Latest / L'état d'esprit / Morad Aït Habouche : Grand Reporter et producteur de Sale Temps pour la planète sur France 5
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- 0:02Bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode de l'état d'esprit avec un invité Maura Daïtabouche.
- 0:08Merci Maura d'accepter cette invitation et je ne vais pas rentrer dans les détails mais je suis très heureux de pouvoir vous interviewer,
- 0:15parce que quand j'étais jeune journaliste tu as été un modèle pour moi à la fois en tant que reporter mais aussi documentariste voilà donc je suis très heureux.
- 0:25Merci Olivier.
- 0:26Depuis 1987 tu sillonne le monde,
- 0:30caméra à l'épaule,
- 0:31témoin des cas
- 0:32conflits,
- 0:32des bouleversements mais aussi des résistances et des renaissances.
- 0:36Grand reporter,
- 0:37lauréat d'innombrables prix puis documentariste engagé pour la planète,
- 0:42tu es devenu l'une des voies les plus importantes de la compréhension du climat et aujourd'hui on va explorer avec toi ton état d'esprit.
- 0:48Alors première question toute simple,
- 0:50tout commence en 1987,
- 0:53qu'est-ce qui pousse le jeune journaliste que tu étais à vouloir parcourir le monde ?
- 0:58Il faut quand même dire au départ que
- 1:00que la seule fois où j'avais pris l'avion avant,
- 1:03c'était pour aller en Algérie,
- 1:05dans le village de mes parents.
- 1:06Donc je n'avais jamais vraiment sillonné le monde.
- 1:09Donc l'idée même de partir comme ça à la découverte de la planète,
- 1:13ce n'était même pas une question.
- 1:15Et en fait,
- 1:16c'est à la fois des concours de circonstances ou des opportunités.
- 1:19Il se trouve qu'un cousin de ma mère,
- 1:21qui était un ancien chef historique de la guerre d'indépendance en Algérie,
- 1:25aussi Naït Ahmed,
- 1:26rentrait au pays.
- 1:28Pour une nouvelle ère qui démarrait,
- 1:29qui était la démocratie,
- 1:32les premières élections.
- 1:33Et forcément je me suis dit il faut que je sois du voyage,
- 1:36il faut que je puisse documenter ce souffle.
- 1:41Et donc je suis parti en Algérie et là j'ai découvert un monde,
- 1:44j'ai découvert d'abord un peu mon identité.
- 1:46Parce que même si je suis né à Paris,
- 1:48il se trouve que ces racines très fortes de la grande Kabylie et celles de mes parents,
- 1:54cette culture...
- 1:56qui forcément a été la mienne quand j'étais gamin,
- 1:59forcément ça a été un peu...
- 2:02J'ai percuté entre guillemets cette identité puisque j'ai découvert autrement par le travail ce pays qui s'ouvrait à la démocratie.
- 2:15Donc je me suis dit mais c'est ça que je veux faire,
- 2:18c'est aller à la rencontre des gens,
- 2:20c'est aller voir du monde,
- 2:22voir le monde et puis surtout...
- 2:25C'est une opportunité dingue,
- 2:26quoi,
- 2:26pour un gamin qui n'imaginait même pas qu'un jour il prendrait l'avion pour le boulot.
- 2:33Alors bon,
- 2:33je n'ai pas choisi les meilleures destinations.
- 2:36Oui,
- 2:36c'est ce que j'allais dire.
- 2:36Ce n'était pas non plus du reportage touristique.
- 2:39Non,
- 2:40loin de là.
- 2:40Mais moi,
- 2:41ce que je dis aujourd'hui avec le recul et l'expérience,
- 2:44en fait,
- 2:44à l'époque,
- 2:45je rencontrais des gens qui ne trichaient pas.
- 2:47Quand je dis qu'ils ne trichaient pas,
- 2:49quand on subit une situation,
- 2:50que ce soit la guerre ou la misère,
- 2:53etc.,
- 2:54on ne triche pas avec sa vie et on est très vrai.
- 2:58Et j'aime la phrase de Victor Hugo qui dit dire le vrai.
- 3:02Et j'avais l'impression,
- 3:03moi,
- 3:04dans les témoignages que je pouvais recueillir et dans ce que je voyais,
- 3:07puisque c'est pareil pour moi,
- 3:09un journaliste,
- 3:10le reporter,
- 3:12j'aurais presque préféré l'appeler reporter T-E-2-R-E tellement je trouve qu'il y a un lien direct.
- 3:18C'est peut être aussi pour ça que je me passionne autant pour le climat.
- 3:22Il y a ce lien direct avec la Terre,
- 3:25avec les gens.
- 3:27Et c'est ça qui,
- 3:28pour moi,
- 3:29était le plus important.
- 3:30C'est-à-dire que le lien direct,
- 3:34le témoignage,
- 3:34pour moi,
- 3:35il n'y a rien de mieux,
- 3:35il n'y a rien de pire que les gens qui aujourd'hui sont sur les plateaux télé,
- 3:39radio et qui racontent le monde sans jamais même avoir quitté la chaise de chroniqueur.
- 3:44Donc c'est pour moi assez terrible parce que sur le terrain,
- 3:47on apprend le doute,
- 3:48on apprend la nuance.
- 3:51Ce qui n'est pas facile en télé,
- 3:53mais aussi on apprend l'humilité.
- 3:55C'est-à-dire que ce n'est pas nous qui faisons l'actualité,
- 3:57ce n'est pas nous qui faisons de la géopolitique au quotidien.
- 3:59On est là,
- 4:00on écoute et on essaye de comprendre.
- 4:02Ce n'est pas toujours simple.
- 4:04Comment on vit ce premier grand reportage sur un conflit ?
- 4:10Alors d'abord il y a l'appréhension.
- 4:12On a peur.
- 4:13On a peur parce qu'on ne sait pas ce qu'on va trouver.
- 4:16Moi,
- 4:16je parlerais de l'Afghanistan.
- 4:18Quand on y va la première fois en 1994,
- 4:21au début,
- 4:22on devait y aller en hélicoptère.
- 4:24Et un hélicoptère de Massoud,
- 4:26des forces de Massoud,
- 4:27avec une vraie question qui était les forces de Gulbuddin et Khmatiar,
- 4:31donc du SB Islami,
- 4:33ont reçu par les Américains des missiles Sol-Air.
- 4:36Et donc,
- 4:37on nous prévient,
- 4:37attention,
- 4:39ils ont juré,
- 4:40craché qu'ils tireront à vue sur n'importe quel objet volant.
- 4:44Bon,
- 4:45on appréhende...
- 4:46Finalement,
- 4:47on y est allé par la route avec le premier convoi du CICR.
- 4:50Et heureusement d'ailleurs,
- 4:52on a peur.
- 4:53Je pense qu'il faut maîtriser sa peur.
- 4:54Mais une fois qu'on est là,
- 4:56quand on arrive à Kaboul par exemple,
- 4:58c'est de l'adrénaline.
- 4:59C'est qu'on a le sentiment de faire son métier,
- 5:03de pouvoir prendre le pouls.
- 5:06Et surtout,
- 5:07à travers les gens que l'on rencontre,
- 5:10d'être au plus proche de ce qu'ils peuvent vivre.
- 5:12Et pour moi,
- 5:13c'est ce qu'il y a de plus important.
- 5:15J'ai derrière moi une photo,
- 5:18je vais la décrire rapidement.
- 5:19C'est une femme qui s'accroche à son olivier.
- 5:22L'olivier au Kabylie,
- 5:24on en a.
- 5:25Et c'est quelque chose qui est important,
- 5:27c'est l'arbre de vie.
- 5:28Et il y a au-dessus,
- 5:30on est en Cisjordanie,
- 5:31il y a des militaires israéliens et qui la toisent du regard.
- 5:36Et une photo raconte tout.
- 5:38Et le témoignage sur place avec des gens qui racontent des histoires,
- 5:42pour moi,
- 5:42c'est ce qu'il y a de plus fort.
- 5:43Moi,
- 5:43je n'ai jamais fait de la géopolitique.
- 5:45Je suis incapable de dire voilà ce qui va se passer.
- 5:48En revanche,
- 5:48avec le recul,
- 5:49je me rends compte que partout où je suis allé,
- 5:52rien n'a évolué,
- 5:52au contraire.
- 5:53Là,
- 5:53le monde est devenu fou.
- 5:55Mais ce qui m'inquiète le plus,
- 5:57je suis en train d'écrire mon livre,
- 5:58mais ce qui m'inquiète le plus,
- 5:59c'est que je me rends compte,
- 6:00tous les pays où je suis allé,
- 6:01il n'y en a pas un qui a vu la démocratie émerger,
- 6:04mais pas à la faute des gens du pays,
- 6:07souvent à cause de l'étranger.
- 6:09C'est ça qui est le plus terrible.
- 6:10Et deux,
- 6:11c'est...
- 6:12regard très...
- 6:14méprisant de l'occident souvent sur ce monde qui en gros serait resté à l'âge de pierre au moyen âge l'afghanistan s'est enfoncé dans une guerre civile les américains ont débarqué ils ont créé le chaos la somalie les américains ont débarqué ils ont créé le chaos aujourd'hui
- 6:32quand j'entends donald trump faut que je fasse gaffe parce que si je dis ça je vais plus pouvoir aller aux états unis puisqu'il vérifie tous les réseaux sociaux avant d'autoriser l'entrée aux états unis mais peu importe mais en dans le minnesota il peut
- 6:43ils parlent des Somaliens comme des sauvages,
- 6:47comme des animaux.
- 6:48Ce que je ne peux pas entendre.
- 6:50Parce que quand moi je suis arrivé au moment de la chute de Siad Baré,
- 6:55ce pays était certes en proie à des violences entre milices rivales,
- 7:00mais on était loin du chaos dans lequel les Américains l'ont laissé.
- 7:04Je ne parlerai même pas de l'Irak,
- 7:05parce que l'Irak,
- 7:06les Américains sont arrivés et je mettrai ce que je vais dire dans les paroles d'un ami américain.
- 7:12avec qui j'ai beaucoup travaillé,
- 7:13qui est un fixeur-interprète,
- 7:15Case,
- 7:16qui lui à un moment dans un documentaire me disait
- 7:21« Qu'est-ce qu'on va dire à nos enfants ?
- 7:22On n'a pas été capable de virer notre dictateur.
- 7:25On a laissé rentrer les Américains qui sont toujours là. »
- 7:28Et ça c'est terrible pour une population.
- 7:32Est-ce que vous repartiriez sur des...
- 7:35Je rêve de ça.
- 7:37Moi je rêve de repartir à Gaza,
- 7:39je rêve de repartir en Afghanistan,
- 7:41je rêve de repartir...
- 7:43Là je voulais repartir en ex-Yougoslavie sur les traces des génocidaires que j'avais rencontrées et que j'avais dénoncées dans un film sur Srebrenica et sur le génocide.
- 7:55Oui,
- 7:55sauf qu'aujourd'hui,
- 7:56une des raisons pour lesquelles je suis passé sur des thématiques liées au climat,
- 8:01c'est parce qu'en fait aujourd'hui depuis les Gilets jaunes en fait...
- 8:06Les médias français considèrent qu'aujourd'hui la misère est aussi ici.
- 8:10Ce qui est vrai,
- 8:1110 millions de Français qui vivent aujourd'hui sur le seuil de la pauvreté.
- 8:14Montrer la misère,
- 8:15la pauvreté et la famine dans le monde,
- 8:17ce n'est pas nier la réalité française.
- 8:20Mais certains parfois,
- 8:22malheureusement,
- 8:23pensent qu'ils sont trop invisibilisés dans leur misère,
- 8:26dans leur statut.
- 8:26Ce qui n'est pas faux.
- 8:28Simplement,
- 8:28moi je pense qu'il faut aussi regarder ce qui se passe ailleurs.
- 8:31Donc oui,
- 8:32j'ai envie de revenir dans tous ces pays.
- 8:34Parce que j'y ai laissé des amis.
- 8:36Je sais par exemple qu'à Gaza,
- 8:37Moaz,
- 8:38qui était mon fixeur interprète,
- 8:39qui était un type formidable,
- 8:42s'est suicidé.
- 8:43Il avait une cinquantaine d'années et il n'avait jamais quitté
- 8:47Gaza.
- 8:48Je pense que j'ai envie de revoir tous ces endroits où je suis allé,
- 8:55où j'ai ri.
- 8:55Parce qu'on oublie que dans les zones de guerre,
- 8:58il y a toujours des moments où on rit beaucoup.
- 9:02Parce que l'adrénaline,
- 9:03parce que la peur.
- 9:04peur parce que c'est aussi une façon très résiliente de résister.
- 9:09Qu'est-ce qu'on apprend sur soi quand on est dans des zones de conflit,
- 9:15où on est confronté à la mort,
- 9:16on est confronté à plein de choses qu'on ne vit pas forcément au quotidien ?
- 9:19Qu'est-ce qu'on apprend sur soi ?
- 9:21C'est sûr qu'au début,
- 9:22c'est de l'adrénaline.
- 9:23Je disais de la peur avant d'y aller parce qu'on ne sait pas où on va atterrir et après de l'adrénaline.
- 9:29Mais ce qui est très dur,
- 9:31j'ai écouté le podcast sur...
- 9:33le médecin légiste de Bordeaux.
- 9:36Et c'est vrai qu'il disait qu'entre ses premiers diagnostics et aujourd'hui,
- 9:43il avait beaucoup évolué.
- 9:44Je pense que c'est exactement la même chose.
- 9:46Moi,
- 9:46j'ai eu de la chance.
- 9:48Il y a dans ce métier de reporter de guerre ou grand reporter,
- 9:51peu importe,
- 9:53beaucoup de gens qui souffrent de ce qu'on appelle un syndrome post-traumatique.
- 9:57C'est ce qu'on appelle aussi les blessures invisibles.
- 10:00J'ai eu cette chance d'y échapper.
- 10:01Je ne sais pas comment...
- 10:02Ou peut-être que j'ai des symptômes mais que je ne les ai pas encore révélés.
- 10:06Mais en tout cas,
- 10:07le plus difficile à un moment,
- 10:08c'est ça.
- 10:09C'est au début,
- 10:11moi je dis toujours,
- 10:13j'étais convaincu qu'on allait changer le monde.
- 10:16Bon,
- 10:16il y a un proverbe kabyle qui dit « si tu veux changer quelqu'un,
- 10:18change le monde d'abord » .
- 10:19Donc voilà,
- 10:21juste pour imaginer la tâche qui était la mienne.
- 10:24Donc oui,
- 10:24je pensais changer le monde.
- 10:26Et puis après,
- 10:26dans un deuxième temps,
- 10:28je me disais finalement,
- 10:29je suis un peu un donkey shot.
- 10:31Tout ce que je fais...
- 10:32Il n'y a pas d'impact.
- 10:34On a beau montrer l'horreur,
- 10:35on a beau montrer des situations extrêmes,
- 10:38etc.,
- 10:39on a beau montrer que parfois c'est nous qui armons les miliciens Hutus,
- 10:44Interwame,
- 10:45Rwandais,
- 10:46on a une vraie responsabilité.
- 10:47Pour autant,
- 10:49on est donc quichotte.
- 10:50Et dans un troisième temps,
- 10:51il y a une phrase de Hannah Arendt que j'aime beaucoup,
- 10:53qui est une philosophe allemande,
- 10:54qui est formidable et qui dit « au moins on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas » .
- 10:58Et là aujourd'hui,
- 10:59avec ce qui se passe dans le monde...
- 11:01Grande confusion,
- 11:01il faut dire ça comme ça ?
- 11:03Eh bien non.
- 11:05Même ça,
- 11:07on nous le retire,
- 11:09on nous subtilise cette idée qu'un journaliste aujourd'hui
- 11:14En documentant ce qui se passe,
- 11:15malheureusement le journaliste aujourd'hui...
- 11:19Je sais pas si ça sert.
- 11:21Je m'interroge beaucoup parce que quand on voit les conflits aujourd'hui,
- 11:25les génocides en cours...
- 11:26Moi j'ai pas peur de dire « génocide »
- 11:28puisque je dis toujours et je le rappelle,
- 11:30un génocide c'est quoi ?
- 11:31J'en ai entre guillemets documenté un qui était celui sur Srebrenica.
- 11:36Tous les gens que j'interroge,
- 11:38que ce soit la Cour pénale ou Tribunal pénal,
- 11:41mais Cour pénale aujourd'hui...
- 11:42que ce soit les enquêteurs,
- 11:43que ce soit même les patrons de gendarmerie qui sont chargés de traquer les criminels de guerre,
- 11:49etc.
- 11:49Il n'y en a pas un qui me dit que ce n'est pas un génocide.
- 11:52C'est planifié,
- 11:53c'est organisé,
- 11:54il y a un vrai nettoyage,
- 11:55etc.,
- 11:56ethnique.
- 11:57Donc pour moi,
- 11:58c'est un génocide.
- 11:59Mais comment est-ce qu'on peut tolérer ça aujourd'hui ?
- 12:02Comment est-ce qu'on peut accepter ça ?
- 12:03Comment est-ce qu'on peut dénier même aux médecins qui sont les suades à revenir,
- 12:08à aller là-bas,
- 12:09à documenter,
- 12:10à dire...
- 12:11Aujourd'hui,
- 12:12tous ceux qui parlent,
- 12:14malheureusement aujourd'hui,
- 12:15on les fait taire.
- 12:16Pour moi c'est ce qu'il y a de pire.
- 12:18On interdit les journalistes.
- 12:19Quel endroit,
- 12:20quelle démocratie,
- 12:21pardon de le dire comme ça,
- 12:22mais quelle démocratie aujourd'hui peut interdire la présence des journalistes étrangers et la présence des journalistes tout court sur un territoire en guerre ?
- 12:32Et ça comment vous l'expliquez justement ?
- 12:33Parce qu'au-delà du conflit à Gaza et en Israël,
- 12:39Comment vous expliquez cette évolution,
- 12:43même de la vérité quelque part ?
- 12:44Parce que maintenant,
- 12:46quand on dit « je dis la vérité » ,
- 12:47oui mais laquelle ?
- 12:48Alors ça a toujours été le cas.
- 12:51Moi dans mon métier,
- 12:53quand j'allais par exemple en ex-Yougoslavie,
- 12:55j'allais voir les forces serbes parce que j'avais envie de comprendre.
- 12:58Quand j'allais en Israël,
- 13:00j'allais voir les colons,
- 13:01j'allais voir les autorités,
- 13:03j'allais voir aussi évidemment ce qui se passait à Gaza,
- 13:06pour quand même savoir que...
- 13:08J'ai été arrêté une seule fois au Proche-Orient,
- 13:11c'était à Gaza par la force 17,
- 13:12par les palestiniens,
- 13:14qui me prenaient pour un infiltré israélien.
- 13:18Il ne faut pas se mentir,
- 13:20le monde est dans une confusion totale.
- 13:23On a des dirigeants et la démocratie...
- 13:25Alors ce que je vais dire,
- 13:27à prendre avec beaucoup de pincettes,
- 13:29c'est mon point de vue et je l'assume,
- 13:30mais c'est quand même ça,
- 13:31la démocratie montre ses limites.
- 13:33En France,
- 13:34on a aujourd'hui un Parlement qui est ingérable.
- 13:37Il n'y a pas de majorité,
- 13:38donc un président qui a du mal à gérer.
- 13:43Aux États-Unis,
- 13:45en Argentine,
- 13:46aujourd'hui au Chili,
- 13:49hier en
- 13:52Hongrie avec Orban ou en Italie.
- 13:54Je ne comprends pas aujourd'hui qu'on puisse voter pour les ennemis de la démocratie,
- 13:59pour des ennemis...
- 14:01Donc est-ce que le modèle est le bon ?
- 14:03Moi,
- 14:03en tant que journaliste,
- 14:04je pose des questions.
- 14:06Donc est-ce que le modèle est le bon ?
- 14:07Celui qui accouche aujourd'hui des gens qui sont capables de traiter des humains,
- 14:14des somaliens,
- 14:15comme des animaux,
- 14:18qui arrêtent aujourd'hui,
- 14:20qui arrachent des pères,
- 14:21des mères dans les écoles,
- 14:24devant leurs enfants,
- 14:25devant tout le monde.
- 14:27Est-ce qu'on est en démocratie ?
- 14:29Est-ce que lorsque le délit de sale gueule devient une loi,
- 14:31comme aux Etats-Unis,
- 14:32est-ce qu'on est en démocratie ?
- 14:34Nos métiers,
- 14:34c'est d'abord et avant tout de documenter.
- 14:37Moi,
- 14:38je suis factuel.
- 14:40Après,
- 14:40les gens peuvent penser ce qu'ils veulent.
- 14:42Mais au moins,
- 14:42je donne des éléments concrets pour que les gens aient un avis.
- 14:46Et c'est dingue aujourd'hui.
- 14:48On a des gens qui n'ont pas les éléments factuels ou qui instrumentalisent un élément,
- 14:54ils le triturent,
- 14:55triturent,
- 14:55triturent pour créer une atmosphère.
- 14:57Aujourd'hui,
- 14:58on est dans une atmosphère que je n'aime pas,
- 15:00je le dis.
- 15:02parce que le métier de journaliste se paupérise.
- 15:04Parce qu'il se paupérise,
- 15:06malheureusement,
- 15:07on peut faire accepter à des journalistes des choses qui sont intolérables,
- 15:12inacceptables.
- 15:13Donc je ne les blâme pas.
- 15:14Je dis qu'aujourd'hui,
- 15:17le milieu,
- 15:18le métier de journaliste s'est paupérisé.
- 15:20Et surtout,
- 15:21il y a une confusion totale.
- 15:22En fait,
- 15:23aujourd'hui,
- 15:23le problème d'une démocratie,
- 15:25c'est l'argent.
- 15:26C'est comment est-ce qu'on fait pour envoyer des gens sur le terrain ?
- 15:30qui vont recueillir des témoignages et qui,
- 15:33à un moment,
- 15:34vont pouvoir visibiliser,
- 15:37c'est-à-dire rendre visible des gens à qui on ne donne plus la parole.
- 15:40On parle de démocratie,
- 15:42on parle d'un milieu dans lequel,
- 15:45a priori,
- 15:45il y a liberté d'expression.
- 15:46Mais là,
- 15:47aujourd'hui,
- 15:47la liberté d'expression,
- 15:48il faut l'oublier,
- 15:50il n'y a plus de liberté d'expression en France.
- 15:53Tout est conditionné,
- 15:55attention,
- 15:56on ne peut pas dire ceci,
- 15:57on ne peut pas dire cela.
- 15:58Des gens qui sont condamnés pour...
- 16:00des propos raciste ou des appels à la haine,
- 16:04ben on pignon sur rue aujourd'hui etc etc enfin bref...
- 16:09Je sais pas dans quel monde on vit quoi.
- 16:12Est-ce que c'est une des raisons pour lesquelles tu t'as créé,
- 16:16tu le disais à un moment donné
- 16:17"Elle est pas belle la vie" ?
- 16:19Et donc de faire des documentaires,
- 16:21des choses un petit peu plus longues aussi.
- 16:23Je mentirai si je disais que c'était une des raisons.
- 16:25Au début c'était pour gagner un peu plus de liberté
- 16:28parce que j'ai eu cette chance de rencontrer des gens comme Patrick De Carolis et Patrick Charles à France 3
- 16:34qui m'ont aidé,
- 16:35m'ont soutenu.
- 16:36Et donc ça me permettait pour le coup d'être sur du plus long.
- 16:42Je ne dis pas que j'avais fait le tour du news parce que j'adorais le news.
- 16:44J'avais un côté immédiat.
- 16:47Mais on pouvait faire des erreurs parce qu'on était sur le terrain.
- 16:51Il fallait aller vite.
- 16:53Moi,
- 16:53j'allais moins vite que les autres.
- 16:54C'est pour ça que je disais que je disparaissais pour éviter d'être dans le hard news en fait.
- 17:02Mais non...
- 17:04L'agence de presse,
- 17:04en fait,
- 17:07me permet de faire ce que je n'ai pas forcément pu faire à
- 17:11France 3 à l'époque.
- 17:12J'ai eu une chance extraordinaire.
- 17:13On m'a formé à la caméra,
- 17:14ce qui a été pour moi une liberté extraordinaire.
- 17:16Après,
- 17:17j'ai pu créer cette agence.
- 17:19J'ai pu partir tout seul.
- 17:20J'ai pu prendre du temps.
- 17:22Quand je suis avec des agriculteurs,
- 17:23je ne peux pas prétendre en deux jours comprendre leur vie.
- 17:27J'ai envie d'être au cul des vaches.
- 17:28J'ai envie d'être à
- 17:296 du mat',
- 17:30même voire avant à 4 du mat'
- 17:31quand ils se réveillent pour...
- 17:33traire,
- 17:34etc.
- 17:34J'ai envie d'être là le lendemain,
- 17:36le surlendemain,
- 17:36j'ai envie de revenir quand il se passe un truc,
- 17:38etc.
- 17:39Donc ça,
- 17:40le documentaire le permet et surtout une structure.
- 17:43Celle-ci,
- 17:44Elle est pas belle la vie,
- 17:45permet ça.
- 17:47Mais ça devient de moins en moins vrai.
- 17:48Aujourd'hui,
- 17:49c'est toujours l'argent,
- 17:51le nerf de la guerre et je pense qu'aujourd'hui,
- 17:55c'est difficile,
- 17:56de plus en plus difficile d'être sur le terrain et d'y rester un moment,
- 18:00alors que c'est ça qui est pour moi le plus important,
- 18:02je crois.
- 18:03Vous produisez notamment,
- 18:04et vous réalisez,
- 18:06« Ça le tombe pour la planète » .
- 18:08Alors j'ai envie de dire,
- 18:09maintenant ça paraît une évidence.
- 18:11J'imagine que quand vous l'avez lancé il y a 19 ans,
- 18:14ça l'était moins.
- 18:16Comment on arrive déjà à convaincre que le climat ou que l'évolution climatique est un vrai enjeu il y a 19 ans ?
- 18:25Au départ,
- 18:26on me disait « Écoute Morad,
- 18:27t'es gentil,
- 18:28mais la guerre c'est anxiogène,
- 18:30propose-nous d'autres choses » .
- 18:33Et moi,
- 18:34j'avoue que j'aimais aller à la rencontre des gens qui ne trichent pas.
- 18:38Et donc je me dis mais qu'est-ce que je vais faire ?
- 18:39Et au moment,
- 18:40j'ai un ami de la Nations Unies qui me dit « Mais tu devrais t'intéresser au climat » .
- 18:45« Pourquoi le climat ? »
- 18:46Il me dit « Mais
- 18:4725% des guerres aujourd'hui sont liées à la sécheresse » .
- 18:50Tic-tac !
- 18:51Et je me suis dit « Mais oui,
- 18:52c'est ça » .
- 18:53Et donc à partir de ce moment-là,
- 18:54je me suis dit
- 18:55« Je vais essayer de développer... »
- 19:02documentaire et puis chaque année on se bat c'est un vrai combat mais en même temps ce qui est formidable c'est qu'on n'aurait pas pu le faire ailleurs que sur France 5 que sur le service public et ce qui est important aussi c'est que c'est devenu une série et que la série a comment
- 19:18dire un impact je pense maintenant faut pas se mentir non plus un chercheur sur trois aujourd'hui est en burn out ou à deux doigts de lettres
- 19:31Pourquoi ?
- 19:31Parce qu'à force de tirer la sonnette d'alarme et que rien ne se passe,
- 19:34on vient de le voir encore avec l'Europe sur les pesticides,
- 19:38sur les voitures électriques.
- 19:40Ils n'ont pas compris,
- 19:41enfin je pense.
- 19:42Et on voit aussi chez les jeunes qui aujourd'hui font des burn-out ou en tout cas deviennent éco-anxieux.
- 19:49Non pas parce qu'ils ont peur de l'avenir mais parce qu'ils voient que les élus,
- 19:53tous ceux qui pourraient avec le manche,
- 19:55le levier qu'ils ont,
- 19:57ils ne font rien.
- 19:58Paradoxalement...
- 20:00Il y a aussi en parallèle pas mal de discours de climato-sceptiques.
- 20:07Mais moi je les adore les climato-sceptiques.
- 20:09Pourquoi ?
- 20:10Parce qu'ils nous permettent de remettre le débat sur la table.
- 20:14Leurs arguments sont complètement fallacieux,
- 20:20ils ne sont même pas l'once d'un début d'argument.
- 20:22La vraie question aujourd'hui,
- 20:23et c'est peut-être le mot que je préfère dans la langue française,
- 20:26c'est le mot « transition » .
- 20:27La vraie question,
- 20:28ce n'est pas être dans une écologie punitive,
- 20:30ce n'est pas de dire il faut que,
- 20:32il faudrait,
- 20:32etc.
- 20:33Non,
- 20:33il faut préparer les esprits,
- 20:36commencer à faire prendre conscience aux gens qu'on est vraiment au bord du précipice ou en tout cas pas loin et que si on amorce aujourd'hui,
- 20:44ça sera moins dur pour les générations futures.
- 20:46Ce que je pense qu'il faut de la pédagogie,
- 20:48c'est-à-dire qu'il ne faut pas dire c'est la fin de l'abondance,
- 20:51comme le président Macron a pu le dire,
- 20:52mais plutôt,
- 20:53comme Pierre Rabhi,
- 20:54c'est la sobriété...
- 20:56joyeuse ou heureuse,
- 20:57joyeuse je crois sobriété joyeuse et surtout il faut penser à la transition pour nos agriculteurs pour nos éleveurs c'est-à-dire qu'on ne peut pas leur dire du jour au lendemain parce que les injonctions auxquelles ils ont été confrontés toute leur vie y compris parents,
- 21:13grands-parents etc il faut nourrir la planète il faut penser au bien-être animal il faut penser au sol,
- 21:21à la régénération etc etc il y a un moment
- 21:25Il faut penser bio.
- 21:26On ne peut pas leur dire
- 21:28« investissez, ruinez-vous,
- 21:30ruinez vos enfants avant même qu'ils ne démarrent la reprise de la ferme » .
- 21:35Je n'aime pas le mot « exploitation de la ferme » .
- 21:38On ne peut pas.
- 21:39Enfin,
- 21:39je pense qu'il faut de la transition.
- 21:41Mais il faut de l'accompagnement.
- 21:42Ça veut dire que nous,
- 21:44on doit accompagner.
- 21:45C'est-à-dire qu'on doit être consommateur ou acteur,
- 21:49consomme-acteur.
- 21:50Les gens disent beaucoup ça.
- 21:52Mais en fait,
- 21:53c'est ça.
- 21:53Donc moi,
- 21:54mon métier,
- 21:55c'est d'abord...
- 21:56Encore une fois,
- 21:57c'est factuel.
- 21:58Je raconte l'histoire des gens,
- 22:00mais je raconte aussi les difficultés aujourd'hui pour les gens de passer d'un système à un autre.
- 22:06Mais si eux,
- 22:06ils y arrivent,
- 22:07si on les oblige à y aller de manière un peu perpétuelle,
- 22:11c'est ça qui me gêne le plus.
- 22:12Mais si on les aide à y aller de manière transitoire,
- 22:16On sera les champions du monde.
- 22:19Au final,
- 22:19est-ce que vous voyez des erreurs un peu récurrentes de ce qui a pu être fait ?
- 22:25De ce qui est fait et j'ai envie de dire quelles sont les sources d'espoir aussi et d'espérance dans ce que vous voyez en sillonnant comme ça de nombreux lieux ?
- 22:36D'abord,
- 22:36je ne blâme personne.
- 22:38Moi,
- 22:39je ne suis pas là pour dénoncer.
- 22:40Ça le temps pour la planète,
- 22:41c'est au contraire mettre en valeur des gens qui font ou qui subissent.
- 22:46Parce que dénoncer,
- 22:48c'est facile.
- 22:50Et je l'ai fait.
- 22:51Donc aujourd'hui,
- 22:53je suis journaliste,
- 22:54moi.
- 22:55Je trouve par exemple un exemple simple,
- 22:57total.
- 22:58On peut dénoncer les énergies fossiles parce qu'on sait que c'est celles qui nous emmènent,
- 23:04hélas,
- 23:05vers l'abîme.
- 23:06Mais en même temps,
- 23:07quels sont ceux qui sont capables aujourd'hui d'investir 6 à 7 milliards d'euros dans des énergies propres,
- 23:12renouvelables,
- 23:12etc.
- 23:13Moi,
- 23:14journaliste,
- 23:14je l'interview...
- 23:15je sais qu'il y en a plus militants qui refusent de l'interviewer moi je refuse,
- 23:21moi j'interview tout le monde surtout je suis journaliste et je reste journaliste,
- 23:26engagé certes mais journaliste quand même donc je blâme personne ça c'est la première chose ensuite je pense que c'est
- 23:37Olivier Aumant qui a écrit un livre sur le culte de la performance je pense qu'on est trop dans le culte de la performance je pense que
- 23:45à une époque et c'est l'ancien patron de Moussanto.
- 23:48Citer Moussanto,
- 23:49c'est quand même bizarre.
- 23:51Mais il est ingénieur agronome de formation.
- 23:54Et à l'époque,
- 23:55quand il démarre,
- 23:56il me raconte,
- 23:57il me dit,
- 23:58Jean-Pierre,
- 23:58il me dit à l'époque,
- 23:59quand je démarre,
- 24:00moi,
- 24:00la première chose,
- 24:01c'est qu'il faut que je produise pour nourrir la planète.
- 24:03C'est ce qu'on me demande en tant qu'ingénieur,
- 24:05aller vers la productivité.
- 24:08Et puis à un moment,
- 24:10bah...
- 24:10On demande les OGM,
- 24:11il est parti chez Dupont de Nemours et puis il se rend compte de la limite du truc.
- 24:14En France on a du mal,
- 24:15l'Europe a du mal avec les OGM,
- 24:18aux Etats-Unis et en Afrique etc.
- 24:20Bon bref,
- 24:21ils ont moins de mal.
- 24:22Mais en tout cas il me dit,
- 24:24moi qui étais dans la productivité,
- 24:27dans la recherche de productivité,
- 24:28je me retrouve avec,
- 24:30parce que je suis sur le terrain,
- 24:32je me rends compte qu'en fait on a appauvri les terres.
- 24:35Au lieu d'optimiser la terre,
- 24:37on l'a appauvrie.
- 24:38À partir de ce moment-là,
- 24:39il se dit « comment je peux faire pour changer le monde ? »
- 24:43Ou en tout cas changer les pratiques.
- 24:45J'ai plutôt envie d'aller vers ces gens-là.
- 24:47J'ai plutôt envie d'aller vers des gens qui ont pris conscience.
- 24:50Qui ont pris conscience que la performance,
- 24:52pour la performance ça ne sert à rien.
- 24:53Ça fatigue,
- 24:54c'est ce qu'explique Aumont très bien.
- 24:56C'est que la robustesse c'est ce qui est le plus important.
- 24:58Y compris chez l'homme.
- 24:59Dans le vivant c'est ça.
- 25:00Les plantes n'utilisent que 5%
- 25:01de leur énergie.
- 25:02Le reste c'est pour la robustesse.
- 25:04Le jour où il y a une crise,
- 25:05ils sont beaucoup plus forts.
- 25:06Nous,
- 25:06on est tellement dans la performance qu'on se fragilise.
- 25:09Et c'est ça le vrai danger.
- 25:10Expliquer qu'il faut arrêter la performance,
- 25:13je ne suis pas sûr que ce soit un discours qui soit très audible par un certain nombre de gens.
- 25:17Que ce n'est pas parce qu'on a une voiture au lieu de trois,
- 25:19ce n'est pas parce qu'on ne surconsomme pas qu'on va aller dans le mur et qu'on va moins bien vivre.
- 25:25Au contraire.
- 25:26Ici,
- 25:27peu importe,
- 25:27quelqu'un va avoir une grosse berline,
- 25:30il va être content,
- 25:30ça va durer dix minutes.
- 25:32En revanche,
- 25:33le pêcheur au Laos,
- 25:35lui,
- 25:35va revenir...
- 25:36avec plus qu'il ne faut de poisson qui va pouvoir troquer contre du sucre,
- 25:40contre du café.
- 25:41Et quand la famille le voit arriver avec tous ces produits,
- 25:45c'est du bonheur.
- 25:46Donc pour moi,
- 25:46c'est ça en fait la réalité.
- 25:48Chacun voit le bonheur où il veut,
- 25:49mais en tout cas,
- 25:50il n'y a pas besoin d'être dans une espèce de surenchère,
- 25:52de surconsommation,
- 25:53etc.
- 25:54Et puis je veux tout,
- 25:54tout de suite.
- 25:55Ce que je dis souvent,
- 25:56c'est la vitesse à laquelle on va qui est en train de nous tuer.
- 25:59Quand on veut un smartphone en 24 heures,
- 26:05malheureusement les portes-containers partent à moitié vide,
- 26:07voire un quart vide,
- 26:08parce qu'il faut aller vite.
- 26:09Si au lieu d'une journée ou 24 heures,
- 26:12on demande en une semaine,
- 26:13les portes-containers vont partir.
- 26:15Convaincre un million de personnes sur des choses sur lesquelles ils sont depuis très longtemps assis dessus,
- 26:21tout va bien,
- 26:21confortablement installés,
- 26:23c'est facile.
- 26:24Ce qui est plus difficile,
- 26:24et je pense que c'est le rôle du journaliste...
- 26:26et des intellectuels d'une manière générale,
- 26:28des politiques aussi,
- 26:29c'est d'essayer de les emmener vers un discours un peu plus complexe,
- 26:33avec du doute.
- 26:35Parce que le doute permet d'avancer.
- 26:37Moi je doute tout le temps quand je suis sur le terrain,
- 26:39je doute parce que ça me permet d'avancer.
- 26:43Je voudrais qu'on aborde une autre facette de votre personnalité.
- 26:46Vous avez créé le club
- 26:49XXIème siècle qui promeut la diversité.
- 26:52Déjà pourquoi avoir créé ce club ?
- 26:56Vingtaine d'années je crois.
- 26:59Pourquoi cette volonté et c'est quoi le club du XXIème siècle ?
- 27:01À l'époque où j'étais à FR3,
- 27:03on n'était pas nombreux.
- 27:06Il y avait Rachid Arab et moi donc en termes de télévision qui aime la couleur...
- 27:10Bon on était exotiques.
- 27:11On va dire ça comme ça.
- 27:14Je recevais du courrier.
- 27:17J'avais 7 chances extraordinaires.
- 27:19Et il y en avait une qui m'écrivait énormément.
- 27:23Je vais faire un reportage en banlieue avec des gamins qui avaient écrit un bouquin sur la bourse.
- 27:27Enfin,
- 27:28des gamins et des jeunes.
- 27:29L'un était en agrègue de musicologie,
- 27:31l'autre de philosophie.
- 27:33Et donc,
- 27:33ils écrivent un bouquin,
- 27:34mais personne ne veut les éditer.
- 27:36Et ces deux jeunes,
- 27:38évidemment,
- 27:39l'un s'appelle Rachid et l'autre Léonard,
- 27:40mais il est d'origine mauricienne.
- 27:42Bref,
- 27:43ils n'ont rien pour être crédibles,
- 27:45légitimes quand il s'agit de parler de la bourse.
- 27:47Et donc,
- 27:47personne ne veut les éditer.
- 27:49Ils tapent à toutes les portes.
- 27:50Claude Bébéard,
- 27:51etc.
- 27:51Et puis tous leur dire « Mais c'est formidable ce que vous faites ! »
- 27:54Et puis rien ne se passe.
- 27:56Et puis un jour,
- 27:57cette correspondante,
- 28:00parce qu'elle essayait de m'appeler à plusieurs reprises,
- 28:03je réponds.
- 28:05Bonjour,
- 28:05Rachida Dati,
- 28:06ça fait plusieurs fois que j'essaye de vous appeler,
- 28:08de vous joindre,
- 28:09etc.
- 28:11J'aimerais qu'on se voit.
- 28:13Je dis,
- 28:13ça tombe bien que vous m'appeliez,
- 28:14parce que je viens de voir des jeunes formidables,
- 28:16ils ont décrit un bouquin.
- 28:17Qui est-ce que vous connaissez à l'éditeur ?
- 28:18Ah,
- 28:18pas de souci,
- 28:19je vous rappelle dans cinq minutes.
- 28:20Alors,
- 28:20des gens qui me disent,
- 28:21on vous rappelle dans cinq minutes,
- 28:22et hop.
- 28:22Et elle,
- 28:23elle me rappelle.
- 28:24Bon,
- 28:24c'est bon,
- 28:25ils ont rendez-vous demain matin à 11h avec Bernard Fixot.
- 28:29Avec Rachida,
- 28:29on rencontrait beaucoup de...
- 28:31de patrons,
- 28:31etc.
- 28:32On dînait,
- 28:32etc.
- 28:33Puis à chaque fois,
- 28:34ils nous disaient,
- 28:34mais vous,
- 28:34vous n'êtes pas comme les autres.
- 28:35Alors nous,
- 28:36on les faisait beaucoup rire avec nos histoires.
- 28:38Et donc,
- 28:38on s'est dit,
- 28:39qu'est-ce qu'on pourrait faire ?
- 28:40Et puis,
- 28:40on s'est rendu compte que lorsqu'on a regardé dans les parcours,
- 28:46voilà,
- 28:46des beaux parcours,
- 28:47dans les trajectoires,
- 28:48finalement,
- 28:49il y avait peu de hauts fonctionnaires.
- 28:50Il y avait Barisa Kari,
- 28:51qui a été première présidente du...
- 28:53présidente du Sénat,
- 28:55mais très peu de gens dans la haute fonction publique.
- 28:59On s'est dit comment est-ce qu'on peut faire pour faire évoluer l'image que renvoient les enfants d'immigration,
- 29:06etc.
- 29:06Et donc on a créé ce club.
- 29:08Et pour nous la question au départ elle était plutôt arabo-musulmane entre guillemets.
- 29:12La difficulté majeure pour l'acceptation de l'immigration c'était ça,
- 29:17parce que la guerre d'Algérie,
- 29:18parce que un tas de choses étaient encore très...
- 29:21c'était du plomb,
- 29:22très très lourd.
- 29:23On a fait beaucoup de dîners avec des patrons français.
- 29:28qui voyait que cette chance pour la France que représentaient en fait tous ceux qui,
- 29:35chez Renaud,
- 29:35je me souviens du rendez-vous avec le patron de Renaud,
- 29:40pour qui il avait l'impression de bien faire,
- 29:42sauf qu'il y avait un plafond de verre et il ne s'en rendait pas compte,
- 29:46alors qu'il y avait de plus en plus de profils,
- 29:48de gens qui avaient fait des écoles,
- 29:50qui méritaient,
- 29:50enfin je veux dire,
- 29:51ce qui a été à un moment,
- 29:52et c'est aussi peut-être pour ça que Rachida s'était rapprochée de Sarkozy,
- 29:55quand il parlait de discrimination.
- 29:57positive,
- 29:58mais de la discrimination à compétence égale,
- 30:00pour être dans l'équité,
- 30:02dans une dynamique.
- 30:03Bon,
- 30:03très vite,
- 30:04il a oublié,
- 30:04peu importe.
- 30:05En tout cas,
- 30:05c'est comme ça.
- 30:06Voilà,
- 30:06c'est des belles histoires qu'on a pu construire et qui,
- 30:08à mon avis,
- 30:09représentent plus la France,
- 30:10incarnent beaucoup plus la France.
- 30:13Et là encore,
- 30:13on a l'impression qu'on a avancé sur ce sujet-là,
- 30:16ou au contraire,
- 30:17qu'on est en train de...
- 30:19de revenir en arrière.
- 30:20Moi,
- 30:20je dis que la carrière que j'ai eue aujourd'hui,
- 30:22les gamins,
- 30:23aujourd'hui,
- 30:24même si c'était dur...
- 30:27et à moins de perspectives qu'avant.
- 30:28Pourtant,
- 30:29ils sont mieux formés,
- 30:30ils sont diplômés.
- 30:33Et malheureusement,
- 30:34non,
- 30:34je pense qu'il y a des verrous qui ont sauté.
- 30:36Le racisme d'atmosphère est une réalité aujourd'hui.
- 30:40Donc,
- 30:41on ne peut pas vivre en conflit permanent avec son voisin.
- 30:46Donc,
- 30:46aujourd'hui,
- 30:46il faut arrêter de monter les communautés les unes contre les autres.
- 30:50Alors,
- 30:50ça paraît comme ça un joli discours,
- 30:51tout ça.
- 30:52Mais c'est vrai,
- 30:53moi,
- 30:53je suis convaincu aujourd'hui que si on ne cohabite pas,
- 30:56pas intelligemment et si on ne considère pas qu'on est tous français parce que d'abord et avant tout on a envie de construire ensemble un avenir meilleur pour les générations futures moi ma mère par exemple a toujours refusé qu'on vive dans des cités pourquoi parce qu'elle considérait elle que donner une chance à ses enfants c'était d'abord et avant tout de leur permettre de rencontrer
- 31:17la france telle qu'elle est et pas s'enfermer dans un ghetto comme certains voulaient parce que les les communautés...
- 31:25dans les bidonvilles,
- 31:26ensuite dans les cités,
- 31:27etc.
- 31:28C'était aussi malheureusement de fermer hermétiquement la possibilité d'être ce que nous sommes,
- 31:35c'est-à-dire des Français à part entière.
- 31:36Moi,
- 31:37je suis Français.
- 31:38Maintenant,
- 31:38je ne vais pas choisir entre mon père et ma mère.
- 31:40J'ai une culture qui me permet d'être ce que je suis aujourd'hui.
- 31:44C'est ce que je raconte dans mon bouquin.
- 31:46Sur l'Algérie,
- 31:46je découvre quelque chose.
- 31:47Je découvre une terre de rebelles,
- 31:49de libertés,
- 31:50de gens qui ont...
- 31:51toujours lutter contre les envahisseurs,
- 31:54etc.
- 31:54et qui,
- 31:55malgré tout,
- 31:56sont toujours là et toujours fiers de ce qu'ils sont.
- 31:58Et c'est bien de pouvoir faire ça.
- 32:00Maintenant,
- 32:01je vais faire une petite parenthèse,
- 32:03mais le mouvement autonomiste Kabil qui veut l'indépendance en Algérie,
- 32:07je pense que c'est une connerie dans un monde qui est en train de se mondialiser.
- 32:10En revanche,
- 32:12que le pouvoir reconnaisse cette identité forte,
- 32:15et cette culture,
- 32:16et cette langue,
- 32:17pour moi c'est le combat,
- 32:18le seul.
- 32:20Ce podcast s'appelle l'état d'esprit.
- 32:23Quel est ton état d'esprit qui t'anime au quotidien ?
- 32:27Alors,
- 32:28le combat ?
- 32:30Alors ce qui est terrible c'est que,
- 32:32en fait,
- 32:33il y a un peu de colère,
- 32:34je ne vais pas mentir.
- 32:36Il y a un peu de colère sur le monde qui ne tombe pas très rond.
- 32:40Il y a un peu de colère que j'essaye de canaliser pour la transformer en énergie.
- 32:44Mais il y a quand même un peu de colère,
- 32:45parce que je pense que c'est un moteur la colère.
- 32:48Parce que...
- 32:49Si on n'a pas des ressorts comme ça qui nous permettent d'être,
- 32:53comment dire,
- 32:54d'être ce que nous sommes,
- 32:56c'est-à-dire,
- 32:59si j'ai plus cette capacité à me rebeller,
- 33:02je pense que j'aurais baissé les bras.
- 33:05L'état d'esprit qui est le mien aujourd'hui,
- 33:06c'est de jamais relâcher,
- 33:07c'est-à-dire de me dire qu'il faut que ce moteur qui est l'injustice,
- 33:13qui est une colère,
- 33:15parce que c'est un combat permanent,
- 33:17il faut que je la conserve et que je la canalise.
- 33:20C'est-à-dire qu'il m'arrive parfois d'être un peu dur avec certains,
- 33:28alors que parfois,
- 33:29il faudrait que je me rappelle que la pédagogie,
- 33:32c'est mieux.
- 33:33Mais c'est dur aujourd'hui d'expliquer que ces gamins en banlieue,
- 33:36dans les quartiers,
- 33:37c'est une énergie.
- 33:38Et cette énergie-là,
- 33:39si on est capable de la canaliser,
- 33:42de l'accompagner,
- 33:43de dire,
- 33:43mais de toute façon,
- 33:44la France,
- 33:45c'est eux aussi.
- 33:46Et surtout,
- 33:47parce qu'il y a beaucoup d'enfants.
- 33:49Et que si on est capable de les valoriser,
- 33:52non plus comme aujourd'hui,
- 33:54de les stigmatiser constamment,
- 33:55de leur dire qu'ils ne sont pas français.
- 33:57Ils finissent par se replier sur eux-mêmes.
- 33:59Moi,
- 33:59je leur dis,
- 33:59vous êtes français,
- 34:00revendiquez cette idée.
- 34:02Et parce que vous allez revendiquer cette identité,
- 34:04vous allez pouvoir contester,
- 34:07dire que ça,
- 34:07c'est pas bien,
- 34:08etc.
- 34:08Mais si vous commencez à dire je suis ceci ou je suis cela et puis nique la France,
- 34:13bah non,
- 34:14surtout pas.
- 34:16Donc oui,
- 34:16dans ce qui m'anime aujourd'hui,
- 34:17c'est encore un peu la colère.
- 34:18Mais parce que si l'injustice,
- 34:20c'est à dire la colère,
- 34:22elle est liée essentiellement au fait que le monde est de plus en plus injuste.
- 34:27Je ne comprends pas comment aux Etats-Unis,
- 34:29une famille peut être.
- 34:30je veux dire
- 34:31Un père peut être arraché à sa famille,
- 34:33une mère devant ses enfants.
- 34:36Imaginons juste ça en France,
- 34:37quoi.
- 34:39C'est ce qui se passe.
- 34:40C'est ça une démocratie ?
- 34:42Oui,
- 34:42je mets le point d'interrogation à la fin.
- 34:45Est-ce que c'est ça une démocratie ?
- 34:46Je ne crois pas.
- 34:47Moi,
- 34:47je crois au contraire qu'une démocratie,
- 34:49sa grande force,
- 34:50c'est d'être capable d'accepter l'étranger et de lui faire...
- 34:54C'est comme dans un mariage.
- 34:58On accepte la belle famille,
- 34:59on n'est pas toujours d'accord,
- 35:00etc.
- 35:01Mais quand on se retrouve autour d'une fête,
- 35:04c'est le meilleur moment.
- 35:05Et puis,
- 35:05c'est des moments de cohésion.
- 35:06Roland Courbis,
- 35:07le fameux coach,
- 35:08Roland,
- 35:08lui,
- 35:09disait que pour la cohésion,
- 35:11il obligeait ses joueurs à sortir en boîte de nuit au casino,
- 35:14etc.
- 35:15Alors que Giroud,
- 35:16lui,
- 35:16les enfermait.
- 35:18Moi,
- 35:18je suis plus pour dire la cohésion,
- 35:21l'équipe.
- 35:21Et donc,
- 35:22en fait,
- 35:23la force d'une équipe,
- 35:25c'est plutôt...
- 35:26de se retrouver dans un terrain de foot,
- 35:31dans un endroit où tout le monde partage les mêmes valeurs,
- 35:35ou en tout cas les mêmes passions.
- 35:37C'est génial la passion.
- 35:39Moi,
- 35:39j'étais passionné par le foot.
- 35:40C'est ce qui m'a sauvé,
- 35:41je le sais.
- 35:43Mais voilà,
- 35:44c'est un peu...
- 35:45Il faut rester en colère.
- 35:49Merci beaucoup en tout cas Mordaï Tavous.
- 35:52Merci beaucoup Olivier,
- 35:53j'ai beaucoup parlé.
- 35:54C'est un très bon moment,
- 35:55oui,
- 35:55mais c'est très intéressant.
- 35:58Merci beaucoup.
- 35:58Merci Olivier.