- 40:29Ne pas rester seul avec ses décisions.
- 40:31S'entourer,
- 40:32partager,
- 40:32discuter de ses choix.
- 40:34Et l'autre manière de procéder qui permet au mieux de respecter cette attente éthique.
- 40:40C'est la collégialité,
- 40:42c'est-à-dire le fait de pouvoir échanger avec des pairs autour de comment on fait pour bien procéder.
- 40:50C'est-à-dire que dans ce cas-là,
- 40:52évidemment,
- 40:54il ne s'agit pas de situation complexe.
- 40:56Le plus souvent,
- 40:57quand on parle de la collégialité,
- 40:59on pense que ça va être utile dans les situations de soins où il faut faire le choix d'une manière de soigner plutôt qu'une autre.
- 41:08ou ça va être...
- 41:10peut-être lié à un ensemble de pathologies par exemple,
- 41:14ou quelque chose comme ça.
- 41:15Là,
- 41:16dans ce cas,
- 41:17la collégialité ne serait pas inutile,
- 41:19parce que ça permettrait avec les pairs de dire,
- 41:23voilà les difficultés que je rencontre,
- 41:26est-ce que vous,
- 41:27vous avez identifié ces difficultés-là aussi,
- 41:30et qu'est-ce qu'on peut faire ensemble pour les résoudre ?
- 41:33Finalement,
- 41:34l'éthique,
- 41:35elle amène à faire société dans le soin,
- 41:38c'est-à-dire...
- 41:39pas à se retrouver tout seul avec la responsabilité de ce dilemme dont on parlait à l'instant,
- 41:45c'est-à-dire,
- 41:46soit je soigne dans des conditions que je juge mauvaises,
- 41:50soit je m'oppose à une organisation,
- 41:52mais alors je ne soigne plus.
- 41:55Mais c'est aussi partager cette responsabilité dans une discussion avec ses pairs,
- 42:01pour essayer non seulement d'évoquer les difficultés qu'on a,
- 42:05et peut-être prendre du recul sur elles et...
- 42:08penser à une autre manière d'aborder les choses,
- 42:11etc.
- 42:12Mais aussi se réunir pour pouvoir réfléchir à ce qui pourrait être améliorable et donc ne pas être seul finalement dans cette situation.
- 42:24Enfin,
- 42:24l'équité.
- 42:25Considérer tous les patients,
- 42:26toutes les personnes avec la même exigence de respect,
- 42:29quelle que soit leur origine,
- 42:30leur statut et leur culture.
- 42:31Parce qu'une dernière chose concernant l'éthique,
- 42:35c'est que...
- 42:38Donc j'ai parlé de la collégialité,
- 42:42de l'autonomie,
- 42:43mais il y a aussi la question de l'équité,
- 42:45c'est-à-dire le fait qu'on propose à toutes les personnes soignées un soin de même qualité.
- 42:54Évidemment,
- 42:54là,
- 42:55il y a une question de moyens qui est forte,
- 42:56une tension sur les moyens,
- 42:59sur l'environnement,
- 43:00sur la langue,
- 43:01sur la manière culturelle d'appréhender le soin.
- 43:07Malgré tout,
- 43:08Toutes les fois où tu as le sentiment que si tu étais ailleurs,
- 43:14tu aurais produit un soin qui serait meilleur,
- 43:19ça incite à s'interroger sur cette absence d'équité.
- 43:23Parce que l'équité,
- 43:24ce n'est pas seulement entre les personnes de même classe socio-culturelle,
- 43:30sinon ce serait beaucoup trop facile.
- 43:32En fait,
- 43:32l'équité,
- 43:33c'est entre toutes les personnes que tu soignes.
- 43:35Donc,
- 43:36il faut que ça s'exprime par une...
- 43:38préoccupation.
- 43:39Si tu ne peux pas atteindre l'équité entre toutes les personnes soignées,
- 43:43ça doit faire l'objet d'une réflexion,
- 43:46mais pas une réflexion isolée.
- 43:48Il faut absolument que ce se fasse dans la collégialité.
- 43:51C'est la seule manière de sortir de cette situation sans s'y trouver écrasée.
- 43:59Parce que le poids de cette responsabilité-là,
- 44:01il est trop grand.
- 44:02Former plutôt que faire,
- 44:03échanger plutôt que remplacer.
- 44:05C'est ce que proposent à la fois Marianne et Flora.
- 44:08Si ça avait été cadré,
- 44:09de dire,
- 44:10vous êtes spécialiste de ça,
- 44:12on aimerait bien travailler avec des soignants dans tel pays,
- 44:16est-ce que vous voulez venir pour leur faire faire une formation ?
- 44:18Tu viendrais,
- 44:19tu fais une formation pendant une semaine,
- 44:21après vous discutez aussi justement des spécificités culturelles,
- 44:24de la pertinence de ce que tu racontes par rapport à leur contexte,
- 44:27etc.
- 44:28Et à ce moment-là,
- 44:28eux,
- 44:29ils repartent.
- 44:29Mais effectivement,
- 44:30ça va être une semaine où tu vas être dans un hôtel,
- 44:32avec un PowerPoint peut-être,
- 44:34à faire une formation,
- 44:35ou alors dans une salle.
- 44:36Et que tu ne vas pas être en brousse à aller opérer des enfants,
- 44:40un peu comme
- 44:41MSF dans les années 80,
- 44:43dans le panchère en Afghanistan.
- 44:45Le fait d'avoir acquis une expertise,
- 44:50ça pourrait s'entendre aussi bien dans la question de la formation.
- 44:55Par exemple,
- 44:56je décale un petit peu le propos,
- 44:57mais par exemple,
- 44:59si j'ai appris des techniques de soins qui sont particulièrement...
- 45:05élaboré dans mon champ et que je veux venir en aide par exemple à des...
- 45:12enfin,
- 45:12venir en aide déjà le dire comme ça c'est un petit peu bizarre mais en tout cas,
- 45:16mettre cette expertise là que j'ai développée dans mon milieu au service de personnes qui n'ont pas pu la développer.
- 45:25Finalement peut-être que ce serait aussi intéressant d'être dans une démarche d'échange des pratiques de formation
- 45:35par exemple là pour le coup,
- 45:36des dentistes locaux,
- 45:38aller les assister pour les amener à une montée en puissance de leurs compétences,
- 45:45plutôt que d'aller les remplacer.
- 45:48Ce sont des voies possibles,
- 45:49des pistes parmi d'autres,
- 45:50pour imaginer une aide plus juste,
- 45:52plus respectueuse,
- 45:53plus utile.
- 45:56Je ne regrette pas d'être partie.
- 45:57Cette mission,
- 45:58je l'ai vécue intensément.
- 45:59Elle m'a bousculée,
- 46:00interrogée,
- 46:01mise face à des contradictions que je ne soupçonnais pas.
- 46:03Mais je n'ai pas eu ce que certains appellent le sentiment de faire le bien,
- 46:06ni pendant,
- 46:07ni après.
- 46:08Et aujourd'hui encore,
- 46:09je ne suis pas certaine d'en avoir retiré de la fierté.
- 46:11En revanche,
- 46:12j'ai beaucoup appris,
- 46:13sur moi-même et sur ce que signifie soigner dans un contexte que l'on ne maîtrise pas,
- 46:17sur les limites de la bonne volonté quand elle n'est pas accompagnée d'un cadre éthique solide.
- 46:23Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas m'improviser d'antiste humanitaire,
- 46:27qu'il ne suffit pas de vouloir aider,
- 46:28ni même d'avoir les compétences techniques.
- 46:31L'humanitaire c'est un métier,
- 46:32un vrai.
- 46:32avec ses règles,
- 46:33ses exigences,
- 46:34ses responsabilités.
- 46:36Alors je me suis aussi rappelée de ce que je fais ici,
- 46:38mon métier,
- 46:39en France.
- 46:40Soigner,
- 46:41écouter,
- 46:42accompagner les patients dans la durée,
- 46:44les soulager,
- 46:44les comprendre,
- 46:45les suivre.
- 46:46Et je me suis dit que si je fais ça du mieux que je peux,
- 46:49chaque jour,
- 46:49avec attention,
- 46:50bienveillance et rigueur,
- 46:52eh bien c'est déjà beaucoup.
- 46:58Merci aux cinq personnes qui m'ont accompagnée dans cette réflexion.
- 47:00Flora Bastianin,
- 47:01Marianne Schmittlin,
- 47:02Maurizio Esposito de la Rosa,
- 47:03Andréa Risoa,
- 47:04Andriana Solo et Chloé Sanguinetti.
- 47:08Merci à Pauline Bussy pour le montage et à Maxime Wattieu pour la composition musicale originale de cette série.
- 47:16Si vous avez envie de soutenir ce podcast,
- 47:18vous pouvez le faire via la cagnotte participative Tipeee.
- 47:21Les liens sont dans la description de l'épisode.
- 47:23A bientôt.