Latest / MUMONS / Épisode 130 - Décodage socio-politique d’Aujourd’hui, pour Demain ! Feat. Bruno Colmant
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- 0:02Lorsque ce petit bolide atteindra 88 miles à l'heure,
- 0:05attends-toi à voir quelque chose qui décoiffe.
- 0:08Ce qui place votre zone d'atterrissage à 5,0667 degrés de latitude nord et 77,3333 de longitude ouest.
- 0:17Rien de tout ça derrière.
- 0:18Qu'est-ce que le réel ?
- 0:19La seule variable constante est l'inattendue.
- 0:22On ne peut pas la contrôler.
- 0:23Je crois que vous êtes encore pire que ces créatures.
- 0:26Elles,
- 0:26elles n'essaient pas de se massacrer entre elles pour tirer le...
- 0:30Voyons si une capacité de poussée de 10%
- 0:31permet le décollage.
- 0:33Et 3,
- 0:342,
- 0:341...
- 0:37Chères auditrices,
- 0:38chers auditeurs,
- 0:39je te souhaite la bienvenue dans ce nouvel épisode de Science,
- 0:41Art et Curiosité,
- 0:43le podcast du MUMONS.
- 0:45Un épisode un peu particulier,
- 0:47un de plus cette saison,
- 0:48puisqu'il s'inscrit dans le cadre de la chaire de recherche ingénieur objectif transition.
- 0:53Une chaire portée conjointement par l'université de Mons et sa faculté polytechnique.
- 0:57ainsi que l'association des ingénieurs diplômés de la faculté polytechnique,
- 1:01l'AIMS.
- 1:03L'objectif de cette chaire est clair,
- 1:05intégrer pleinement les enjeux socio-écologiques au cœur des formations et des métiers d'aujourd'hui,
- 1:10en particulier ceux des ingénieurs qui ont,
- 1:12comme d'autres décideurs,
- 1:13un rôle sociétal majeur à jouer dans les transformations en cours.
- 1:17Pour cet épisode,
- 1:18je vais te faire entendre une interview de Bruno Collement menée d'une main de maître par Alexandre Warnier,
- 1:23futur président de l'AIMS.
- 1:25Mais avant de te laisser écouter cet échange,
- 1:27j'aimerais prendre quelques minutes pour te parler de l'homme que tu vas entendre.
- 1:30Bruno Coleman est un économiste,
- 1:32financier et fiscaliste belge,
- 1:35membre de l'Académie royale de Belgique.
- 1:37Docteur en sciences économiques appliquées,
- 1:39il a occupé de très hautes fonctions.
- 1:42Chef de cabinet du ministre des Finances,
- 1:43président de la Bourse de Bruxelles,
- 1:45membre du comité de direction de
- 1:48NYSE Euronext,
- 1:49dirigeant chez Aglias,
- 1:51associé chez Roland Berger,
- 1:53puis président du comité de direction de la banque de Groove Pertekam.
- 1:58Concrètement,
- 1:58Bruno Collement a conseillé des institutions,
- 2:00enseigné dans des universités,
- 2:02publié de nombreux textes sur la monnaie,
- 2:04la fiscalité et l'économie européenne.
- 2:07Pendant longtemps,
- 2:08en fait,
- 2:08il a incarné,
- 2:09presque symboliquement,
- 2:10le visage belge du capitalisme financier.
- 2:13Et pourtant,
- 2:16si un simple instant,
- 2:17presque anodin,
- 2:18pouvait fissurer toute une vision du monde.
- 2:21Hiver 2008.
- 2:22Un samedi de janvier lumineux,
- 2:23presque tranquille,
- 2:25Bruno Collement est alors à la tête de la bourse de Bruxelles.
- 2:28En sortant par une porte latérale du bâtiment,
- 2:30il lève les yeux et tombe sur une scène qu'il n'oubliera jamais.
- 2:34Un jeune homme est là,
- 2:35perché sur le toit,
- 2:36prêt à dénoncer ce que ce lieu représente à ses yeux.
- 2:40Le capitalisme financier.
- 2:43La banderole ne sera jamais totalement déployée.
- 2:45Make capitalism history.
- 2:48La police intervient,
- 2:49l'histoire,
- 2:50elle,
- 2:50continue.
- 2:52Sur le moment,
- 2:52Bruno Collement voit surtout un geste spectaculaire,
- 2:55presque absurde.
- 2:56Une seule échelle pour grimper sur le toit,
- 2:59l'image le marque.
- 3:01Sans qu'il n'en saisisse encore la portée.
- 3:04Ce n'est que plus tard qu'il comprendra.
- 3:06Ce jeune-là ne cherchait pas l'exploit,
- 3:08mais la révolte.
- 3:10Et avec le recul,
- 3:11Bruno Collement le dira sans détour.
- 3:13Ce type-là,
- 3:14il avait raison.
- 3:16Quelques jours plus tard,
- 3:16il lui adresse une carte blanche dans le soir.
- 3:19Un texte à la fois professoral et dialoguant,
- 3:21où l'économiste défend encore l'idée que le capitalisme serait l'ordre naturel des sociétés,
- 3:26que la bourse serait indispensable.
- 3:29Mais derrière l'argumentation,
- 3:30quelque chose est déjà en train de se déplacer.
- 3:33Ce n'est pas seulement le jeune alter mondialiste qui l'interpelle,
- 3:36c'est lui-même.
- 3:37Le professeur et le poète,
- 3:39l'économiste et l'homme traversé par le doute.
- 3:41Puis vient le krach boursier,
- 3:43et là tout bascule.
- 3:45La crise financière met brutalement fin à un monde de naïveté,
- 3:48celui dans lequel Bruno Collement a été formé,
- 3:50celui de l'école de Chicago.
- 3:52Les chiffres cessent d'être abstraits,
- 3:54les marchés cessent d'être virtuels.
- 3:57Quand les projections s'effondrent,
- 3:58ce sont des vies humaines qui tombent avec elles.
- 4:02En enjambant les manifestants d'Occupy Wall Street pour aller travailler,
- 4:05il comprend enfin ce lien brutal entre la finance et le réel.
- 4:09Entre les modèles économiques et leurs conséquences sur les corps,
- 4:12les trajectoires et les sociétés.
- 4:16C'est le début d'une déconstruction intellectuelle.
- 4:18Moins de certitude.
- 4:19Plus de temps pour penser,
- 4:20écrire et apprendre.
- 4:22Un grand écart aussi.
- 4:23Garder un pied dans ce monde qu'il critique désormais,
- 4:26sans en nier la complexité.
- 4:28La réponse du jeune révolté à la carte blanche de 2008 résonne aujourd'hui de manière troublante.
- 4:34Pas de solution clé en main,
- 4:35mais une responsabilité collective d'essayer de construire autre chose,
- 4:38au nom des droits humains fondamentaux.
- 4:41On pourrait presque croire que ces mots sont désormais ceux de Bruno Coleman lui-même.
- 4:46Il n'est jamais monté sur un toit,
- 4:48mais d'une certaine manière,
- 4:49sa révolte à lui s'est jouée ailleurs,
- 4:51dans les idées.
- 4:52Aujourd'hui,
- 4:53Bruno Coleman prend la parole autrement.
- 4:55Sur LinkedIn,
- 4:55par exemple,
- 4:56il analyse les chocs contemporains,
- 4:58l'impact de l'intelligence artificielle sur le travail,
- 5:00les errements stratégiques de l'Europe,
- 5:02la politique américaine,
- 5:03les choix fiscaux belges.
- 5:05Il relie la théorie aux réalités que chacun ressent dans sa vie quotidienne.
- 5:10Il se positionne comme un économiste civique,
- 5:12attentif aux contrats sociaux autant qu'aux feuilles de calcul.
- 5:16L'éducation,
- 5:16l'apprentissage tout au long de la vie,
- 5:18l'économie du climat,
- 5:19la responsabilité budgétaire,
- 5:21la protection des plus vulnérables,
- 5:23tout est lié.
- 5:24La ligne directrice est claire.
- 5:26Des institutions solides,
- 5:27des citoyens informés et des choix économiques assumés.
- 5:31Je te laisse maintenant écouter cet échange enregistré le 13 octobre 2025.
- 5:35Un échange qui parle d'économie,
- 5:37bien sûr,
- 5:37mais surtout de regard,
- 5:38de responsabilité et de la nécessité parfois de changer de point de vue pour continuer à avancer.
- 5:49Vous entendez ce son ?
- 5:51C'est celui du tic-tac de l'horloge.
- 5:53Nous sommes entrés dans le compte à rebours final pour limiter l'élévation de la température mondiale à
- 6:001,5°C.
- 6:01Et malheureusement,
- 6:03le temps ne joue pas en notre faveur.
- 6:06L'année 2024 en fut un triste exemple,
- 6:11avec la journée la plus chaude jamais enregistrée,
- 6:15et les mois les plus chauds jamais enregistrés.
- 6:19Elle fut,
- 6:20dans sa globalité,
- 6:22l'année la plus chaude jamais enregistrée.
- 6:26Et j'ai bien peur que ces records ne soient très prochainement battus.
- 6:322024 fut aussi un cours magistral sur la destruction du climat.
- 6:39Des familles entières qui s'enfouissent pour sauver leur vie avant que le prochain ouvragan ne frappe.
- 6:45Une biodiversité détruite par des mers étouffantes et trop acides.
- 6:50Des travailleurs et des pèlerins qui s'épondent sous une chaleur insupportable.
- 6:56Des inondations qui ravagent les communautés et détruisent.
- 7:01les infrastructures,
- 7:04des enfants qui se couchent le ventre vide pendant que la sécheresse détruit les récoltes.
- 7:11Toutes ces catastrophes,
- 7:12et bien d'autres encore,
- 7:15sont amplifiées par le changement climatique d'origine humaine.
- 7:20Et aucun pays n'est épargné.
- 7:23Dans notre économie mondiale,
- 7:25les chocs de la chaîne d'approvisionnement augmentent les coûts.
- 7:28Partout.
- 7:31Les cultures décimées font grimper le prix des denrées alimentaires.
- 7:37Encore une fois,
- 7:38partout.
- 7:41Les maisons détruites augmentent les primes des assurances.
- 7:45Partout.
- 7:47Ceci,
- 7:48c'est l'histoire d'une injustice,
- 7:51mais d'une injustice qui est évitable.
- 8:04Tout en vous remerciant de m'accueillir aujourd'hui,
- 8:06ça me rappelle ces blagues sur les ingénieurs commerciaux,
- 8:09de ce que je suis humblement,
- 8:11et les ingénieurs civils.
- 8:12C'est l'histoire du plan d'une maison.
- 8:14On donne le plan d'une maison à un ingénieur civil commercial.
- 8:18L'ingénieur commercial,
- 8:19comme moi,
- 8:19apprécie.
- 8:19Moi,
- 8:20il dit,
- 8:20j'ai besoin d'un consultant.
- 8:22Dans les 24 heures,
- 8:23par contre,
- 8:24l'ingénieur civil a construit la maison,
- 8:26mais dans la mauvaise rue.
- 8:29Voilà,
- 8:30j'avais prévu une introduction,
- 8:31mais apparemment...
- 8:34L'étude est-il ?
- 8:35Bonsoir,
- 8:37Bruno Collement.
- 8:38Évidemment,
- 8:38merci d'être avec nous ce soir.
- 8:40Merci de vous prêter à ce jeu de questions-réponses,
- 8:43qui est une première depuis le lancement de ce cycle de conférences.
- 8:48Vous l'avez entendu comme moi,
- 8:49on a entendu le constat d'Antonio Gutiérrez,
- 8:52secrétaire général des Nations Unies.
- 8:54Un constat peu joyeux,
- 8:56mais c'est aussi finalement ce constat qui fut une des étincelles à la création de cette chaire de recherche et de ce cycle de conférences,
- 9:02car nous voulions éviter la paralysie.
- 9:04Nous voulions avancer,
- 9:06avancer ensemble vers une même compréhension de tous ces enjeux.
- 9:09Et pour ça,
- 9:09nous avons invité des experts depuis plusieurs mois maintenant,
- 9:12des experts essentiellement dans le domaine environnemental.
- 9:15Et il nous semblait évident qu'on avait besoin également d'une expertise d'ordre socio-économique,
- 9:20géopolitique,
- 9:21car finalement,
- 9:22ces forces politiques,
- 9:23ces forces économiques et géopolitiques,
- 9:25ce sont celles aussi qui gouvernent le monde,
- 9:27et ça indépendamment des volontés individuelles de chacun.
- 9:32Ça,
- 9:32c'est un avis qui m'est propre,
- 9:34mais je n'ai pas le sentiment toujours qu'on avance dans une direction qui va permettre de régénérer les écosystèmes,
- 9:39de régénérer les liens entre les hommes et les femmes.
- 9:42Et pour commencer,
- 9:44cette première question,
- 9:45quelle est pour vous,
- 9:46Bruno Collement,
- 9:47un peu votre analyse de la situation aujourd'hui dans le monde ?
- 9:50Et ce qui serait intéressant pour nous de savoir aussi,
- 9:52c'est quelles sont ses origines ?
- 9:54Comment ça se fait qu'on en est là aujourd'hui ?
- 9:57C'est une question compliquée.
- 10:00Je mettrais l'écologie comme étant le troisième élément que je vais citer.
- 10:05Le premier élément,
- 10:06quand on analyse une situation économique,
- 10:07c'est la démographie.
- 10:09C'est la chose la plus prévisible en économie.
- 10:11Et donc,
- 10:12on a vécu un choc démographique positif extrêmement important.
- 10:16Je suis né en 1961.
- 10:18On était 3 milliards d'individus,
- 10:19on est 8 milliards maintenant.
- 10:21Il y a eu,
- 10:21après la guerre,
- 10:22ce qu'on a appelé un « baby boom » ,
- 10:24qui a servi de réarmement démographique après deux conflits mondiaux.
- 10:30Et ce baby-boom a développé des effets extrêmement positifs,
- 10:34mais en même temps consuméristes,
- 10:36dans les années 60,
- 10:3770,
- 10:3880.
- 10:39Mais aujourd'hui,
- 10:40nous sommes confrontés au vieillissement de la population,
- 10:43ici et ailleurs,
- 10:44avec une diminution en termes relatifs du nombre de jeunes,
- 10:48d'actifs.
- 10:49Et donc,
- 10:50la démographie pyramidale qu'on avait connue après la guerre est en train de s'inverser,
- 10:54elle devient quasiment cylindrique,
- 10:56et ça pose un énorme problème.
- 10:58notamment financiers,
- 10:59pour les États sociaux qui assurent la solidarité intergénérationnelle,
- 11:05c'est-à-dire entre les actifs et les inactifs.
- 11:07Donc ça,
- 11:08c'est vraiment un problème qui est majeur,
- 11:09on en parle souvent dans la presse,
- 11:11dans les médias,
- 11:11mais c'est vraiment l'arrière-plan de tous les scénarios économiques.
- 11:15Ce qui veut dire que sous l'angle de la solidarité,
- 11:17on va devoir pendant encore 15 à 20 ans assurer le bien-être des personnes plus âgées,
- 11:22le temps que ce fameux baby-boom,
- 11:24lui-même agrémenté d'une augmentation de l'espérance de vie de 20 ans,
- 11:28Elle se termine biologiquement.
- 11:30C'est la première chose.
- 11:31L'autre élément,
- 11:32qui se grève d'ailleurs en partie sous la démographie,
- 11:34c'est le modèle politique.
- 11:36En fait,
- 11:37après le second conflit mondial dans le monde occidental,
- 11:40donc je parle essentiellement de l'Europe et des États-Unis,
- 11:43on a eu un système politique qui était plus ou moins comparable.
- 11:46C'est-à-dire un système qualifié de keynésien.
- 11:50Keynes est un économiste anglais qui est mort en 1946 et qui avait développé l'idée de l'État social.
- 11:56pas tout à fait de l'État-providence,
- 11:58mais en tout cas du fait qu'il fallait aider une population dans sa demande de biens et services lorsque l'État n'était pas capable ou la production n'était pas capable de surmonter des chocs économiques.
- 12:08Et donc ça a conduit à une convergence des modèles.
- 12:11Mais malheureusement,
- 12:12dans les années 70,
- 12:13il y a eu une multitude de chocs économiques très importants.
- 12:17D'abord un choc monétaire.
- 12:18Les fameux accords monétaires d'après-guerre qu'on appelait les accords de Bretton Woods se sont effondrés,
- 12:23ont été sabordés par les Américains.
- 12:25Il y a eu suite à ça deux chocs pétroliers,
- 12:28il y a eu une vague de chômage,
- 12:30une vague d'inflation extrêmement importante.
- 12:33Donc les années 70 ont été une décennie maudite après ce qu'on a appelé les 30 glorieuses,
- 12:39c'est-à-dire trois décennies de prospérité quasiment ininterrompues.
- 12:44Et c'est au terme des années 70 que les modèles européens et américains ont commencé à diverger.
- 12:49L'Amérique s'est lancée avec le Royaume-Uni dans ce qu'on a appelé le néolibéralisme.
- 12:54mais plus encore dans ce qu'on appelle l'économie de marché.
- 12:58C'est un thème qu'il ne faut pas banaliser,
- 12:59parce qu'on a l'impression que l'économie de marché,
- 13:02c'est le capitalisme,
- 13:02ce n'est pas du tout la même chose.
- 13:04Le capitalisme,
- 13:05c'est la détention privée des moyens de production.
- 13:08L'économie de marché,
- 13:10c'est laisser le prix de toute chose,
- 13:12le travail,
- 13:13le capital,
- 13:14même la nature,
- 13:15au gré des courbes de frais de demande,
- 13:17partant de l'idée que,
- 13:19par une sorte de vision métaphorique,
- 13:21Le ou les nombreux marchés allaient formuler des choix optimaux quant à la gestion de l'économie.
- 13:27C'est ce que les Américains ont adopté comme modèle le Royaume-Uni,
- 13:30partant de l'idée que l'enrichissement immédiat primait sur les autres moyens de production ou facteurs de production,
- 13:38comme par exemple la nature ou le travail.
- 13:41On voit d'ailleurs aujourd'hui aux États-Unis un rugissement de cette économie de marché.
- 13:46on rentre dans ce qu'on appelle
- 13:47l'exo-néolibéralisme,
- 13:49c'est-à-dire une phase encore plus violente de libéralisme sous Trump,
- 13:53où en fait finalement,
- 13:54il y a un mélange de vulnérabilité complète de l'humain par rapport à des choix qui sont purement capitalistiques.
- 14:00L'Europe n'a pas suivi la même voie.
- 14:02Donc les modèles ont commencé à diverger.
- 14:03On a gardé heureusement des États sociaux,
- 14:06c'est-à-dire des États qui assuraient cette solidarité inter- et intragénérationnelle.
- 14:12Mais la différence de modèle n'a pas été...
- 14:15visible de manière,
- 14:16on va dire,
- 14:17criante,
- 14:18parce que le fameux baby-boom dont je parlais d'après-guerre était tel que la population était au travail dans les années 80 et 90 quand les modèles ont divergé.
- 14:28Donc on n'a pas compris la divergence de modèles parce que le fameux coup du vieillissement de la population n'était pas encore présent,
- 14:36la population était encore trop active pour s'en rendre compte.
- 14:39C'est maintenant qu'on se rend compte que les modèles ont vraiment fortement divergé puisque...
- 14:44Nous avons un modèle américain qui est dans la vulnérabilisation complète de tout.
- 14:49Il y a un modèle européen qui,
- 14:50lui,
- 14:50veut garder une certaine solidarité et homogénéité sociale.
- 14:54Donc,
- 14:54les racines,
- 14:55en fait,
- 14:55sont longues et se juxtaposent les unes sur les autres.
- 14:58Et puis,
- 14:58le troisième élément,
- 14:59qui est sans doute le plus important,
- 15:00c'est la nature.
- 15:01C'est le climat.
- 15:02En fait,
- 15:03on croit,
- 15:03à tort,
- 15:04que tous les problèmes,
- 15:06on va dire...
- 15:07Les opulences capitalistiques,
- 15:09les opulences consuméristes sont nées avec le néolibéralisme américain.
- 15:14C'est faux.
- 15:15Les problèmes ont commencé à se poser dans les années 60.
- 15:18D'ailleurs,
- 15:18pour ceux qui sont informés,
- 15:19le Club de Rome,
- 15:20qui a donné lieu au fameux rapport Meadows en septembre,
- 15:24a été créé en 68,
- 15:25donc bien avant Reagan,
- 15:27bien avant Thatcher.
- 15:29Parce que ce qui s'est passé dans les années 60,
- 15:31c'est qu'on a commencé à individualiser les biens de consommation.
- 15:35En fait,
- 15:35on est parti d'une société qui mettait...
- 15:37des choses,
- 15:38pour utiliser un mot que Gaël Giroud utilise souvent,
- 15:41en commun,
- 15:42pour individualiser les besoins domestiques.
- 15:46Et l'individualisation des biens domestiques a été assimilée à un marqueur de progrès.
- 15:52Donc le consumérisme est né dans les années 60.
- 15:55En fait,
- 15:56quand Pompidou est devenu président en 69 en France,
- 15:59il est mort en 74,
- 16:00il a promu en France ce fameux consumérisme.
- 16:03Et donc toute la logique était d'assimiler le bonheur individuel,
- 16:07à la possession de biens les plus interchangeables possibles et avec un durée de vie la plus limitée,
- 16:12évidemment.
- 16:13Et donc,
- 16:13les choses ont commencé à déraper parce que ce besoin d'individualisation des biens s'est confondu avec l'individualisation du modèle économique américain,
- 16:23qui lui-même est rentré en exponentiel avec ce fameux courant consumériste.
- 16:28Et donc,
- 16:28tout s'est entremêlé.
- 16:30Et aujourd'hui,
- 16:31on a beau se rendre compte que toute une série de limites planétaires
- 16:35Tous les marqueurs sont dépassés les uns après les autres.
- 16:38Je crois que le septième,
- 16:39il a été assez récemment.
- 16:40Je crois qu'il portait sur l'acidité des mères.
- 16:43Mais je crains vraiment une chose.
- 16:45C'est que nous soyons tellement imprégnés de ce besoin assoiffé de consumérisme et de propriété privée que plus nous allons être confrontés à des limites planétaires dont pourtant on peut pressentir les conséquences sociales,
- 17:00migratoires et même financières très importantes.
- 17:03On continue à se lancer pour exorciser ces limites dans une sorte de folie de consommation,
- 17:09se disant finalement qu'à tout prendre,
- 17:11autant profiter des derniers moments qu'on peut vivre avant que les catastrophes ou les murs se dressent devant nous.
- 17:15Et ça,
- 17:16ça m'inquiète énormément,
- 17:16parce que ça veut dire que,
- 17:18si c'est vrai ce que je dis,
- 17:19et je pense malheureusement que c'est vrai,
- 17:20nous avons perdu la tempérance collective pour aborder des problèmes qui pourtant ne peuvent être résolus que de manière collective,
- 17:29sachant qu'ils sont existentiels.
- 17:31Ça,
- 17:31c'est l'histoire.
- 17:32Et donc,
- 17:32je vous dis quelque chose,
- 17:33c'est que les prochaines années,
- 17:35est-ce que ce sera dans 3 ans,
- 17:36dans 5 ans,
- 17:37dans 7 ans,
- 17:38on verra bien,
- 17:39nous serons confrontés à de grands chocs,
- 17:42à de grands grands chocs,
- 17:43qui seront d'abord des chocs financiers,
- 17:45parce que les marchés financiers anticipent toujours les problèmes qui vont se situer dans l'économie réelle et même des problèmes sociaux.
- 17:52Nous aurons des problèmes sociaux majeurs.
- 17:54Et le raidissement des pouvoirs politiques est une des réponses à la canalisation des peurs.
- 18:00autour,
- 18:01évidemment,
- 18:01de personnalités simplistes et populistes.
- 18:03Et puis,
- 18:04nous aurons bien sûr des chocs écologiques.
- 18:06Croire qu'on va simplement s'adapter et que le monde entier va voir le Sud qui va commencer à vivre,
- 18:12on l'avait dit,
- 18:12dans des conditions épouvantables,
- 18:14et que le Nord va plus ou moins être content parce qu'il fera un peu plus chaud,
- 18:17c'est une erreur complète.
- 18:17Donc,
- 18:17on va avoir une séquence de problèmes.
- 18:20Et le sentiment d'urgence,
- 18:22en fait,
- 18:22a un peu disparu.
- 18:24Autant il était présent en 2019,
- 18:27en Belgique par exemple.
- 18:28quand les jeunes battaient le pavé tous les jeudis.
- 18:32Le sentiment d'urgence a disparu parce que l'écologie politique n'a pas bien serré de relais à cet appel de la jeunesse qui pourtant est extrêmement sain.
- 18:40Et aujourd'hui,
- 18:40la vague trumpienne emporte tout,
- 18:43une sorte de tourbillon d'enrichissement,
- 18:45de violence verbale,
- 18:47militaire et sociale,
- 18:49qui bien sûr disqualifie tout ce qui est environnement.
- 18:51Donc les temps deviennent extrêmement périlleux et la réponse globale politique...
- 18:57par les menaces de guerre,
- 18:59par tout ce qu'on voit,
- 19:00est évidemment à l'opposé de ce qu'on devrait faire.
- 19:02Donc,
- 19:02on est vraiment dans une période,
- 19:04on va dire,
- 19:04aujourd'hui,
- 19:05comme on l'appelle ça,
- 19:06le point de singularité.
- 19:07C'est quand l'exponentiel devient asymptotique.
- 19:09Eh bien,
- 19:10on pourrait arriver dans un moment où,
- 19:12très rapidement,
- 19:13des chocs se présentent.
- 19:14Je crois que le premier choc qu'on va vivre,
- 19:16c'est un choc financier,
- 19:17immanquablement,
- 19:18qui sera lié à tout l'environnement dont je vais parler.
- 19:21Merci.
- 19:21Merci beaucoup,
- 19:22Bruno Collement,
- 19:22pour ces premiers éléments de réponse.
- 19:24On pourra aborder après.
- 19:25Quelques pistes éventuelles pour essayer de converger vers un futur souhaitable.
- 19:31Avant cela,
- 19:32je propose de faire une petite pause.
- 19:33Et donc,
- 19:34Roby,
- 19:34c'est à toi de jouer.
- 19:37Nous ne sommes pas en 1937,
- 19:40mais aujourd'hui,
- 19:42la guerre,
- 19:42telle un poison,
- 19:43s'insinue.
- 19:45Elle se cherche,
- 19:47elle se contracte,
- 19:49se dilate.
- 19:50Et les risques systémiques environnementaux se dressent,
- 19:53comme des paroles d'un franche.
- 19:55infranchissable,
- 19:55pardon.
- 19:57C'est la fin d'un modèle.
- 19:59C'est un choc de civilisation.
- 20:01Un peu comme une brisure.
- 20:04Notre confort était sans doute pour partie un dieu.
- 20:10Notant,
- 20:11aujourd'hui,
- 20:11sont ceux d'un bouleversement structurel.
- 20:14C'est une rupture et une prise de conscience.
- 20:19Et je veux parler là d'une véritable prise de conscience,
- 20:22et non de l'expression mondaine ou convenue de ceux qui disent que tout change en espérant que rien ne les affectera vraiment.
- 20:33C'est un adieu au XXe siècle.
- 20:36C'est l'abandon au monde de l'inertie.
- 20:40et de la tétanie.
- 20:41Cette charnière-là qui grince avec le siècle qui s'est refermé.
- 20:47Et cette crise,
- 20:49elle n'est donc plus souveraine ni monétaire.
- 20:53Elle porte sur l'exercice des États.
- 20:57Et le néolibéralisme nous a anesthésiés dans le mensonge du progrès correctement partagé d'un point de vue social.
- 21:05Ça a débuté comme ça.
- 21:09disait Louis Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit.
- 21:13Mais voilà comment il l'écrivait.
- 21:17« Siècle de vitesse » ,
- 21:18qu'il dise.
- 21:19« Où ça ? »
- 21:21« Grand changement » ,
- 21:22qu'il raconte.
- 21:23« Comment ça ? »
- 21:25Rien n'est changé en vérité.
- 21:27Bien fier d'avoir fait sonner ces vérités utiles,
- 21:30on est demeuré là,
- 21:32assis.
- 21:33Personnellement,
- 21:35je ne sais pas ce que vous en pensez,
- 21:37mais...
- 21:38Je n'ai pas très envie de rester assis.
- 21:41Et je vous espérais que vous tous ici ce soir n'en avez pas trop envie non plus.
- 21:48Je ne vais pas rester assis.
- 21:51Et nous,
- 21:52nous tous ici ce soir,
- 21:54nous n'allons pas rester assis.
- 21:58Merci.
- 22:05Alors Bruno Collement,
- 22:06vous aurez certainement reconnu un extrait de votre livre,
- 22:08Une brûlante inquiétude.
- 22:10Je vous cite ici,
- 22:12depuis l'extrait qui vient d'être lu par Roby,
- 22:14c'est la fin d'un modèle,
- 22:15le néolibéralisme nous a anesthésiés.
- 22:19On rejoint finalement les conclusions que vous veniez de tirer vis-à-vis de la question précédente.
- 22:23Ce constat,
- 22:25peut-être moins bien formulé,
- 22:27vit déjà chez pas mal de personnes,
- 22:29qui a quelque chose de cassé,
- 22:31et sans doute que chacun,
- 22:32individuellement,
- 22:34prend déjà action,
- 22:34prend des initiatives localement par rapport à ses propres valeurs et par rapport à ses propres moyens.
- 22:40Il paraît clair que seul ça risquerait d'être insuffisant et qu'il faut agir à une échelle plus large,
- 22:46celle d'un pays,
- 22:46la Belgique,
- 22:47celle d'un continent,
- 22:48l'Europe.
- 22:49Mais quelles sont les possibilités ?
- 22:52Que pouvons-nous en tant que continent ?
- 22:54Ma question est la suivante.
- 22:56Que préconisez-vous au niveau des instances européennes ?
- 22:59Quel type de politique pouvons-nous mettre en œuvre ?
- 23:02pour que nous redevenions acteurs et arrêtions d'être suiveurs.
- 23:06Quelles seraient vos propositions et comment les formuler ?
- 23:10D'abord ce livre.
- 23:11Ce livre,
- 23:11je l'ai écrit il y a maintenant
- 23:132-3 ans.
- 23:14Et une brûlante inquiétude,
- 23:16c'est le nom d'une encyclique que Pie XI avait fait lire en Allemagne,
- 23:21dans les îles catholiques,
- 23:22puisqu'ils sont à la fois protestants et catholiques en Allemagne,
- 23:25pour exerciser les risques du nazisme.
- 23:28Beaucoup de prêtres d'ailleurs qui l'ont lu ont été envoyés dans des camps.
- 23:31Et donc,
- 23:32j'ai usurpé le titre de cette encyclique et j'ai construit le livre sur base du titre.
- 23:37Et j'ai cité Céline,
- 23:38parce que Céline,
- 23:38finalement,
- 23:39qui avait écrit Le Voyage au bout de la nuit en 1932,
- 23:41avait dépouillé l'humain de tous ses artifices.
- 23:45Donc parfois,
- 23:45on est face à soi-même comme un arbre dont l'écorce a été arrachée.
- 23:50Je dirais,
- 23:50pour répondre à votre question,
- 23:51qu'la première chose,
- 23:52c'est que nous ne sommes pas assez politisés.
- 23:55Je parle de tous ceux qui sont dans la salle,
- 23:56y compris moi,
- 23:57parce que nous avons trop délégués.
- 24:00à des personnes qui ont escamoté les vraies préoccupations,
- 24:04notamment écologiques,
- 24:05mais aussi économiques et sociales.
- 24:07Nous avons délégué notre droit de vote à des personnes qui l'ont usurpé aussi et ont écarté,
- 24:14je pense,
- 24:16en grande partie,
- 24:16les aspirations et les nécessités existentielles que pose la situation contemporaine.
- 24:23Et ça,
- 24:24c'est un combat,
- 24:24moi,
- 24:24qui me brûle de l'intérieur,
- 24:26du matin au soir.
- 24:28Parce que je trouve que nous n'avons perdu que le sens de la démocratie,
- 24:31du combat politique,
- 24:32de l'expression politique.
- 24:34Nous avons été paresseux,
- 24:35nous sommes paresseux,
- 24:37et aujourd'hui nous rentrons dans un système économique où seuls comptent des choses qui sont symboliques,
- 24:43comme des dettes publiques,
- 24:44des machins comme ça,
- 24:45des déficits budgétaires,
- 24:46toute une série de choses.
- 24:47On achète des avions,
- 24:49des guerres,
- 24:50on sacrifie en grande partie le social à des réalités chiffrées,
- 24:54on est en train de tout mélanger.
- 24:56Parce que finalement,
- 24:57il n'existe d'économie que de femmes et d'hommes.
- 25:00Et je trouve que si nous étions des êtres cohérents en matière d'écologie,
- 25:04on devrait en grande partie s'opposer à tout ce qui est réarmement militaire dans des proportions stratosphériques.
- 25:10Et on devrait maintenir ce qu'on appelle l'état social,
- 25:13qui est à la base de la solidarité.
- 25:15Ce qui se passe maintenant,
- 25:15notamment dans ce pays,
- 25:17c'est que la solidarité est en train d'être détricotée.
- 25:21Et ça,
- 25:22c'est l'expression de notre manque d'engagement politique individuel.
- 25:26Alors,
- 25:27on croit toujours qu'on ne peut faire les choses qu'à un niveau européen,
- 25:29qu'à un niveau mondial.
- 25:30Ce n'est pas vrai.
- 25:31Moi,
- 25:31je crois que c'est ce qu'on appelle l'approche top-down.
- 25:34Je crois qu'au contraire,
- 25:35dans des domaines comme l'écologie et le combat,
- 25:38on va dire,
- 25:38pour notre survie,
- 25:40Les deux se complètent,
- 25:41le bottom-up et le top-down.
- 25:43Je crois qu'à un niveau personnel,
- 25:45on n'a pas tous les moyens de pouvoir changer de comportement,
- 25:48on n'a pas tous les moyens d'être des acteurs,
- 25:50on va dire,
- 25:50collectifs.
- 25:51Mais par notre parole,
- 25:53par nos actions,
- 25:53par notre force de conviction et par la sagesse qui doit émaner de chacun d'entre nous,
- 25:58on peut faire changer les orientations politiques.
- 26:01Et c'est pour ça que je parlais de paresse,
- 26:02parce qu'on ne l'a pas fait.
- 26:04On ne l'a pas fait.
- 26:05Donc,
- 26:05on devrait finalement retrouver...
- 26:08Un modèle économique qui s'écarte de ce qu'on appelle la pure économie de marché,
- 26:14qui elle-même conduit à l'individualisation et au consumérisme absolu.
- 26:20Parce que l'économie de marché,
- 26:21j'en ai parlé tout à l'heure,
- 26:23en fait c'est une dérivée du concept de finance de marché.
- 26:27Pour ceux qui ont fait un peu de finance vaguement à l'université,
- 26:30la finance de marché part de l'idée que le prix de toute chose,
- 26:34et surtout en matière boursière,
- 26:36est optimal.
- 26:38S'il n'existe aucune friction entre les acheteurs et les vendeurs,
- 26:43si le marché est,
- 26:44comme on dit,
- 26:45omniscient ou efficient,
- 26:48et si surtout,
- 26:49chaque intervenant est totalement non lié aux autres.
- 26:53C'est-à-dire que chaque argent en Jean Boursier est totalement atomisé par rapport aux autres.
- 26:59Et quand on a transposé ce concept de finance de marché à l'économie de marché,
- 27:05on a évidemment...
- 27:07fait cette proposition,
- 27:08cette homothétie,
- 27:09en disant
- 27:10« On doit dépouiller l'humain de toute solidarité pour que chaque humain soit atomisé et s'agrège ou se désagrège en fonction des fluences politiques ou économiques qu'on lui impose. »
- 27:22Et c'est dans ce système qu'on est maintenant.
- 27:24Donc,
- 27:24ce qu'il faut retrouver,
- 27:26c'est le sens du collectif.
- 27:27C'est le sens de l'action partagée.
- 27:30C'est se dire que finalement,
- 27:31notre prospérité individuelle n'est qu'un artifice,
- 27:35n'est qu'une mascarade.
- 27:36Et que finalement,
- 27:36il faut retrouver un système économique tempéré où sont d'abord promues les solidarités entre humains.
- 27:43Parce que si on intègre la solidarité en réfutant ce modèle d'atomisation de l'individu,
- 27:48immanquablement,
- 27:50on doit réintégrer l'écologie,
- 27:51puisque c'est une menace existentielle qui touche non seulement l'individu,
- 27:56mais surtout la gestion collective.
- 27:58Donc,
- 27:58c'est vraiment un changement d'esprit qu'il faut faire.
- 28:00Pas un changement de quart,
- 28:02mais un changement d'esprit.
- 28:03Et en fait,
- 28:03on a été malheureusement...
- 28:05entraînés dans cette vision consumériste absolue qui semble,
- 28:10je vous disais,
- 28:11exorciser nos dernières tristes passions,
- 28:13alors qu'en fait,
- 28:14on devrait faire le contraire.
- 28:15Et cette réalité du combat politique,
- 28:17c'est aussi ici qu'il faut la mener,
- 28:19dans ce pays,
- 28:20parce que ce pays,
- 28:21je pense,
- 28:22ne prend pas la bonne direction.
- 28:23Parce que si on se dit,
- 28:24dans 5 à 10 ans,
- 28:26qu'on aura acheté des beaux avions au Rutiland,
- 28:28qu'on aura des dettes publiques sous contrôle,
- 28:31etc.,
- 28:31et qu'on aura cassé la solidarité,
- 28:33qu'on aura un monde qui sera...
- 28:35en grands tourments sociaux et environnementaux,
- 28:38est-ce qu'on sera content de nous ?
- 28:39Non,
- 28:39on ne sera pas content de nous.
- 28:40Donc il faut être dans le temps long et dans le temps du solidaire.
- 28:43En tout cas,
- 28:44moi,
- 28:45je ne suis pas un acteur politique,
- 28:46mais comme François Mauriac,
- 28:47qui est un grand écrivain français,
- 28:49avait dit,
- 28:50écrire,
- 28:50c'est agir,
- 28:51et c'est ça qui me motive tous les jours à écrire et à partager le débat comme je le fais ici avec vous.
- 28:56Merci pour ce partage.
- 28:58J'ai pu sentir aussi à l'occasion quelques notes personnelles.
- 29:02Et je voulais,
- 29:03pour la prochaine question que vous emmenez,
- 29:05sur ce côté plus personnel,
- 29:07et ça part d'un constat qu'il est finalement difficile d'avoir un débat serein de nos jours.
- 29:12Vous l'avez un peu mentionné.
- 29:13Il y a une tendance naturelle au conflit,
- 29:15à cliver.
- 29:17On doit faire partie d'un camp et il devient compliqué de pouvoir débattre pour atteindre une solution optimale.
- 29:24Et finalement,
- 29:25ce serait faire société.
- 29:27Ça aiderait,
- 29:28notamment en termes de qualité de débat.
- 29:30Et donc,
- 29:30cette question pour vous.
- 29:32Mais ce parcours finalement qui a fait évoluer vos propositions,
- 29:36vos idées,
- 29:36vos opinions,
- 29:37vous l'avez fait.
- 29:38Et donc je me demande,
- 29:39que dirait le Bruno Collement d'aujourd'hui au Bruno Collement d'il y a 20 ans ?
- 29:44Quel genre de débat auriez-vous avec vous-même,
- 29:46mes 20 ans plus jeunes,
- 29:47et quels seraient les sujets qui fâchent ?
- 29:50C'est très personnel comme question.
- 29:52Je me souviens avoir,
- 29:52il y a une quinzaine d'années,
- 29:54été interrogé par l'RTBF.
- 29:56Il y avait une émission le dimanche où on interrogeait une personne,
- 29:59c'était moi en l'occurrence.
- 30:00Et à la fin,
- 30:01la question m'a saisi,
- 30:02c'était « mais qu'est-ce que vous diriez à l'enfant de 5 ans que vous aviez été ? » .
- 30:18à surmonter,
- 30:19qui n'est pas facile à appréhender.
- 30:21Ce que je dirais à la personne que j'étais il y a 20 ans,
- 30:24donc j'ai 64 ans,
- 30:25j'en avais 44,
- 30:27je me serais beaucoup plus franchement engagé dans le domaine politique.
- 30:32Beaucoup plus.
- 30:33Parce qu'il se fait que,
- 30:36j'avais pas tout à fait
- 30:3720 ans,
- 30:37mais un peu moins de 20 ans,
- 30:39ma conscience politique a changé quand je dirigeais la Bourse de Bruxelles,
- 30:44à l'époque du grand crash,
- 30:46le fameux crash des subprimes.
- 30:48Mais j'étais en même temps directeur financier adjoint et membre du comité de direction de la Bourse de New York.
- 30:54Parce qu'à l'époque,
- 30:55la Bourse de Bruxelles appartenait à la Bourse de New York.
- 30:56Ce n'est plus le cas maintenant.
- 30:58Et donc je voyageais d'un continent à l'autre.
- 31:01Ce choc boursier était extrêmement violent,
- 31:04à telle enseigne que j'ai des trous de mémoire,
- 31:06j'ai quelques souvenirs épargnes,
- 31:07mais c'est tellement un choc important pour une personnalité qui comme moi a été construite sur le domaine boursier,
- 31:12que quand on voit tout s'écrouler,
- 31:14finalement on perd ses repères.
- 31:16L'élément qui a changé ma prise de conscience,
- 31:18c'est que pour ceux qui connaissent
- 31:20Manhattan, près de Wall Street,
- 31:22il y a une très vieille église qui s'appelle Trinity Church.
- 31:25Donc c'est vraiment dans le bas de Manhattan.
- 31:27C'est une vieille église avec des tombes qui date de 1760,
- 31:30très ancienne.
- 31:31Et il y avait des gens qui étaient en fait sur le bord du trottoir qui contestaient le capitalisme.
- 31:36C'est devenu le mouvement quelques années après Occupy Wall Street.
- 31:39Ce n'était pas encore le nom que j'utilisais à l'époque.
- 31:42Mais critiquer le capitalisme aux États-Unis...
- 31:44C'est critiquer l'essence même du modèle.
- 31:48D'ailleurs,
- 31:48devant Wall Street,
- 31:50il y a la statue de George Washington parce que c'est là qu'il a prêté serment comme président.
- 31:56C'était le premier président.
- 31:58Et je me suis rendu compte que de manière anodine,
- 32:01moi,
- 32:02on enjambait ces gens qui étaient dans des caisses,
- 32:05dans des matelas,
- 32:06etc.,
- 32:06qui avaient choisi de porter le combat politique.
- 32:08Et là,
- 32:09je me suis dit,
- 32:09mais non d'un chien,
- 32:10il faut que je me déconstruise
- 32:13de 35-40 ans d'apprentissage et de mise en évidence de l'économie de marché pour réintégrer la logique sociale et après environnementale.
- 32:21Donc ce n'est pas du tout un acte émotif qui m'a fait changer,
- 32:25c'était la déconstruction d'un modèle intellectuel.
- 32:28Bon,
- 32:28ce n'est pas toujours facile à faire,
- 32:29ça a dû dans le doute.
- 32:30Donc je vous ai dit,
- 32:31il y a 20 ans finalement,
- 32:32engage-toi beaucoup plus fort que maintenant dans le combat politique.
- 32:36Et je le répète,
- 32:37je pense que nous ne sommes pas assez politisés.
- 32:40nous déléguons trop nos avenirs à des personnes qui finalement n'ont,
- 32:44pour en parler simplement,
- 32:45pas grand chose à faire de notre expression votale,
- 32:48qui non simplement s'emparer de pourcentages respectifs pour imposer leur propre dynamique politique.
- 32:54Et ça c'est quand même quelque chose qui m'inquiète un peu.
- 32:56Donc je ne serais battu par exemple beaucoup plus pour la démocratie.
- 33:00Nous ne sommes plus en Belgique en démocratie,
- 33:01nous sommes en particratie.
- 33:03Je ne serais battu pour des causes qui aujourd'hui me semblent plus limpides et lucides qu'elles l'étaient à l'époque,
- 33:08bien sûr,
- 33:09en espérant bien avec le temps,
- 33:10mais je ne serais engagé personnellement.
- 33:13J'aurais pris beaucoup plus de risques.
- 33:14Je suis resté trop longtemps,
- 33:15parce que je ne suis plus maintenant dans le confort,
- 33:18finalement,
- 33:18d'un monde professionnel qui m'a bercé de société en société.
- 33:22Donc j'aurais été beaucoup plus impliqué dans la gestion de la cité.
- 33:26Et c'est d'ailleurs ce que je fais maintenant.
- 33:28Au risque que j'ai vécu,
- 33:30d'ailleurs,
- 33:30d'avoir été un peu écarté du monde financier dans lequel je prospérais.
- 33:34Ça ne me gêne absolument pas,
- 33:35d'ailleurs,
- 33:35parce que je suis bien agnié moi-même.
- 33:37Mais c'est ce que j'aurais fait il y a 20 ans.
- 33:39Un grand merci Bruno Collement pour ce partage.
- 33:41Je continue avec ma dernière question avant de vous passer la parole au public pour quelques questions.
- 33:48J'imagine que votre parcours et vos expériences vous ont permis de développer une forme de sagesse,
- 33:52une forme d'hygiène philosophique et spirituelle.
- 33:55Au vu des défis qui sont devant nous,
- 33:58au vu des difficultés parfois à avoir des débats qui sont sereins,
- 34:02quels seraient les conseils que vous me donneriez à tous pour pouvoir continuer à avancer ?
- 34:08dont la sagesse et la sérénité.
- 34:11D'abord,
- 34:12un mot sur cette belle image.
- 34:15C'est Jim Lovell qui était à la fois dans Apollo 8 et Apollo 13.
- 34:20C'est son équipe qui a fait cette photo de la planète bleue.
- 34:22C'est né là parce qu'en fait,
- 34:24c'est la première mission Apollo qui a tourné autour de la Lune avant de revenir vers la Terre.
- 34:29Et donc pendant 10 minutes,
- 34:30évidemment,
- 34:31il y a eu une perte de communication quand ils étaient sous la face cachée.
- 34:35D'où est née l'expression « planète bleue »
- 34:37qu'il a photographiée ?
- 34:38et c'est lui qui a ramené Apollo 13 sur Terre dans les conditions qu'on connaît.
- 34:42Il y a un très beau mémorial d'une nouvelle à Chicago,
- 34:45si vous avez l'occasion on va aller là-bas,
- 34:46ça vaut vraiment la peine,
- 34:47c'est assez saisissant.
- 34:48Et ma grand-mère était américaine de Chicago donc ça me fait raisonner en moi.
- 34:52Vous dites que j'ai trouvé de la sagesse,
- 34:53de la spiritualité.
- 34:54Non,
- 34:55ce n'est pas vrai.
- 34:56Je suis beaucoup plus en combat qu'auparavant.
- 34:58Et le combat demande une certaine intranquillité.
- 35:01Au contraire,
- 35:01je pense que je suis moins anesthésié que je ne l'ai pu l'être au long du passé.
- 35:05Et beaucoup plus engagé politiquement.
- 35:07Donc ce qui demande d'avoir une vision plus proactive de ses actes et de ses paroles.
- 35:13Mais le conseil que je donne à tout le monde dans ce monde des réseaux sociaux ou le ressenti immédiat...
- 35:20est plus important que la somme de tous les savoirs,
- 35:22de toutes les éruditions,
- 35:24ce qui est exactement ce que le néolibéralisme voulait.
- 35:28À savoir que chacun soit dissocié de tous pour que chacun soit malléable à façon par des agrégations selon l'influence marketing politique et autres.
- 35:38Donc c'est exactement l'objectif qui est atteint dans nos comportements par le modèle politique qui s'est installé il y a 45 ans.
- 35:45Ce qu'il faut,
- 35:45je pense,
- 35:46développer,
- 35:47c'est ce que j'appelle...
- 35:49de la culture générale,
- 35:51c'est-à-dire développer par son érudition,
- 35:54par ses efforts,
- 35:56par son intelligence,
- 35:57par sa curiosité,
- 35:59une vision humaniste des choses.
- 36:02C'est-à-dire qu'on doit se détacher,
- 36:03je pense,
- 36:05des passions qui peuvent nous animer,
- 36:08violentes ou tristes souvent,
- 36:11qui conduisent à nous laisser nous emporter par la fougue de choses immédiates.
- 36:17mais qui ne sont pas suffisamment réfléchies.
- 36:20Ça,
- 36:20c'est important,
- 36:21je pense.
- 36:21J'appelle ça de la culture générale.
- 36:23On peut appeler ça de l'humanisme.
- 36:24Il y a beaucoup de noms qui peuvent y être adossés.
- 36:27Mais c'est un exercice,
- 36:28parce que ça exige de consacrer une heure à deux heures par jour,
- 36:32si on est actif professionnellement,
- 36:34à l'apprentissage,
- 36:35à l'apprentissage de la contradiction,
- 36:38à l'ouverture d'esprit et en fait au détachement par rapport à l'immédiateté des choses.
- 36:43Ce qui tue notre société maintenant,
- 36:47commencent à être estamotés au profit du sentiment.
- 36:51C'est exactement ce qui s'est passé dans les années 30,
- 36:54où en fait on a,
- 36:55en quelques années,
- 36:57vu des gens sages devenir complètement fous,
- 36:59d'abord par rejet,
- 37:01puis par adhésion et enfin par soumission.
- 37:04Eh bien,
- 37:04on doit se détacher de cette logique et se dire que nous devons tous être porteurs de paroles,
- 37:10d'écrits,
- 37:11de comportements qui sont exemplaires,
- 37:14sous l'angle moral et émotionnel.
- 37:16Si chacun d'entre nous évangélise ce comportement,
- 37:21immanquablement,
- 37:22collectivement,
- 37:23il n'y a que du bon qui peut en sortir.
- 37:25Donc c'est une assaise personnelle qu'on doit s'imposer.
- 37:29Et ça ne veut pas dire pour autant qu'on tombe dans la spiritualité ou dans la sagesse,
- 37:33parce qu'en même temps on peut très bien être un érudit humaniste et être dans le combat des idées.
- 37:43Et puis peut-être une dernière chose.
- 37:45Je pense qu'il faut être courageux.
- 37:47Courageux.
- 37:49Parce que la voie facile,
- 37:52c'est de nous laisser guider par d'autres.
- 37:54C'est ne pas vouloir être des acteurs de quoi que ce soit.
- 37:58Donc il faut être courageux.
- 38:00François Mitterrand disait
- 38:02« l'intelligence, ça court les rues » .
- 38:04L'intelligence courageuse,
- 38:06c'est très rare.
- 38:07Donc il faut être courageux.
- 38:10Courageux avec le risque de s'opposer aux autres.
- 38:13Pour autant que ce soit fait avec érudition,
- 38:14avec intelligence,
- 38:15de manière réfléchie,
- 38:17mais il faut rentrer dans le combat politique.
- 38:20Alors juste avant de passer le micro à vous tous pour que vous puissiez poser l'une ou l'autre question à Bruno Collement,
- 38:27sans que ce soit coordonné,
- 38:28je suis ravi de cette conclusion car j'espère que c'est ce qu'on essaie d'apporter avec la chaire ingénieur objectif transition.
- 38:36Cette érudition,
- 38:36cette ouverture au savoir,
- 38:38essayer d'abandonner les passions pour avoir des discours constructifs.
- 38:41Et donc,
- 38:42je suis ravi de cette conclusion.
- 38:45Les questions sont ouvertes.
- 38:46Nous avons des micros ici sur la scène.
- 38:48Donc,
- 38:49manifestez-vous.
- 38:50Voilà,
- 38:50nous prendrons quelques minutes pour vous assurer un temps de parole à chacun.
- 38:55Monsieur le commandant,
- 38:55bonsoir.
- 38:56Daniel Gouthier,
- 38:57on s'est déjà rencontrés.
- 38:58J'étais prisonnier du CBR.
- 39:02Alors,
- 39:02je partage votre opinion.
- 39:04J'ai à peu près le même âge que vous.
- 39:06Et je peux vous dire que j'essaie de combattre aussi...
- 39:08Toute cette vie n'est pas assez,
- 39:10donc si je devais me retourner j'aurais la même réaction.
- 39:13Par contre vous avez choisi de parler beaucoup des Etats-Unis,
- 39:16de l'Angleterre,
- 39:18comme un modèle qui a failli.
- 39:20Vous n'avez pas parlé de la Russie,
- 39:21vous parlez de la Chine.
- 39:22Vous nous dites qu'il est un peu facile de lâcher des avions.
- 39:25Pensez-vous que l'on doit aussi se combattre pour notre modèle européen ?
- 39:30Et que la solidarité chinoise aux Russes,
- 39:33moi j'ai beaucoup voyagé dans ces pays-là,
- 39:34peut-être moins aux Etats-Unis,
- 39:36je n'en veux pas non plus.
- 39:37Quelle est votre réaction là-dessus ?
- 39:39Écoutez,
- 39:40non je n'ai pas parlé parce que je parle plus des États-Unis
- 39:44et que je connais bien par mes études,
- 39:46par mes recherches doctorales,
- 39:48par mes...
- 39:49J'ai passé mon temps dans des universités américaines depuis une trentaine d'années,
- 39:52mais on n'est jamais autant déçu que parce qu'on a aimé.
- 39:56D'où mon dernier livre qui vient de sortir sous Donald Trump d'ailleurs.
- 40:00Je ne vais pas parler de la Chine et de la Russie parce que je connais moins,
- 40:02j'y ai été plusieurs fois mais je connais moins,
- 40:05mais ce qui me désole globalement c'est que le monde a perdu sa paix.
- 40:09Pour moi,
- 40:10c'est un effarement tous les jours de me rendre compte qu'aujourd'hui,
- 40:13on va dépenser plus d'argent à acheter des petits avions que de financer l'enseignement.
- 40:19Les crèches,
- 40:20les pensions,
- 40:21les soins de santé,
- 40:22je suis effaré par ça.
- 40:24Ça ne veut pas dire que je suis un pacifiste naïf.
- 40:28Je suis officier de réserve de l'armée belge.
- 40:31Je ne réunis pas l'avoir été,
- 40:34mais je pense que la recherche de la paix est en train d'être perdue.
- 40:38Et je crée une chose,
- 40:39c'est qu'on soit à quelques années de multiples conflits régionaux.
- 40:43Je ne serais pas étonné qu'en
- 40:442028, au moment des élections américaines,
- 40:47ce n'est pas hasard,
- 40:48il y ait Taïwan qui soit envahi,
- 40:50la Russie qui envahisse deux ou trois autres pays,
- 40:52peut-être le Groenland par les États-Unis,
- 40:55et qu'en fait on rende de nouveau une émulsion derrière.
- 40:58Mais je ne crois absolument pas que l'armement qu'on fait dans ce pays soit de nature être capable de contrecarrer des forces qui sont bien plus importantes que l'on puisse imaginer.
- 41:08J'ai très peur d'une chose,
- 41:09puisque vous parlez de Chine,
- 41:11de Russie,
- 41:12c'est qu'à un moment on rentre en guerre.
- 41:14Directement ou indirectement.
- 41:17Peut-être vis-à-vis de la Russie,
- 41:19peut-être un jour vis-à-vis des États-Unis aussi.
- 41:22Ça pourrait arriver.
- 41:24Et donc je suis tétanisé de voir qu'on dépense l'argent de notre collectivité,
- 41:32notre argent,
- 41:34pour des causes qui ne sont pas des causes pacifiques et humanistes.
- 41:39Et je crois que l'argent qu'on dépense maintenant ne sert à rien du tout.
- 41:43Rien.
- 41:43Voilà ce que je pense.
- 41:45Mais peut-être que je suis un naïf,
- 41:47peut-être que je suis le pacifiste naïf du 9 mai 40 ou du 31 juillet 1914,
- 41:53peut-être.
- 41:55Oui,
- 41:55merci beaucoup pour cet échange très enrichissant.
- 41:58J'aimerais bien rebondir sur la question des moyens,
- 42:01parce que j'ai un peu l'impression que les gens dans cette salle,
- 42:03mais aussi en Belgique,
- 42:04on est plutôt d'accord sur le constat que...
- 42:06On est sur une trajectoire sociale et écologique qui ne va pas dans la bonne direction.
- 42:11Mais une fois qu'on a fait ce constat,
- 42:12il faut se donner des moyens pour infléchir la trajectoire.
- 42:16Ces moyens peuvent être divers mais je pense qu'en tant qu'économiste les moyens financiers,
- 42:19vous serez d'accord avec moi,
- 42:21sont capitaux.
- 42:22Ça veut dire quoi ?
- 42:23Ça veut dire des dépenses.
- 42:24Et si on regarde les dépenses,
- 42:26c'est ce qu'on nous répète tous les jours :
- 42:27attention dépense publique,
- 42:29attention déficit budgétaire.
- 42:31Il ne faut pas remonter plus loin que la semaine dernière à l'université de Gantz sur les bandes
- 42:35d'un discours d'inauguration donné par Bardoweather pour voir que c'est un discours qui revient souvent.
- 42:40Donc j'ai l'impression qu'on est face à une sorte de paradoxe entre gérer sa dette et essayer de financer cette transition.
- 42:46Comment,
- 42:47parce que la réponse qu'on voit tous les jours aujourd'hui c'est une sorte d'immobilisme un peu tiède,
- 42:51comment on affronte ça ?
- 42:52Est-ce qu'il faut se donner plus de moyens peut-être au sacrifice de la dette,
- 42:56même si c'est peut-être un gros mot ce que je dis là ?
- 42:58Quelle est votre vision là-dessus ?
- 43:01Écoutez,
- 43:01je comprends votre question.
- 43:03Mais est-ce que vous croyez vraiment qu'un dette publique est un élément pertinent devant des risques écologiques et distanciels ?
- 43:10Non.
- 43:11Non,
- 43:12c'est tout.
- 43:12Vous savez,
- 43:13quand il y a eu la crise financière en 2008,
- 43:15il a fallu créer de la monnaie.
- 43:17Vous savez comment on crée de la monnaie ?
- 43:19Les États sans dette vendent leur dette à la Banque centrale européenne qui émet des billets.
- 43:24C'est très simple.
- 43:26Aujourd'hui,
- 43:27la Banque Centrale Européenne détient dans son bilan
- 43:314 000 milliards de dettes publiques européennes.
- 43:34Ça doit représenter 30%
- 43:35peut-être des dettes publiques de toute la zone euro.
- 43:38Ça crée un peu d'inflation,
- 43:40ok.
- 43:41Encore que l'inflation n'a pas vraiment vu venir,
- 43:43sauf dans des conditions énergétiques un peu particulières.
- 43:47Moi je pense qu'investir crée de la monnaie.
- 43:51Pour investir dans des causes qui seront bénéficiaires aux futures générations,
- 43:57ça a du sens.
- 43:58Se contracter budgétairement ou sous forme d'endettement public parce qu'on doit respecter des critères symboliques,
- 44:06n'a aucun sens.
- 44:07N'a aucun sens.
- 44:09Et vous verrez que si demain il y a une crise financière,
- 44:12et elle va arriver à un moment,
- 44:13c'est évident,
- 44:15et qu'il faut refinancer les banques,
- 44:16ça pourrait arriver,
- 44:17j'espère que non,
- 44:18l'argent on va vite le trouver.
- 44:20On va faire tourner la planche à billets,
- 44:21la photocopieuse à billets et on oubliera rapidement tous les critères auxquels on s'instruit pour le moment.
- 44:28Ça veut concrètement dire que si on devait,
- 44:30et pourtant l'idée a été émise mille fois,
- 44:32si les États devaient emprunter pour des motifs écologiques et faire rescompter ces dettes auprès de la Banque Centrale Européenne qui elle-même créerait de la monnaie,
- 44:41ce serait quelque chose de parfaitement envisageable.
- 44:43mais on n'a pas la lucidité de le faire.
- 44:45Vous savez il y a une sorte de masculinité dans la gestion politique qui conduit à ce que j'appelle de la virilité budgétaire.
- 44:54On est virile parce qu'on décide que...
- 44:55C'est très lié tout ça hein !
- 44:57Tandis que la nature,
- 44:59et la féminité,
- 44:59ça relève d'une autre logique.
- 45:01On est fort,
- 45:01on est puissant quand on impose des économies,
- 45:04quand on redresse les finances publiques,
- 45:06alors qu'on a devant nous peut-être un monde qui est tellement incertain que dans trois ans,
- 45:09on sera peut-être devant des chocs tout à fait inattendus.
- 45:12Voilà.
- 45:14Bonjour,
- 45:15moi je suis l'antithèse de ce que vous étiez,
- 45:17c'est-à-dire je ne suis absolument pas économiste.
- 45:20J'ai toujours détesté les banques,
- 45:21l'argent,
- 45:21etc.
- 45:22C'est en dehors de mon champ de compréhension.
- 45:25Et ça fait depuis toujours que je me bats pour le climat,
- 45:30pour la justice sociale.
- 45:32J'étais déléguée syndicale,
- 45:33je suis professeur de physique.
- 45:35J'ai fait beaucoup de choses dans ma vie,
- 45:37mais beaucoup de combats.
- 45:39Et maintenant j'arrive à vieillir et je...
- 45:43Je suis devant un constat absolument hallucinant,
- 45:46le même que le vôtre,
- 45:47que tous mes combats,
- 45:48j'ai l'impression qu'ils n'ont servi mais strictement à rien.
- 45:51Que rien n'a changé,
- 45:52que je me suis battu contre des moules avant.
- 45:54Je ne crois pas que ce soit deux heures de méditation et de culture tous les jours,
- 45:58ce que je fais déjà,
- 45:59soit dit en passant.
- 46:00Ce n'est pas ça qui va faire évoluer le schmilblick.
- 46:03Il y a une phrase d'Élisée Reclus qui dit « il n'y a pas d'évolution sans révolution » .
- 46:09Est-ce que vous ne croyez pas qu'il serait peut-être temps qu'on s'y mette réellement ?
- 46:12Enfin,
- 46:12je ne sais pas.
- 46:13Je suis pacifiste dans l'âme,
- 46:15mais je vois que ça ne mène à rien.
- 46:18Gandhi,
- 46:20face aux actions actuelles,
- 46:22je ne suis pas du tout sûr qu'il soit encore à faire une grève de la faim devant le Parlement.
- 46:27Je ne crois pas que ça sert à quoi que ce soit.
- 46:29Mais d'abord madame,
- 46:30je vais vous dire quelque chose.
- 46:32Ne dites jamais que ce que vous avez fait ne sert à rien.
- 46:37C'est incorrect.
- 46:38D'abord vous êtes là en train d'en parler avec un vécu qui était le vôtre et donc je trouve que c'est plutôt admirable ce que vous avez fait,
- 46:44quoi que vous ayez fait.
- 46:45Vous vous êtes engagé politiquement.
- 46:47Donc ne dites pas que vous n'avez rien fait.
- 46:48Au contraire,
- 46:49on devrait vous féliciter de tout ce que vous avez fait.
- 46:52L'autre chose que je vous dirais c'est qu'une révolution c'est bien,
- 46:55mais quelle révolution ?
- 46:56Comment et pourquoi ?
- 46:57Alors la révolution ça relève aussi d'un sentiment émotif.
- 47:02Et moi je pense que l'intégration dans le combat démocratique,
- 47:08devenir un acteur du changement par la démocratie,
- 47:11c'est la meilleure façon de régler les problèmes.
- 47:14Parce que la révolution ça relève d'un sentiment de rejet,
- 47:17c'est la déréliction.
- 47:19Mais les révolutions sont rares.
- 47:21Et souvent,
- 47:22les révolutions sont des révolutions au sens copernicien.
- 47:25C'est-à-dire qu'on tourne,
- 47:25on fait un grand cercle ou une ellipse pour venir à son point de départ.
- 47:29C'est une révolution,
- 47:29mais ce n'en est pas vraiment une.
- 47:31Donc je dirais qu'il faut rester impliqué politiquement.
- 47:34Mais ne dites jamais que vous avez fait la série Amiens.
- 47:36Au contraire.
- 47:40À l'âge que vous avez,
- 47:41avec toute la carrière que vous avez eue,
- 47:43vous avez un fameux réseau ici en Belgique et à l'étranger.
- 47:47Et je connais une autre personne qui s'appelle Luc Lallement,
- 47:49qui comme vous a une fameuse carrière et qui a construit une ASBL qui s'appelle Helios avec d'autres influenceurs belges.
- 47:56Pourquoi à un moment toutes ces énergies,
- 47:58on ne les met pas ensemble ?
- 47:59C'est un peu comme l'initiative qui a lieu ici et il y a la même initiative au niveau des business schools.
- 48:04Comment à un moment on pourrait créer des liens qui font que l'énergie qui est un peu partout...
- 48:09deviennent une énergie qui puisse changer les choses ?
- 48:12Eh bien,
- 48:12je vais vous dire,
- 48:12moi j'ai l'impression qu'il vaut mieux avoir beaucoup d'initiatives,
- 48:16même parfois contradictoires,
- 48:18qu'une seule qui va commencer à rigidifier la pensée et à normer les comportements sans permettre la diversité d'opinion.
- 48:26Parce que l'aboutissement est politique,
- 48:30mais le plus vous avez d'associations,
- 48:32de think tanks,
- 48:33de cercles de réflexion qui émettent des idées...
- 48:37au plus vous avez de la créativité qui en sort.
- 48:39Et donc j'ai toujours eu peur que des grands groupes ou des agrégats commencent à étouffer cette variété de la pensée.
- 48:46C'est une des raisons pour lesquelles je n'ai jamais été impliqué politiquement,
- 48:49activement.
- 48:50Je regrette de ne pas l'avoir fait.
- 48:52Mais finalement...
- 48:54J'aurais dû y être plutôt par ma plume,
- 48:57ce que je fais maintenant.
- 48:58Mais je ne suis pas sûr que si j'avais adhéré et milité dans un parti,
- 49:01j'aurais eu la liberté de parole que j'ai maintenant.
- 49:04Et donc,
- 49:04à variété d'opinions,
- 49:05on tentait une richesse.
- 49:08Un tout grand merci Bruno Collement.
- 49:10Je vous propose de l'applaudir chaleureusement.
- 49:19Avant de le quitter,
- 49:20nous avons un dernier moment,
- 49:21une dernière lecture.
- 49:23Roby,
- 49:23à toi de jouer !
- 49:25La confiance,
- 49:27c'est la bonté des autres qui me la donne,
- 49:30ainsi que la beauté de la nature.
- 49:33Il y a certes des malheurs terribles,
- 49:37mais également des joies célestes sur cette terre.
- 49:42La nature a aussi autre chose qui est aimable et plus forte que tous nos calculs et toutes nos études.
- 49:53Il y a un étang pas loin d'ici,
- 49:56caché dans un bois,
- 49:57un peu masqué en partie par des roseaux,
- 50:01et bordé d'un chemin,
- 50:03exquis,
- 50:04tout velouté de mousse.
- 50:07Il m'est arrivé de m'y rendre avec la provision d'un livre.
- 50:11Et vous savez,
- 50:13c'est très,
- 50:15très délicat d'interrompre la lecture de quelqu'un qui aime lire.
- 50:23Je ne connais rien,
- 50:24aucun livre qui puisse résister longtemps au plein air.
- 50:29Il y a toujours un moment où le ciel,
- 50:34ou la verdure,
- 50:36le clapotis de l'eau,
- 50:39ou simplement le silence vont me prendre le livre des mains,
- 50:45si beau soit-il.
- 50:53Quand on prend un livre,
- 50:55au départ vous savez,
- 50:57il est fermé.
- 50:59Et il ne peut pas réellement nous ensorceler malgré nous.
- 51:04Mais dans la nature,
- 51:07la grâce d'un chemin,
- 51:10ou même d'un tout petit insecte vient à nous.
- 51:15La nature
- 51:17C'est comme un grand livre ouvert,
- 51:19en permanence,
- 51:20et c'est le vent qui entourne les pages.
- 51:25Peut-être que la nuit n'est que le moment où les mots disparaissent,
- 51:32et représenterait en fait le passage d'une page à l'autre.
- 51:41Devant la délicatesse d'un papillon ou d'un oiseau,
- 51:47Je me sens souvent pris en défaut,
- 51:53comme un analphabète qui se retrouverait en plein milieu d'une immense bibliothèque.
- 52:00Et marcher dans la nature,
- 52:03c'est un peu ça.
- 52:06C'est comme être dans une immense bibliothèque où tous les livres contiendraient peu de phrases essentielles.
- 52:27Merci.
- 52:45Il n'a pas effacé son passé d'économiste,
- 52:47ni jeté aux oubliettes tout ce qu'il savait de la finance.
- 52:50Il a fait quelque chose de plus difficile.
- 52:52Il a déplacé son regard.
- 52:54Il a accepté que les chiffres ne soient pas neutres,
- 52:56que les modèles abstraits aient des conséquences très concrètes sur des vies humaines,
- 53:00sur des territoires et sur des équilibres fragiles.
- 53:04Et surtout,
- 53:05il a accepté que la contestation,
- 53:06même inconfortable,
- 53:08même maladroite,
- 53:09puisse dire quelque chose de juste.
- 53:11C'est exactement ce que nous racontent à leur manière les enjeux socio-écologiques d'aujourd'hui.
- 53:16Nous ne manquons pas de connaissances,
- 53:17nous ne manquons pas de données,
- 53:19nous manquons souvent de porosité.
- 53:21De cette capacité à écouter d'autres récits que le nôtre,
- 53:24à faire dialoguer l'économie avec le vivant,
- 53:26la technologie avec la démocratie,
- 53:28la science avec l'éthique,
- 53:30l'efficacité avec le sens.
- 53:33Cela me fait penser à une discussion dans un autre podcast avec Irénée Regnault,
- 53:38« Les technologies ne sont pas un destin » .
- 53:40Elles sont le produit de choix,
- 53:41de valeurs,
- 53:42d'imaginaires.
- 53:43Et ces choix deviennent dangereux lorsqu'ils se figent,
- 53:46lorsqu'ils se referment sur une seule vision du monde.
- 53:49Celle du progrès linéaire,
- 53:50de la croissance sans limite,
- 53:52de l'optimisation permanente.
- 53:54A l'inverse,
- 53:55ils deviennent féconds quand on accepte d'y injecter de la pluralité,
- 53:58du doute,
- 53:59de la délibération collective.
- 54:02Toute la question est,
- 54:03peut-on considérer le marché comme une technologie parmi d'autres ?
- 54:07Et à quel point influence-t-il nos vies ?
- 54:10Changer de point de vue,
- 54:11ce n'est pas renoncer,
- 54:12ce n'est pas être contre,
- 54:13c'est élargir le champ des possibles.
- 54:16Dans un monde traversé par les crises écologiques,
- 54:18sociales et démocratiques,
- 54:20rester enfermé dans une seule perception du réel n'est plus une option neutre.
- 54:24C'est un risque.
- 54:26A l'inverse,
- 54:27ouvrir ses cadres,
- 54:28croiser les disciplines,
- 54:29écouter les voix dissonantes,
- 54:31celles qui montent sur les toits,
- 54:32celles qui alertent,
- 54:33celles qui expérimentent autrement,
- 54:36devient un acte profondément politique.
- 54:38Alors peut-être que la question n'est pas seulement quel monde voulons-nous construire,
- 54:42mais aussi sommes-nous prêts à laisser nos certitudes évoluer pour y parvenir ?
- 54:47C'est sur cette invitation au déplacement du regard que se referme cet épisode,
- 54:51et peut-être aussi qu'un autre chemin ainsi peut commencer.
- 54:56Chers auditeurs,
- 54:56chères auditrices je te souhaite une très très belle journée et on se retrouve dans deux semaines pour le prochain épisode de Science,
- 55:03Art et Curiosité le podcast du MUMONS
- 55:09Tu viens d'écouter un épisode du podcast du MUMONS et franchement j'espère qu'il t'a plu
- 55:14D'ailleurs si en passant tu veux me faire un retour ou si tu as des idées d'amélioration,
- 55:18surtout n'hésite pas à nous contacter
- 55:21Tu peux aussi devenir notre ambassadeur et faire découvrir ce podcast tout autour de toi.
- 55:26Si tu as des idées de sujets ou si tu souhaites enregistrer un épisode,
- 55:29surtout n'hésite pas à nous contacter.
- 55:31Rendez-vous sur le site internet mumons.be ou sur la page Facebook du Mumons.