Latest / Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan / 2. Au cœur du combat (2001-2002)
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- ISABEL RICHER : Ici Isabel Richer, et vous écoutez Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan. Comme nous l’avons entendu dans le dernier épisode, le régime taliban s’est effondré en décembre 2001. Al-Qaïda était dispersée et en fuite. À Bonn, en Allemagne, des figures dirigeantes afghanes se sont réunies avec des diplomates du monde pour définir l’avenir démocratique du pays. On aurait dit une victoire, comme si la mission était presque accomplie. Mais un problème restait en suspens : Oussama ben Laden était toujours en vie, et les services de renseignement américains pensaient savoir où il se cachait, soit dans les montagnes de Tora Bora, où une bataille était sur le point d’éclater. ANDREW BURTCH : La bataille de Tora Bora, qui s’est déroulée fin 2001, visait à capturer ou à neutraliser ben Laden et ses principaux lieutenants, qui se seraient réfugiés dans les montagnes de Tora Bora, dans des complexes défensifs ou dans des grottes à proximité. Ils ont été la cible d’intenses tirs d’artillerie et de frappes aériennes visant à les isoler et à les clouer au sol, dans le but de se frayer un chemin pour capturer ou tuer Oussama ben Laden. RICHER : Andrew Burtch, l’historien de l’après-1945 au Musée canadien de la guerre, est notre guide cette saison. D’abord, on aurait pu croire que l’architecte des attentats du 11 septembre était enfin à portée de main. Pendant deux semaines, les forces spéciales américaines et les milices afghanes les ont pilonnés à coups de frappes aériennes et d’artillerie. Mais en vain. BURTCH : La campagne de bombardements et les différentes opérations menées pour le capturer se sont finalement soldées par un échec. Ben Laden et son entourage ont réussi à prendre la fuite depuis Tora Bora et à se réfugier au Pakistan, où il a ensuite échappé à la capture pendant de nombreuses années. RICHER : La mission commençait à se compliquer. Il y aurait des victoires, mais aussi des surprises, des revers et la lenteur de la diplomatie. Ce qui devait être une guerre rapide s’annonçait désormais comme une guerre longue. Des navires de guerre et des avions canadiens ont été déployés pour soutenir les opérations de la coalition en octobre et en novembre 2001. Et les forces spéciales canadiennes étaient sur le terrain lors des combats de décembre. Puis, en février 2002, le principal groupement tactique canadien est enfin arrivé : 750 militaires du 3 rd Battalion, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry. Un nombre qui allait finalement passer à 850. Le lieutenant-colonel Pat Stogran commandait ce groupe. PAT STOGRAN : Nous prenions place sur nos sacs à dos, attendant de partir, et ce n’est qu’au cours des congés de Noël que nous avons finalement reçu l’ordre de nous préparer à partir au début de la nouvelle année. RICHER : Officier de carrière dans l’infanterie, Stogran a participé à des missions de maintien de la paix en Bosnie. Il se rendait désormais en Afghanistan dans le cadre de l’opération Apollo. La mission : sécuriser l’aérodrome de Kandahar et soutenir les opérations de la coalition dirigée par les États-Unis contre les derniers membres des talibans et d’Al-Qaïda. Les troupes canadiennes devaient opérer sous le commandement d’une force opérationnelle dirigée par les États-Unis pour préparer de nouveaux combats. À leur arrivée à Kandahar, les militaires ont découvert un paysage qui ne ressemblait à rien de ce qui leur était connu. La chaleur du désert était accablante, et la poussière était si fine qu’elle s’infiltrait partout : dans leur équipement, leurs vêtements et leurs poumons. STOGRAN : Oh, c’était insidieux. Il y en avait partout. Quand on se mouchait, ça ressemblait à de la boue. On finissait par vivre comme les gens du coin, on savait quand se couvrir le visage, et, oui, on s’adaptait. RICHER : Puis, il y avait le motif de camouflage des uniformes, conçu pour les forêts tempérées comme celles de Bosnie. Mais on a réussi à s’en accommoder. STOGRAN : Après quelques semaines au soleil et dans la poussière, la teinte verte était un peu plus terne. Je ne pense pas que les militaires considéraient ce vert comme un obstacle. Comme je l’ai dit, nous avions d’autres moyens de camoufler nos uniformes, avec de la toile de canevas et ce genre de choses. RICHER : Les troupes canadiennes étaient placées sous le commandement du colonel américain Frank Wiercinski, qui a dirigé la 3e Brigade de combat de la 101e Division aéroportée, connue sous le nom de « Rakkasans », une unité d’assaut aérien. Selon Stogran, le colonel Wiercinski avait été contraint de laisser une de ses propres unités de manœuvre derrière lui pour faire de la place aux troupes canadiennes. L’accueil fut donc d’abord plutôt froid. Mais cela a rapidement changé. STOGRAN : Il faut reconnaitre qu’à la minute où nous avons pris le relai des marines, qui avaient capturé l’aérodrome, je crois que nous avons impressionné par notre professionnalisme et par la façon dont les troupes ont défendu les lieux. Nous avions des plans d’urgence pour faire face à toutes sortes d’attaques et tout. Je crois qu’il s’en est rendu compte. Il était un peu plus réceptif à notre contribution et qu’il a saisi les enjeux politiques. RICHER : La question qui se posait maintenant était de savoir combien de temps durerait leur déploiement. Les procédures constitutionnelles prévues en Afghanistan allaient prendre des mois. De plus, une élection présidentielle approchait. STOGRAN : Dès le départ, j’ai dit aux troupes : « Ne voyez pas ça comme une mission de six mois. On pourrait rester ici un an, ou plus peut-être, alors habituez-vous à ce mode de vie. » C’était donc une mission à durée indéterminée, et c’est resté le cas pendant très longtemps. BURTCH : On se projetait déjà dans un horizon qui allait bien au-delà de six mois. Et les besoins de l’Afghanistan étaient immenses. Le chemin allait donc être long, mais les modalités précises de cette mission étaient encore en cours de discussion et de mise au point au moment du déploiement canadien. RICHER : Début février, des équipes de reconnaissance des milices afghanes ont signalé une concentration de combattants d’Al-Qaïda et des talibans dans la vallée de Shah-i-Kot. Il s’agit d’une région montagneuse isolée située au nord-est de Kandahar. Cette information a été confirmée par les services de renseignement américains. En mars 2002, l’opération Anaconda a été lancée : un effort massif visant à nettoyer la région. STOGRAN : L’opération Anaconda visait à anéantir les forces ennemies, qui étaient bien préparées, prêtes à livrer une bataille acharnée contre les troupes américaines. On nous avait confié la mission de sécuriser le périmètre. BURTCH : L’opération Anaconda a principalement opposé les combattants d’Al-Qaïda, les derniers talibans et les membres des forces américaines, avec une présence canadienne limitée. Mais, essentiellement, traverser la vallée de Shah-i-Kot pour encercler et anéantir les combattants d’Al-Qaïda qui s’y trouvaient a nécessité l’intervention d’un ensemble de forces américaines, mais aussi le soutien apporté par des détachements canadiens spécialisés en tir d’élite. RICHER : Pour les tirs d’élites, les détachements canadiens utilisaient des armes spécialisées et opéraient de manière autonome, se postant en hauteur et attendant le moment propice pour tirer. Il fallait un type de personne bien particulier. STOGRAN : Je pense qu’il faut à la fois faire preuve de patience et être coriace. Vous savez, être capable de rester en position pendant longtemps, tenir bon, traquer une cible, ce genre de choses. Ces personnes sont donc patientes. La clé est leur ténacité, leur capacité à se débrouiller seules et à tracer leur propre chemin. Elles ont réussi à se dégager des forces américaines puis à se replier sur une position surélevée pour éliminer les commandants ennemis, à tel point que les troupes américaines se contentaient de les observer faire leur travail, en poussant parfois des cris de joie quand un ennemi était éliminé. RICHER : L’un de ces spécialistes en tir d’élite était le caporal Rob Furlong. En mars 2002, alors qu’il surveillait une position d’Al-Qaïda, Furlong a repéré trois combattants armés. Il a ouvert le feu. Les deux premiers tirs ont raté leur cible. Mais la troisième balle a parcouru 2 430 mètres, près de deux kilomètres et demi, mettant environ quatre secondes pour atteindre sa cible et tuer l’un des combattants. Il s’agissait à l’époque du tir d’élite le plus long jamais confirmé dans l’histoire militaire, un record qui s’est maintenu pendant sept ans. Son fusil de précision McMillan TAC-50 est exposé au Musée canadien de la guerre. Les exploits canadiens en tirs d’élite ont été l’un des premiers signes de succès, alors que les membres de la coalition internationale apprenaient à travailler ensemble. BURTCH : Je dirais que ce n’est pas ce qui a fait la différence ni ce qui a été le plus marquant de ce déploiement. Mais c’est un évènement qui a été médiatisé et qui a retenu l’attention, en grande partie parce que les troupes américaines et canadiennes sur le terrain voulaient que ce soit connu. C’était donc en quelque sorte un exemple de cette coopération : pourquoi les troupes canadiennes étaient là-bas, ce qu’elles y faisaient. Et je pense que les médias l’ont présenté comme un exemple de cela. RICHER : Mais l’opération Anaconda ne faisait que commencer. Quelques jours plus tard, le commandement canadien a reçu l’ordre de mener une mission de suivi, la première opération de combat d’envergure depuis la guerre de Corée 50 ans plus tôt. Elle a été baptisée opération Harpoon. La cible était une crête escarpée de la vallée de Shah-i-Kot, surnommée le Dos de la Baleine. BURTCH : Ce nom, « le Dos de la Baleine », vient du fait que, vu d’en haut, ce relief ressemble un peu à la colonne vertébrale d’une baleine qui émerge du paysage. Car l’Afghanistan est un pays assez plat par endroits, mais qui peut être aussi très montagneux. Et ça devient de plus en plus évident en allant vers le nord. RICHER : Le journaliste et cinéaste Garth Pritchard se trouvait en Afghanistan en 2002. On le voit ici s’entretenir avec le colonel Pat Stogran, à cette époque. [CLIP – GARTH PRITCHARD] : Parlez-moi de La Baleine. [CLIP – PAT STOGRAN] : Vous parler de la Baleine. C’est vraiment là où nous avons fait nos armes. La Baleine a marqué le point culminant de l’opération Anaconda, où la Force opérationnelle Rakkansan s’est battue avec ténacité pendant environ deux semaines. Et cela devait être le coup de grâce de l’opération : il s’agissait d’une élévation dominant la vallée de Shah-i-Kot, d’où la Force opérationnelle Rakkansan avait été la cible de nombreux tirs. Et notre mission consistait à débarrasser la zone de toute présence d’Al-Qaïda et à créer les conditions nécessaires pour que nous puissions procéder à l’exploitation des sites sensibles et recueillir toutes les preuves possibles sur le réseau d’Al-Qaïda qui subsistait dans la région. Nous nous attendions à ce qu’il y ait encore entre 60 et 100 membres d’Al-Qaïda à cette position. C’est ce que les services de renseignement nous avaient dit. RICHER : Le matin du 13 mars 2002, des hélicoptères ont décollé de la base aérienne de Bagram et ont survolé le paysage accidenté. À bord se trouvaient des membres du 3 rd Battalion, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry ainsi qu’une compagnie d’infanterie américaine. Ce serait une démonstration de force rapide et écrasante, contre ce qu’on croyait être des combattants talibans et d’Al-Qaïda dispersés dans les collines. STOGRAN : Je m’attendais à des hommes bien endurcis qui avaient fait la guerre depuis longtemps. Des gens diaboliques. Je pensais que c’étaient de vraies crapules et j’avais entendu parler d’exécutions qu’ils avaient commises. Je me souviens donc de mon dernier breffage à mon commandement, et j’avais dit : « Si une personne se fait capturer, on attaque. Ne laissez personne se faire capturer, il n’y a pas de retour en arrière possible. Je veux qu’ils comprennent qu’on est en plein combat à présent. » BURTCH : Et bien sûr, tout ça face à la puissante déflexion vers le bas des Chinooks chargés de tout un tas de matériel, car on ne savait pas combien de temps on allait devoir rester là-bas. Il aurait été possible qu’on doive rester là-bas plus longtemps. On a emporté suffisamment de provisions pour tenir bien plus longtemps. Il y avait des mortiers, des munitions et tout ce genre de matériel, car une offensive allait être lancée, avec la possibilité de devoir se replier en position défensive et d’engager des combats. Les troupes n’étaient pas là pour faire du tourisme; elles débarquaient avec toute la détermination et les moyens dont disposait le bataillon à l’époque. RICHER : Et puis… plus rien. Au moment où les troupes canadiennes ont débarqué, Al-Qaïda avait déjà largement déserté la région, à l’exception de quelques poches de résistance. BURTCH : Heureusement ou malheureusement, selon le point de vue, je suppose, l’ennemi avait en grande partie déserté la zone. Je pense donc qu’un bon travail a été fait pour démontrer leurs capacités, prouvant être à la hauteur d’un assaut héliporté, mais que l’étendue de leurs aptitudes n’a pu être testée pleinement, car l’ennemi a refusé de leur livrer bataille. RICHER : La mission s’est déroulée sans faire de victimes. Les forces canadiennes avaient prouvé être capables de mener à bien un assaut aérien complexe et de collaborer avec les forces américaines. Les semaines passées à renforcer leurs capacités et à apprendre à travailler ensemble avaient porté fruit. [Début d’une musique] Puis, en un instant, cette coordination a échoué, avec des conséquences mortelles. Dans la nuit du 17 avril 2002, une centaine de militaires du Canada de la Compagnie Alpha du 3e PPCLI participaient à des exercices de tir réel dans un lieu appelé Tarnak Farms. Tarnak Farms était autrefois un site agricole qui servait de centre d’entrainement à Al-Qaïda. Après la chute des talibans, il est devenu un terrain d’entrainement où s’exerçaient toutes les troupes de la coalition. STOGRAN : Il s’agissait d’une zone bien connue, très fréquentée par les rangers et la Delta Force. RICHER : Les troupes canadiennes ont commencé leurs exercices à la tombée de la nuit, tirant avec des mitrailleuses et des armes antichars sur des cibles au sol, dont un vieux char d’assaut. Au-dessus d’elles, deux avions de chasse américains F-16 survolaient la zone après une mission de patrouille. Leurs indicatifs d’appel : Coffee 5-1 et Coffee 5-2. [CLIP – PILOTE 1] : Ok, chef, ici Coffee 5-2. J’ai repéré quelque chose dans les environs. Je demande l’autorisation de tirer quelques coups de 20 mm. [CLIP – PILOTE 2] : En attente. Vérifions d’abord si ce n’est pas de forces alliées. RICHER : Un des pilotes a aperçu des tirs. À ses yeux, les lumières clignotantes sous lui ressemblaient à des tirs antiaériens. [CLIP – PILOTE 1] : Bon, j’ai repéré des hommes sur une route et on dirait qu’un canon nous tire dessus. J’interviens en légitime défense. Bombes larguées. Virage à gauche. RICHER : Il a largué une bombe guidée par laser de 225 kg sur les troupes canadiennes. STANLEY CLARK : Tout ce dont je me souviens, c’est que j’ai eu l’impression de recevoir un coup en pleine poitrine, et d’être projeté en arrière sur environ six mètres, en bas de la colline, avant d’atterrir sur le dos. RICHER : Le caporal-chef Stanley Clark, après l’attaque. CLARK : Je ne savais pas du tout ce que c’était, mais j’ai vu un énorme éclair orange, puis je me suis retrouvé sur le dos. Au bout de quelques secondes, j’ai réalisé que j’allais bien, et je me suis relevé pour voir ce qui pouvait bien se passer. RICHER : Quatre soldats canadiens ont été tués : le sergent Marc Léger, le caporal Ainsworth Dyer, le soldat Richard Green et le soldat Nathan Smith. Huit autres ont été blessés, dont le sergent Lorne Ford, qui a subi des blessures très graves. [CLIP – LORNE FORD] : Et j’ai levé les yeux, j’étais planté là, et je me suis dit : « Mais c’est quoi ce bordel? » Et puis, trois secondes plus tard, j’ai entendu un bruit, genre [il imite le bruit d’un avion]. Et là, c’était l’enfer sur terre. J’étais couché sur le côté droit et je pouvais bouger mes bras. J’ai posé ma main sur ma jambe, et je n’avais pas mal à ce moment-là. Je n’arrivais pas à y croire, j’étais complètement sous le choc. Alors j’ai posé ma main sur ma jambe, puis je l’ai relevée, et elle était couverte de sang. Je me suis dit : « Bon sang, je suis blessé. » C’est exactement ce que j’ai dit. Je me suis dit : « je suis blessé. » Parce qu’il y avait du sang partout. RICHER : Les éclats d’obus ont failli arracher la jambe gauche du sergent Ford. Il a perdu son œil droit dans l’explosion. À mesure que les blessés arrivaient à l’hôpital de campagne américain, chaque aide était précieuse. La capitaine Deidra McLean, officière dentiste canadienne, s’est jointe à l’équipe chirurgicale pour apporter son aide. [CLIP – DEIDRA MCLEAN] : Quand le chirurgien orthopédiste américain m’a demandé si je voulais enfiler une tenue chirurgicale et l’assister pendant l’opération, j’ai bien sûr voulu faire tout ce que je pouvais. Pour la première fois, j’étais confrontée à quelque chose de ce genre, et tout ce que je peux dire, c’est que c’était bouleversant. Horrible. Ce genre de choses n’arrive pas aux militaires du Canada. RICHER : Elle a été rejointe ce soir-là par une technicienne dentaire, la sergente Kim Haley. [CLIP – KIM HALEY] : C’était différent. C’étaient les nôtres, des Canadiens. On allait faire tout ce qu’on pouvait pour eux. Que ce soit simplement leur parler, leur toucher le bras, ou leur dire : « Je peux faire quelque chose pour toi? Tout va bien, on va prendre des nouvelles de tes copains. » BURTCH : Les secours médicaux se sont donc mobilisés sur place pour stabiliser les blessés, qui ont ensuite été évacués. C’est le lendemain qu’a commencé le travail macabre de récupération des dépouilles et de recensement des lieux où les évènements s’étaient déroulés. [CLIP – ANDREW MACLEAN] : Nous ramassions ce qui restait de leur équipement de protection : leurs casques, leurs gilets pare-balles. RICHER : Le caporal-chef Andrew MacLean s’est entretenu avec Garth Pritchard peu après s’être rendu sur les lieux du bombardement pour récupérer les effets personnels des blessés et des défunts. [CLIP – ANDREW MACLEAN] : C’est une expérience troublante d’aller sur place et de ramasser ce qu’il restait. C’est une expérience que je n’ai pas du tout envie de revivre à aucun moment dans ma vie. RICHER : L’adjudant Billy Bolen s’est entretenu avec Garth Pritchard après l’attaque. [CLIP – BILLY BOLEN] : Je craignais les tirs amis, mais pas pendant l’entrainement. J’ai peut-être eu un peu peur sur la Baleine, mais pas ici. BURTCH : Ça a certainement eu un impact sur le moral. Je crois qu’un groupe de l’équipe Rakkasan – la Force opérationnelle Rakkasan, comme on l’appelait, qui était sous le commandement américain –, dont le colonel Wiercinski et d’autres, s’est présenté et a dit en gros : « Vous savez, ce n’est pas seulement votre perte, c’est la nôtre aussi. » Ces personnes ont donc porté le deuil ensemble. Elles ont combattu ensemble et ont porté le deuil ensemble. RICHER : Le colonel américain Frank Wiercinski à l’aérodrome de Kandahar, le 18 avril 2002. [CLIP – FRANK WIERCINSKI] : À nos frères et sœurs du Canada, au nom des forces de la coalition engagées dans la lutte contre le terrorisme et de la Force opérationnelle Rakkasan, nous adressons nos sincères condoléances aux familles, aux proches et tout particulièrement aux militaires du 3 rd Princess Patricia, Canadian Light Infantry. Cette perte touche l’ensemble de notre groupe de travail. Nos cœurs sont avec les vôtres alors que nous continuons à lutter côte à côte contre le terrorisme. RICHER : Mais derrière ce chagrin partagé se cachait de la colère. Surtout par la suite, lorsque le pilote impliqué, le commandant Harry Schmidt, n’a montré aucun remords. Schmidt et son chef de mission, le commandant William Umbach, auraient volé pendant 10 heures cette nuit-là. Ils auraient pris des amphétamines, ces fameuses pilules énergisantes, fournies systématiquement pour les missions de longue durée. Plus tard, lors de l’examen de l’incident, un général de l’armée de l’air américaine allait conclure que Schmidt avait « ouvertement désobéi » aux ordres et utilisé la légitime défense comme prétexte. STOGRAN : Ce type qui a invoqué la légitime défense… Et quand on en est arrivé là, on n’avait aucune arme capable d’atteindre des cibles aériennes rapides. Il n’y avait que des munitions traçantes au sol, et ce genre de choses. Alors, ce type qui a invoqué la légitime défense et qui, par la suite, n’a pas voulu reconnaitre son erreur, ça m’a vraiment mis hors de moi. Et des fois je disais : « c’est comme ça, la guerre, il y a parfois des embrouilles. » On n’aurait pas été en colère. Mais ça m’a vraiment choqué qu’il ne veuille pas admettre son erreur. BURTCH : C’était un signe que cette mission était différente des autres, de celles qui avaient été menées par le passé et qui comportaient toujours des risques. Ces risques existent toujours – les mines, les balles perdues, les échanges de tirs –, mais généralement pas les bombardements aériens. Et même si des journées encore plus meurtrières allaient suivre en Afghanistan, ce premier incident n’a pas été qu’un simple accident tragique isolé. Cet accident a eu un impact immédiat sur les personnes sur place et sur de nombreuses familles restées au pays. RICHER : En juillet 2002, après s’être reposé sur l’ile de Guam, le reste du 3 rd Princess Patricia, Canadian Light Infantry a pu rentrer à la maison, atterrissant à Edmonton. Les images de ce retour au pays ont été diffusées dans tout le pays. On y voyait des militaires embrasser leurs partenaires, prendre leurs enfants dans leurs bras, les larmes aux yeux. Ça ressemblait beaucoup à un retour triomphal. Mais ce n’était pas une victoire. BURTCH : C’était la fin de cette première mission, qui s’était déroulée dans un contexte tragique, mais sans que la situation ne s’aggrave, et à l’issue de laquelle les militaires du Canada pouvaient souligner avec fierté leur participation à cette première phase de la mission, qui semblait alors un succès. Les talibans étaient en déroute ou en train de se disperser. Un gouvernement de transition allait être mis en place. Un afflux de fonds étrangers était prévu, et le Canada allait participer à l’effort de reconstruction et apporter différentes perspectives. RICHER : Alors que les nuages de la guerre planaient sur l’Irak, le Canada allait retourner en Afghanistan – non pas à Kandahar, mais à Kaboul. Pour reconstruire le pays, soutenir le processus électoral et former une nouvelle armée afghane. Ce serait comme une mission de maintien de la paix, disait-on, ou de reconstruction nationale, le genre de travail dans lequel le Canada excellait. Mais à Kaboul, un nouveau genre d’opposition les attendait. [CLIP – SARAH HEER] : Kaboul était une zone très tendue. On recevait chaque jour des rapports de renseignement sur des groupes insurgés et différentes menaces dont on devait se méfier. Il fallait toujours faire preuve de prudence et de vigilance, et se préparer. RICHER : Une si longue guerre : le Canada en Afghanistan est une production de Lisa Gabriele et de Neil Morrison. La productrice adjointe est Hailey Choi. Le montage sonore de la série a été réalisé par Cameron McIver. Jenny Ellison et Steve McCullough sont la productrice déléguée et le producteur délégué du Musée canadien de la guerre. Andrew Burtch est notre historien tout au long de cette série. On avait dit à Lorne Ford qu’il ne sauterait plus jamais d’un avion. Il a déjoué cette prédiction en effectuant trois autres sauts au cours de sa carrière. Il est également retourné en Afghanistan pour une mission de neuf mois entre 2011 et 2012, avant de devenir instructeur principal de parachutisme au sein du 3e Bataillon. Le cinéaste Garth Pritchard a interviewé tous les ex-militaires que vous avez entendus dans cet épisode sur place, en Afghanistan, en 2002. Le Musée canadien de la guerre a fait l’acquisition des archives exceptionnelles de Pritchard : plus de 400 heures d’images vidéos et 700 photographies retraçant la présence des Forces canadiennes en Bosnie, en Croatie, en Birmanie, au Koweït, en Somalie, au Sri Lanka et en Afghanistan. Garth Pritchard est décédé en avril 2020. Pour écouter d’autres entretiens avec les ex-militaires dont il est question dans cet épisode et d’autres, retrouvez les liens en consultant les notes de l’émission. Ici Isabel Richer. Merci de votre écoute. Version française par : Power of Babel Direction de plateau : Stéphanie Broschart Traduction et adaptation par : Hugo Vandal-Sirois Ingénieur de son : Chris Leon Mixage français par : David Moreau La cheffe de projet est : Chantale Renée Supervision par : Eric Geringas Avec les voix de : Raymond Accolas, Constant Bernard, Sébastien Bertrand, Éric D’Alo, François Godin, Dave Jenniss, Émilie Josset, Ève Mangin, Alexis Martin, Pascale Montreuil, Jean Pearson, Pierre Simpson